déchiffrer; c'est à vous maintenant que je donne la pénible charge de
parcourir cette deuxième épître. Vous avez vu par la première, que je
n'avais pas, en l'écrivant, la moindre fâcheuse idée de l'arrivée de
Mrs. Byron; il n'en est plus de même: la vue d'un billet de la _cause
illustre_ de mon _décampement soudain_ vient d'enlever _le rubis naturel
de mes joues_, et de blanchir subitement ma déplorable figure. Le
foudroyant avis de son arrivée (maudite soit son activité!) est
cependant moins terrible que vous ne l'imaginez, sans doute, du
tempérament volcanique de sa _seigneurie_. Il se termine par l'assurance
flatteuse de l'impossibilité dans laquelle elle se trouve de faire
présentement un pas, grâce à la fatigue du voyage, aux mauvaises routes,
mille fois bénies, et aux quadrupèdes rétifs de la poste royale. Comme
je ne me sens aucun entraînement à recevoir la chasse en plaine, je
ferai de nécessité vertu; et puisque, semblable à Macbeth, _ils mont lié
au poteau, je ne puis fuir_, j'imiterai ce courageux tyran, et, comme
l'ours, je combattrai de pied ferme. Je puis à présent engager la lutte
avec moins de désavantage, ayant tiré l'ennemi de ses retranchemens,
bien qu'au hasard de me faire casser la tête, comme le modèle auquel je
viens de me comparer. Quoi qu'il en soit, _frappe, Macduff, et maudit
qui le premier criera: Assez!_
»Je resterai dans la ville encore au moins une semaine, et j'espère
avant ce tems recevoir de vos nouvelles. Je suppose que l'imprimeur vous
a donné les résultats de ma _Métromanie_. Ayez soin de lire au premier
vers: «Les vents soufflent _longuement_,» au lieu de _rondement_, comme
l'a copié, par méprise, ce butor de Ridge, ce qui rend absurde toute la
strophe. _Addio_. Maintenant je vais me préparer au choc de mon _Hydre_.
»Tout à vous.»
LETTRE IV.
À M. PIGOT.
Londres, dimanche à minuit, 10 août 1806.
CHER PIGOT,
«Cet effrayant paquet va sans doute vous épouvanter; mais ce soir ayant
une heure de loisir, je l'ai employé à écrire les stances ci-incluses,
que je vous prie d'envoyer à Ridge pour qu'il les imprime _à part_ de
mes autres poèmes; car vous sentirez qu'il serait inconvenant de les
offrir aux dames, et que par conséquent aucune femme ne doit les voir
dans votre famille. Mille pardons de la peine que je vous donne cette
fois-ci et tant d'autres.
»Votre dévoué.»
LETTRE V.
À M. PIGOT.
Piccadilly, 16 août 1806.
«Je ne puis pas dire précisément comme César, _veni, vidi, vici_:
pourtant je pourrais m'appliquer la part la plus importante de sa lettre
laconique; car bien que Mrs. Byron ait prit la peine de _venir_ et de
voir, votre humble serviteur a vaincu. Après un engagement sérieux de
quelques heures, dans lequel la vivacité du feu de l'ennemi nous a fait
éprouver une perte considérable, nous avons fini par l'obliger à se
retirer en désordre, abandonnant son artillerie, son train et quelques
prisonniers: cette victoire est décisive pour la campagne actuelle.
Parlons maintenant plus clairement: Mrs. Byron va repartir, mais je me
dirige moi-même, avec tous mes lauriers, vers Worthing, sur la côte de
Sussex; et c'est là que vous m'adresserez (poste restante) votre
première lettre. Le deuxième carillon de vers que j'enferme sous cette
enveloppe vous donnera sans doute une haute idée des vertus prolifiques
de ma muse; mais il y a plusieurs années que je les ai composés, et
c'est par hasard que je les ai retrouvés mardi, au milieu de vieux
papiers. Je les ai aussitôt recopiés, avec la date qui leur appartient,
et je désire qu'on les imprime avec le reste de la famille. Je
m'attendais bien à vous voir, sur les derniers venus, les mêmes
sentimens que moi; mais comme les _faits_ étaient réels, il était
impossible de rien changer à leur allure. Je ne resterai pas à Worthing
plus de trois semaines, et il serait possible que vous me vissiez à
Southwell vers le milieu de septembre..................................
