toutes celles que je viens de donner, ayant été écrit en décembre 1806,
quand il n'avait pas encore dix-neuf ans. Il contient sa profession de
foi religieuse à cette époque, et nous montre combien son esprit lutta
de bonne heure entre le doute et la piété:
PRIÈRE DE LA NATURE.
Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du
désespoir? Des fautes comme celles de l'homme peuvent-elles être jamais
pardonnées? Le vice peut-il expier des crimes par des prières? Père de
la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est noircie
de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau,
détourne de moi la mort du péché.
Je ne cherche point de sectes inconnues; oh! montre-moi le sentier de la
vérité! Je reconnais ta toute-puissance redoutable, épargne les fautes
de ma jeunesse en les corrigeant. Que les dévots élèvent, s'ils le
veulent, des temples obscurs; que la superstition en salue humblement
les portiques; que, pour étendre et affermir leur empire funeste, les
prêtres inventent des rites mystiques et mensongers. L'homme
bornera-t-il le domaine de son créateur à ces dômes gothiques qui
surmontent des amas de pierres à moitié détruites? Ton temple est la
face du jour; la terre, l'océan, le ciel te forment un trône sans
limites.
L'homme condamnera-t-il sa propre race aux tourmens de l'enfer, à moins
qu'ils ne fléchissent le genou devant de vaines pompes? Nous dira-t-il
que, pour un seul qui a failli, tous doivent périr confusément dans la
tempête? Chacun prétendra-t-il gagner les cieux, et cependant condamner
son frère à la mort éternelle, parce que son ame s'est ouverte à des
espérances différentes, ou qu'il a suivi des doctrines moins sévères?
Iront-ils, aux moyens de croyances qu'ils ne sauraient expliquer,
décider d'avance tes grâces et tes châtimens? Des reptiles rampans sur
la terre connaîtront-ils les desseins de leur grand créateur?
Ces hommes qui n'ont vécu que pour eux-mêmes, qui ont passé leurs années
dans des crimes renouvelés chaque jour, trouveront-ils dans leur foi une
compensation à leurs forfaits, et vivront-ils au-delà des limites du
tems?
Ô mon père! je ne cherche les lois d'aucun prophète; tes lois, à toi,
apparaissent dans les ouvrages de la nature. Je suis, je l'avoue, faible
et corrompu, et cependant je te prierai, car tu m'entendras! Toi qui
guides l'étoile errante à travers les royaumes infinis de l'éther, qui
calmes la guerre des élémens, et dont j'aperçois la main d'un pôle à
l'autre pôle; toi qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas, et qui peux
m'en retirer quand telle sera ta volonté; tant que je serai sur cette
terre périssable, étends sur moi ta main protectrice. C'est à toi, à
toi, mon Dieu, que j'adresse mes prières; quelque bonheur ou quelque
malheur qui m'arrive, qu'à ta volonté je m'élève ou m'abaisse, je me
confie en ta protection: si, quand cette poussière sera rendue à la
poussière, mon ame parcourt les airs sur des ailes rapides, comme
j'adorerai ton nom glorieux! mais si cet esprit passager partage avec le
corps le repos éternel de la tombe, tant qu'il me restera un souffle de
vie, j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne jamais quitter
la demeure des morts. C'est à toi que j'adresse mes dernières
inspirations, plein de reconnaissance pour tes bienfaits passés, et
espérant, ô mon Dieu, que cette vie errante se réunira enfin à ton
essence.
Dans un autre poème, et qu'il écrivit avec la triste conviction qu'il
allait bientôt mourir, nous retrouvons une prière exprimant à peu près
les mêmes opinions. Après avoir dit adieu à toutes les scènes favorites
de sa jeunesse[66], voici comme il continue:
[Note 66: Annesley n'est pas oublié en cette occasion:
«Oublierai-je la scène toujours présente à ma pensée? Les
rochers s'élèvent et les rivières serpentent entre moi et les
lieux que notre amour embellissait, et cependant, Marie, ta
beauté m'apparaît fraîche encore, comme un délicieux songe
d'amour, etc., etc.»]
