déserte,--et mes occupations devenant moins nombreuses, je puis
griffonner à loisir. Dans quinze jours je partirai pour répondre à une
invitation de campagne, mais j'espère bien recevoir d'ici-là deux
lettres de vous. Ridge _n'écoule_ pas rapidement dans Nottes.--Je le
crois facilement; mais dans la capitale la chose se passe d'une manière
bien plus flatteuse, et sans doute on peut se passer de l'assentiment
des littérateurs de province, quand on a d'ailleurs obtenu l'éloge des
revues, l'admiration des duchesses et la reconnaissance intéressée des
libraires de la capitale. J'ai actuellement sous les yeux une revue
intitulée: _Récréations littéraires_; mes poésies y sont vantées bien
au-delà de leur mérite. Je ne connais pas mon juge, mais je lui trouve
beaucoup de discernement, et à moi un talent _d'enfer_. Sa critique me
plaît surtout en ce qu'elle est fort longue, et en ce qu'elle a
justement la dose de sévérité nécessaire pour donner à ses éloges un
agréable relief. Je hais, vous le savez, les complimens communs et
insipides. Si vous voulez voir cet article, cherchez le troisième numéro
des _Récréations littéraires_ du mois dernier.
«Je n'ai pas, je vous le répète, la plus légère idée de celui qui l'a
fait: il est imprimé dans un recueil périodique; et bien qu'on ait
inséré dans le même ouvrage un morceau de ma composition (l'_Examen de
Wordsworth_[79]), je ne connais aucun de ceux qui s'intéressent à cette
publication, pas même l'éditeur, dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à
moi. Mon cousin, lord Alexandre Gordon, m'a dit que la _Grâce_ de
Gordon, sa mère, l'avait engagé à présenter ma _poétique_ seigneurie à
son _altesse_, attendu qu'elle avait acheté mon livre, qu'elle l'avait
prodigieusement admiré, comme le reste de la haute société, et qu'elle
voulait faire connaissance avec l'auteur. Malheureusement j'avais une
invitation pour quelques jours dans les environs, et la duchesse était à
la veille de partir pour l'Écosse; j'ai donc remis à l'hiver prochain ma
présentation, et alors je pourrai donner à la dame, dont il ne
m'appartient pas de contester l'excellent goût, une idée de ma sublime
et très-édifiante conversation. En ce moment elle est dans les _hautes
terres_, et Alexandre lui-même est parti depuis quelques jours pour ce
séjour béni des vents _noirs_ et _tumultueux_.
[Note 79: On ne doit remarquer ce coup d'essai de Lord Byron
dans les _revues_ (plus tard, comme on le verra, il reparut
une ou deux fois dans la même lice, d'ailleurs si peu
poétique), qu'en rappelant l'aisance avec laquelle il sut se
plier au ton et à la phraséologie de ces tribunaux infimes de
la littérature; par exemple: «Les volumes que nous avons sous
les yeux sont de l'auteur des _Ballades lyriques_, collection
à laquelle on a prodigué, et non pas sans raison, de grands
éloges. Le caractère du talent de M. Wordsworth est la
simplicité unie à l'abondance: les vers pèchent quelquefois
du côté de l'harmonie, mais ils ont de la force; ils
s'adressent d'une manière irrésistible à l'imagination et à
tous nos sentimens naturels. Peut-être ces derniers ouvrages
n'égalent-ils pas les premières publications du même auteur;
mais on retrouve encore une véritable élégance dans une foule
de pièces, etc.» Si dans ce tems-là M. Wordsworth jeta les
yeux sur cet article, il ne prévit pas sans doute que
l'auteur d'une pareille prose rivaliserait, à quelque tems de
là, avec _lui-même_ dans la lice poétique.]
