Ce fut en 1807 seulement, quand, pour prendre mes _degrés_ je fus

retourné à Cambridge, que j'avais auparavant quitté pendant plus d'un

an, que je devins l'un des amis intimes de Matthews. Ce fut par

l'entremise de M. ***, qui, après m'avoir détesté pendant deux ans,

comme il le dit lui-même, parce que je portais un chapeau blanc, une

redingote grise, et que je montais un cheval gris, m'avait pris en

affection parce que je faisais des vers. J'avais déjà vécu assez

long-tems avec eux, et je m'étais assez souvent enivré dans leur

compagnie; mais tout-à-coup nous devînmes réellement amis un beau matin;

Matthews cependant ne résidait pas à cette époque au collége; je le

rencontrais principalement, et de tems en tems, à des époques

incertaines, à Cambridge. H... pendant ce tems-là, faisait de grandes

choses, et fondait le club des whigs de Cambridge, qu'il paraît avoir

oublié, et la _société amicale_, qui fut dissoute en conséquence des

querelles perpétuelles des membres qui la composaient. Il se rendait

très-populaire parmi nous autres jeunes gens et très-formidable à tous

les maîtres particuliers, à tous les professeurs et principaux de

colléges. Williams B... était parti; car tant qu'il avait été là, c'est

lui qui dirigeait toute l'université et qui était le protecteur-né de

tous les mauvais tours.

«À force de nous rencontrer à Londres et ailleurs, Matthews et moi

devînmes grands amis; il n'était pas très-doux de caractère, ni moi non

plus; mais avec un peu de tact, il était encore maniable. Je le

regardais comme un homme si supérieur, que je ne demandais pas mieux que

de sacrifier quelque chose à ses humeurs, qui souvent m'amusaient tout

en me mettant en colère. On n'a jamais su ce que sont devenus ses

papiers à l'époque de sa mort, et certainement il en avait beaucoup. Je

le dis ici par forme de parenthèse, de peur de l'oublier; il écrivait

remarquablement bien en latin et en anglais.

«Nous nous rendîmes ensemble à Newsteadt, où j'avais une fameuse cave,

et où je m'étais procuré de chez un costumier des habillemens de

_moines_. Nous étions sept ou huit de notre compagnie, sans compter un

ou deux voisins qui nous faisaient visite dans l'occasion. Nous restions

fort tard dans la nuit, habillés de nos robes de frères, buvant du

bourgogne, du bordeaux, du champagne, et que sais-je encore, dans une

coupe faite d'un crâne humain, et quelques autres verres de toute

espèce; faisant mille bouffonneries dans toute la maison, sans quitter

un instant notre attirail monacal. Matthews m'avait baptisé du nom

d'Abbé, et quand il était de bonne humeur, il ne m'en donna pas d'autre

jusqu'au moment de sa mort. L'harmonie de nos touchantes réunions fut au

bout de quelques jours tant soit peu interrompue, par la menace que fit

Matthews de jeter _l'intrépide_ V... (nous l'avions appelé ainsi parce

qu'il avait gagné deux courses, l'une à pied, d'Ipswich à Londres,

l'autre à cheval, de Brighthelmstone à Londres), de jeter, dis-je,

l'intrépide V... par la fenêtre, à la suite d'une soirée de

plaisanterie, qui se termina par cette _épigramme_. V... vint à moi, et

me dit que le respect et la considération qu'il me devait, comme maître

de la maison, ne lui permettaient pas d'appeler en duel aucun de mes

hôtes, mais que le lendemain matin il se retirerait. Ce fut en vain que

je lui représentai que la fenêtre n'était pas très-élevée et que le

gazon au-dessous était d'une douceur toute particulière: il s'en alla.

