[Note 95: C'est là la doctrine de Hume, qui résout toute

vertu en un sentiment. Voyez son ouvrage intitulé:

_Recherches sur les principes moraux_ (_Enquiry concerning

the principles of morals_).]

«Je suis, etc.»

Quoique telle fût sans doute à cette époque la tournure générale de ses

opinions, il faut se rappeler, avant d'ajouter trop d'importance à cette

profession de ses sentimens, d'abord qu'il ne résista jamais à la

tentation de montrer son esprit aux dépens de sa réputation, ensuite

qu'il écrivait ici à une personne bien intentionnée, sans doute, mais en

même tems à l'un de ces officieux, de ces donneurs d'avis, toujours

contens d'eux-mêmes, que Byron s'est fait dans tous les tems un plaisir

d'étonner et de mystifier. Les tours qu'il joua étant enfant au

charlatan du Nottinghamshire, Lavender, n'étaient que les premiers d'une

longue série de mystifications qu'il fit toute sa vie aux nombreux

charlatans que sa célébrité et son humeur sociable attiraient autour de

lui.

Les termes dans lesquels il parle de l'université, dans cette lettre,

sont parfaitement d'accord avec plusieurs passages des _Heures

d'oisiveté_ et de sa première satire. On voit que s'il se rappelait

Harrow avec plus d'affection que de respect peut-être, Cambridge n'avait

pu lui inspirer ni l'un ni l'autre de ces deux sentimens. Ce dégoût

qu'il avait conservé pour sa _mère nourrice_, il le partageait en commun

avec la plupart des noms les plus illustres de la littérature anglaise.

«Si grande était la haine de Milton pour Cambridge, dit Warton, qu'il

avait même conçu un dégoût pour l'aspect du pays et pour les campagnes

d'alentour.» Voici comme le poète Gray parle de la même université:

«Certainement c'est de cette ville, aujourd'hui Cambridge, mais

autrefois connue sous le nom de Babylone, que le prophète parle, quand

il dit: Les animaux sauvages du désert y habiteront, leurs demeures

seront pleines de tristes créatures, les hiboux y bâtiront nids et les

satyres y danseront.» Gibbon nous a transmis le souvenir amer qu'il

conservait de l'université d'Oxford, et le froid mépris avec lequel

Locke se vengea de l'hypocrisie qui régnait dans cet asile de la

science, est encore plus remarquable[96].

[Note 96: Voyez sa lettre à Anthony Collins, 1703-4, où il

parle de ces fortes têtes qui jetaient feu et flamme contre

son livre, parce qu'il était de nature à nuire à l'industrie

locale, qu'à cette époque on appelait la _tonte de cochon_.]

On peut penser que les souvenirs pénibles que quelques poètes ont

conservés de leur vie de collége ont leur origine dans cette antipathie

pour les entraves de la discipline, antipathie que l'on observe assez

souvent comme un des traits caractéristiques de génie: c'est comme une

sorte d'instinct ou de préservatif, s'il est vrai (comme quelques-uns

l'ont dit) qu'une éducation classique nuise à la fraîcheur et à

l'élasticité de l'imagination. Un écrivain, membre du clergé, et par

conséquent peu suspect de vouloir déprécier les études académiques,

non-seulement pose cette question: «Les formes ordinaires de notre

système d'éducation ne sont-elles pas plus nuisibles qu'utiles aux vrais

poètes?» mais encore il paraît fortement pencher pour une solution

affirmative. Pour exemple à l'appui de son opinion, il choisit le

classique Addisson qui, dans quelques essais originaux d'un genre sévère

ou allégorique, paraît n'avoir pas été dépourvu des talens qui révèlent

un esprit supérieur, talens qui furent tellement comprimés et énervés

par son étude constante et superstitieuse des classiques anciens, que

dans le fait il est demeuré un poète très-ordinaire.

C'est sans doute sous l'impression de l'influence maligne de

l'atmosphère scholastique sur le génie, que Milton, en parlant de

Cambridge, s'écrie: «C'est un lieu où les disciples de Phébus ne

sauraient vivre,» et que Lord Byron, répétant en vers une pensée déjà

exprimée dans la lettre à M. Dallas, que nous venons de citer, dit: «Son

Hélicon est plus pesant et plus fangeux encore que sa rivière de Cam.»