«Crosby, mon éditeur de Londres, a placé sa seconde _commande_. Il en a
redemandé, du moins si je l'en crois, une troisième à Ridge. Sur tous
les étalages de librairie, je vois mon _propre nom_; je ne dis rien,
mais je jouis en secret de ma célébrité. Le dernier critique qui se soit
occupé de moi, m'a engagé avec bienveillance à renoncer à mon projet de
ne plus rien écrire; et, en _sa qualité d'ami des lettres_, il m'a
conjuré de _gratifier bientôt_ le public de quelque nouvel ouvrage. Qui
diable ne voudrait être poète, c'est-à-dire, si tous les critiques
avaient la même politesse? Au reste, je paierai peut-être cher ces
aimables faveurs préliminaires; mais, dans ce cas-là, j'aurai mon tour;
et, tant bien que mal, je n'en ai pas moins écrit, dans mes instans de
loisir et après deux heures du matin, trois cent quatre-vingts vers
blancs sur la bataille de Bosworth. J'avais heureusement pu consulter le
livre de Hutton. Je ferai huit ou dix chants sur ce sujet, et je l'aurai
terminé à la fin de l'année; mais les circonstances décideront si je
ferai imprimer ou non ce poème. Voilà bien assez d'_égoïsme_: mes
lauriers m'ont tourné la cervelle; mais sans doute la caustique
assiduité des critiques à venir, me ramènera à des sentimens plus
modestes.
«Southwell est une place maudite; j'en ai fini avec elle, du moins
suivant toutes les probabilités: à l'exception de vous, je ne porte pas
la moindre estime à une seule ame de son enceinte; vous étiez la seule
compagnie raisonnable, et franchement j'ai toujours eu pour vous plus de
considération que pour les grues dont je partageais souvent les
ridicules, par bonté d'ame. Vous vous êtes donné pour moi et pour mes
manuscrits plus de peine que ne l'eussent fait tous ces mannequins
réunis. Croyez-moi, je n'ai pas, dans le cercle de péchés où je vis en
ce moment, oublié votre excellent naturel, et un jour j'espère bien vous
prouver toute la reconnaissance que j'en conserve. Adieu. Tout à vous,
etc.
«_P. S._ Rappelez-moi au docteur P...»
LETTRE XVII.
À LA MÊME.
Londres, 11 août 1807.
«Je pars lundi _pour les hautes terres_[80]; un de mes amis
m'accompagnera dans ma voiture jusqu'à Édimbourg; c'est là que nous
quitterons notre équipage pour prendre un _tamdem_ (sorte de cabriolet),
qui nous conduira au milieu des défilés de l'ouest jusqu'à Inverary.
Nous achèterons alors des échasses afin de pénétrer dans les endroits
défendus aux moyens de transport ordinaires. Quand nous serons sur les
côtes, nous entrerons dans un vaisseau pour visiter les lieux les plus
remarquables des îles Hebrides, et si le tems nous le permet, nous irons
jusqu'en Islande à trois cents milles seulement de l'extrémité
septentrionale de l'Écosse afin de saluer l'_Hécla_. Ne divulguez pas ce
dernier projet, ma tendre _maman_ imaginerait que nous voyageons pour
découvrir de nouvelles terres, et ferait entendre comme d'habitude un
maternel cri d'alarme.
[Note 80: Ce plan, qu'il n'exécuta jamais, avait été résolu
avant son départ de Southwell; voici comme il en est parlé
dans une lettre de miss Pigot à son frère: «Comment
pouvez-vous demander si Lord Byron ira cet été dans les
_hautes terres_ (ou _Highlands_) d'Écosse? Ignorez-vous donc
qu'il n'a pas la même idée dix minutes de suite? Je lui dis
qu'il est aussi inconstant que les vents et aussi mobile que
les vagues.»]
«J'ai nagé dans la Tamise la semaine dernière entre les deux ponts de
Westminster et de Blackfriars, ce qui fait, en y comprenant les
différent détours obligés, une distance de trois milles. Vous voyez que
je suis préparé complètement à un naufrage sur mer.
«J'ai l'intention de réunir toutes les traditions Erses, les poèmes,
etc., etc., de les traduire ou du moins d'étendre assez le sujet pour
faire un volume qui paraîtra au printems prochain sous le titre de _la
Harpe montagnarde_ ou quelque autre titre aussi pittoresque. J'ai
terminé le premier livre de la bataille de Bosworth; un second est
commencé, ce sera l'affaire de trois ou quatre ans, et sans doute il ne
sera jamais fini. Que penseriez-vous de quelques stances sur le mont
Hecla? Du moins elles seraient écrites sous le _feu_. Comment va
l'immortel Bran? et ce phénix des bêtes canines, le superbe Boatswain?