.......................................................................
»Voulez-vous prier Ridge de suspendre l'impression de mes poésies
jusqu'à nouvel avis de ma part? j'ai résolu de leur donner une forme
entièrement nouvelle: cette suspension ne regarde pas les deux dernières
pièces que j'ai jointes à mes lettres pour vous. Excusez le vide de
cette lettre, ma tête est dans ce moment-ci un chaos d'idées absurdes,
d'affaires, de plans et de préparatifs.
»J'attends une réponse avec impatience; rien, dans ce moment, veuillez
le croire, ne me ferait plus de plaisir qu'une lettre de vous.»
LETTRE VI.
À M. PIGOT.
Londres, 18 août 1806.
«Je suis précisément sur le point de partir pour Worthing, et je vous
écris uniquement pour vous prier de faire partir sur-le-champ ce
paresseux drôle de Charles avec mes chevaux. Dites-lui que je suis fort
mécontent de ne l'avoir pas encore vu, ni reçu avis de la cause de son
retard, surtout lui ayant fourni l'argent nécessaire pour son voyage.
Qu'il ait soin de ne pas remettre d'un jour son départ, sous aucun
prétexte; et, si pour obéir aux _caprices_ de Mrs. Byron (qui, je le
présume, continue toujours à tourmenter sa petite monarchie), il jugeait
à propos de ne pas suivre mes ordres positifs, il ne doit plus à
l'avenir se considérer comme à mon service. Il m'apportera la note du
chirurgien, et je l'acquitterai dès que je l'aurai reçue. Je ne puis non
plus concevoir qu'il n'ait pas averti Frank du triste état de mes
chevaux. Cher Pigot, pardonnez-moi ces brusques confidences, vous devez
les attribuer à la mauvaise conduite de ce _précieux maraud_, qui, au
lieu de suivre mes ordres, promène sa paresse dans les rues de ce
pandémonium politique, Nottingham. Rappelez-moi à votre famille et aux
Leacroft, et croyez-moi, etc.
»_P. S._ Je vous charge du soin désagréable de presser son voyage, en
dépit même des ordres de Mrs. Byron: il devra d'abord se rendre à
Londres, et de là à Worthing, sans retard: C'est à Londres qu'il faut
envoyer tout ce que j'ai laissé; vous y adresserez également mes
poésies, sans même en réserver une copie pour vous et votre sœur,
attendu que je veux leur donner une tout autre forme. Quand elles seront
prêtes, vous en aurez les prémices. Il ne faut pas, sous aucun prétexte,
que Mrs. Byron les _voie_ ou les touche. Adieu.»
LETTRE VII.
À M. PIGOT.
Little-Hampton, 26 août 1806.
«J'ai reçu ce matin votre lettre, qu'il m'a fallu envoyer chercher à
Worthing, que je viens de quitter pour cet endroit, situé à huit milles
du premier, et sur la même côte. Vous serez sans doute content de
recevoir cette lettre, quand vous y aurez vu que je suis plus riche de
trente mille livres qu'à notre départ: je viens de recevoir de mon
avocat l'avis du gain d'une cause aux assises de Lancastre[47], par
lequel je me trouve gratifié de cette somme pour le tems de ma majorité.
Mrs. Byron est, sans doute, instruite de ce surcroît de propriété, mais
elle n'en connaît pas la _valeur_ exacte, et il serait bon qu'elle
continuât à l'ignorer, car sa conduite, dès qu'elle reçoit quelque
nouvelle favorable, est, s'il est possible, plus ridicule que sa
détestable habitude de s'affecter des plus légers contre-tems. Vous lui
ferez mes complimens, et lui direz qu'une seule chose peut prolonger mon
absence, c'est l'arrêt qu'elle a mis sur les effets de mon domestique: à
moins qu'elle ne les fasse immédiatement partir pour Piccadilly, avec
ceux qui m'appartiennent, et qu'elle a si long-tems retenus, elle ne
verra pas de sitôt ma radieuse figure illuminer son obscure demeure;
mais si elle les envoie, je reviendrai probablement avant deux ans, à
partir de la date de cette épître.
[Note 47: Dans un procès entrepris pour rentrer dans la
propriété de Rochdale.]