Oublie ce monde, ô mon ame agitée, tourne tes pensées vers le ciel; tu y
dirigeras bientôt ta course, si tes erreurs sont oubliées. Loin des
bigots et des sectaires, incline-toi devant le trône du Tout-Puissant,
adresse-lui ta tremblante prière. Il est clément et juste, il ne
rejettera pas la prière de l'enfant de la poussière, quoiqu'il soit le
moindre objet de ses soins. Père de la lumière, j'élève vers toi mes
accens! Tu le vois, mon ame est pleine de souillures; toi qui peux
observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du
péché. Toi qui peux guider l'étoile errante, qui calmes la guerre des
élémens, qui as pour manteau les cieux immenses, pardonne mes pensées,
mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre;
apprends-moi comment je dois mourir.
Nous avons vu par une lettre précédente qu'il avait eu à se féliciter de
l'issue d'un procès jugé au tribunal de Lancastre, et relatif à la terre
de Rochdale. Dans une note que nous allons reproduire, et qu'il écrivit
à l'un de ses amis de Southwell à l'occasion d'un second triomphe dans
la même cause, on verra qu'il s'en exagérait beaucoup les résultats
probables.
9 février 1807.
MON CHER,
«J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai gagné une seconde fois la
cause de Rochdale, qui me fait valoir soixante mille livres de plus.
Tout à vous.»
BYRON.
Au mois d'avril suivant il était encore à Southwell, et c'est de là
qu'il écrivit au docteur Pigot, alors à Édimbourg[67]:
[Note 67: Il paraît, d'après un passage d'une lettre de miss
Pigot à son frère, que Lord Byron chargea ce dernier de
remettre une copie de ses poèmes à M. Mackenzie, l'auteur de
l'_Homme sensible_: «Je suis ravie que M. Mackenzie ait vu
une copie des poèmes de Lord Byron, et qu'il en ait jugé
aussi favorablement. Lord Byron en est enchanté.»
Dans une autre lettre, l'aimable écrivain dit encore: «Lord
Byron me charge de vous dire qu'il ne vous écrit pas parce
que son édition n'est pas aussi avancée qu'il l'avait espéré.
Je lui dis qu'il faut aussi peu de chose pour l'affecter qu'à
une femme.»]
Southwell, avril 1807.
MON CHER PIGOT,
«Permettez-moi de vous féliciter du succès de votre premier examen;
_courage_, mon ami. Le titre de docteur fera merveille auprès des dames.
Je serai probablement à Essex ou à Londres quand vous arriverez en ce
lieu maudit, où je suis encore retenu par l'impression de mes vers.
«Adieu, croyez-moi toujours bien sincèrement votre
BYRON.
«_P. S._ Depuis notre séparation, grâce à de violens exercices, la
_plupart_ physiques, et aux bains chauds, j'ai réduit mon embonpoint de
cent soixante-quatorze livres à cent quarante-un; total vingt-sept
livres de perte. _Bravo_! qu'en dites-vous?»
Je dois à la complaisance de la dame qui correspondait alors avec Byron
l'avantage de pouvoir initier le lecteur dans les sentimens et les
travaux de notre poète pendant le reste de cette année. Ces lettres ont,
sans doute, un caractère enfantin[68], et la plupart des plaisanteries
qu'on y trouve naissent plutôt de jeux de mots que de pensées
saillantes; mais je les estime cependant fort curieuses, et par la
lumière qu'elles répandent sur cette époque de sa vie, et par le tableau
animé des craintes et des espérances qu'il avait relativement à sa
gloire future. La première de ces lettres ne porte pas de date, elle
semble avoir été écrite avant son départ de Southwell; les autres, comme
on le verra, sont datées de Cambridge et de Londres.
[Note 68: En effet, il n'était encore qu'un enfant sous tous
les rapports dans ce tems-la. «Lundi prochain (dit miss
Pigot) est notre grande foire. Lord Byron l'attend avec le
même plaisir que le petit Henri, et se promet de paraître à
cheval dans la foulée; mais je pense qu'il changera de
résolution.»]
LETTRE XII.
À MISS PIGOT.
11 juin 1807.
MA CHÈRE REINE BESS[69],
«_Sauvage_ doit être immortel; ce n'est pas un généreux boul-dogue, mais
c'est le plus joli roquet que j'aie encore vu, et il fera parfaitement
l'affaire. Dans ses accès de tendresse, il a déjà mordu les doigts et
dérangé la gravité du vieux Boatswain, qui en est encore fort ému. Je
désire savoir ce qu'il coûte, les frais qu'il a occasionnés, etc., etc.,
afin de pouvoir indemniser M. G... Je ne puis que le remercier de la
peine qu'il a prise, lui adresser un long discours et conclure avec 1,
2, 3, 4, 5, 6, 7[70]; mais je suis hors d'état de faire tout cela par
moi-même, ainsi je vous _députe_ en qualité de légat, car il ne faut pas
parler d'_ambassadeur_, relativement au _pape_, comme c'est le cas ici
sans doute, puisque tout ce que je vous ai dit est à propos de
_bulle_[71].