Je viens d'acheter un boul-dogue de race, digne d'être le coadjuteur des
précédentes divinités; son nom est Smut. _Oh! zéphirs, portez-le sur vos
ailes embaumées_. Écrivez-moi avant mon départ, je vous en conjure par
la cinquième côte de votre grand-père. Ridge est content de la vente, et
cela me console du peu de succès du livre en province. La vogue a été
complète à Londres: il y a peu de jours que Carpantier, l'éditeur de
Moore, m'a dit qu'on avait vendu tout ce qu'on avait envoyé, et qu'on ne
pouvait satisfaire aux dernières demandes parce qu'on n'en avait plus.
Le duc d'York, la marquise de Headfort, la duchesse de Gordon, etc., se
sont trouvés au nombre des acheteurs, et l'opinion de Crosby est que la
circulation sera plus rapide encore dans l'hiver. L'été est une saison
nulle pour le commerce, tant il y a peu de monde à Londres, et cependant
ils sont extrêmement contens. Je passerai tout près de vous dans le
cours de mon voyage, mais je ne pourrai aller vous voir. Ne le dites pas
à Mrs. Byron, elle croit que je prends une autre route. Si donc vous
avez une lettre, mettez-la à la boutique de Ridge, où je m'arrêterai, ou
bien adressez-la, poste restante, à Newark, vers six ou huit heures du
soir. Si votre frère veut bien se trouver là, je serai diablement ravi
de le voir; il pourra repartir le soir même, ou bien souper avec nous,
et retourner le lendemain matin. Je loge aux Armes de Kingston.
«Adieu. Tout à vous.»
BYRON.
LETTRE XVIII.
À LA MÊME.
Collége de la Trinité, Cambridge, 25 octobre 1807.
MA CHÈRE ÉLISABETH,
«Fatigué d'être resté au jeu ces deux derniers jours jusqu'à quatre
heures du matin[81], je prends la plume pour m'informer de la santé de
votre altesse et de toutes les autres connaissances féminines que j'ai
laissées dans votre métropole archiépiscopale. Je mérite, je le sais, de
grands reproches pour ma négligence; mais ne faisant que courir à cheval
de long en large dans la province depuis trois mois, comment aurais-je
pu remplir les devoirs d'une exacte correspondance? Enfin me voilà
retenu pour six semaines, et je vous écris aussi _maigre_ que jamais,
n'ayant pas depuis ma diminution regagné une once, et n'en étant que de
meilleure humeur; mais, quoi qu'il en soit, Southwell était un séjour
détestable. J'en suis dehors, grâce à Saint-Dominique. Depuis ce tems,
je m'en suis deux fois rapproché de huit milles, mais sans pouvoir me
décider à venir étouffer dans sa lourde atmosphère. Cambridge est de son
côté assez maudite; c'est un vil chaos de bruit et d'ivrognerie; le jeu,
le bourgogne, la chasse, les mathématiques et Newmarket, les orgies et
les courses de chevaux, voilà tout ce qu'on y fait et tout ce qu'on y
trouve; mais comparé à l'éternelle insipidité de Southwell, c'est un
vrai paradis. Est-il rien de plus misérable que de ne faire qu'accroître
tous les jours le nombre de ses amours, de ses ennemis et de ses vers?
[Note 81: On trouvera ici, comme dans plusieurs autres
lettres de sa jeunesse, cette espèce d'ostentation
d'inconduite, travers assez commun à cet âge, alors
qu'aspirant à la virilité, nous nous imaginons qu'il peut y
avoir de la force à se précipiter dans le désordre.
Malheureusement cette ambition puérile de paraître plus
mauvais qu'il n'était, demeura invétérée dans l'esprit de
Lord Byron long-tems après qu'elle s'est évanouie chez les
autres; son esprit ne faisait même que s'en débarrasser
lorsqu'il termina ses jours.]
Au mois de janvier prochain (mais cela est seulement entre nous, n'en
dites rien, je vous prie, car mon persécuteur maternel jetterait bien
vite sur mes projets sa tomahawk); je me mettrai en mer pour quatre ou
cinq mois avec mon cousin le capitaine Bettesworth, qui commande _la
Tartare_, la plus belle frégate de la marine. J'ai déjà vu bien des
scènes, je veux étudier celles de la mer. Tout porte à croire que nous
irons dans la Méditerranée ou aux Indes occidentales, ou bien enfin...
au diable, et s'il y a quelque possibilité de me faire présenter à ce
dernier, Bettesworth le fera; c'est un brave compagnon qui n'a encore
reçu que vingt-quatre blessures en différens lieux, et qui possède une
lettre du dernier lord Nelson, avouant que Bettesworth est le seul
officier de marine qui ait reçu plus de blessures que lui-même.
