[Note 41: Byron, Harrow-la-Montagne, dans le Middlesex,

_alumnus scholæ lyonensis privus, in anno domini_ 1801,

_Ellison duce_.

Moniteur en 1801: Ellison, Royston, Hunxman, Rashleigh,

Rokeby, Leigh.]

[Note 42: Chefs de classe de Drury, 1804: Byron, Drury,

Sinclair, Clare, Bolder, Annesley, Calvert, Strong, Acland,

Gordon, Drummond.]

«Des quatre personnes dont les noms sont ici mentionnés, l'une est

morte, une autre est dans un climat lointain: tous sont séparés: il n'y

a pas cinq ans qu'ils étaient ensemble réunis dans la même classe; et

nul encore n'aurait atteint sa vingt et unième année.»

Il passa les vacances de 1804[43] avec sa mère à Southwell: Mrs. Byron

était venue s'y fixer pendant l'été de cette année, en quittant

Nottingham, et elle avait choisi pour demeure la maison appelée

Burgage-Manor. On conserve encore à Southwell, sous la date du 8 août

1804, une note dans laquelle on annonce que le jeu est retenu _par Mrs.

et Lord Byron_. La personne à qui appartenait la maison qu'ils

habitaient était un rentier possesseur d'une assez belle bibliothèque;

et le premier soin du jeune poète, comme il nous l'apprend, fut de la

retourner complètement aussitôt après son arrivée à Southwell. L'un des

livres qui l'occupèrent et l'intéressèrent davantage fut, et on le

croira sans peine, la _Vie de lord Herbert de Cherbury_.

[Note 43: Pendant l'une des vacances de Harrow, il demeura

quelque tems dans la maison de l'abbé de Rouffigny, dans

Took's court, avec l'intention d'y étudier la langue

française; mais, au dire de l'abbé, il avait peu de goût pour

cette étude, et, au grand dépit du révérend maître, il

passait presque tout son tems à faire des armes, à boxer,

etc.]

Il entra au mois d'octobre 1805 au collége de la Trinité à Cambridge.

Voici comme il décrit les sentimens qu'il éprouva en quittant sa chère

Ida:

«Mon entrée au collége me fit un effet singulier et pénible. D'abord

j'étais tellement affligé de quitter Harrow, bien que le tems en fût

arrivé (ayant alors dix-sept ans), que pendant le dernier quartier que

j'y passai, j'employais les heures, consacrées au sommeil à compter les

jours que j'avais encore à y rester. J'avais toujours _détesté_ Harrow

jusqu'aux dix-huit derniers mois, mais dès ce moment je l'aimai. En

second lieu je souhaitais d'aller à Oxford et non à Cambridge;

troisièmement je me trouvais tellement isolé dans ce nouveau monde que

je faillis en perdre la tête. Mes camarades n'étaient pourtant pas

insociables: au contraire, ils avaient de la bonté, de la bienveillance,

un rang, de la fortune, et une gaîté bien autre que la mienne. Je me

joignais à eux, je dînais, je soupais, etc., dans leur compagnie; mais

je ne sais comment j'éprouvais un sentiment le plus pénible, le plus

mortel de ma vie, en pensant que je n'étais plus un enfant.»

Il fut sans doute quelque tems à Cambridge en proie à cette espèce

d'isolement; mais il n'était pas dans sa nature de rester long-tems sans

aimer quelque chose, et l'amitié qu'il forma bientôt avec le jeune

Eddleston, qui avait deux ans de moins que lui, surpassa même en

vivacité romanesque toutes ses autres liaisons de collége. Les

dispositions musicales de cet enfant furent l'occasion de leur intimité.

Il était alors un des choristes de Cambridge, bien que par la suite il

ait suivi une profession mercantile. Cette disconvenance de leur

position respective n'était pas sans charme pour Byron: elle flattait en

même tems son orgueil et son bon naturel, et établissait entre eux des

rapports mutuels de protection d'un côté, de reconnaissance et de

dévouement de l'autre; seuls rapports qui, suivant Bacon, soient la base

du peu d'amitié qui reste encore sur la terre. Ce fut sur un don que lui

avait fait Eddleston qu'il écrivit ces vers, intitulés _la Cornaline_,

qui étaient imprimés dans son premier volume resté inédit; en voici une

stance:

Quelques-uns souriant des liens qui nous unissent, m'ont

souvent reproché ma faiblesse; ce don léger a cependant le

plus grand prix à mes yeux, car, j'en suis sûr, je le tiens de

quelqu'un qui m'aime.

