Il eut toujours un grand soin de sa personne et de sa toilette, de

l'arrangement de ses cheveux, enfin de tout ce qui pouvait relever la

beauté dont la nature l'avait doué. Même dans un âge fort tendre, il

témoignait le désir de plaire à ce sexe qui ne devait pas cesser d'être

l'étoile polaire de sa destinée. La crainte d'un embonpoint excessif,

auquel il avait des dispositions naturelles, l'avait engagé, dès son

arrivée à Cambridge, à adopter un système d'abstinence et de violent

exercice, et de faire un fréquent usage des bains chauds. Mais un point

remplissait sa vie d'amertume, le frappait comme une malédiction au

milieu des joies de la jeunesse et de ses espérances de gloire et de

bonheur: le croira-t-on? c'était la légère difformité de son pied. Un

jour M. Becher, le voyant plus abattu qu'à l'ordinaire, s'efforçait de

l'égayer et de le ranimer en lui représentant sous les plus brillantes

couleurs, les nombreux avantages dont la Providence l'avait comblé,

entre autres celui d'un esprit qui le plaçait au-dessus du reste des

hommes. «Ah! mon cher ami, répondit Byron avec une expression

douloureuse, si cela (en se frappant le front de la main) m'élève

au-dessus des autres hommes, ceci (en indiquant son pied) me ravale bien

au-dessous d'eux.»

Quelquefois il semblait que sa susceptibilité lui persuadât qu'il était

dans le monde la seule personne affligée d'une pareille infirmité. Quand

M. Bailey, qui se faisait alors remarquer comme écolier, aussi bien que

plus tard comme voyageur, entra à Cambridge après avoir été le

condisciple de Lord Byron à Aberdeen, le jeune Lord avait pris tant

d'embonpoint, que M. Bailey eut long-tems de la peine à le reconnaître.

«Il est assez singulier, lui dit alors Byron, que vous ne vous souveniez

pas de moi; je croyais que la nature m'avait gratifié d'un signe qui

devait toujours me faire reconnaître.»

Mais ce défaut était aussi bien un motif d'émulation pour lui qu'une

source de regret et de honte. Dans tout ce qui exigeait du courage

personnel ou de la vivacité, il semblait animé, par le stigmate que la

nature lui avait infligé, d'un désir plus vif de surpasser tous ceux

auxquels elle avait accordé de plus _parfaites proportions_. C'est là,

je n'en doute pas, ce qui lui donnait aussi tant d'ardeur dans la

poursuite des intrigues amoureuses. Plus d'une fois l'espoir d'étonner

quelque jour le monde par les exploits d'un capitaine et d'un héros

venait se mêler dans ses rêves à la perspective du laurier poétique.

«Tôt ou tard, disait-il souvent quand il était enfant, je lèverai un

corps de troupes; les soldats seront habillés de noir, et monteront des

chevaux noirs; on les appellera, les _Byrons noirs_, et vous entendrez

parler de leurs prodiges de valeur.»

J'ai déjà parlé de l'ardeur extrême avec laquelle, pendant son séjour à

Harrow, il se livrait à tous les genres d'études, à la seule exception

de ceux qu'exigeait la discipline de l'école. Les jours de fête ne

faisaient pas trêve à la soif de connaissances qui le dévorait, et, pour

être le moins possible distrait de ses heures de travail, il avait pris

l'habitude chez sa mère de lire tout le tems du dîner[60]. Dans un

esprit aussi mobile que le sien, tout ce qui était nouveau, grave ou

frivole, lourd ou divertissant, ne manquait jamais de trouver un écho,

et je n'ai pas de peine à concevoir la joie qu'il témoignait un jour en

montrant à l'une de ses amies qui me l'a raconté, un exemplaire des

Contes de ma Mère l'Oie, qu'il avait acheté le matin chez un

bouquiniste, et qu'il venait de lire à son dîner.

[Note 60: Burns avait aussi l'habitude de lire à table, comme

nous l'apprend M. Lockhart dans la vie de ce poète.]

Maintenant nous allons extraire d'un _Memorandum_, commencé par lui

cette année et tracé sans ordre et à la hâte, la liste de tous les

livres qu'il avait déjà parcourus dans tous les genres, à une époque où

la plupart de ses condisciples n'avaient encore étudié que leurs thèmes

et leurs versions. Ce document ne peut manquer d'intéresser; et quand on

considère que le lecteur de tant de livres possédait en même tems la

mémoire la plus heureuse, on peut douter que parmi les jeunes gens les

mieux élevés, parmi les plus brillans émules des honneurs scolastiques,

on en trouvât un seul qui eût acquis au même âge une aussi grande

variété de connaissances utiles.

