«Si je voulais justifier ou du moins pallier ma négligence, vous

pourriez dire qu'au lieu d'une lettre vous avez reçu un placet surchargé

de prières à fin de pardon; j'aime mieux en un seul mot avouer mes

crimes, et me confier à votre affection et à votre générosité plutôt

qu'à mes protestations. Ma santé n'est pas entièrement rétablie:

cependant je suis hors de tout danger, et j'ai repris toutes mes forces,

si ce n'est celles de l'esprit fort susceptibles par elles-mêmes

d'affaiblissement. Vous serez étonné d'apprendre que j'aie dernièrement

écrit à Delaware pour lui expliquer (autant que possible sans

compromettre quelques-uns de _mes vieux_ amis) les motifs de ma conduite

à son égard pendant ma dernière résidence à Harrow (il y a deux ans de

cela), laquelle, si vous vous rappelez, était extrêmement _en

cavalier_[54]. Depuis j'ai découvert qu'il avait été injustement traité

et par ceux qui avaient accusé ses procédés et par moi-même qui avais

cru leur suggestion. En conséquence, je lui ai fait toutes les

réparations possibles en expliquant ma méprise, sans toutefois grande

espérance de le persuader: véritablement je n'attendais pas de réponse,

tout en désirant qu'elle m'arrivât pour la forme; elle ne l'est pas

encore, et sans doute elle ne viendra pas. Mais j'éprouve du bien-aise

intérieurement de mon procédé, assez humiliant d'ailleurs pour les gens

de ma nature; et je n'aurais pu dormir tranquille avec l'idée d'avoir,

_même involontairement_, fait injure à quelqu'un. J'ai, autant qu'il

m'était possible, réparé cette injure, et là doit se terminer l'affaire.

Que nous revenions ou non à notre ancienne intimité, c'est une chose

d'ailleurs fort secondaire.

[Note 54: On voit que Lord Byron, peu familiarisé avec la

langue française, prend ici l'expression _en cavalier_, pour

synonyme de celle de _cavalière_.]

»Je viens de passer le tems au milieu de soins divers; j'ai fait

condamner à _l'exportation_ un domestique[55] qui me volait, chose en

elle-même fort désagréable; j'ai joué sur un théâtre de société; j'ai

publié un volume de poésies (à la demande et à l'unique usage de mes

amis); j'ai fait l'amour; j'ai pris médecine. Ces deux derniers

amusemens n'ont pas eu _dans le monde_ un excellent effet; d'un côté mes

attentions se partagèrent entre tant de belles _demoiselles_, et de

l'autre les drogues qu'on me fit avaler étaient d'une vertu si

compliquée, qu'entre Vénus et Esculape je me suis trouvé mortellement

harassé. J'ai pourtant assez de loisir pour consacrer quelques heures

aux souvenirs du passé, pour regretter l'amitié et en même tems profiter

de l'occasion favorable pour vous assurer combien je suis et serai

toujours, mon très-cher Clare, votre sincère et parfaitement dévoué,

BYRON.

[Note 55: Son valet Frank.]

Comme il se croyait obligé de remplacer les exemplaires de son livre

qu'il avait redemandés, et en même tems de lever l'espèce de stigmate

dont on aurait pu flétrir son talent avorté, il s'occupa promptement de

préparer une seconde édition, et ce travail ne fut terminé qu'au bout de

six semaines. Mais au commencement de janvier nous le voyons en adresser

un exemplaire à son ami d'Édimbourg, le docteur Pigot.

LETTRE IX.

À M. PIGOT.

Southwell, 13 janvier 1807.

«Je devrais commencer par un million d'excuses; mais la variété de mes

travaux en vers et en prose servira, je l'espère, à justifier ma

négligence. Vous recevrez avec cette lettre un volume de tous mes

_Juvenilia_, publiés depuis votre départ: leur nombre est beaucoup plus

grand que dans l'exemplaire en votre possession, lequel je vous supplie

d'anéantir, celui que je vous envoie étant beaucoup plus complet. Ces

_maudits_ vers à ma pauvre Marie[56] ont été une source de

mécontentemens auprès des dames d'un _certain âge_. Je ne les ai pas

insérés dans cette édition, parce que je leur dois d'avoir été traité de

_pécheur déhonté_, enfin d'un nouveau _Moore_, par votre cher[57]... Je

pense qu'on a en général accueilli favorablement ce volume, et sans

doute l'âge de son auteur préviendra la sévérité des juges.