Dryden, qui, comme Milton, avait reçu quelque châtiment déshonorant[97]

à Cambridge, paraît avoir conservé peu de respect pour son _alma mater_;

et les vers dans lesquels il loue l'université d'Oxford aux dépens de la

sienne[98], lui ont été probablement dictés moins par une admiration

véritable de l'une que par le désir de dénigrer l'autre.

[Note 97: Milton a reçu le fouet à l'université de Cambridge;

c'est, dit-on, le dernier qui ait été soumis à cette punition

dégoûtante, qui, bien que tombée en désuétude, n'en fait pas

moins partie des moyens de répression indiqués dans les

réglemens.

(_N. du. Tr._)]

[Note 98: Voyez _prologue à l'université d'Oxford_.]

Ce n'est pas seulement le génie qui se rebelle contre la discipline des

écoles; le goût, naturellement moins impérieux, et dont l'objet avoué

est de cultiver les études classiques, se montre quelquefois rétif au

gouvernement pédantesque qu'on veut lui imposer. Ce ne fut qu'après

avoir été déchargé de l'obligation de lire Virgile comme une tâche, que

Gray se sentit capable d'apprécier et de goûter les beautés de ce poète.

Byron, jusques à la fin, s'efforça de vaincre un préjugé de la même

nature contre Horace, dont le nom s'associait toujours dans son esprit

au souvenir des ennuis de l'école.

Quoique le tems ait accoutumé mon esprit à méditer sur ce que j'avais

appris alors, telle est la force du préjugé né de l'impatience qu'ils

m'ont fait éprouver dans mes premiers ans, que, perdant pour moi

l'attrait de la nouveauté, les auteurs dont j'aurais peut-être cherché

la lecture avec avidité, si j'avais été libre dans mes choix,

m'inspirent toujours une sorte de dégoût, et que ce que je détestais

alors je l'abhorre encore aujourd'hui. Adieu donc, Horace, que je

détestais tant, c'est ma faute et non la tienne. C'est un grand malheur

d'entendre les mots dont tu t'es servi pour exprimer tes idées

poétiques, sans être en âge d'apprécier ces mêmes idées, et de

comprendre tes vers, trop tôt pour pouvoir jamais les aimer. (_Childe

Harold_, chant IV.)

Aux grands poètes qui nous ont laissé un témoignage de leur

désapprobation du système anglais d'éducation il faut ajouter les noms

distingués de Cowley, Addisson et Cowper. Tandis que parmi les exemples

qui, comme ceux de Milton et de Dryden, démontrent l'espèce de raison

inverse qui peut exister entre les _honneurs_ du collége et le génie, il

ne faut pas oublier ceux de Swift, Goldsmith et Churchill, qui ne furent

jugés que de médiocres écoliers dans les universités dont ils honorent

aujourd'hui les annales. À la suite de cette longue série de poètes qui

ont quitté les universités, entachés d'une note déshonorante et pleins

de sentimens haineux contre elles, nous ajoutons des noms tels que ceux

de Shakspeare, de Pope, de Gay, de Thomson, de Burns, Chatterton, etc.,

qui tous ont atteint leur degré de gloire respective sans avoir passé

par aucun collége. Nous verrons que le plus grand nombre de nos poètes

n'a rien dû à cette influence puissante que les universités sont censées

exercer sur le développement du génie, dans les pays qui en sont

pourvus.

Les lettres suivantes, écrites à cette époque, contiennent quelques

particularités qui peut-être ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.

LETTRE XXII.

À M. HENRY DRURY.

Hôtel Dorant, 13 janvier 1808.

MON CHER MONSIEUR,

«La stupidité de mes domestiques ou du portier, en ne vous disant pas de

monter dans mon appartement, où je vous aurais rejoint à l'instant, m'a

privé du plaisir de vous voir hier matin. J'espérais vous rencontrer le

soir dans quelque lieu public, mon étoile ne l'a pas permis; c'est ainsi

qu'elle me refuse les faveurs, et généralement les faveurs qui me

seraient le plus agréables. Vous eussiez été, je crois, fort étonné en

me revoyant; j'ai perdu 50 liv. depuis notre dernière entrevue; je

pesais alors 181 liv., je n'en pèse plus maintenant que 130. Je me suis

débarrassé de mon _superflu_, au moyen de l'exercice violent et de

l'abstinence...........................................................