LISTE DES HISTORIENS

DONT J'AI PARCOURU LES OUVRAGES EN DIFFÉRENTES LANGUES.

HISTOIRE D'ANGLETERRE.--Hume, Rapin, Henry, Smollet, Tindal, Belsham,

Bisset, Adolphus, Holinshed, les Chroniques de Froissart (ces dernières

appartiennent proprement à la France).

ÉCOSSE.--Buchanan, Hector, Boethius, tous deux en latin.

IRLANDE.--Gordon.

ROME.--Hooke, chute et décadence par Gibbon; Histoire ancienne de Rollin

(renfermant celle des Carthaginois, etc.); de plus, Tite-Live, Tacite,

Eutrope, Cornélius Nepos, Cesar, Arrien, Salluste.

GRÈCE.--La Grèce de Mitford, le Philippe de Leland, Plutarque,

Antiquités de Potter, Xenophon, Thucydide, Herodote.

FRANCE.--Mezerai, Voltaire.

ESPAGNE.--Je dois ce que je sais de l'ancienne histoire d'Espagne

principalement à un livre appelé l'Atlas, maintenant oublié. J'ai pris

quelque teinture de son histoire moderne, depuis les intrigues

d'Alberoni jusqu'au Prince de la paix, dans les ouvrages qui traitaient

de la politique européenne.

PORTUGAL.--Ses révolutions par Vertot, comme aussi, du même historien,

la relation du siége de Rhodes: elle est de son invention, les faits

réels sont tout-à-fait différens. On en peut dire autant de ses

chevaliers de Malte.

TURQUIE.--J'ai lu Knolles, sir Paul Ricaut et le prince Cantemir; en

outre une histoire anonyme plus moderne. Je sais tous les événemens de

l'histoire des Ottomans, depuis Tangralopi et Othman Ier jusqu'à la paix

de Passarowitz, en 1718; la bataille de Cutzka, en 1739, et le traité de

1790 entre la Russie et la Porte.

RUSSIE.--La vie de Catherine II de Tooke, le czar Pierre de Voltaire.

SUÈDE.--Le Charles XII de Voltaire et celui de Norberg, selon moi le

meilleur des deux. Une traduction de la guerre de trente ans de

Schiller, qui renferme les exploits de Gustave-Adolphe; puis la vie du

même prince par Harte. J'ai lu aussi quelque part un vie de Gustave

Vasa, le libérateur de la Suède, mais j'ai oublié le nom de l'auteur.

PRUSSE.--J'ai vu au moins vingt vies de Frédéric II, le seul prince

mémorable dans les annales de la Prusse; ses propres ouvrages, ceux de

Gillies et de Thibault sont loin d'être amusans; le dernier est peu

estimable, mais circonstancié.

DANEMARCK.--J'en sais peu de chose; j'ai quelque teinture de l'histoire

naturelle de la Norwége, aucune de sa chronologie.

ALLEMAGNE.--J'ai lu de longues histoires de la maison de Souabe, de

Venceslas, de Rodolphe de Hapsbourg et de ses descendans autrichiens aux

grosses lèvres.

SUISSE.--Ah! Guillaume-Tell et la bataille de Morgarten, où le duc de

Bourgogne fut tué!

ITALIE.--Davila, Guicciardini, les Guelfes et les Gibelins, la bataille

de Pavie, Mazaniello, les révolutions de Naples, etc.

INDOSTAN.--Orme et Cambridge.

AMÉRIQUE.--Robertson, la guerre d'Amérique par Andrews.

AFRIQUE.--Rien que des voyageurs, comme Mungo-Park, Bruce.

BIOGRAPHIE.

Charles-Quint de Robertson, César, Salluste (Catilina et Jugurtha), les

vies de Marlborough, du prince Eugène, de Tékéli, de Bonnard, de

Bonaparte, de tous les poètes anglais, par Johnson et Anderson; les

Confessions de Rousseau, la vie de Cromwell, le Plutarque anglais, le

Nepos anglais, les vies des amiraux par Campbell, de Charles XII, du

czar Pierre, de Catherine II, de Henri lord Kaimes, de Marmontel, de sir

William Jones, par Teignmouth; la vie de Newton, de Bélisaire, et de

mille autres qui ne méritent pas qu'on en fasse mention.