Une autre liaison moins vive, commencée à Harrow, et continuée pendant

sa première année de Cambridge, est ainsi mentionnée dans l'un de ses

_journaux_:

«Que mes pensées sont étranges! La lecture du chant de Milton, _belle

Salvina_, m'a ramené, je ne sais comment ou pourquoi, aux jours les plus

heureux peut-être de ma vie (toujours exceptés, de tems en tems,

certains dimanches des deux derniers étés de Harrow). Je me retrouvais à

Cambridge avec Edward Noël et Long, qui fut plus tard dans les gardes:

Long, après avoir servi avec honneur dans l'expédition de Copenhague

(qui laisse encore vivre deux ou trois mille goujats gras et bien

payés), fut noyé en 1809, pendant son passage à Lisbonne avec son

régiment dans le _Saint-George_, qui fut heurté la nuit par un autre

vaisseau de transport. Nous étions des nageurs rivaux, également

passionnés pour les chevaux, la lecture et les festins. Nous avions été

ensemble à Harrow, mais _là_ du moins il n'était pas un esprit aussi

intraitable que le mien; j'étais toujours alors le premier à la paume,

dans les révoltes, les batailles, les parties, et tous les genres de

désordres; il était, lui, beaucoup plus calme et mieux civilisé. Mais à

Cambridge, soit que mon caractère s'adoucît ou que le sien prît plus de

roideur, il est certain que nous devînmes grands amis. La description du

siége de Sabrina me rappelle nos mutuels exploits de plongeur. Bien que

le Cam n'offre pas une onde vraiment _transparente_, et que l'endroit où

nous nous jetions eût quatorze pieds de profondeur, nous avions toujours

soin, afin de mieux prouver nos avantages, de lancer avant nous des

œufs, des pièces de vaisselle et même des shillings. Il y avait entre

autres, et je m'en souviens bien, dans le lit de la rivière où nous nous

baignions le plus ordinairement, une souche d'arbre autour de laquelle

j'aimais à me glisser et à m'étonner comment diable je me trouvais là.

«Le soir nous faisions de la musique, car il était musicien et savait

tirer un égal parti de la flûte et du violoncelle. Je faisais partie de

l'assistance et, si je ne me trompe, notre boisson de prédilection était

alors de l'eau de soude. Le jour nous courions à cheval, nous nous

baignions, nous causions, ou parfois prenions un livre. Je me rappelle

l'avidité avec laquelle nous parcourûmes le nouvel in-quarto de Moore

(en 1806); le soir nous le lisions ensemble. Nous ne fûmes réunis qu'un

été. Long entra dans les gardes l'année que je passai à Nottingham, au

sortir du collége. Son amitié, et de ma part un violent et cependant pur

amour, étaient alors le roman de l'époque la plus romanesque de ma

vie.....................................................................

........................................................................

«Je me souviens qu'au printems de 1809 H***[44] me plaisantait de la

tristesse que m'avait causée la mort de Long, et s'amusait à faire des

épigrammes sur son nom, qui prêtait aux jeux de mots, tels que _long,

court_, etc.; mais il eut bien le tems de s'en repentir à trois ans de

là, quand notre ami mutuel, et surtout le sien, Charles Matthews, se

noya également, et qu'il put lui-même sentir combien mon affliction

avait été légitime. Pour moi, je ne rétorquai pas ces piquans jeux de

mots; je sentais trop tout ce que je perdais dans Matthews, et, ne

l'eussé-je pas senti, j'aurais encore respecté sa douleur.

[Note 44: Sans doute Hobhouse.]