«Tout à vous.
BYRON.
«_P. S._ Je vous écris de mon lit.»
[Note 69: Diminutif d'Élisabeth. Byron, en l'appelant reine,
fait allusion à la reine Élisabeth.]
[Note 70: Cette phrase s'explique par son habitude, quand il
lui arrivait de ne pas trouver les expressions de la pensée
qu'il voulait exprimer, de prononcer les chiffres 1, 2, 3, 4,
5, 6, 7.]
[Note 71: Bull-dog ou boul-dogue. On comprendra facilement le
jeu de mois.]
LETTRE XIII.
À LA MÊME.
Cambridge, 30 juin 1807.
«Mieux vaut tard que jamais, c'est un proverbe dont vous connaissez
l'origine, et, comme son application est ici toute naturelle, vous me
pardonnerez de lui avoir donné dans ma lettre une place aussi honorable.
Je me trouve ici presque suranné; mes anciens amis, excepté un fort
petit nombre, sont tous partis, et je me dispose à les suivre, mais je
reste jusqu'à lundi pour assister à trois oratorios, deux concerts, une
foire et un bal. Je me trouve non-seulement _plus maigre_, mais d'un
pouce plus _grand_ qu'à mon dernier voyage. Je me suis vu obligé de
redire à chacun mon _nom_, personne n'ayant le moindre souvenir de ma
figure ni de ma personne. Il n'est pas jusqu'au héros de ma _Cornaline_
(qui, dans ce moment, se trouve placé vis-à-vis, lisant un volume de mes
poésies), qui n'ait passé devant moi dans les promenades du collége sans
me reconnaître, et qui n'ait été frappé du changement total qui s'était
opéré en moi, etc., etc. Les uns me trouvent mieux, les autres plus mal;
mais tous s'accordent à dire que je suis maigri, plus même que je ne le
désire. J'ai perdu deux livres d'embonpoint depuis mon départ de votre
maudit, détestable et détesté séjour de scandale[72], dont, à
l'exception de vous-même et de John Becher, je voudrais voir toute la
race consignée dans les gouffres de l'Achéron, lequel fleuve j'aimerais
mieux visiter en personne que de salir mes sandales dans la vile
poussière de Southwell. À parler sérieusement, si la légèreté de ma
bourse ne me force pas à rejoindre Mrs. Byron, vous ne me reverrez plus.
[Note 72: Malgré les injures, d'ailleurs plutôt badines que
sérieuses, qu'il lance dans le cours de ses lettres contre
Southwell, il apprit plus tard à se convaincre que les heures
qu'il y avait passées étaient les plus heureuses de sa vie.
Dans une lettre qu'écrivit, il n'y a pas long-tems, à son
valet Fletcher, une dame qui l'avait intimement connu à
Southwell, on trouve le passage suivant: «Votre bon, votre
pauvre maître m'appelait toujours _l'antique piété_, quand je
m'avisais de lui faire des remontrances. Lors de sa dernière
visite, il me dit: _Eh bien! ma bonne amie, je ne serai
jamais aussi heureux qu'à Southwell_.» On verra plus loin,
dans une lettre à M. Dallas, ce qu'il pensait réellement de
cette ville et de ses agrémens comme lieu de résidence.]
«Je pars lundi pour Londres; je quitte Cambridge sans beaucoup de peine,
notre société étant dispersée, et le musicien que je protégeais ayant
quitté sa place dans le chœur pour entrer dans une grande maison de
commerce de la capitale. Je vous ai dit, sans doute, qu'il était
exactement, et à une heure près, plus jeune que moi de deux années. Je
l'ai trouvé fort grandi, et surtout enchanté de revoir son premier
_patron_. Il est presque de ma taille, très-maigre, d'une belle figure,
des yeux noirs, des cheveux clairs: vous connaissez déjà l'idée que j'ai
de son esprit; j'espère bien n'avoir jamais sujet d'en changer. On me
croit ici généralement indisposé: l'université est fort gaie dans ce
moment; elle donne des fêtes de tous les genres. Hier j'ai soupé dehors,
mais je n'ai rien mangé; satisfait d'une bouteille de Bordeaux, je me
suis couché à deux heures pour me lever à huit. J'ai pris le parti de me
lever de bonne heure, cette habitude me convient parfaitement. Je reçois
beaucoup de politesses des maîtres et des élèves; mais ils me regardent
avec un peu de défiance: ils se soucient peu des _lardons_; le moyen de
déplaire c'est de dire la vérité.