«Matthews et moi, nous avions fait le voyage de Cambridge à Londres,

parlant, pendant toute la route, sur le même sujet. Quand nous fûmes

arrivés à Longhborough, je ne sais quel hasard nous en fit écarter un

moment; Matthews s'en indigna; non, dit-il, ne quittons pas notre

conversation, finissons comme nous avons commencé; continuons jusqu'au

bout du voyage, et il se mit en effet à continuer, trouvant le moyen

d'être toujours amusant jusqu'au bout. Il avait auparavant, durant mon

absence de Cambridge, occupé mes appartemens dans le collége de la

Trinité. En l'y installant, mon répétiteur Jones lui avait dit, avec son

ton ridicule ordinaire: «M. Matthews, je vous recommande sérieusement de

prendre garde d'endommager aucun des meubles, car Lord Byron, monsieur,

est un jeune homme de passions tumultueuses.» Matthews fut ravi de cette

allocution; et, qui que ce fût qui vînt le visiter, il ne manquait pas

de leur recommander de ne toucher la porte elle-même qu'avec une grande

précaution, et alors il leur répétait l'exhortation de Jones dans les

mêmes termes et absolument du même ton; il y avait une grande glace dans

une chambre, ce qui lui suggéra cette remarque, qu'il avait cru d'abord

que ses amis devenaient singulièrement assidus à venir _le voir_; mais

qu'il avait bientôt découvert qu'ils ne venaient que pour se voir

eux-mêmes. La phrase de Jones de _passions tumultueuses_ et l'ensemble

de la scène l'avaient mis de si bonne humeur, que je crois en vérité que

c'est à cette circonstance que j'ai dû une partie de ses bonnes grâces.

«Quand nous étions à Newstead, il arriva qu'un jour, avant dîner,

quelqu'un lui salit, par mégarde, un de ses bas de soie blancs, et

naturellement voulut lui en faire des excuses. Monsieur, répondit

Matthews, il peut vous paraître fort agréable, à vous qui avez une

grande quantité de bas de soie, de salir ceux d'autrui; mais pour moi

qui n'ai que cette seule et unique paire, que j'ai mise pour faire

honneur à l'Abbé ici présent, rien ne peut excuser le tort que me fait

votre manque d'attention, sans parler des frais de blanchissage. Il

avait presqu'en toute occasion le même ton de plaisanterie sardonique.

Une espèce de sauvage Irlandais, nommé F**, commençant à dire quelque

chose à un grand souper, à Cambridge, Matthews se mit à crier d'une voix

de tonnerre: Silence! et alors montrant F** du doigt, il ajouta ces

paroles d'oracle: _L'ourson est doué de raison_. On peut aisément

supposer qu'en entendant ce compliment, le pauvre _ourson_ perdit le peu

de raison qui pouvait lui être échu en partage. Quand H... publia son

premier volume de poésies, intitulé _Mélanges_, tout ce qu'il put en

tirer, c'est que la préface était absolument dans la manière de Walsh.

H... crut d'abord que c'était un compliment, mais nous ne sûmes jamais à

quoi nous en tenir là-dessus, car tout ce que l'on connaît de Walsh,

c'est son ode au roi Williams, et l'épithète que lui donne Pope, le

savant Walsh. Quand notre troupe quitta Newstead pour Londres, H... et

Matthews qui étaient à cette époque les meilleurs amis du monde,

convinrent de faire ensemble la route à pied. Ils se querellèrent à

moitié route, et achevèrent ainsi leur voyage, passant et repassant l'un

devant l'autre sans se dire un seul mot. Quand Matthews arriva à

Highgate, il avait dépensé tout son argent, excepté trois pences et demi

(7 sous) qu'il résolut d'employer aussi à une pinte de bière; il la

buvait à la porte d'une taverne, quand H... passa devant lui pour la

dernière fois, toujours sans lui parler. Ils se réconcilièrent depuis à

Londres.

«L'escrime était une des passions de Matthews, il était aussi très-fort

au pugilat, mais il avait généralement le dessous dans les combats

sérieux et au poing nu; quant à la natation, il nageait bien, mais avec

efforts et travail, et se tenant le corps trop hors de l'eau; en sorte

que Scrope, Davies et moi-même, qui étions en quelque sorte ses rivaux,

nous lui disions souvent qu'il se noierait s'il rencontrait jamais

quelque endroit difficile. Il se noya en effet; mais, à coup sûr, Scrope

et moi eussions bien désiré que le doyen eût vécu, et que notre

prédiction se fût trouvée mensongère.

«Sa tête était extraordinairement belle, et ressemblait beaucoup à celle

de Pope dans sa jeunesse.

«Son frère Henry, si Henry est bien le nom de celui de _King's college_,

rappelle fortement sa voix, ses traits et sa manière de rire. Sa passion

pour boxer était si grande, qu'il voulait absolument que je le misse aux

prises avec Dogherty, pour lequel j'avais parié contre Tom Belcher, et

je les vis s'essayer ensemble dans ma chambre avec les gants. Comme il

paraissait y tenir opiniâtrement, j'aurais parié, pour lui plaire, en

faveur de Dogherty; mais le combat n'eut pas lieu. Bien entendu que

c'eût été un combat particulier dans une chambre particulière.