«J'ai maintenant un nouvel et le plus bel ami du monde, c'est un ours
apprivoisé; quand je le montrai pour la première fois, on me demanda ce
que je prétendais en faire, et moi de répondre que c'était un nouveau
candidat au grade. Sherard vous expliquera ce mot, si vous avez de la
peine à le comprendre. Ma réponse ne fit pas fortune. Nous avons ici une
foule de réunions; ce soir, par exemple, je soupe avec un assortiment
complet d'écuyers, joueurs, boxeurs, auteurs, ecclésiastiques et poètes.
C'est, comme vous le voyez, un précieux mélange; mais ils s'accordent
bien ensemble, et pour moi je suis un composé de chacun d'eux, à
l'exception des écuyers. Hier, j'ai encore été démonté de cheval.
«Remerciez, en mon nom, votre frère pour son traité. J'ai écrit deux
cent quatorze pages d'un roman, un poème de trois cent quatre-vingts
vers, que l'on publiera dans quelques semaines sans mon nom, et avec des
notes; cinq cent soixante vers de la bataille de Bosworth et deux cent
cinquante d'un autre poème, sans compter une demi-douzaine de pièces
fugitives. Le poème que l'on va publier est une satire[82]. À propos,
j'ai été porté dans les cieux par la Revue critique[83] et vivement
insulté dans une autre publication[84]. Le tout, me dit-on, est pour le
mieux pour la vente du livre; cela occupe l'attention, et empêche mon
livre d'être oublié; d'ailleurs, dans tous les tems, n'a-t-on pas
censuré les plus grands hommes? pourquoi les derniers seraient-ils plus
heureux? Je supporte donc mon sort en philosophe: il est bizarre que
deux critiques opposées aient paru le même jour; et que sur cinq pages
d'injures, mon censeur, à l'appui de son opinion, ne cite que _deux
vers_ de différens poèmes. Maintenant la vraie manière de _tuer un
homme_, est de citer de longs passages et de les faire paraître
absurdes, car une simple allégation n'est pas une preuve. D'un autre
côté, il y a sept pages d'éloges, et c'est plus que ma _modestie_ ne
peut en supporter à ce sujet.
_P. S._ Écrivez, écrivez, écrivez!!!
[Note 82: Ce poème, qu'il augmenta depuis, était _les Bardes
anglais et les Reviseurs écossais_. Il semblerait d'après
cela que l'idée de cette satire lui soit venue quelque tems
avant la publication de l'article de la _Revue d'Édimbourg_.]
[Note 83: En septembre 1807. Cette _Revue_, en prononçant sur
la carrière future du jeune auteur, se montra meilleur
prophète que le grand oracle du nord. L'écrivain, en citant
l'élégie sur l'abbaye de Newsteadt, disait: «Nous ne pouvons
que saluer avec une sorte d'enthousiasme prophétique
l'espérance renfermée dans la stance suivante:
«Heureusement ton soleil peut encore échauffer ton front de
ses rayons les plus brûlans, etc., etc.»]
[Note 84: Dans le premier numéro d'un ouvrage mensuel, appelé
_le Satirique_, dans lequel furent insérées, par la suite,
quelques invectives contre sa personne.]
Ce fut au commencement de l'année suivante que Lord Byron forma une
liaison avec M. Dallas, allié de sa famille par les femmes. Ce M. Dallas
est l'auteur de quelques romans qui jouirent d'une certaine réputation
lorsqu'ils parurent, et aussi d'une sorte de _Mémoires_ du noble poète,
publiés immédiatement après sa mort. Comme ils sont principalement
fondés sur sa correspondance originale, ce sont aussi les plus
authentiques et les plus dignes de foi qui aient encore été publiés.
Dans les lettres que Lord Byron adresse à ce _gentleman_, parmi un grand
nombre de détails curieux, sous le point de vue littéraire, nous en
trouvons de bien plus importans sous celui qui nous occupe en ce moment;
je veux dire quelques détails propres à faire connaître les opinions que
Lord Byron professait alors sur la morale et la religion, opinions qui
eurent une si grande influence sur sa réputation et sa conduite.