LÉGISLATION.

Blackstone, Montesquieu.

PHILOSOPHIE.

Paley, Locke, Bacon, Hume, Berkeley, Drummond, Beattie et Bolingbroke.

Je déteste Hobbes.

GÉOGRAPHIE.

Strabon, Cellarius, Adams, Pinkerton et Guthrie.

POÉSIE.

Tous les classiques anglais et la plupart des poètes vivans, Scott,

Southey, etc.; quelques poètes français dans l'original: le Cid est ma

pièce favorite. Peu d'italiens; des grecs et des latins sans nombre: à

l'avenir je ne m'occuperai plus de ces derniers. J'ai fait de nombreuses

traductions de ces deux langues, vers et prose.

ÉLOQUENCE.

Démosthène, Cicéron, Quintilien, Sheridan, la Chironomie d'Austin, et

les débats du parlement, depuis la révolution, jusqu'en 1742.

THÉOLOGIE.

Blair, Porteus, Tillotson, Hooker, tous fort ennuyeux. J'abhorre les

livres de dévotion, quoique je révère et que j'aime Dieu, sans admettre

les idées blasphématrices des sectaires, ni croire à leurs absurdes et

damnables hérésies, à leurs mystères et aux trente-neuf articles.

MÉLANGES.

Le spectateur, le rôdeur; le monde, etc., etc., des romans par milliers.

C'est de mémoire que j'ai fait l'énumération de tous ces livres: je me

souviens de les avoir lus, et j'en pourrais à l'occasion citer plus d'un

passage. J'ai, sans doute, omis quelques noms dans mon catalogue. J'en

avais lu la majeure partie avant quinze ans. Depuis que j'ai quitté

Harrow, je suis devenu paresseux et fat, en griffonnant des rimes et

faisant la cour aux femmes.

B., 30 novembre 1807.

J'ai aussi lu, et je regrette aujourd'hui plus de quatre mille romans, y

compris les œuvres de Cervantes, Fielding, Smollet, Richardson,

Mackenzie, Sterne, Rabelais, Rousseau, etc., etc. Le livre, à mon avis,

le plus utile pour celui qui veut avoir l'air d'être fort instruit sans

grande peine, c'est la physiologie de la tristesse par Burton: c'est le

recueil de citations et d'anecdotes le plus curieux et le plus amusant

que j'aie parcouru; mais le lecteur superficiel doit le lire avec

attention, ou bien la confusion des sujets le rebutera facilement. S'il

a la patience d'aller jusqu'à la fin, il aura mieux profité pour ses

conversations littéraires, que s'il avait parcouru vingt autres ouvrages

que j'ai également lus, du moins en anglais.

C'est à cette étude précoce et variée des écrivains anglais que Lord

Byron dut la facilité avec laquelle il savait employer toutes les

ressources de sa langue maternelle: c'est elle qui, le lançant dans les

champs de la littérature, armé de pied en cap, lui permit de revêtir ses

poétiques inspirations d'un style parfaitement digne d'elles. En

général, ce n'est pas l'absence d'idées ou de coloris qui arrête les

premiers pas des écrivains, c'est l'embarras de trouver des expressions

pour ce qu'ils conçoivent, c'est l'inexpérience de l'instrument dont se

rend maître l'homme de génie; en un mot, de leur langue maternelle.

C'est un fait assez singulier, que les trois exemples les plus frappans

de précocité littéraire, c'est-à-dire Pope, Congrève et Chatterton,

devaient tous trois à eux-mêmes leur éducation[61]; et que c'est par

suite de leurs goûts naturels, affranchis des pédantesques directions de

l'école, qu'ils découvrirent dans le génie de la langue anglaise ces

précieuses beautés dont ils surent faire un si parfait usage[62].

[Note 61: «Je lisais de moi-même, dit Pope, car la lecture

était une véritable passion chez moi; j'allais çà et là au

gré de mon imagination, et, comme un enfant qui va prendre

des fleurs dans les champs, dans les bois, partout où il en

voit sur sa route. Je regarde encore aujourd'hui ces cinq ou

six années comme les plus heureuses de ma vie.»