«Écrivez-moi, dites-moi comment se partent les habitans de votre
_ménagerie_, si mon édition se place, si mes chiens grognent. À propos,
mon boul-dogue est décédé; _la chair du chien comme celle de l'homme
n'est que de l'herbe_. Répondez-moi à Cambridge; si j'en suis parti, on
m'enverra votre lettre. Voici de tristes nouvelles qui arrivent: les
Russes sont vainqueurs; triste troupe qui ne mange que de l'_huile_, et
par conséquent devait fondre devant un _feu soutenu_. Je ne suis pas à
mon aise dans mon costume universitaire, je n'en ai pas l'usage. Je suis
monté sur une fenêtre à Sainte-Marie pour mieux entendre un _oratorio_;
mais au milieu du chant du _Messie_, je me suis laissé tomber, déchirant
ma superbe robe de soie noire, et endommageant une fort belle paire de
culottes. Mémoire, prendre garde de ne jamais tomber d'une fenêtre
d'église pendant le service. Adieu, ma chère Élisabeth, ne me rappelez à
personne, oubliez les gens de Southwell; en être oublié, voilà tout ce
que je désire.»
LETTRE XIV.
À MISS PIGOT.
Cambridge, collége de la Trinité, 5 juillet 1807.
«Depuis ma dernière lettre, je me suis décidé à rester encore une année
à Granta (Cambridge); mes appartemens y sont meublés dans le dernier
style. Plusieurs vieux amis me sont revenus, et leur nombre s'est
augmenté de nouvelles connaissances; mon inclination est donc pour le
collége, et j'y retournerai en octobre si je vis encore. Ma vie est ici
une suite continuelle de plaisirs; je vais dans le même jour à vingt
différens endroits; j'ai des invitations pour dîner plus que le tems de
mon séjour ne me permet d'en accepter. Je viens de prendre la plume, une
bouteille de Bordeaux dans la tête et des larmes dans les yeux, car je
viens de quitter ma Cornaline[73] qui était venue passer la soirée avec
moi; comme c'était notre dernière entrevue, j'avais manqué aux
invitations que l'on m'avait faites pour consacrer à l'amitié les heures
du _sabbat_. Maintenant nous voilà séparés, Edleston et moi: ma tête est
un chaos d'ennuis et d'espérances. Demain je partirai pour Londres; vous
m'écrirez à Albemarle-street, hôtel Gordon, où j'habiterai pendant mon
séjour dans la capitale.
«Je suis ravi d'apprendre que vous vous intéressiez à mon _protégé_; il
a été mon _très-constant associé_ depuis le mois d'octobre 1805, époque
de mon entrée au collége Trinité. Sa voix fut la première à me frapper,
sa figure m'attacha à lui, ses manières me le firent aimer pour la vie.
Il entre dans une maison de commerce en ville vers le mois d'octobre, et
tout porte à croire que je ne le reverrai pas avant l'époque de ma
majorité, quand je pourrai lui donner à choisir ou d'une place d'associé
dans sa maison, ou de venir demeurer avec moi. Je pense que, dans ses
idées actuelles, il préférerait le dernier parti; mais d'ici là il
pourra bien changer d'avis: dans tous les cas ce sera comme il
l'entendra. Il est certain que c'est l'être que j'aime le plus au monde,
et que ni le tems ni l'absence ne pourront changer en rien mes sentimens
d'ailleurs si mobiles. Bref, nous ferions honte à lady E... Butler et
miss Ponsonby, nous étonnerions Oreste et Pilade; et vienne l'occasion
d'une catastrophe comme celle de Nisus et Euryale, nous l'emporterons
sur David et Jonathan. Peut-être a-t-il pour moi encore plus d'affection
que je n'en ai pour lui. Pendant tout mon tems de Cambridge, nous nous
sommes vus tous les jours, été et hiver, sans éprouver un moment
d'ennui, et nous séparant toujours avec une peine incroyable. Vous nous
verrez un jour ensemble, je l'espère; c'est le seul homme que j'estime,
bien que ce ne soit pas le seul que j'aime[74].
[Note 73: C'est-à-dire celui auquel il avait donné la fameuse
cornaline.]