«Votre compliment poétique est une précieuse récompense de mes préludes;
vous êtes du petit nombre des favoris d'Apollon qui cultivent toutes les
sciences auxquelles préside votre divinité. Je désire que vous adressiez
de suite mes poésies à mon hôtel, à Londres; j'y veux faire plusieurs
changemens et quelques additions: il faut envoyer toutes les copies que
vous en aurez; décidé, comme je suis, à perfectionner le tout, et à vous
les représenter dans toute leur gloire. Vous les avez, je l'espère,
retirées des mains de ce _triple Upas_, de cet antipode des arts, Mrs.
Byron. Entre nous, vous pouvez compter me voir bientôt. Adieu. Tout à
vous.»
On peut voir par ces lettres que Lord Byron songeait déjà à préparer
l'impression de ses poésies. L'idée de les publier s'offrit à lui, pour
la première fois, dans une maisonnette qu'il avait adoptée pour demeure
pendant ses visites à Southwell. Miss Pigot, qui auparavant ignorait son
goût pour la versification, lisait un jour devant lui les poésies de
Burns; tout-à-coup le jeune Byron lui dit que lui aussi était parfois
poète, et qu'il allait lui écrire quelques vers de ceux qu'il pouvait se
rappeler. Aussitôt il écrivit au crayon ceux qui commencent par
_j'espérais vivement être uni à toi_, qui se trouvent imprimés, mais
seulement dans le volume qui n'a pas été publié; il lui récita encore
les vers dont j'ai déjà parlé, _dans la salle, quand la voix de mes
pères_, etc., pièce si remarquable par la prédiction qu'elle contient de
son illustration future.
Depuis ce moment; il fut tout au désir de se voir imprimé; cependant son
ambition se bornait encore à faire circuler parmi ses amis un petit
volume. Celui qui eut l'honneur de recevoir son premier manuscrit fut
Ridge, libraire à Newark; et, durant l'impression, le jeune auteur
continuait à lui envoyer de nouvelles pièces avec tout l'empressement et
toute la rapidité qu'il mit toujours dans ses autres compositions.
Il ne fut pas long-tems sans revenir à Southwell, comme il l'avait
annoncé dans la dernière lettre que nous avons donnée; il en repartit
encore au bout d'une ou deux semaines, pour accompagner son jeune ami
Pigot jusqu'à Harrowgate. Nous empruntons les extraits suivans à une
lettre écrite dans le même tems, par ce dernier, à sa sœur. «Il y a
encore beaucoup de monde à Harrowgate, aujourd'hui vendredi; nous avons
un bal, je songe à y paraître pendant une heure, bien que je ne sois
guère curieux de figures inconnues. Lord Byron, vous le savez, est
encore plus timide que moi; cependant je ferai ce soir un effort...
Comment vont nos rôles de théâtre? Lord Byron sait tout le sien, et moi
la plus grande partie du mien: il est certain qu'il le joue d'une
manière inimitable; il _poétise_ en ce moment, et depuis que nous sommes
arrivés il a fait quelques vers vraiment jolis[48]. Il a la bonté de
tout faire pour m'amuser autant que possible, mais il n'est pas dans mon
naturel d'être heureux hors de la société des femmes ou de l'étude... Il
y a dans les environs plusieurs promenades agréables; je les ai
parcourues avec Boatswain, qui fait, ainsi que Brighton[49],
l'admiration universelle. Vous lirez cela à Mrs. Byron, car c'est un peu
dans le style de _Tony Lumpkin_. Lord Byron veut que je lui garde un peu
de place; c'est pourquoi, croyez-moi avec le respect dû à tous les
comédiens élus, etc., etc.»
[Note 48: La pièce _à une belle Quaker_, de son premier
volume, fut écrite à Harrowgate.]
[Note 49: Cheval de Lord Byron; il en avait encore un autre
alors appelé Sultan.]
À cette note étaient joints les mots suivans de Lord Byron.
«MA CHÈRE BRIGITTE,
«Je descends un instant de mon Pégase, ce qui m'empêche d'avoir
long-tems recours à la vile prose dans l'épître que j'adresse à votre
_beauté_. Vous regrettez, dans une lettre précédente, que mes poésies ne
soient pas plus étendues; je vous apprends donc, pour votre
satisfaction, qu'elles sont maintenant presque doublées, soit par la
découverte de quelques pièces regardées comme perdues, soit par l'effet
de nouvelles inspirations. Nous nous reverrons mercredi prochain;
jusqu'alors, croyez-moi votre affectionné,
BYRON.