Il paraît aussi qu'il n'ignorait pas les avantages de cette

manière d'étudier indépendante: «M. Pope, dit Spins, croyait

avoir gagné sous quelques rapports à n'avoir pas eu

d'éducation régulière. Il avait l'habitude de chercher dans

ce qu'il étudiait un sens, quand nous n'y voyons encore que

des mots.»]

[Note 62: Chatterton écrivit, avant l'âge de douze ans, un

catalogue, dans le genre de celui de Byron, de tous les

livres qu'il avait déjà lus; ils s'élevaient à soixante-dix,

et la plupart roulaient sur des matières d'histoire ou de

théologie.]

On peut, dans le fond, ajouter à ces trois exemples celui de Lord Byron,

puisque, malgré son nom d'écolier, il n'étudia pas sur les bancs de

l'école, dans le tems employé par ses camarades, à remuer curieusement

la cendre de l'antiquité; il se contentait de remonter à la source

fraîche et vive de son propre idiome[63], et d'y puiser cette richesse

et cette variété de style qui, dès l'âge de vingt-deux ans, placèrent

ses ouvrages parmi les monumens les plus précieux de la force et de la

douceur de la langue anglaise.

[Note 63: La pureté que les Grecs mettaient dans leur style a

été attribuée peut-être avec justice à leur habitude de

n'étudier que leur propre langue. «S'ils devinrent savans,

dit Ferguson, ce ne fut qu'en étudiant ce qu'eux-mêmes

avaient composé.»]

Dans le même livre où l'on retrouve les souvenirs de ses études, que

nous venons de citer, Byron avait écrit également de mémoire une liste

des divers poètes qui s'étaient distingués dans leur langue respective.

Après avoir cité ceux de l'Europe ancienne et moderne, voici comme il

poursuit son catalogue pour les autres contrées:

ARABIE.--Mahomet, dont le Coran contient des passages d'une poésie bien

plus sublime que celle des auteurs européens.

PERSE.--Ferdousi, auteur du Shah-Nameh; l'Iliade des Persans; Sadi et

Hafiz, l'immortel Hafiz, l'Anacréon de l'Orient. Ce dernier est respecté

par les Persans, bien autrement que nous ne respectons aucun poète

ancien ou moderne; ils vont en pélerinage à Shiraz pour y honorer sa

mémoire sur son tombeau: à ce monument est attaché un magnifique

exemplaire de ses œuvres.

AMÉRIQUE.--Cet hémisphère a déjà produit un poète épique, c'est Barlow,

auteur de la Colombiade; il ne faut pas le comparer aux ouvrages des

nations plus polies.

ISLANDE, DANEMARCK, NORWÉGE.--Ces régions étaient fameuses pour leurs

Scaldes. Parmi ces derniers on distinguait Lodburg; son chant de mort

respire des sentimens féroces, mais c'est un genre de poésie généreuse

et passionnée.

L'INDOSTAN n'a pas de grands poètes connus; du moins le sanscrit l'est

si mal en Europe, que nous ignorons ce que le tems peut avoir épargné

dans leur littérature.

L'EMPIRE BIRMAN.--Les habitans aiment passionnément la poésie; mais on

ne connaît pas leurs poètes.

CHINE.--Je n'ai jamais entendu parler en fait de poète chinois que de

l'empereur Kien-Long et de son Ode au thé. Quel malheur que le

philosophe Confucius n'ait pas rédigé en vers ses admirables préceptes

de morale!

AFRIQUE.--Quelques chants de ce pays sont plaintifs, et leurs paroles

simples et touchantes; mais j'ignore s'il faut compter ces informes

essais parmi les poèmes, comme les chants des bardes ou des scaldes.

J'ai écrit cette courte liste de poètes entièrement de mémoire, et sans

le secours d'aucun livre; il a donc pu s'y glisser quelques erreurs,

mais elles doivent être de peu d'importance. J'ai parcouru les ouvrages

des Européens et quelques-uns de ceux de l'Asie, soit en original, soit

à l'aide de traduction. Je n'ai cité que les meilleurs dans ma liste des

poètes anglais; il eût été aussi inutile que fatigant d'énumérer ceux

d'un moindre mérite. Peut-être cependant pourrait-on dans un catalogue

cosmopolite ajouter encore Gray, Goldsmith et Collins; quant aux autres

depuis Chaucer jusqu'à Churchill, ce sont _voces prætereaque nihil_,

quelquefois nommés, rarement lus et jamais avec profit. Je regarde

Chaucer, en dépit des éloges qu'on lui a prodigués, comme méprisable et

licencieux; il ne doit son renom qu'à son antiquité, et sous ce

rapport-là même, on devrait plutôt se rappeler Pierce Plowman ou Thomas

d'Ercildoune. Je me suis gardé de citer des poètes vivans de

l'Angleterre; il n'en est pas un qui ne survive à ses ouvrages. Le goût

est perdu chez nous; encore un siècle, et nous aurons disparu, notre

empire, notre littérature et notre nom, des annales du genre humain.