.......................................................................

«Si vos occupations à Harrow vous permettaient de venir en ville d'ici

au premier février, je m'estimerais heureux de vous recevoir dans

Albemarle-street. Si je ne puis pas avoir cet avantage, je tâcherai

d'aller vous voir une après-midi à Harrow, tout en tremblant que votre

cave ne contribue pas beaucoup à ma guérison. Quant à mon digne

précepteur, le docteur Butler, notre rencontre chez vous n'empêcherait

pas ces _petites douceurs_ que nous étions dans l'habitude de nous

prodiguer mutuellement. Nous ne nous sommes parlé qu'une fois depuis mon

départ de Harrow, 1805, et dans cette occasion il dit poliment à

Tatersall que je n'étais pas un compagnon convenable pour ses élèves.

C'était avant ma première _échauffourée_ poétique; et, en bonne prose,

si j'avais été plus vieux de quelques années, j'aurais gardé le silence

sur ses perfections; mais j'étais couché sur le dos quand j'écrivis ou

plutôt quand je dictai ces folies d'écolier. Je ne m'attendais pas à en

revenir jamais; mon médecin avait reçu les honoraires de seizième

visite, et moi j'en étais à sa seizième ordonnance; je ne pouvais

quitter la terre sans laisser à Butler un souvenir de constant

attachement, en retour de tous ses bons offices. J'avais intention de

descendre à Harrow en juillet; mais pensant que ma visite, immédiatement

après la publication, pourrait être interprétée comme une insulte, je

dirigeai mes pas ailleurs; j'avais, de plus, appris que plusieurs des

élèves s'étaient procuré mon opuscule, et cela, bien certainement,

contre mes intentions; car je n'en ai pas donné une seule copie avant le

mois d'octobre, époque à laquelle, cédant à des instances réitérées, je

ne pus en refuser une à un jeune homme qui depuis a quitté l'école. Vous

me pardonnerez de vous entretenir si longuement sur ce sujet; vous

l'aviez abordé, dès-lors une explication devient nécessaire. Je

n'essaierai point de me justifier, _hic murus aheneus esto, nil conscire

sibi_, etc., comme lord Baltimor lors de son jugement pour un rapt. Je

suis demeuré assez long-tems au collége de la Trinité pour avoir oublié

la fin du vers; mais si je ne finis pas ma citation, je finirai du moins

ma lettre, en vous priant de me croire, avec autant d'affection que de

reconnaissance, votre, etc.

«_P. S._ Je n'abuserai pas de vos loisirs en sollicitant la faveur d'une

réponse, de peur que vous ne disiez, comme dit Butler à Tatersall,

auquel j'avais adressé une lettre assez imprudente, à l'occasion du

propos dont j'ai parlé plus haut: «Je voudrais l'entraîner dans une

correspondance avec moi.»

LETTRE XXIII.

À M. HARNESS.

Hôtel Dorant, Albemarle-street, 11 février 1808.

MON CHER HARNESS,

«Comme je n'ai pas eu occasion de vous les exprimer verbalement,

j'espère que vous voudrez bien recevoir mes remercîmens écrits, pour

l'opinion flatteuse que vous avez bien voulu exprimer au mois de

novembre dernier, sur quelques-unes des productions de ma pauvre muse.

Au plaisir que j'éprouve à me voir loué par un ancien camarade d'école

se joint le besoin de vous rendre justice, car j'avais entendu

l'histoire avec quelques légères variantes. En vérité, quand nous nous

rencontrâmes ce matin, Wingfield ne m'avait pas encore détrompé, mais il

vous dira que je n'ai témoigné aucun ressentiment en citant le jugement

qu'on vous prêtait, quoique je ne sois pas fâché d'avoir découvert la

vérité. Peut-être vous vous rappelez à peine qu'il y a quelques années

nous avons été liés d'une amitié trop courte, mais bien vive. Pourquoi

cette amitié n'a-t-elle pas duré plus long-tems? je n'en sais rien. J'ai

encore en ma possession un souvenir de vous, qui m'empêchera toujours de

l'oublier. Je me souviens aussi d'avoir été favorisé de la lecture de

plusieurs de vos compositions. Il est plusieurs autres circonstances que

je pourrais vous rappeler, si je ne craignais de fatiguer votre mémoire;

mais je vous prie de croire à la sincérité de mes regrets quant à la

courte durée de mon amitié, et aux espérances que je nourris de la voir

se renouveler, etc.»