[Note 74: Il faut placer ici les autres détails de cette
amitié exaltée. Le jeune Edleston mourut en 1811 de
consomption. Voici la lettre que Byron adressa à la mère de
miss Pigot; elle prouvera quelle fut alors sa douleur, et
quelle fidélité il gardait à la mémoire de cet ami de
collége:
Cambridge, 28 octobre 1811.
MA CHÈRE DAME,
«Je vous écris pour une demande pénible, et cependant il
m'est impossible de faire autrement. Vous vous souvenez d'une
cornaline que j'avais confiée à miss Élisabeth, il y a
quelques années, que réellement je lui avais donnée;
maintenant je viens lui faire la plus égoïste et la plus
inconvenante prière. Celui qui me l'avait donnée, dans sa
première jeunesse, est _mort_; et bien que je ne l'eusse pas
revu depuis long-tems, c'est le seul souvenir qui me reste de
cette personne à laquelle je m'intéressais très-vivement.
Elle a donc acquis par cet événement une valeur que j'aurais
bien souhaité ne jamais lui supposer. Si donc miss Betty l'a
conservée jusqu'à présent, elle m'excusera, je l'espère, si
je la supplie de me la renvoyer à Londres, à
Saint-James-street, n° 8; je la remplacerai par quelque autre
souvenir qui lui sera également précieux. Elle eut toujours
la bonté de s'intéresser au sort de celui dont je viens de
parler; dites-lui que le _donneur_ de la cornaline mourut au
mois de mai dernier, à l'âge de vingt-un ans, et que sa mort
est la sixième d'amis ou de parens que j'aie eu à supporter
dans l'espace de quatre mois.
«Croyez-moi bien sincèrement, ma chère dame,
BYRON.
«_P. S._ Je pars demain pour Londres.»
La cornaline fut aussitôt renvoyée à Lord Byron, qui
rappelait encore quelque tems après qu'il l'avait laissée à
miss Pigot comme un dépôt et non pas comme un don.]
«Le marquis de Tavistock est arrivé hier; j'ai soupé avec lui chez son
tuteur, qui est un whig délibéré. L'opposition est ici en nombre, et
lord Huntingdon, le duc de Leinster, etc., etc., doivent encore nous
joindre en octobre; ainsi tout sera admirable. Le tems de la musique est
passé; mais voici un nouvel accident: j'ai renversé une _nacelle_ à
beurre sur la robe d'une dame; j'ai changé de couleur; les spectateurs
de rire et moi de les maudire. À propos, aveu pénible! je me suis
_grisé_ tous les jours, et je n'ai pas encore fini; cependant je ne
mange rien que du poisson, du potage et des végétaux; je ne me porte
donc pas plus mal. Les sots malins que ces Cantabres[75]! Mémoire.
Projet de réforme pour janvier. Cette ville offre une monotonie de
distractions continuelles; je l'aime, et déteste Southwell. Ridge a-t-il
bien vendu? Quelles dames ont acheté?... J'ai vu à Sainte-Marie une
jeune fille, vrai portrait d'Anne... J'ai cru que c'était elle... et
pour mon malheur; car la dame s'arrêta, ainsi le fis-je; je rougis,
ainsi ne fit-elle pas, ce qui était fort mal; je voudrais dans les
femmes plus de modestie. En parlant de femmes, Fanni, mon chien terrier,
me revient à l'esprit; comment se porte-t-il? J'ai attrapé un mal de
tête, je vais me mettre au lit et demain haut le pied de bonne heure
pour me mettre en route. Mon protégé déjeunera avec moi, mais je n'ai
pas d'appétit quand je pars, si ce n'est de Southwell. Mémoire. _Je hais
Southwell_.
«Tout à vous.»
[Note 75: Les habitans de Cambridge.]
LETTRE XV.
À LA MÊME.
Hôtel Gordon, 13 juillet 1807.
«Vous m'écrivez des lettres parfaites.--Fi des autres correspondans, et
de leurs fades excuses _de n'avoir rien à vous apprendre_! Vous m'avez
envoyé une délicieuse _brochure_; ici je me trouve dans un continuel
tourbillon de distractions fort agréables après tout, et, chose
singulière, je maigris à vue d'œil, pesant maintenant bien moins de cent
trente livres. Je séjournerai ici un mois, peut-être six semaines; je
ferai une apparition dans le comté d'Essex, et comme une faveur je
viendrai briller à Southwell dans toute ma gloire; mais rien jamais ne
pourra me forcer à y résider. Je suis décidé à retourner en octobre à
Cambridge; ou nous y serons d'une gaîté folle, ou je décampe de
l'université. Il m'est arrivé à Cambridge quelque chose
d'extraordinaire. J'ai trouvé une jeune fille qui ressemblait à ***, au
point que la plus minutieuse inspection pouvait seule m'empêcher de la
prendre pour cette dernière. Je me repens de ne pas lui avoir demandé si
elle était jamais allée à Harrow.