30 novembre 1807, BYRON.

Il se trouve, parmi les papiers que je possède de lui, plusieurs petits

poèmes (en tout environ six cents vers) qu'il écrivit en ce tems-là,

mais qu'il n'a jamais fait imprimer, parce qu'il les avait composés la

plupart après la publication de ses _Heures de loisir_. Le plus grand

nombre d'entre eux ne se recommande guère que par son nom, mais

quelques-uns, grâce aux sentimens et aux circonstances qui les

inspirent, seront lus ici avec plaisir. La première fois qu'il entra

dans Newsteadt, il planta dans un coin de terre un jeune chêne dont il

croyait l'existence attachée à la sienne. Après six ou sept ans, quand

il revint au même endroit, il trouva le chêne étouffé sous les mauvaises

herbes, et presque desséché. C'était au moment où Lord Grey de Ruthen

quittait l'abbaye; il fit alors l'un de ces poèmes composés de cinq

stances, et dont on pourra juger par les passages suivans:

Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que

tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches

jetteraient une ombre noire autour de toi, et que le lierre entourerait

ton tronc comme un manteau.

Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te

plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et

je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne

peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement.

Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette heure fatale un

étranger est le maître du château, etc., etc.

Le sujet des vers qui suivent est assez éclairci par la note qu'il a

placée en tête. Quoiqu'ils aient un air pénible et affecté, ils me

paraissent dignes d'être conservés comme un témoignage des sentimens

tendres et romanesques qu'il avait contractés pour ses amis de collége.

«Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait gravé

leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté quelques

mots de souvenirs. Plus tard, à l'occasion de quelque injure réelle ou

imaginaire, l'auteur, avant de laisser Harrow, avait effacé ce fragile

souvenir. Voici les stances qu'il écrivit à leur place, quand il revit

Harrow, en 1807:

Ici naguère les souvenirs de l'amitié attiraient les yeux de l'étranger;

ils étaient simples, ils étaient peu nombreux les mots qui les

exprimaient, et cependant la colère les a effacés.

Elle trancha profondément dans l'arbre, mais elle n'effaça pas

entièrement les caractères; ils étaient si simples, que l'amitié

revenant regarda long-tems, jusqu'à ce qu'aidée de la mémoire, elle

rétablit les mots.

Le repentir les traça de nouveau, le pardon y joignit son nom aimable;

l'inscription reparut si belle que l'amitié la crut toujours la même.

Le souvenir serait beau encore; mais, hélas! en dépit de l'espérance et

des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, et a pour

toujours effacé et l'inscription et le sentiment qu'elle exprimait.

Les mêmes sentimens d'amitié idéale distinguent un autre de ses poèmes,

dans lequel il a pris pour épigraphe cette ingénieuse devise française:

_l'amitié est l'amour sans ailes_. Chacune des neuf stances est terminée

par les mêmes mots; nous citerons les trois suivantes:

Pourquoi gémirais-je tristement de ce que ma jeunesse est passée? Je

puis encore compter des jours heureux; la faculté d'aimer n'est pas

encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir

durable, une vérité éternelle m'apporte une céleste consolation;

souffles légers des vents, redites-la aux lieux où mon cœur s'émut pour

la première fois!

_L'amitié, c'est l'amour sans ailes_!

Demeure de mes aïeux, ton clocher lointain me rappelle toutes ces scènes

joyeuses; mon sein brûle comme autrefois; je redeviens enfant par la

pensée. Ton bouquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, chacun de tes

sentiers, me ravissent encore. Chaque fleur exhale un double parfum. Il

me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, entendre chacun de

mes compagnons s'écrier:

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

Mon cher Lycus, pourquoi pleures-tu? Retiens tes larmes prêtes à tomber;

l'affection peut dormir quelque tems, mais, sois-en sûr, elle se

réveillera! Quand nous nous retrouverons, pense, ami, pense combien elle

sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon ame bondit de bonheur

à cet espoir; quand deux jeunes cœurs sont si pleins d'affection,

l'absence, ami, ne peut que redire:

L'amitié, c'est l'amour sans ailes!