[Note 56: Il ne faut pas confondre cette Marie avec miss

Chaworth ou Marie d'Aberdeen; tout ce que j'en puis dire,

c'est qu'elle avait dans le monde une position humble, sinon

équivoque; qu'elle avait de longs, de brillans cheveux

blonds, dont Byron aimait à montrer à ses amis une tresse

aussi bien que le portrait de celle qui les lui avait donnés;

et qu'enfin c'est à elle que furent adressés les vers des

_Heures d'oisiveté_, intitulés: _À Marie, en recevant son

portrait_.]

[Note 57: Le _respectable_ M. Becher, sans doute.

(_N. du Tr._)]

»Les aventures de ma vie de seize à dix-neuf ans, et la dissipation au

milieu de laquelle je me suis trouvé à Londres, ont donné à mes idées

une teinte voluptueuse; mais d'ailleurs les inspirations que j'ai eues

ne comportaient guère un autre coloris. Ce volume _est singulièrement_

correct et miraculeusement chaste. À propos, en parlant d'amour....

»Si vous pouvez trouver le tems de répondre à ce pot-pourri indigeste de

sottises, vous ne doutez pas du plaisir qu'en recevra votre, etc.»

L'un de ses amis de collége, M. William Bankes, ayant vu, par hasard, un

exemplaire du livre, lui avait adressé une lettre où se trouvait exposée

l'opinion qu'il s'en formait. Voici la réponse de lord Byron:

LETTRE X.

À M. WILLIAMS BANKES.

Southwell, 6 mars 1807.

CHER BANKES,

«Votre critique m'est précieuse à plusieurs titres: d'abord c'est la

seule où la flatterie ait fort peu de part, ensuite je suis _affadi_ par

les complimens insipides. J'ai meilleure opinion de votre jugement et de

votre mérite que de votre sensibilité. Recevez mes vifs remercîmens pour

la sincérité d'un jugement qui, pour être entièrement inattendu, n'en

sera pas moins bienvenu. Pour ce qui est d'un examen plus exact, il est

inutile de vous rappeler combien peu de nos _meilleurs_ poèmes

soutiendraient l'épreuve d'une minutieuse critique de mots. On ne peut

donc guère attendre d'un enfant (et la plupart de ces vers furent

composés il y a déjà long-tems) une grande perfection de sujet ou de

style. Plusieurs pièces furent écrites sous l'influence d'un grand

abattement d'esprit, d'une indisposition grave; de là, le tour sombre

des idées. Nous sommes d'accord dans l'opinion que les poésies érotiques

sont les moins irréprochables; elles n'en furent pas moins agréables aux

divinités sur l'autel desquelles je les déposai; c'est tout ce que je

voulais.