»_P. S._ Votre frère Jean est possédé d'une manie poétique, il rime
maintenant à raison de trois lignes par heure; ce que c'est que
l'inspiration! Adieu.»
Grâce à la personne qui était alors le compagnon, l'ami intime de Lord
Byron, et qui maintenant exerce sa profession avec tout le succès que
méritent ses talens distingués, j'ai été initié dans quelques autres
particularités de leur commune visite à Harrowgate: on me permettra
d'employer, pour en faire part, ses propres expressions:
«Vous me demandez de rappeler quelques anecdotes du tems que nous
passâmes ensemble à Harrowgate, pendant l'été de 1806, et à notre retour
du collége, lui de Cambridge, moi d'Édimbourg; mais tant d'années se
sont écoulées depuis, que je n'entrevois plus ce voyage que comme un
songe lointain. Nous partîmes, je m'en souviens bien, dans la voiture de
Lord Byron, traînée par des chevaux de poste: il avait fait partir son
_groom_ avec deux chevaux de selle et un superbe et féroce boul-dogue
appelé Nelson. Quant à Boatswain[50], il nous suivait, à côté de Frank,
sur le coffre de la voiture. Le boul-dogue Nelson portait une muselière;
mais cependant quelquefois il entrait dans notre appartement sans cette
précaution, à mon grand ennui, bien que lui et son maître fussent
enchantés de mettre tout en désordre dans la salle. Il y avait toujours
un fonds de jalousie haineuse entre ce Nelson et Boatswain; et chaque
fois que celui-ci rencontrait l'autre dans la chambre, ils en venaient
aussitôt aux prises. Alors Byron, moi-même, Frank et tous ceux qui se
trouvaient là, travaillions de toutes nos forces à les séparer: ce que
nous n'obtenions guère qu'en leur jetant dans la gueule la pelle et les
pincettes. Mais un jour Nelson s'échappa par malheur de la salle,
démuselé; il s'élança dans l'écurie, se jeta au cou d'un cheval, et ce
fut inutilement qu'on voulut lui faire lâcher prise. Les valets
d'écurie, alarmés, coururent chercher Frank, qui prenant un pistolet de
Wogdon, que son maître tenait toujours chargé dans sa chambre, le tira
dans la tête du pauvre Nelson. Lord Byron en eut le plus grand regret.
[Note 50: Chien favori pour lequel Lord Byron fit dans la
suite la fameuse épitaphe.]
«Nous habitions l'_hôtel de la Couronne_, au bas de Harrowgate. Nous
dînions toujours dans la salle commune, mais aussitôt après nous nous
retirions, car Byron n'aimait guère à boire plus que moi. Nous vivions
retirés et faisions peu de connaissances, car il était _vraiment_
timide, ce qu'on prenait pour de l'orgueil quand on ne le connaissait
pas. Nous rencontrâmes par hasard le professeur Hailstone de Cambridge,
ce qui parut lui faire grand plaisir. Le professeur habitait le haut
Harrowgate; nous allâmes le prendre un soir pour aller au spectacle, et
une autre fois Lord Byron lui envoya son équipage pour le conduire à un
certain bal de Granby. Cet empressement à faire un accueil à l'un de ses
professeurs prouve, en dépit de son penchant à critiquer l'éducation
universitaire et à exagérer les défauts de la vieille discipline à
laquelle on soumet les sous-gradués, qu'il avait cependant l'habitude de
témoigner son respect aux personnes qui l'exerçaient. Je l'ai toujours
entendu parler avec les plus grands éloges de Hailstone, aussi bien que
de Bishop, Mansel du collége de la Trinité, et d'autres encore dont j'ai
oublié le nom.
»Peu de gens appréciaient Lord Byron, mais je sais que son cœur était
naturellement bienveillant et sensible, et qu'il n'avait pas le plus
petit mélange de méchanceté dans le caractère[51].»
[Note 51: Lord Byron et le docteur Pigot s'écrivirent encore
pendant quelque tems, mais ils ne se virent plus jamais à
compter de leur départ de Harrowgate, l'automne suivant.]