«Le père de Long m'écrivit pour m'engager à faire l'épitaphe de son

fils: je le promis, mais je n'eus pas la force de la composer. Il était

de ces êtres bons et aimables qui ne demeurent guère dans ce monde, doué

de tous les talens et de tous les avantages qui pouvaient mieux le faire

regretter. Cependant, quoique bon compagnon, il avait parfois d'étranges

accès de mélancolie; je me souviens qu'un jour, allant chez son oncle,

je l'accompagnai jusqu'à la porte, c'était dans le haut ou le bas

Grosvenor ou Brook street, je ne sais plus lequel, mais c'était sûrement

dans une rue qui faisait suite à quelque place: il me dit que la nuit

d'auparavant il avait pris un pistolet sans savoir ou regarder s'il

était ou non chargé, et qu'il l'avait dirigé contre sa tête, laissant au

hasard le soin de décider s'il partirait ou non. La lettre qu'il

m'écrivit en passant du collége aux gardes, était encore aussi

mélancolique qu'on pouvait le supposer en pareil cas: mais son maintien

naturel ne révélait rien d'une pareille disposition; il était doux et

prévenant, il avait même un grand penchant pour la gaîté. Nous étions

fort liés à Harrow, et mainte fois nous y sommes retournés de Londres

pour nous mieux livrer à nos souvenirs de collége.»

Ces mémoires affectueux sont extraits d'un journal qu'il tenait à

Ravenne pendant sa résidence dans cette ville, en 1821. Les

circonstances pendant lesquelles ils étaient consignés, doivent nous les

rendre encore plus touchans et plus remarquables. Il habitait une terre

étrangère; il était même en rapport avec des conspirateurs étrangers,

dont il cachait dans sa maison les armes au moment où il écrivait.

Cependant il lui était possible de s'éloigner ainsi des scènes qui

l'entouraient, et de reporter ses pensées sur le tems ancien, sur les

amitiés perdues de son enfance. Un anglais, M. Wathen, qui le vit dans

l'une des villes d'Italie, ayant eu l'occasion de mentionner, en lui

parlant, qu'il avait eu des rapports d'amitié avec Long, le noble poète,

dès ce moment, lui prodigua les témoignages d'une affection marquée. Il

lui parlait fréquemment de Long et de ses bonnes qualités, jusqu'à ce

que des pleurs, qu'il ne pouvait arrêter, lui couvrissent le visage.

Il rejoignit sa mère à Southwell, suivant son habitude, durant l'été de

1806, et c'est alors qu'il forma dans une société rare, mais choisie,

quelques liens d'intimité dont on chérit encore avec orgueil le

souvenir. Si l'on excepte le court intervalle qu'il passa, comme nous

l'avons vu, dans la société de miss Chaworth, ce ne fut qu'à Southwell

qu'il eut jamais l'occasion de profiter de la douce influence de la

conversation des femmes et de comprendre que la sphère véritable de

leurs vertus c'est leur intérieur. Il fut admis dans le cercle de

l'aimable et spirituelle famille Pigot comme s'il en eût fait partie, et

le jeune poète ne trouva pas seulement dans le révérend John Becher[45]

un critique fin et judicieux, mais un ami sincère. Il eut encore une ou

deux autres familles, comme les Leacroft, les Houson, près desquelles

ses talens et la vivacité de son esprit furent toujours bienvenus; et la

timidité orgueilleuse qui, pendant sa minorité, l'avait éloigné de toute

relation avec les gentilshommes du voisinage, semble avoir disparu dans

la petite et agréable société de Southwell. L'une de ses amies les plus

intimes à cette époque m'a fourni les détails suivans, sur la manière

dont elle fit sa connaissance:

[Note 45: Citoyen qui depuis s'est distingué d'une manière

honorable par ses plans philanthropiques sur l'important

objet de l'amélioration du sort des pauvres.]

«La première fois que je le vis, ce fut à une réunion chez sa mère; et

telle était sa timidité, qu'il fallut l'envoyer chercher trois fois

avant de le décider à venir dans le salon, pour jouer avec les autres

jeunes gens. C'était un enfant gras et embarrassé, portant les cheveux

peignés sur le front, et ressemblant parfaitement à la miniature que sa

mère avait fait peindre par M. de Chambruland. Le lendemain matin, Mrs.