»Le portrait de Pomposus fut dessiné à Harrow, après une _longue

séance_; cela garantit la ressemblance ou plutôt la caricature. C'est

_votre_ ami, _il ne fut jamais le mien_; il est donc à propos de m'en

taire. Les rimes sur le collége ne contiennent pas de personnalités; on

peut en voir dans l'une des notes, mais je ne pouvais la supprimer. Je

ne doute pas qu'elles ne servent de prétexte au blâme, juste punition de

mon impiété filiale envers une _alma mater_ aussi excellente. Je ne vous

envoie pas mon livre dans la crainte de _nous_ placer, vous dans la

situation de Gilblas, moi dans celle de l'archevêque de Grenade: au

risque des chances de l'épreuve, je désire laisser à votre arrêt toute

son indépendance. Si je vous avais adressé mon _libellus_ avant votre

lettre, j'aurais semblé vouloir acheter un compliment, et je n'hésite

pas à dire que j'avais plus d'impatience de voir votre critique malgré

sa sévérité, que d'entendre un million de louangeurs. Le même jour je

reçus les félicitations de Mackenzie, le célèbre auteur de l'_Homme

sensible_; laquelle, de _votre_ approbation ou de la _sienne_, me flatta

le plus? c'est ce que je ne puis décider. Vous recevrez mes _Juvenilia_,

tous ceux, du moins, qui ont été publiés. J'ai en manuscrit un gros

volume que je pourrai, par la suite, donner à part; à présent, je n'ai

ni le tems ni la volonté de le livrer à l'impression. Le printems, je

retournerai à la Trinité pour enlever mes effets, et vous dire un

dernier adieu; mes _pleurs_, dans cette circonstance, n'augmenteront

guère le courant du _Cam_. Je mettrai à profit désormais vos remarques,

malgré leur causticité ou leur amertume pour un palais gâté par les

_adulations sucrées_. Johnson a démontré qu'il n'y avait point de

poésies parfaites, mais il faudrait un Hercule pour travailler à

corriger les miennes. Franchement, je ne les avais pas revues depuis

l'époque où je les composai; et si je les ai publiées, ce n'a été qu'à

la prière de mes amis; mais on m'a tant parlé du _genus irritabile

vatum_, que nous n'aurons jamais, sur ce sujet, de querelle, la

réputation de poète n'étant nullement le _but_ de mes vœux.

»Adieu. Tout à vous,»

BYRON.

Cette lettre fut suivie d'une autre, au même M. Bankes, sur le même

sujet; il n'en reste malheureusement que les fragmens suivans:

«Pour ma part, j'ai bien souffert de la mort de mes deux meilleurs amis,

les seuls êtres que j'eusse jamais aimés (les femmes exceptées); me

voici réduit à être un animal solitaire, passablement misérable, et je

me sens assez cosmopolite pour ne plus me soucier le moins du monde du

lieu que j'habiterai, l'Angleterre ou le Kamtschatka. Je ne puis montrer

une déférence plus grande pour vos corrections qu'en les adoptant de

suite; je les suivrai dans l'édition suivante. Je suis fâché que vos

remarques ne soient pas plus fréquentes, convaincu de tout l'avantage

que j'en pourrais également retirer. J'ai, depuis ma dernière lettre,

reçu d'Édimbourg deux jugemens trop flatteurs tous les deux pour que je

puisse les répéter: l'un est de lord Woodhouselee, le premier et le plus

_volumineux_ des littérateurs écossais (son dernier ouvrage est une _Vie

de lord Kaymes_); le second est de Mackenzie, qui m'envoyait pour la

seconde fois son sentiment, mais plus développé. Je ne les connais

personnellement l'un ni l'autre, et je n'ai jamais sollicité leur avis à

ce sujet: leurs éloges sont volontaires; c'est un ami chez qui ils

avaient lu mes vers qui me les a transmis.

«Contre mes premières intentions, je m'occupe en ce moment de la

publication d'une nouvelle édition; les sujets d'amour seront retranchés

et remplacés par d'autres; le tout, considérablement augmenté, paraîtra

vers la fin de mai. C'est une épreuve hasardeuse; mais le défaut

d'occupations plus graves, les encouragemens que j'ai reçus, ma vanité

personnelle, tout me porte à la tenter, mais non sans de _vives

palpitations_. Le livre sera lu dans ce pays, du moins par curiosité...»

Le reste manque.

Voici la lettre modeste qu'il joignit à l'exemplaire qu'il présenta à M.

Falkner, propriétaire de la maison qu'occupait sa mère.

LETTRE XI.

À M. FALKNER.

MONSIEUR,

«Le volume qui accompagne cette lettre vous aurait déjà été présenté, si

l'indisposition de miss Falkner ne m'eût pas fait craindre de rendre

inconvenante l'offre de pareilles bagatelles. Vous y verrez quelques

fautes d'impression que je n'ai pas eu le tems de corriger: vous avez

donc une tâche pénible, celle d'apercevoir et les fautes de l'auteur et

celles dont il n'est pas coupable. De pareils _juvenilia_ ne peuvent

espérer une approbation sérieuse, mais j'ose espérer, pour la même

raison, qu'ils échapperont à la sévérité d'une critique intempestive,

quoique peut-être non méritée.

»Ces poésies furent composées dans des tems et des circonstances

diverses; elles n'ont été publiées que pour un cercle d'amis

bienveillans. Vous pouvez m'en croire, monsieur: si elles procurent le

plus léger plaisir à vous et à mes autres _familiers_ lecteurs, j'aurai

recueilli tous les lauriers que je souhaite pour la tête de votre tout

dévoué,

BYRON.

»_P. S._ Miss Falkner est, je l'espère, en pleine convalescence.»