«Un certain jour que le tems ne lui permettait pas de retourner

s'habiller chez lui, un ami, M. Basley, je crois, l'équipa d'une chemise

et d'une cravate extrêmement à la mode, mais tant soit peu exagérée. Il

se rendit à l'opéra, et prit place dans _Top's Alley_. Pendant

l'entr'acte, entre l'opéra et les ballets, une de ses connaissances vint

s'asseoir près de lui, et le salua. «Faites le tour, dit Matthews,

faites le tour. Pourquoi ferais-je le tour? dit l'autre, vous n'avez

qu'à tourner la tête, je suis tout près de vous. C'est précisément ce

que je ne peux pas faire, répondit Matthews; ne voyez-vous pas l'état

dans lequel je suis?» montrant du doigt son col de chemise savamment

empesé, et son inflexible cravate. Et il se tint là pendant tout le

spectacle, sa tête conservant toujours la même position perpendiculaire.

«Un soir après avoir dîné ensemble, comme nous allions à l'opéra, je me

trouvai avoir un billet disponible, comme souscripteur à une loge, et

j'en fis présent à Matthews. «Voilà, dit-il quelque tems après à

Hobhouse, un procédé _courtois_ de la part de l'Abbé: un autre ne se

serait jamais avisé de penser que je pouvais faire meilleur emploi d'une

demi-guinée que de la jeter à un portier de spectacle; mais lui,

non-seulement il m'invite à dîner, mais il me donne encore un billet

d'opéra.» Ce n'était qu'une de ses singularités, car nul n'était plus

libéral, plus grand que lui dans toutes ses manières. Il nous donna, à

Hobhouse et moi, avant notre départ pour Constantinople, un festin

magnifique, auquel nous fîmes amplement honneur. Une de ses idées était

d'aller dîner dans toutes sortes de lieux étranges. Quelqu'un le

découvrit un jour dans je ne sais quelle obscure taverne du Strand; et

que croyez-vous qui l'y attirait? c'est qu'il payait, je crois, un

shilling pour dîner le _chapeau sur la tête_. Il appelait cela sa

_maison à chapeau_, et de vanter les avantages qu'il avait à prendre ses

repas la tête couverte.

«Quand sir Henri Smith fut chassé de Cambridge, à la suite d'une rixe

avec un marchand nommé _Hiron_, Matthews s'en consola en allant chaque

soir crier sous la fenêtre de celui-ci: «Hélas! à quel péril s'expose

l'homme qui se joue avec _hat Hiron_[85]!» Il était aussi de cette bande

de libertins irréligieux qui se faisaient un plaisir d'aller troubler le

sommeil de Lort Mansel (dernièrement évêque de Bristol), qui alors

habitait le collége de la Trinité. Quand celui-ci paraissait à sa

fenêtre, écumant de colère et s'écriant: «Je vous connais, messieurs, je

vous connais,» ils avaient coutume de lui répondre: «Nous t'en

conjurons, oh _Lort_! écoute-nous, bon Lort, délivre-nous[86]!» (Lort

était son nom de baptême.) Comme il était très-libre dans ses manières

d'envisager toutes sortes de sujets, quoiqu'il ne fût ni dissolu ni

déréglé dans sa conduite, et que je n'avais pas moins d'indépendance

dans les idées, notre conversation et notre correspondance alarmaient

quelquefois vivement Hobhouse...»

[Note 85: Il est impossible de traduire en français le jeu de

mots qui se trouve ici dans le texte: _hat Hiron_ signifiant

le _bouillant Hiron_, et _hat iron_ signifiant _un fer

chaud_.]

[Note 86: Ces paroles sont extraites textuellement de la

liturgie anglicane, et présentent encore un jeu de mots:

_Lord, délivrez-nous; libera nos, Domine._]