Byron l'ayant conduit chez nous, il conserva son extérieur timide et

réservé. La conversation tomba sur Chettenham, les amusemens et le

théâtre de cette ville, etc. Je rappelai que j'avais vu le rôle de

Gabriel Lackbrain parfaitement bien rempli. Quand sa mère partit, il la

suivit en nous faisant une grande inclination; pour moi, rappelant

encore la pièce dont nous venions de parler, je lui dis: Bonjour,

_Gaby_. Ces mots l'animèrent aussitôt, sa belle bouche s'ouvrit par un

éclat de rire, toute sa retenue s'évanouit pour toujours; et quand sa

mère lui répéta: Eh bien, Byron, êtes-vous prêt? il répondit que non,

qu'elle pouvait s'en aller, et qu'il désirait rester un peu plus

long-tems. À compter de là, il venait nous voir à toutes les heures du

jour, et se considérait chez nous parfaitement comme chez lui.»

C'est à cette dame que fut adressée la première lettre de lui qui soit

tombée entre mes mains; il correspondait en même tems avec plusieurs de

ses amis d'Harrow, avec lord Clare, lord Powerscourt, M. William Peel,

M. William Bankes, et d'autres encore. Mais on prévoyait peu alors

l'intérêt général qui se rattacherait un jour à ces lettres d'écoliers,

et en conséquence, comme j'ai déjà eu l'occasion de m'en affliger, il

n'en existe plus qu'un très-petit nombre. La lettre dont j'ai parlé, à

son amie de Southwell, ne contient rien de remarquable; mais, peut-être,

par cette raison-là même, mérite-t-elle d'être insérée, comme servant à

montrer, par sa comparaison avec les suivantes, combien son esprit

acquit rapidement de la confiance en lui-même. Il y a véritablement dans

ses premiers manuscrits un charme pour les yeux de la curiosité, qu'ils

perdent nécessairement dans leur forme imprimée; ils attestent

évidemment une éducation peu suivie; l'écriture en est informe et

enfantine; on trouve même, çà et là, de grosses fautes d'orthographe

sous la plume de celui qui, quelques années plus tard, devait s'élancer

comme l'un des géans de la littérature anglaise.

LETTRE PREMIÈRE.

À MISS ***.

Burgage-Manor, 29 août 1804.

«J'ai reçu les armes, ma chère miss, et je vous remercie beaucoup de la

peine que vous avez prise. Il est impossible que je puisse y trouver le

moindre défaut. La vue des peintures me charme pour deux raisons: la

première, parce qu'elles serviront à orner mes livres, et la seconde

parce qu'elles me prouvent que _vous_ ne m'avez pas encore entièrement

_oublié_. Cependant je suis fâché que vous ne reveniez pas plus tôt.

Voilà déjà un siècle que vous êtes partie. Peut-être partirai-je pour

Londres avant que vous en sortiez, mais je ne l'espère pas. Vous ne

pensez plus à mon cordon de montre, à ma bourse; je désire pourtant bien

les avoir. Votre petite lettre me fut remise par Harry, au spectacle, où

j'accompagnais miss L*** et le docteur S***, et je reviens à l'instant

pour vous répondre avant de me coucher. Si je suis à Southwell quand

vous y viendrez, et je désire sincèrement que ce soit bientôt, car je

regrette beaucoup votre absence, je me fais une fête de vous entendre

chanter mon air favori _la vierge de Lodi_. Ma mère se joint à moi pour

vous prier de nous rappeler à l'affection de Mrs. Pigot, et croyez-moi,

ma chère miss, votre affectionné ami:

BYRON.

«_P. S._ Si vous jugiez à propos de me répondre, je m'estimerais

extrêmement heureux. Adieu.

«2e _P. S._ Comme vous êtes, dites-vous, novice dans l'art de tricoter,

j'espère que vous ne vous en occupez guère; allez lentement, mais

sûrement. Adieu encore une fois.»