Malgré cette déclaration peu ambitieuse du jeune auteur, il avait en lui

quelque chose qui l'empêchait de s'arrêter; et la réputation qu'il

s'était faite dans un cercle limité l'avait rendu plus avide de courir

les chances d'une plus vaste lice. Les cent copies de cette première

édition étaient à peine distribuées, qu'il revint avec une nouvelle

activité chez son imprimeur, et c'est ainsi que parurent les _Heures de

loisir_; il y joignit plusieurs pièces nouvellement composées, il en

retrancha une vingtaine de celles que renfermait son premier volume. Il

est difficile d'expliquer cette sévérité, la plupart des vers éliminés

étant aussi beaux, sinon meilleurs que les autres.

Il y a dans l'une des pièces réimprimées parmi les _Heures de loisir_

quelques corrections et additions assez curieuses, en ce qu'on peut les

attribuer aux sentimens connus du poète sur l'illustration de naissance.

L'_Épitaphe d'un ami_ semble, d'après les vers que je vais citer, avoir

été d'abord composée pour déplorer la mort de ce même jeune fermier

auquel il avait auparavant adressé quelques vers affectueux reproduits

plus haut:

Quoique ton lot soit humble, puisque tu es né dans une chaumière; et que

ton nom ne soit point orné de titres, ta simple amitié m'était bien plus

chère que toutes les joies que peuvent donner la richesse, la réputation

et les amis du grand monde.

Dans la nouvelle forme de cette épitaphe, non-seulement il supprima ce

passage, mais tous ceux qui rappelaient encore l'humble rang de son

jeune ami. Le premier des vers ajoutés:

Et quoique ton père déplore l'extinction de sa race,

semble destiné à rappeler l'idée d'une haute position sociale, toute

différente de celle que présentait l'épitaphe primitive. L'autre pièce,

évidemment adressée au même enfant, et rappelant en termes équivalens

l'obscurité de sa condition, ne se retrouve pas davantage dans les

_Heures de loisir_. Qu'en approchant de l'âge viril il sentît mieux

l'élévation de son rang, on peut le supposer, et ne voir qu'une suite de

ces sentimens dans le soin qu'il mit à cacher ses premières amitiés de

village.

Ses visites à Southwell n'ayant plus été, après ce tems, que rares et

passagères, je saisis l'occasion de rappeler quelques traits variés de

ses habitudes et de son genre de vie à la même époque. Dans les premiers

instans de son séjour, sa timidité était excessive, mais elle disparut à

mesure qu'il se lia davantage avec les jeunes gens; il finit même par se

trouver à la plupart des assemblées et des festins, et par être mortifié

quand il n'était pas invité à quelque _rout_. Toutefois il conservait

encore son horreur des nouvelles figures; et s'il voyait des étrangers

approcher de la maison de Mrs. Pigot, quand il s'y trouvait, il eût

volontiers, pour les éviter, sauté par la fenêtre. Cette réserve

naturelle, jointe à une dose assez forte d'orgueil, l'éloignait des

gentilshommes du voisinage, auxquels, plus d'une fois, il lui arriva de

ne pas rendre leur visite: à l'égard de quelques-uns, sous prétexte que

leurs femmes n'étaient pas allées voir sa mère; de quelques autres,

parce qu'ils avaient trop tardé à le voir lui-même: mais la vraie raison

de ce dédain, c'est qu'il ne voulait pas faire connaissance avec des

voisins plus opulens que lui, et qu'il aimait à les mortifier par la

supériorité de son rang, comme il l'était lui-même par celle de leur

fortune. Son ami M. Becher lui faisait de fréquens reproches de cet

esprit insociable; et un jour Lord Byron lui répondit par des vers qui

expriment parfaitement la hauteur avec laquelle son génie volcanique

considérait déjà le monde; et comme le volume où se trouvent ces vers

est devenu fort rare, je ne puis résister au désir d'en donner les

passages suivans:

Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je

ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient

mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je

méprise.

Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire

sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve,

sera passé, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.

Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et

fermente en secret, à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée

révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent

l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.

Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qui m'ordonne de

vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais comme le

phénix prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais

content de mourir au milieu des flammes.

Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham,

quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas?

Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire

anime et vivifie le silence de leur tombeau.