Comme déjà avant sa liaison avec M. Matthews, Lord Byron avait commencé

à s'enfoncer dans l'abîme du scepticisme, il serait injuste d'attribuer

au premier dans les opinions de son ami plus de part qu'il n'a dû en

résulter de l'influence naturelle de l'exemple et de la sympathie;

influence qui, éprouvée également des deux côtés, rendait en grande

partie réciproque la contagion de leurs doctrines. Outre cette

communauté de sentimens sur de tels sujets, ils étaient tous deux

tourmentés par le goût dangereux de la satire. Les hommes les plus pieux

même ne peuvent pas toujours résister à cette disposition d'esprit qui

nous entraîne presque malgré nous à déverser du ridicule sur tout ce

qu'il y a de plus saint et de plus grave. Il n'est donc pas étonnant que

dans une telle société, les opinions du noble poète aient pris avec plus

de rapidité une direction vers laquelle elles tendaient naturellement;

et quoique l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu alors des doctrines bien

arrêtées, puisque ni à cette époque ni à aucune autre de sa vie il ne se

montra incrédule décidé, il apprit sans doute à sentir moins fortement

l'horreur du scepticisme, et à y mêler de la légèreté et de

l'amour-propre. Dès le commencement de sa correspondance avec M. Dallas,

nous le voyons proclamer ses sentimens sur tous les sujets de cette

nature, avec une légèreté et un aplomb bien différens du ton avec lequel

il présentait autrefois ses doutes. Cela même forme un contraste

frappant avec cette tristesse fiévreuse d'un cœur désolé de perdre ses

illusions, qui respire dans chaque vers des prières qu'il avait tracées

moins d'un an auparavant.

Il ne faut pas cependant oublier ici sa propension à exagérer tout ce

qu'il pouvait y avoir de mauvais en lui. Dans sa première lettre à M.

Dallas, nous voyons un exemple de cette étrange ambition, complètement

opposée à l'hypocrisie, qui le porta à rechercher plutôt qu'à éviter la

réputation de libertin, et à présenter sans cesse sous le jour le plus

défavorable son caractère et sa conduite. Son nouveau correspondant lui

faisant compliment sur les sentimens de morale et de charité qui

respiraient dans l'un de ses poèmes, avait ajouté que cela lui avait

rappelé les ouvrages d'un autre noble auteur, qui était non-seulement

grand poète, grand orateur et grand historien, mais encore l'un des plus

profonds raisonneurs qui aient établi la vérité de cette religion, dont

le pardon des offenses est l'un des premiers principes; (le grand et le

bon lord Littleton, dont la réputation ne périra jamais.) Son fils,

ajoutait M. Dallas, auquel il avait transmis son génie, mais non ses

vertus, a brillé un moment pour disparaître bientôt comme un météore

passager, et avec lui son titre s'est éteint. C'est à cette lettre que

Lord Byron fit la réponse suivante:

LETTRE XX.

À M. DALLAS.

Hôtel Dorant, Albemarle-street, 20 janvier 1808.

MONSIEUR,

«Votre lettre ne m'est parvenue que ce matin, probablement parce qu'elle

m'était adressée à Nottingham, où je n'ai pas résidé depuis le mois de

juin dernier; comme elle est datée du 6 courant, je vous prie d'excuser

le retard de ma réponse.

«Si, comme vous dites, le petit volume dont vous parlez a fait quelque

plaisir à l'auteur de _Perceval_ et d'_Aubrey_, je suis plus que

récompensé par cet éloge. Quoique nos censeurs périodiques se soient

montrés d'une indulgence peu commune, je confesse que l'approbation d'un

homme d'un génie aussi reconnu est encore bien plus flatteuse pour moi;

mais je perdrais, je le crains, tous droits au titre d'homme candide, si

je ne refusais pas des éloges que je ne mérite point. Je suis fâché

d'ajouter que ce serait ici le cas.