Nous aurons souvent occasion de remarquer la constance que Lord Byron,

d'ailleurs si versatile, manifesta toujours dans les goûts et les

habitudes de sa jeunesse. La lettre que nous venons de citer rappelle

deux de ses habitudes, qu'il conserva toute sa vie; savoir, son

exactitude à répondre sur-le-champ aux lettres qu'il recevait, et sa

passion pour la musique des plus simples ballades. L'un des chants qu'il

avait alors le bon goût d'aimer le mieux était celui de _la Duenna_; et

quelques-uns de ses contemporains de Harrow se rappellent encore la

gaîté avec laquelle, lorsqu'il dînait au milieu de ses amis chez la

fameuse mère Barnard, il entonnait ordinairement: _Ce vin est le soleil

de notre table_. Son séjour à Southwell, pendant cet été, fut

interrompu, vers le commencement d'août, par l'un de ces emportemens

auxquels, dès son berceau, Mrs. Byron ne l'avait que trop accoutumé, et

que lui-même, par son esprit intraitable, contribuait souvent à faire

éclater. Dans les portraits qu'il trace de lui-même, le pinceau qu'il

emploie est si noir qu'il faut, dans la suivante description de son

caractère, extraite de ses _Mémoires_, faire une large part à

l'exagération, comme l'exige son usage de _surcharger les ombres

elles-mêmes_.

«Du reste (il vient de mentionner son amour précoce pour Marie Duff), je

ne différais en rien des autres enfans: je n'étais ni grand, ni petit;

ni lourd, ni sémillant: j'étais de mon âge; ordinairement fort enjoué,

excepté dans mes humeurs noires, car alors j'étais un vrai démon. Un

jour, dans l'une de mes _rages silencieuses_, il fallut m'ôter un

couteau que j'avais pris sur la table, pendant le dîner de Mrs. Byron

(je dînais toujours avant elle), et dont j'allais me frapper la tête.

Mais c'était à trois ou quatre ans de là, et peu de jours avant la mort

du dernier lord Byron.

«Mon naturel apparent a certainement gagné dans ces derniers tems; mais

je frémis, et je regretterai jusqu'à ma dernière heure les conséquences

funestes de ma violence et de mes passions. Un événement... mais peu

importe... il en est d'autres auxquels il ne vaut guère mieux s'arrêter,

et que pourtant je ferai connaître de préférence.

«Mais je n'aime pas les parenthèses: mon naturel est maintenant plus

retenu, rarement brusque; et quand il l'est, les suites n'en sont pas

mortelles. C'est quand je me tais, et que je sens _pâlir_ mon front et

mes joues, que je ne me connais plus; et alors.... mais, à moins qu'il

n'y ait sur le tapis une femme (je ne dis pas quelque, ou toutes

femmes), je ne sors pas d'une apathie très-supportable.»

On conçoit qu'avec un caractère de ce genre et les accès violens de Mrs.

Byron, le choc devait être formidable. L'âge auquel était parvenu notre

poète, alors que l'impatience du frein s'empare de la jeunesse, devait

rendre ces occasions plus fréquentes. On rapporte comme une preuve de la

conviction qu'ils avaient de leur mutuelle violence, qu'un jour, s'étant

quittés à la suite d'une scène du même genre, on sut que tous deux

s'étaient rendus en particulier, le soir même, chez l'apothicaire,

demandant, avec une inquiétude alternative, si l'autre n'avait pas

acheté du poison, et avertissant le droguiste de ne pas en donner dans

le cas où il se présenterait.

Toutefois le jeune Lord prenait rarement une part active dans ces

orages. Aux éclats de sa mère il opposait un silence poli, et, par cela

même, provocateur; s'inclinant avec l'apparence du plus profond respect

à mesure que la voix maternelle augmentait d'intensité. Mais en général,

quand il prévoyait une tempête, il cherchait son salut dans la fuite; et

c'est à ce dernier expédient qu'il avait eu recours à l'époque où nous

sommes arrivés. Mais auparavant une scène avait eu lieu entre lui et

Mrs. Byron, dans laquelle la violence de cette dernière l'avait portée à

des extrémités qui, malgré leur outrageuse inconvenance, n'étaient pas

rares avec elle. Le poète Young, décrivant un caractère de cette espèce,

dit:

«Les tasses et les soucoupes tourbillonnent dans l'air, pour

avertir que la dame est mécontente.»