Ce n'est que bien rarement que l'irréligion et le scepticisme trouvent
accès dans un jeune cœur. Cette disposition naturelle à se confier en
l'avenir, qui fait le charme de cette période de la vie, la rend
naturellement la saison de la foi et de l'espérance. Alors sont encore
fraîches dans l'esprit ces impressions d'une première éducation
religieuse, qui, dans les esprits même les plus prompts à mettre en
question la foi de leurs pères, ne cèdent que lentement aux
envahissemens du doute, et, en même tems, étendent le bienfait de leur
répression morale sur cette partie de la vie où l'on reconnaît qu'elle
est le plus nécessaire. Si, comme les incrédules le reconnaissent
eux-mêmes, l'absence du frein religieux dégage l'homme d'une
responsabilité qui lui serait utile dans tous les tems; il en est
surtout ainsi dans la jeunesse, l'âge des tentations, l'âge où les
passions sont déjà assez portées par elles-mêmes à se donner toute
latitude sans que l'irréligion vienne encore ajouter à leur licence. Il
est donc heureux que, par suite des raisons que nous venons d'indiquer,
le scepticisme et l'incrédulité ne pénètrent généralement dans les ames
qu'à une époque de la vie où le caractère, déjà formé, est moins
susceptible d'être détérioré par leur influence funeste. Quand
l'incrédulité est le résultat erroné de la pensée et du raisonnement,
elle aura quelque chose de la froideur des sources qui l'ont fait
naître; elle ne sera qu'un sujet de spéculation; elle n'aura que peu de
pouvoir à porter l'homme vers le mal, comme, à la même époque de la vie,
la foi la plus orthodoxe n'en a trop souvent que peu pour le conduire
vers le bien.
Tandis que, de cette manière, les mœurs de l'incrédule lui-même sont
préservées des conséquences funestes que de telles doctrines eussent pu
entraîner à un âge plus tendre; par une raison analogue, le danger de la
communication de ces mêmes idées à d'autres, se trouve singulièrement
diminué. Cette même vanité, cette même audace qui ont dicté les opinions
du jeune sceptique, le conduiront aussi probablement à les révéler, à
les proclamer tout haut, sans s'occuper de l'effet que son exemple peut
avoir sur ceux qui l'entourent, ou de l'odieux qu'une telle confession
ne saurait manquer de jeter irréparablement sur lui-même; mais, dans un
âge plus avancé, on examine ces conséquences avec plus de réflexion.
L'incrédule, s'il a quelque considération pour le bonheur des autres, y
regardera à deux fois, avant de chasser de leur cœur une espérance dont
lui-même sent si vivement l'absence et le prix. S'il n'a d'égards que
pour lui-même, il hésitera naturellement encore à promulguer des
doctrines que, dans aucun siècle, les hommes n'ont impunément
professées. Dans l'un ou l'autre cas, il y a donc grande probabilité
qu'il gardera le silence; car, en supposant que la philanthropie ne
l'éloignât pas du projet de convertir les autres, la prudence du moins
pourra l'empêcher de faire de lui-même un martyr.
Malheureusement Lord Byron fut encore en ceci une exception à la règle
générale. Chez lui le ver rongeur se montra au matin de la jeunesse, au
moment où ses ravages devaient être le plus funestes. Au malheur réel
d'être incrédule à quelque âge que ce soit, il ajouta le malheur plus
rare d'être incrédule avant d'avoir quitté les bancs de l'école. Et la
précocité qui mit, de si bonne heure, en jeu ses passions et son génie,
le fit aussi parvenir, avant l'âge, au plus affreux des résultats de la
raison humaine. À cette époque de la vie, où un caractère comme le sien
avait surtout besoin du frein des croyances religieuses, ce frein lui
manquait déjà presque entièrement.