BYRON.

J'ai déjà parlé de l'amitié qui unit de bonne heure ce _gentleman_ et

Lord Byron, aussi bien que de la froideur qui lui succéda. L'extrait

suivant d'une lettre dont M. Harness voulut bien m'honorer, en mettant à

ma disposition celle de son noble correspondant, expliquera les

circonstances qui amenèrent à cette époque leur réconciliation. Le

tribut d'éloges qu'il paie dans les dernières phrases à la mémoire de

Lord Byron, ne paraîtra pas moins honorable pour lui-même que pour son

ami.

«Bientôt après, notre liaison se refroidit, comme le dit Byron dans la

première des lettres ci-jointes, et nous ne nous parlâmes plus durant la

dernière année qu'il passa à Harrow, ni jusqu'après la publication de

ses _Heures d'Oisiveté_; il était alors à Cambridge, et moi encore à

l'école, mais dans une des _formes_ les plus avancées. Il arriva que

dans une amplification anglaise je citai quelque chose de son ouvrage,

et je le fis avec éloge. On rapporta à Byron que j'avais au contraire

parlé en mauvaise part et de l'ouvrage et de l'auteur, pour m'attirer

les bonnes grâces de notre maître le docteur Butler, contre lequel un de

ses poèmes renfermait une satire. Wingfield, depuis lord Power's court,

notre ami commun, le désabusa de son erreur, et ce fut là l'occasion de

la première lettre de ce recueil. Notre commerce se renouvela, et

continua de ce moment jusqu'à celui où il quitta l'Angleterre; quelques

torts que Lord Byron puisse avoir eu envers d'autres, sa conduite envers

moi a toujours été uniformément affectueuse. J'ai eu à me reprocher bien

des négligences, bien des petites choses envers lui; mais je ne puis me

rappeler, pendant tout le cours de notre liaison, aucun exemple de

caprice, aucun manque d'amitié de sa part.»

Au printems de cette année 1808, parut, dans la _Revue et Édimbourg_, la

fameuse critique sur les _Heures d'Oisiveté_. Qu'il eût d'avance quelque

idée de ce qui se préparait contre lui de ce côté, c'est ce que rend

évident la lettre suivante à son ami M. Becher.

LETTRE XXIV.

À M. BECHER.

Hôtel Dorant, 26 février 1808.

MON CHER BECHER,

«... Passons à Apollon: je suis charmé que vous me continuiez votre

indulgence, et que le public veuille bien approuver mes essais. Je suis

devenu un personnage si important, qu'une violente attaque se prépare

contre moi dans le prochain numéro de la _Revue d'Édimbourg_. Je sais

cela d'un ami qui a vu la copie et l'épreuve de cette critique. Vous

n'ignorez pas que le système de ces messieurs est de tout désapprouver.

Ils ne louent personne, et ni le public ni les auteurs ne s'attendent à

trouver dans leur feuille rien qui ressemble à des éloges. Il y a ici

cependant quelque chose de remarquable, attendu qu'ils font profession

de ne donner de jugement que sur des ouvrages dignes de l'attention

publique. Vous verrez cet article quand il paraîtra: il est, m'a-t-on

dit, de la plus extrême sévérité; mais pour moi, j'en suis prévenu; et

pour vous, j'espère que vous ne vous en offenserez pas.

»Dites à Mrs. Byron de ne pas se chagriner pour cela, et de s'attendre

aux plus grandes hostilités de leur part. Cela ne me peut faire aucun

tort, ainsi j'espère qu'elle ne s'en tourmentera pas trop. Ces messieurs

manquent leur but en injuriant indifféremment tout le monde; ils ne

louent jamais que les partisans de Lord Holland et compagnie; ce n'est

rien d'être critiqué et insulté, quand Southey, Moore, Lauderdale,

Strangford et Payne Knight partagent le même sort.