«Que diable prétend donc Ridge? cinquante exemplaires en quinze jours,
et avant les annonces, n'est-ce pas assez vendre? Je sais que plusieurs
libraires de Londres en ont, et que Crosby en a envoyé aux _eaux_ les
plus fréquentées. En dit-on à Southwell du bien ou du mal?... J'aurais
voulu que Boatswain eût _avalé_ Damon. Comment se porte Bran? Par les
dieux, il faut que Bran devienne un _comte du saint empire romain_...
«Les nouvelles de Londres ne peuvent guère vous intéresser; vous dont
toute la vie a été campagnarde vous vous souciez peu des routs, des
parties, des bals, des luttes, des cartes, des crim. con.[76],
discussions des chambres, politique, bals masqués, industrie,
institution d'Argyle-Street, courses nautiques, amourettes et loteries,
Brook et Bonaparte, chanteurs d'opéras et oratorios, vins, femmes,
figures de cire, girouettes, tout cela ne s'accorde guère avec vos idées
rétrécies de décorum et vos autres expressions sucrées qui ne se
trouvent plus dans notre vocabulaire.
[Note 76: Abréviation des mots _criminelles conversations_,
qui servent à désigner les actions en adultère, viols,
attentats à la pudeur, etc., etc.]
«Oh! Southwell! Southwell! combien je me félicite de t'avoir abandonné,
et combien je maudis les lourdes heures écoulées plusieurs mois durant,
au milieu des Mohawk qui habitent tes kraals! Toutefois une chose me
console, c'est, grâce à toi, d'avoir dépouillé assez de mon ancienne
graisse pour me permettre de glisser dans une _peau d'anguille_, et de
lutter avec les plus sveltes beaux des tems modernes. Mais je suis fâché
de le dire, la mode actuelle semble exiger de l'embonpoint, et l'on
m'assure qu'il s'en faut de quatorze livres que je sois à la mode. Il
n'en est pas moins vrai qu'au lieu d'engraisser je diminue, ce qui est
extraordinaire, attendu qu'à Londres on ne peut songer à des exercices
violens. J'attribue ce phénomène à la presse que nous éprouvons dans nos
réunions du soir. Je reçois ce matin même 14, une lettre de Ridge; la
mienne était commencée d'avant-hier: il m'écrit que mon livre se débite
aussi bien qu'on peut le désirer; que les soixante-quinze exemplaires
envoyés à Londres sont épuisés, et qu'on lui en demande, le jour même
qu'il m'écrivait, cinquante de plus: on n'a pourtant pas encore fait la
moitié des annonces. Adieu.
«_P. S._ Lord Carlisle, en recevant mes œuvres, m'a fait tenir une
lettre assez satisfaisante avant d'avoir ouvert le livre: depuis je n'en
ai pas entendu parler. Je ne connais pas l'opinion qu'il en a formée, et
je m'en soucie fort peu. S'il fait la moindre insolence je l'encadrerai
avec Butler[77] et les autres de sa force. Le pauvre homme! il est dans
le duché d'York et fort malade; il me dit qu'il n'a pas eu le tems de me
lire, mais qu'il a jugé convenable de m'annoncer de suite qu'il avait
reçu mon envoi. Peut-être le comte ne veut-il _pas souffrir de frère
auprès de son trône_[78].--_S'il en est ainsi_, je saurai bien briser
_le sceptre dans ses mains_.--
«Adieu.»
BYRON.
[Note 77: Byron a inséré parmi ses poèmes imprimés, sans
avoir été publiés, quelques vers sur le docteur Butler, qu'il
n'a pas reproduits dans les _Heures d'oisiveté_; il y avait
ajouté une note moins amère, dans laquelle il expliquait ses
motifs de rancune.]
[Note 78: Citation qui présente une allusion à la coutume du
Grand-Seigneur, de faire étrangler ses frères en montant sur
le trône.]
LETTRE XVI.
À LA MÊME.
2 août 1807.