«Mes ouvrages doivent parler pour eux-mêmes; ils doivent se soutenir ou

tomber suivant leur mérite ou leur démérite; et sous le rapport

littéraire je suis fier de l'opinion favorable que vous voulez bien m'en

exprimer. Mais j'ai malheureusement si peu de prétentions au titre

d'homme vertueux, que je ne puis accepter les complimens que vous me

faites à cet égard, bien que je m'estimasse heureux de les mériter. Un

passage de votre lettre m'a singulièrement frappé: vous y parlez des

deux lords Littleton comme chacun d'eux le mérite respectivement; vous

serez surpris d'apprendre que la personne qui vous écrit en ce moment, a

été souvent comparée au second. Je n'ignore pas que par cet aveu, je me

perds moi-même dans votre estime; mais c'est une circonstance que votre

observation rend si remarquable, que je ne puis m'empêcher de rapporter

ce fait. Les événemens de ma courte vie ont été d'une nature si

singulière, que bien que cet orgueil que l'on appelle ordinairement

honneur, m'ait toujours empêché, et doive, je l'espère, m'empêcher

toujours de disgracier mon nom par aucune action lâche ou vile, j'ai

déjà été considéré comme un adepte du libertinage et un disciple de

l'incrédulité. Jusqu'à quel point la justice peut-elle avoir dicté cette

accusation? je ne prétends pas l'examiner ici, mais je dirai que comme

le _gentleman_[87] auquel mes religieux amis, dans la ferveur de leur

charité, m'ont déjà dévoué, on me fait plus mauvais que je ne suis en

effet. Quoi qu'il en soit, pour me laisser là moi-même, le plus mauvais

sujet que je puisse traiter, et pour en revenir à mes poésies, je ne

puis assez vous exprimer mes remercîmens, et j'espère avoir quelque jour

l'occasion de vous en présenter personnellement l'hommage. Une seconde

édition est maintenant sous presse avec quelques additions et des

retranchemens considérables; vous me permettrez de vous en offrir un

exemplaire. Le _Critical_, le _Monthly_ et l'_Anti-Jacobin Review_ ont

été très-indulgens, mais l'_Eclectic_ a prononcé une furieuse

philippique, non contre le livre, mais contre l'auteur, où vous

trouverez tout ce que je viens de vous dire avancé par un ecclésiastique

qui a écrit cet article.

[Note 87: _Le Diable_.]

«Je connaissais depuis long-tems votre nom et vos rapports avec notre

famille; j'espère faire bientôt une connaissance personnelle avec vous:

vous trouverez en moi un excellent composé d'un _Brainless_ et d'un

_Stanhope_[88]. Je crains que vous ne puissiez déchiffrer cette lettre,

car ma main est presque aussi mauvaise que ma réputation; mais je vais

signer, aussi lisiblement qu'il me sera possible, Votre obligé et

obéissant serviteur,»

BYRON.

[Note 88: Personnages du roman intitulé: _Percival_

(_Perceval_).

(_Note de Moore_.)]

Il y a ici évidemment une sorte d'orgueil de la part de Byron à

s'assimiler au débauché lord Littleton. De peur que ce qu'on connaissait

d'irrégulier dans sa vie ne suffit pas pour justifier cette prétention,

il fait, avec un air de mystère, suivant sa coutume, allusion à des

événemens inconnus qui pourraient lui donner droit à ce paralèle[89]. M.

Dallas qui, à ce qu'il paraît, ne s'attendait pas à voir recevoir ainsi

ses complimens, se tira de ce mauvais pas en renvoyant à la _candeur_ du

jeune Lord les éloges dont celui-ci s'était montré si peu reconnaissant

quand ils étaient adressés à ses mœurs, et ajoutait que, d'après

l'intention exprimée par Lord Byron dans sa préface, d'abandonner le

culte des muses pour suivre une autre carrière, il le croyait en ce

moment occupé aux études qui forment le sénateur et l'homme d'état;

qu'il se l'était représenté comme membre de quelque université,

s'exerçant à l'art de penser et de parler, et amassant un trésor de

connaissances en histoire et en droit. C'est dans la réponse à cette

lettre que se trouve l'exposition des opinions du noble poète à laquelle

j'ai fait allusion plus haut.

[Note 89: Cet appel à l'imagination de son correspondant ne

fut pas tout-à-fait sans effet: «Je pensai, dit M. Dallas,

que ces lettres, _quoique évidemment fondées sur quelques

circonstances de sa vie antérieure_, étaient plutôt un jeu

d'esprit qu'un portrait ressemblant.

(_Note de Moore_.)]

LETTRE XXI.

À M. DALLAS.

Hôtel Dorant, 21 janvier 1808.

MONSIEUR,

«Dans quelque tems que vos loisirs et votre disposition d'esprit vous

permettent de me favoriser d'une visite, je serai sensiblement flatté de

faire une connaissance personnelle avec quelqu'un dont l'esprit m'était

déjà connu depuis long-tems par ses ouvrages.

«Votre conjecture est fondée en ce sens que je suis membre de

l'université de Cambridge, où je vais à la fin de ce quartier prendre le

grade de _Master artium_[90]; mais si le raisonnement, l'éloquence, la

vertu étaient l'objet que je poursuis, _Granta_[91] n'est point leur

métropole; le pays où elle est située n'est point un Eldorado, bien

moins encore une Eutopie. L'intelligence de ses enfans est aussi

stagnante que les eaux de sa _Cam_[92]; ils ont en vue dans leurs

travaux non l'église du Christ, mais l'église la plus prochaine qui leur

donnerait un bénéfice.

[Note 90: _Maître-ès-arts_ (A. M.), second grade dans les

universités anglaises, correspondant exactement à celui de

licencié.