»J'en suis fâché, mais il faut retrancher les _Souvenirs d'Enfance_ dans

la première édition. J'ai changé conformément à vos avis, les

_allusions_ trop _personnelles_ dans la sixième stance de ma dernière

ode.

»Et maintenant, mon cher Becher, il me reste à vous offrir mes

remercîmens pour tout l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à moi

et à mes mauvaises rimes. Croyez que je ferai toujours grand cas de vous

et de vos amis: je suis bien sincèrement, etc., etc.»

Bientôt après cette lettre, parut l'article redouté, article qui, s'il

ne renferme pas beaucoup d'esprit en lui-même, eut du moins le mérite

incontestable d'exciter l'esprit des autres; jamais en effet article

dicté par la plus juste critique n'obtint la célébrité que celui-ci dut

à son injustice elle-même. Aussi long-tems qu'on gardera le souvenir de

la courte mais glorieuse carrière qu'a parcourue le génie de Byron, on

ne saurait oublier l'odieuse critique qui lui donna son premier élan.

Il n'est que juste cependant de remarquer, sans prétendre justifier en

rien le ton méprisant qui règne dans cette critique, que les premiers

vers de Lord Byron, tout gracieux et tendres qu'ils sont, étaient peu

propres à faire attendre ces miracles brillans de poésie dont, par la

suite, il enchanta le monde étonné. Si les vers composés dans sa

jeunesse ont un charme particulier à nos yeux, c'est que nous les lisons

pour ainsi dire à la lueur de la gloire immortelle qu'il acquit dans la

suite.

Il est cependant un point de vue sous lequel ces productions offrent un

intérêt profond et instructif. Images fidèles de son caractère pendant

cette période de sa vie, elles nous permettent de juger ce qu'il était

par lui-même avant que des désappointemens eussent jeté de l'amertume

dans son esprit ardent, et donné de l'activité aux défauts qui se

rencontraient dans son naturel énergique. En le suivant dans toutes ces

effusions de son jeune génie, nous le voyons se peindre des mêmes traits

dont chaque anecdote de son enfance nous avait déjà fait la confidence:

orgueilleux, entreprenant, colère, plein de ressentiment de la moindre

injustice, plus encore dans la cause des autres que dans la sienne, et

cependant, malgré son impétuosité, doux et facile sous la main de ceux à

qui l'affection donnait le droit de le guider. Lui-même n'a que

faiblement rendu justice à cette disposition aimante que l'on aperçoit à

chaque page de ce volume; sa jeunesse tout entière, dès sa plus tendre

enfance, n'est qu'une série d'attachemens les plus passionnés, de ces

épanchemens de l'ame dans l'amitié et dans l'amour, que l'on éprouve

rarement, et auxquels les autres répondent plus rarement encore, et qui,

repoussés et refoulés vers le cœur, ne sauraient manquer de se tourner

en amertume.

L'on reconnaît aussi dans quelques-uns de ses poèmes non publiés, même à

travers les nuages dont le doute commence à les couvrir, les sentimens

de piété auxquels une ame comme la sienne ne pouvait demeurer étrangère,

mais qui, détournés de leur canal légitime, trouvent bientôt dans le

culte poétique de la nature une sorte de compensation à celui de la

religion dont la superstition les éloigne. Quant à tous ces traits de

caractère que nous trouvons çà et là répandus dans ses premiers poèmes,

nous le voyons jeter dans l'avenir un coup-d'œil tantôt plein d'un noble

orgueil, tantôt plein de tristesse, comme s'il sentait déjà en lui les

élémens de quelque chose de grand, mais qu'il doutât que la destinée lui

permît d'en développer jamais le germe. Il n'est pas étonnant qu'ayant

présente à la pensée toute sa noble carrière, nous contemplions ses

premiers essais sous l'influence d'une gloire qui ne leur est pas

propre, mais qui est comme le reflet de celle qu'il acquit dans la

suite; et alors, dans notre indignation contre l'aveuglement stupide du

critique, nous oublions qu'il n'a point écrit sous le charme dont se

revêt aujourd'hui pour nous tout ce qui se rattache de loin ou de près

au poète.