Nous avons vu dans les deux prières à la Divinité que j'ai extraites de
ses poésies non publiées, et mieux encore dans le résumé de ses études,
à quel âge son esprit ardent avait déjà secoué le joug de tous les
systèmes et de toutes les sectes. Toutefois, dans ces prières
elles-mêmes, il y a une ferveur d'adoration, au milieu de l'éloignement
des croyances reçues, qui peut montrer tout ce qu'il y avait
naturellement de piété dans son cœur (et il y en a beaucoup dans le cœur
des vrais poètes). S'il avait eu alors pour guides et pour appuis des
hommes capables de nourrir et d'entretenir ces heureuses dispositions,
il eût évité cette licence, ce dévergondage d'opinions, auxquels il se
livra dans la suite. Son scepticisme, s'il n'eût pas été entièrement
détruit, eût pu se changer en un doute modeste, qui, loin d'être opposé
à l'esprit religieux, le préserve de l'orgueil et lui inspire la charité
pour les erreurs des autres. S'il n'avait pas lui-même pris sur les
matières religieuses des idées claires et solides, il eût du moins
appris à ne pas obscurcir et ébranler celles de ses semblables. Mais il
eut le malheur de n'avoir point près de lui un sage mentor. Après avoir
quitté Southwell, il ne restait près de lui ni parent ni ami, vers qui
il pût lever les yeux avec respect. Il fut jeté seul dans le monde, avec
ses passions et son orgueil, pour s'abandonner à l'affreuse découverte
qu'il croyait avoir faite de la non-existence d'une vie à venir, et aux
droits dès-lors absolus que le présent a sur nous. Par une autre
fatalité, celui de ses camarades de collége pour lequel il professa de
son vivant le plus d'admiration et d'attachement, et dont il déplora la
perte avec la tendresse d'un frère, Matthews se trouva aussi sceptique
que lui-même, si ce n'est davantage encore. Les parens de ce jeune
homme, dont la carrière, si elle n'eût été sitôt arrêtée par la mort,
paraissait, d'après les promesses de sa jeunesse, devoir être si
brillante, conçurent l'idée de publier ses Mémoires, et s'adressèrent,
en conséquence, à Byron et à ses autres amis, pour en obtenir des
matériaux. La lettre suivante, à laquelle cette demande donna lieu,
outre qu'elle renferme plusieurs anecdotes amusantes sur son ami, nous
donne des détails si intéressans sur sa vie domestique à cette époque,
que nous n'hésitons pas à interrompre l'ordre chronologique pour
l'insérer ici.
LETTRE XIX.
À M. MURRAY.
Ravenne, 12 novembre 1820.
«Ce que vous me dites de feu Charles Skinner Matthews, a réveillé tous
mes anciens souvenirs; mais il m'a été impossible d'approuver
l'intention qu'a son frère de donner une notice sur sa vie, quand bien
même les événemens qui la remplirent auraient eu assez d'importance pour
justifier la publication d'anecdotes d'un intérêt aussi restreint.
Néanmoins, c'était un homme bien extraordinaire, et qui aurait acquis
une grande illustration. Nul n'obtint jamais de plus brillans succès
dans tout ce qu'il voulut essayer. Il était trop indolent sans doute;
mais quand il lui arrivait de faire un effort, il dépassait aussitôt de
bien loin tous ses rivaux. Ses victoires se trouveront enregistrées à
Cambridge, particulièrement celle sur Downing, qui fut aisément
remportée, quoique vivement et chaudement contestée. Hobhouse était son
intime ami; il vous donnera plus de documens sur lui que personne.
William Bankes aussi le connaissait intimement; mais pour moi je me
rappelle moins ses grandes facultés académiques que ses bizarreries.
Nous nous sommes trouvés réunis à l'une des époques les moins riantes de
ma vie. Quand, en 1805, j'entrai au collége de la Trinité, âgé de
dix-sept ans et demi, j'étais malheureux et jusqu'à un certain point
insociable. Désolé de quitter Harrow, où j'avais fini par me plaire
pendant les deux années précédentes; désolé d'aller à Cambridge et non
pas à Oxford (parce qu'il ne se trouvait pas de place vacante à
Christ-Church); désolé de quelques contrariétés domestiques de différens
genres, j'étais en conséquence aussi indomptable qu'un loup dont on a
rompu la voie. Aussi, bien que je connusse Matthews, et que je le
rencontrasse souvent chez Bankes, mon aumônier, mon professeur et mon
patron, chez Rhodes, chez Milness, chez Price, chez Dick, chez
Macnamara, Farrell, Galley Knight, et autres connaissances du même tems,
cependant je n'étais intime ni avec lui ni avec qui que ce fût, excepté
mon ancien camarade d'école Edward Long, avec qui je passais les
journées à monter à cheval et à nager, et Williams Bankes, qui avait
assez de douceur dans le caractère pour tolérer mes férocités.