On voit, par ses lettres de Harrowgate, qu'il songeait à organiser un
théâtre; il s'en occupa aussitôt après son retour à Southwell, et ce fut
pour lui une source infinie de plaisirs. On peut juger, par le fragment
d'une lettre adressée à son compagnon, avec quelle impatience toutes les
personnes chargées d'un rôle attendaient son retour:
«Dites à Lord Byron, si quelque accident retardait son retour, que sa
mère souhaite qu'il lui écrive; et combien elle serait malheureuse s'il
ne se montrait pas au jour fixé. M. Wil. Banks a écrit à Mrs. H. pour
lui offrir le rôle de _Henry Woodville_. M. et Mrs. *** n'approuvent pas
que leur fils soit l'un des acteurs; mais je crois qu'il ne persistera
pas moins. M. G. W. dit que, pour ne pas faire manquer la partie, il
prendrait plutôt, pour nous obliger, un emploi, comme de chanter, de
danser, ou enfin quelque autre chose. Il n'y a rien à faire jusqu'au
retour de Lord Byron, et réellement il ne faut pas qu'il revienne plus
tard que mercredi ou jeudi.»
Nous avons déjà vu qu'à Harrow, le seul point qui le distinguât de ses
condisciples était son talent pour la déclamation. Il revient avec une
évidente satisfaction sur ses succès de collége et sur la part qu'il
prenait à ces représentations de Southwell:
«J'étais, dans ma jeunesse, considéré comme un bon acteur, outre les
exercices de Harrow, dans lesquels je brillais. Je remplis, en 1806,
pendant trois soirées consécutives, sur quelques théâtres particuliers
de Southwell, le rôle de Penruddock, dans _la Roue de Fortune_, et celui
de Tristram Fickle dans la farce de _la Girouette_, par Allingham. J'y
recueillis les plus vifs applaudissemens. Le prologue, fait à l'occasion
de notre réunion comique, était de ma composition. Quant aux autres
acteurs, c'étaient de jeunes dames et des personnes du voisinage. Notre
auditoire bienveillant parut complètement satisfait de nous.»
Peut-être ici ne sera-t-il pas inutile de remarquer qu'en remplissant
deux rôles opposés avec un égal succès, le jeune poète développait
dès-lors cet amour et cette puissance de contraste qui, plus tard, le
signalèrent dans le monde et sur un plus grand théâtre sous des aspects
si divers. La morosité de Penruddock et la causticité de Tristram sont
en effet deux types auxquels semblent se rapporter toutes les
singularités de son caractère postérieur.
Ces représentations forment une ère mémorable à Southwell; elles eurent
lieu sur la fin de septembre, dans la maison de M. Leacroft, dont
l'antichambre fut, pour cet effet, transformée en salle de spectacle, et
dont la famille remplissait quelques-uns des plus beaux rôles. Le
prologue, que l'on peut lire dans ses _Heures d'oisiveté_, fut composé
par Lord Byron, en voiture et sur la route d'Harrowgate. En montant dans
la chaise, à Chesterfield, il dit à son compagnon de voyage: «Pigot, je
vais tramer un prologue pour notre représentation,» et avant de gagner
Mansfield il avait achevé son travail, n'ayant qu'une seule fois
interrompu sa versifiante rêverie pour demander la prononciation précise
du mot français _début_; quand on la lui dit, il s'écria avec
l'enthousiasme de Byshe: «Bien! ce sera pour rimer avec _new_.»
L'épilogue fut dans cette occasion composé par M. Becher; c'était, pour
donner à Lord Byron l'occasion de développer ses talens comiques, une
réunion de gais portraits de toutes les personnes qui avaient pris part
à cette représentation. Mais on avait eu, dans les coulisses, quelque
indice de ce projet; soudain la crainte du ridicule répandit l'alarme
chez tous les acteurs, et, pour les rassurer, l'auteur se vit obligé de
promettre que, si après la répétition ils venaient à en condamner les
traits, il le retirerait de bonne grâce. Cependant Lord Byron et lui
convinrent de répéter les vers devant leurs camarades, dans un ton aussi
innocent et aussi inoffensif que possible, réservant pour le soir de la
représentation le jeu de pantomime qui faisait tout le sel de la
plaisanterie. L'effet désiré fut produit; tous les acteurs satisfaits
témoignèrent leur étonnement de ce qu'on avait pu soupçonner
l'inconvenance d'un ouvrage aussi estimable. Mais leur surprise fut
d'une nature tout-à-fait différente, quand ils entendirent, le
lendemain, les bruyans éclats de rire de l'auditoire; et quand ils
virent le tour que leur avait joué Lord Byron, ils n'eurent d'autre
ressource que de joindre leurs rires à ceux que l'imitation de leurs
traits excitait dans l'assemblée.