Pour bien comprendre l'effet que cette critique produisit sur lui, il

faut d'abord se faire une juste idée de ce que la plupart des poètes

éprouveraient en se voyant en butte à une telle attaque, et puis avouer

que Byron avec son caractère et sa sensibilité devait en ressentir

l'amertume dix fois plus qu'aucun autre. Nous avons vu avec quelle

anxiété fiévreuse il attendait le jugement des revues inférieures; et la

joie qu'il montra de se voir louer par des journalistes moins connus,

peut nous faire juger combien son cœur a dû saigner sous les coups

dédaigneux de ceux qui, à cette époque, tenaient le sceptre de la

critique. Un ami qu'il trouva dans le premier moment d'émotion, après la

lecture de l'article, s'empressa de lui demander s'il venait de recevoir

un cartel, ne sachant comment expliquer autrement la colère et

l'indignation qui se peignaient dans ses yeux. Il serait en effet

difficile pour le sculpteur ou pour le peintre d'imaginer un sujet d'une

beauté plus effrayante que la belle figure du jeune poète au moment de

cette crise, où toute son énergie se déployait: son orgueil avait été

piqué au vif et son ambition humiliée; mais ce sentiment terrible ne

dura qu'un moment: la réaction de son esprit, le besoin de repousser

l'attaque, lui révélèrent à lui-même tout son génie; et la douleur et la

honte de l'injure se turent dans son cœur devant la noble certitude de

la vengeance.

Entre autres effets moins poétiques de l'article de la _Revue_ sur son

esprit, il disait souvent que le jour qu'il le lut, il but pour sa part

après dîner trois bouteilles de vin de Bordeaux, et que rien ne le

soulagea jusqu'à ce qu'il eût donné en vers carrière à son imagination;

mais qu'après les vingt premiers, il se trouva beaucoup mieux; en effet,

son premier soin, après que la satire eut paru, fut, comme avant qu'elle

ne vît le jour, d'alléger autant qu'il le pourrait l'effet qu'elle

devait produire sur sa mère, qui, n'ayant pas le même génie, le même

sentiment d'une prompte et juste vengeance, devait souffrir cruellement

de cette attaque contre sa réputation, et s'en indigna, en effet,

beaucoup plus que bientôt il ne le fit lui-même. Mais on verra mieux

dans la lettre suivante l'état de son esprit dans ce moment critique.

LETTRE XXV.

À M. BECHER.

Hôtel Dorant, 28 mars 1808.

«J'ai reçu dernièrement de Ridge un exemplaire de la nouvelle édition,

et il est bien tems que je vous remercie de la peine que vous avez prise

de la surveiller: je le fais bien sincèrement, et je regrette seulement

que Ridge ne vous ait pas secondé autant que je l'aurais désiré, au

moins quant au papier, à la reliure, etc., etc., de mon exemplaire;

peut-être ceux destinés au public sont-ils plus satisfaisans sous tous

ces rapports.

»Vous avez nécessairement vu _la Revue d'Édimbourg_. Je regrette que

Mrs. Byron ait pris la chose si fort à cœur. Pour ma part, _ces petites

boulettes de papier_ m'ont appris à voir le feu en face; et comme, somme

toute, j'ai eu assez de bonheur, mon repos ni mon appétit n'en ont point

été altérés. Pratt _le glaneur_, l'auteur, le poète, etc., etc., m'a

adressé une longue épître en vers sur ce sujet, en forme de consolation;

mais comme elle est assez mal faite, je ne vous l'enverrai pas, quoique

son nom eût pu lui mériter cet honneur. Ces messieurs de la _Revue

d'Édimbourg_ n'ont pas bien rempli leur tâche, c'est du moins l'avis de

plusieurs hommes de lettres; je pense que je pourrais écrire sur

moi-même une critique plus mordante que toutes celles qui ont été

publiées jusqu'ici. Ainsi, au lieu de la remarque assez méchante, mais

sans esprit, sur Macpherson, j'aurais dit si j'avais été à leur place:

«Hélas! cette pièce ne fait que prouver la vérité de l'assertion du

docteur Johnson, que beaucoup d'hommes, de femmes et _d'enfans_

pourraient écrire des poésies comme celles d'Ossian.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 14 / 29 段