Comme sa mère, il était toujours en retard pour se lever et se mettre au

lit; il conserva même toute sa vie cette habitude. La nuit fut toujours

aussi son heure favorite de travail, et sa première visite, le jour

suivant, était ordinairement pour la belle amie qui lui servait de

copiste, et à laquelle il portait les fruits de sa précédente veille;

puis il se rendait chez son ami, M. Becher; de là dans une ou deux

autres maisons, puis le reste du jour était consacré à ses exercices

favoris; le soir, il passait le tems dans la famille Pigot, soit en

conversation, soit à entendre miss Pigot toucher le piano et chanter une

série d'airs qu'il admirait[58]. _La Vierge de Lodi_, avec les paroles:

_Mon cœur palpite d'amour_, et cet autre: _Quand le tems, qui ravit nos

années_, étaient, à ce qu'il paraît, ses airs favoris. Il s'était fait

dès-lors une douce habitude de cette existence régulière, qui le

ramenait périodiquement aux mêmes occupations, et qu'il adopta pendant

presque tout le tems de son séjour à l'étranger.

D'un autre côté, les exercices auxquels il demandait quelques

distractions, dans de moins heureux jours, lui offraient alors des

plaisirs sans mélange. La plus grande partie de son tems se passait à

nager, jouer aux barres, tirer au blanc et courir à cheval[59].

[Note 58: Il aima toujours la musique, mais il ne sut jamais

bien exécuter. «Il est bien singulier, disait-il un jour à la

même dame, que je chante beaucoup mieux avec votre

accompagnement qu'avec tout autre.--C'est, répondit-elle, que

je joue selon votre manière de chanter.» C'est là en effet

tout le secret d'un habile accompagnateur.]

[Note 59: Un autre de ses jeux favoris était _la balle à

crosser_; et l'on ne pouvait s'empêcher d'admirer la célérité

de sa course à ce dernier exercice, en dépit de son pied

boiteux. «Lord Byron, dit miss... dans une lettre à son

frère, datée de Southwell, vient de passer devant la fenêtre,

la batte sur l'épaule, pour aller _crosser_ suivant sa chère

habitude.»]

Il n'était pas fort expert dans ce dernier art, et l'on cite comme un

exemple de son peu d'habitude des chevaux, qu'en voyant un jour passer

deux, sous ses fenêtres, il s'écria: «Les beaux chevaux! je voudrais les

acheter.--Comment! ce sont les vôtres, milord,» répondit son valet. Ceux

qui l'avaient connu au tems où nous sommes, s'étonnaient beaucoup

d'entendre plus tard parler de son adresse à monter à cheval; et la

vérité, je suis du moins porté à le croire, est que jamais il ne fut un

excellent écuyer.

Nous avons déjà vu, d'après ses propres paroles, qu'il excellait à nager

et à plonger. Une dame de Southwell possède, entre autres précieux

objets qui lui ont appartenu, un dé qu'il vint un matin lui emprunter au

moment d'aller se baigner dans la Greet: en présence du frère de cette

dame, il l'avait jeté et retiré trois fois du fond de la rivière. Son

habitude de s'exercer au tir fut un jour un sujet d'alarme pour une

jeune et fort jolie personne, miss H., qui était du grand nombre des

beautés qui enflammaient à Southwell son imagination. On trouve

l'introduction suivante à la tête d'une pièce de vers imprimée dans le

volume non publié; «L'auteur déchargeant un jour ses pistolets dans un

jardin, deux dames, qui passaient près du but, furent alarmées par le

bruit d'une balle sifflant à leurs oreilles: c'est à l'une d'elles que

furent adressées, le lendemain, les stances suivantes.»

Telle était sa passion pour les armes de toute espèce, qu'il gardait

ordinairement près de son lit une petite épée avec laquelle il s'amusait

le matin à s'escrimer dans ses rideaux. Ce lit fut, à la vente des

meubles de Mrs. Byron, acquis par une personne qui, voulant donner de

l'intérêt aux trous des draperies, les supposait percées par l'épée dont

le dernier lord Byron avait tué M. Chaworth, et que son héritier gardait

toujours près de son lit en souvenir. C'est ainsi que la fiction vient

souvent grossir les faits; l'épée en question était une arme innocente

et vierge que lord Byron empruntait à l'un de ses voisins durant son

séjour à Southwell.