Ce fut au mois de novembre que le petit volume de poésies, dont il
s'occupait depuis quelque tems, fut lancé dans le cercle étroit auquel
il était destiné. M. Becher en reçut le premier exemplaire[52].
L'ascendant que son amour pour la poésie, son esprit juste et sociable,
lui donnaient dans ce tems sur Lord Byron, lui permettait fréquemment de
diriger le goût de son jeune ami, autant en matière de conduite que de
littérature. Je citerai un exemple de la puissance de cet ascendant; il
prouvera que le caractère de Byron était loin d'être intraitable, et que
s'il avait eu plus souvent le bonheur de tomber dans des mains _habiles
à toucher cet instrument_, elles en eussent tiré une expression douce
aussi bien qu'énergique.
[Note 52: Il ne reste de cette édition in quarto, composée
d'un petit nombre de feuilles, que deux ou trois copies.]
À l'instant de marquer ainsi sa place dans la littérature légère du
jour, il était naturel que Lord Byron revînt avec plaisir sur les
ouvrages qui semblaient le plus en harmonie avec sa jeunesse et son
caractère. On dit que ses livres favoris étaient alors le Camoëns de
lord Strangford et les poèmes de Little[53]; souvent son respectable ami
lui avait justement reproché ce goût particulier; il lui représentait
avec raison (du moins quant au dernier de ces deux auteurs), combien il
lui était facile de trouver dans les vieilles illustrations littéraires
de l'Angleterre de plus sûrs modèles de pensées et de style. Au lieu de
perdre son tems sur les productions éphémères de ses contemporains, que
n'étudiait-il les pages de Milton et de Shakspeare, et surtout que ne
songeait-il à élever son imagination et son jugement par la
contemplation des plus sublimes beautés de la Bible? Mais quant à ce
dernier point, M. Becher reconnut que Lord Byron avait prévenu depuis
long-tems ses avis, et qu'il avait une profonde connaissance des beautés
de l'Écriture sainte. Cette circonstance fortifie encore le compte rendu
par son premier maître, le docteur Glennie, de ses grands progrès dans
les livres sacrés lorsqu'il n'était encore qu'un enfant.
[Note 53: On sait que Thomas Moore s'était caché sous ce nom
dans ses premières poésies érotiques.
(_Note du Tr._)]
M. Becher, comme je l'ai dit, reçut le premier exemplaire de son livre;
en le parcourant, et parmi plusieurs pièces dignes d'admiration, d'éloge
ou de critique, il trouva un poème dans lequel le jeune auteur avait
répandu une indécence de coloris, que ne pouvait pas même rendre
excusable sa grande jeunesse. Aussitôt, et pour lui exprimer son opinion
d'une manière plus courtoise, il fit et adressa à Lord Byron sur ce
sujet une supplique rimée à laquelle le noble poète fit sur-le-champ une
réponse également en vers; il y joignit une note en prose pour lui dire
qu'il sentait parfaitement la justice de sa critique amicale, et qu'en
conséquence plutôt que de laisser circuler le poème en question, il en
retirerait toutes les copies qu'il avait pu déjà distribuer, et
annullerait l'impression entière. Ce sacrifice fut fait le soir même; Mr
Becher vit brûler toutes les copies de cette édition, à l'exception de
celle qu'il avait reçue, et une autre qui, envoyée à Édimbourg, ne fut
pas rendue.
Ce trait du jeune poète parle assez haut en sa faveur; cette docilité
ingénue, cette sensibilité, attestent un naturel capable de respecter et
d'aimer tout ce qu'il y a de respectable au monde. Les sentimens qui lui
dictèrent, vers ce tems, la lettre suivante, ne portent pas un caractère
moins aimable; il est impossible de la parcourir sans reconnaître dans
l'écrivain une noble candeur et une véritable sincérité.
LETTRE VIII.
AU COMTE DE CLARE.
Southwell Nottes, 6 février 1807.
MON TRÈS-CHER CLARE,