Une université anglaise se compose d'étudians non gradués

(_under graduates_), de bacheliers, de maîtres-ès-arts et de

docteurs. Ces grades ne correspondent pas absolument aux

nôtres, en ce sens qu'il n'y a de bachelier que _ès-lettres_

(_artium bachelors_, A. B.), bien que pour obtenir ce titre,

il faille subir des examens sur les sciences et la théologie.

La licence et le doctorat s'obtiennent par un certain nombre

d'années de résidence et le paiement de certains droits qui

varient suivant que l'impétrant est noble ou roturier. Il n'y

a également que des licenciés-ès-lettres (_artium masters_).

Quant au doctorat, au contraire, il n'y a point de

docteurs-ès-lettres, mais seulement des docteurs en théologie

(_doctores divinitatis_, D. D.), et des docteurs en droit

(_doctores legis_, D. L.). Bien que l'on appelle les médecins

du nom de docteur, il n'y a point de grades en médecine, non

plus que dans les sciences, et leurs diplômes sont plutôt des

permissions d'exercer que des titres universitaires.

(_N. du Tr._)]

[Note 91: Nom poétique de l'université de Cambridge.]

[Note 92: Rivière qui passe à Cambridge et lui donne son

nom.]

«Quant à mes connaissances, je puis dire sans hyperbole qu'elles sont

passablement étendues en histoire; peu de nations existent ou ont existé

dont je ne connaisse plus ou moins les annales, depuis Hérodote jusqu'à

Gibbon. Quant aux auteurs grecs et latins, je les connais autant que la

plupart des écoliers qui leur ont consacré treize années d'études. Quant

aux lois du pays, je les connais juste assez pour ne pas _enfreindre les

statuts_, pour me servir de l'expression des braconniers. J'avais étudié

l'_Esprit des lois_ et _le Droit des gens_; mais quand je vis celui-ci

violé chaque mois, je cessai de m'en occuper comme d'une connaissance

sans utilité. Quant à la géographie, j'ai vu plus de pays sur la carte,

que je ne désirerais en traverser à pied. J'ai vu assez de mathématiques

pour me donner mal à la tête sans éclaircir mes idées. De philosophie,

d'astronomie et de métaphysique, j'en ai appris plus que je n'en

comprends[93]; pour du sens commun, j'en ai acquis si peu que je me

propose de fonder un prix _byronnien_ dans chacune de nos universités

pour le premier qui en découvrira quelques traits en moi; quoique l'on

craigne bien que la découverte de la quadrature du cercle ne doive

précéder celle-là.

[Note 93: Byron paraît se rappeler ici la manière spirituelle

dont Voltaire nous peint l'érudition de Zadig: «Il savait de

la métaphysique ce que l'on en a su dans tous les âges...

c'est-à-dire fort peu de chose, etc.»]

«Je me suis cru autrefois philosophe. Je débitais avec beaucoup de

décorum bon nombre d'absurdités, défiant la douleur et prêchant

l'égalité d'humeur. Pendant quelque tems cela réussit fort bien, car

personne ne souffrait pour moi que mes amis, et ne perdait patience que

mes auditeurs; à la fin une chute de cheval me convainquit que la

douleur physique était un mal, et cet argument, le pire de tous, changea

à la fois mon système et mon humeur; en sorte que je quittai Zenon pour

Aristippe, et m'imaginai que c'est le plaisir qui constitue réellement

le καλον[94]. En morale, je préfère Confucius aux dix

commandemens, et Socrate à Saint-Paul, quoique les deux derniers

s'accordent dans leur opinion du mariage. En religion, je suis pour

l'émancipation catholique, mais je ne reconnais pas le pape, et j'ai

refusé de recevoir le sacrement parce que je ne comprends pas comment

manger du pain et boire du vin de la main du vicaire terrestre peut

faire de moi l'héritier du royaume des cieux. Je regarde la vertu en

général, et chaque vertu en particulier, comme une disposition de l'ame;

chacune d'elles me semble une manière de sentir et non un principe[95].

Je crois que la vérité est le premier attribut de la divinité, et que la

mort est un sommeil éternel, au moins pour le corps. Vous avez là un

résumé des sentimens de ce _libertin_ de George Lord Byron, et, jusqu'à

ce que je me pourvoie d'un nouvel habit, vous voyez que je suis

passablement mal vêtu.

[Note 94: Το καλον, le beau.]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 13 / 29 段