Les détails que nous avons déjà donnés sur son excursion à Harrowgate,

peuvent faire juger de sa passion pour les chiens, autre goût qu'il

conserva toute sa vie; il a immortalisé dans ses vers Boatswain, son

dogue favori, auprès duquel il avait formé le projet solennel d'être

enseveli. On raconte de cet animal quelques traits non-seulement

d'intelligence, mais encore d'une générosité qui devait nécessairement

exciter l'intérêt d'un maître comme Byron; j'en citerai un exemple en me

rapprochant autant que possible du récit qui m'en fut fait. Mrs. Byron

avait un chien terrier, appelé Gilpin, avec lequel Boatswain était

toujours en querelle, saisissant toutes les occasions de l'attaquer et

le mordant avec tant de rage qu'on craignait beaucoup qu'il ne finît par

le tuer. Pour le soustraire à ce sort, Mrs. Byron envoya Gilpin à un

fermier de Newstead, et Boatswain de son côté, quand lord Byron retourna

à Cambridge, fut, jusqu'au retour de son maître, confié aux soins d'un

valet, ainsi que deux autres dogues. Un matin le domestique conçut une

vive alarme de la disparition de Boatswain; il n'en put avoir de

nouvelles de la journée. Mais vers le soir, le chien revint accompagné

de Gilpin qu'il s'empressa de conduire au feu de la cuisine en

l'accablant de toutes les démonstrations de la joie la plus vive. Le

fait est qu'il était allé à Newstead pour le découvrir, et qu'il l'avait

ramené. Depuis ce tems ils vécurent en bonne intelligence; Boatswain

protégeant toujours son nouvel ami contre les insultes des autres chiens

(tâche que le naturel querelleur de Gilpin empêchait bien d'être une

sinécure) et s'empressant d'accourir à la première voix de détresse du

petit terrier.

La tendance à la superstition est assez naturelle aux hommes doués d'un

caractère poétique. Lord Byron n'en était pas exempt, et dès son enfance

l'exemple de sa mère avait contribué à donner à son esprit cette

faiblesse. Mrs. Byron croyait aveuglément aux merveilles de la seconde

vue; et les récits étranges qu'elle faisait de cette faculté

mystérieuse, étonnèrent mainte fois ses amis anglais doués d'une foi

moins robuste. On verra que même bien plus tard, et à la mort de son ami

Shelley, l'idée des apparitions dont sa mère l'avait nourri, n'avait pas

perdu sur lui tout son empire. On peut citer comme un exemple d'une

superstition moins lugubre, une petite anecdote qui me fut racontée par

une de ses amies de Southwell. Cette dame avait un grain de collier en

agate traversé d'un fil de laiton, et qu'elle gardait toujours dans sa

boîte à ouvrage. Un jour, Lord Byron lui ayant dit ce que c'était, elle

lui répondit qu'on le lui avait donné comme un talisman, et que le

charme la préserverait de l'amour tant qu'il serait en sa possession.

«Alors donnez-le-moi, s'écria-t-il vivement, c'est là précisément ce que

je cherchais.» La jeune dame refusa; mais bientôt après son agate avait

disparu. Elle le taxa d'avoir commis le vol; mais en l'avouant de bonne

grâce, il protesta que jamais elle ne reverrait son amulette.

Il laissa derrière lui à Southwell, comme partout où il fit jamais

quelque résidence, les preuves les plus affectueuses de bienfaisance et

de bonté de cœur... «Jamais, dit une personne qu'il voyait beaucoup à

cette époque, ses yeux ne furent frappés d'un seul objet de détresse

sans qu'il contribuât à l'adoucir.» Parmi de nombreux traits de cette

nature, je choisis le suivant comme une preuve moins de sa générosité

que de l'intérêt que présente l'incident en lui-même par sa liaison avec

le nom de Byron. Étant encore écolier, il lui arriva de se trouver à

Southwell dans une boutique de libraire, quand une pauvre femme vint

pour y acheter une Bible; le prix qu'on la lui fit fut de 8 shellings.

«Ah! mon cher Monsieur, s'écria-t-elle, je ne puis pas y mettre un

pareil prix; je ne croyais pas qu'elle pût m'en coûter la moitié.» La

femme alors s'éloigna avec un air désappointé, quand le jeune Byron, la

rappelant, lui fit présent de la Bible.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 9 / 29 段