Quant aux vers suivans, je ne puis dire positivement qu'ils se

rattachent à quelque circonstance réelle. On peut même dire qu'habitué à

revenir sur toutes les anecdotes de sa jeunesse, il n'eut pas manqué,

dans la suite, de rappeler un fait aussi remarquable, s'il n'eût pas été

imaginaire. Or, ni dans sa conversation, ni dans ses écrits, je ne

trouve qu'il y ait fait une seule fois allusion[64]. D'un autre côté,

toutes ses poésies, sauf les embellissemens dont les entourait son

imagination, étaient l'expression si fidèle de ses sentimens et de sa

vie, qu'on ne peut guère s'empêcher de supposer une sorte de fondement

réel à un poème plein d'une sensibilité aussi pénétrante:

[Note 64: Voici la seule particularité qui puisse, et encore

de fort loin, se lier au sujet de ce poème. Un an ou deux

avant la date qui s'y trouve placée, il écrivit de Harrow à

sa mère (comme je le sais d'une personne qui tenait elle-même

le fait de Mrs. Byron), pour lui dire qu'il avait éprouvé

dernièrement beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme,

maîtresse de son ami Curzon, qui venait de mourir. Cette

femme, se trouvant alors sur le point de devenir mère, avait

déclaré que Lord Byron était le père de son enfant. Byron

assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais,

persuadé comme il l'était, que l'enfant appartenait à Curzon,

il souhaitait qu'on en prît tout le soin possible, et priait

en conséquence sa mère d'avoir la bonté de se charger de lui.

Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une

femme plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à

son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il

serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait.

Par bonheur, l'enfant mourut en voyant le jour.]

À MON FILS.

Ces tresses blondes, ces yeux bleus, dont l'éclat rappelle ceux de ta

mère; ces lèvres de roses, ces joues à fossettes, ce sourire, qui

captivent le cœur, retracent d'anciennes scènes de bonheur, et touchent

le cœur de ton père, ô mon enfant!

Et tu ne peux prononcer le nom de ton père; ah, William! si son nom

était le tien, alors sa conscience ne lui adresserait plus de reproches:

mais écartons ces tristes idées; les soins que je prendrai de toi me

rendront la paix intérieure; l'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et

pardonnera le passé, ô mon enfant!

Le gazon a recouvert son humble tombe, et une étrangère t'a présenté son

sein. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, et ne

t'accorder qu'à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire

une seule de tes espérances: le cœur de ton père est à toi, ô mon

enfant!

Eh bien! laisse un monde sans entrailles se récrier; dois-je pour lui

plaire étouffer la voix puissante de la nature? Non, que les moralistes

me désapprouvent s'ils le veulent, tu seras toujours pour moi le bien

cher enfant de l'amour, beau chérubin, gage de jeunesse et de joie! un

père veille sur ton berceau, ô mon enfant!

Ô quel charme, avant que l'âge n'ait ridé mon front, avant que d'avoir

épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi, un

frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon

injustice envers toi, ô mon enfant!

Quoique ton père imprudent soit bien jeune encore, sa jeunesse

n'éteindra pas en lui le feu de l'amour paternel. Et quand même tu me

serais moins cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur,

plein de son souvenir du bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage,

ô mon enfant!

B.--1807[65].

[Note 65: Dans cet usage de dater ses premiers poèmes, il

suivait l'exemple de Milton, qui, dit Johnson, en datant ses

premiers ouvrages, comme lui en avait donné l'exemple le

savant Politien, semblait recommander à la postérité la

précocité de ses inspirations. Le suivant badinage, également

écrit en 1807, n'a jamais été imprimé; il est intraduisible;

nous le donnerons en anglais:

EPITAPH

ON JOHN ADAMS, OF SOUTHWELL, A CARRIER,

WHO DIED OF DRUNKENNESS.

_John Adams lies here, of the parish of Southwell,

A_ carrier, _who_ carried _his can to his mouth well;

He_ carried _so much, and he_ carried _so fast,

He could_ carry _no more, so was_ carried _at last;

For, the liguor he drank being too much for one,

He could not_ carry _off, so he's now_ carri-on.

B., sept. 1807.]

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 10 / 29 段