En pareil cas, Mrs. Byron préférait les pelles et pincettes, et plus

d'une fois elle les lança bruyamment sur son enfant fugitif. Cette

dernière fois, il n'eut que le tems d'éviter l'atteinte de la première

de ces armes, et de se réfugier à la hâte chez un de ses amis dans le

voisinage; là, ayant concerté le plus sûr moyen de déjouer les

poursuites, il ne tarda pas à s'enfuir à Londres. Les lettres que je

vais transcrire furent adressées, immédiatement après son arrivée, à

quelques amis de Southwell, dont la bienveillante intervention, dans

cette circonstance, nous permet de croire qu'il n'avait pas à se

reprocher les torts de cet esclandre. La première est adressée à M.

Pigot, jeune homme de son âge, qui venait d'arriver, à l'occasion des

vacances, d'Édimbourg, où il suivait alors ses études médicales.

LETTRE II.

À M. PIGOT.

Piccadilly, 9 août 1806.

«MON CHER PIGOT,

«Mille remercîmens pour votre piquant récit des derniers procédés de mon

_aimable Alecto_, qui maintenant enfin commence à voir les suites de sa

folie. Je viens de recevoir une épître pénitentiaire, à laquelle j'ai

répondu modérément, avec une sorte de promesse de revenir dans une

quinzaine: ce que toutefois, entre nous, je ne compte pas faire. Son

_charmant ramage_ doit avoir ravi ses auditeurs; car ses hautes notes

sont parfaitement musicales: elles doivent faire un très-bel effet

pendant un beau clair de lune. Si j'avais été l'un des spectateurs, rien

ne m'aurait fait plus de plaisir; mais figurer dans la pièce comme l'un

des acteurs, saint Dominique m'en préserve! Sérieusement, j'ai de

grandes obligations à votre mère; et vous, ainsi que toute votre

famille, méritez tous mes remercîmens pour avoir si bien contribué à mon

évasion des mains de Mrs. Byron _furiosa_.

«Oh! que n'ai-je la plume d'Arioste pour reproduire en style d'épopée

les _cris_ de cette _terrible soirée_, ou plutôt laissez-moi invoquer

l'ombre du Dante, car il n'y a que l'auteur de l'enfer qui puisse

convenablement répondre à un tel projet. Mais peut-être, à défaut de la

plume, pouvons-nous recourir au pinceau. Quel groupe! Mrs. Byron, figure

principale; vous, emplissant vos oreilles de coton comme le seul remède

à une surdité totale; Mrs. *** s'efforçant vainement de calmer la rage

de la lionne privée de son nourrisson, et enfin Élisabeth et Wousky,

prodigieux à raconter! tous deux spoliés de leur partie de langue, et

formant le dernier plan avec leur muette surprise. Comment S. B. a-t-il

appris tout cela? Quelles _pointes_ il a dû faire sur un aussi bouffon

sujet! Apprenez-moi tout cela dans votre suivante, et comment vous vous

êtes excusé auprès de A. Sans doute vous êtes maintenant las de

déchiffrer mes caractères hiéroglyphiques, et comme Tony Lumpkil[46],

vous me traitez de main maudite et sautillante. Je ne doute pas que tout

Southwell ne soit scandalisé. À propos, comment va ma nonne aux yeux

bleus, la belle ***? Est-elle _enveloppée dans la noire tunique de la

douleur_? Je resterai ici au moins huit à dix jours, vous recevrez mon

adresse avant mon départ; mais je ne sais encore laquelle. Il faut que

Mrs. Byron ignore ma retraite; vous pouvez lui offrir mes complimens et

lui protester que toutes poursuites seraient inutiles, attendu que je me

suis mis en mesure de gagner Portsmouth à la première nouvelle de son

départ de Southwell. Vous pouvez ajouter que je suis maintenant à la

campagne, chez un ami, où je resterai une quinzaine.

[Note 46: Dans la comédie de la Coquette (_She stoops to

Conquer_.)]

«Je viens de barbouiller (je ne dis pas écrire) une feuille de papier

double, et j'attends en réponse un _énorme budget_. Sans doute les dames

de Southwell condamnent l'exemple dangereux que j'ai donné; elles

tremblent que leurs bambins ne leur obéissent plus et ne quittent au

moindre dépit leurs tendres mamans. Adieu. Quand vous commencerez vos

lettres, rayez, s'il vous plaît, la _seigneurie_, et mettez à la place

Byron. Croyez-moi votre, etc.»

BYRON.

On va voir par la lettre suivante que la _lionne_ n'était pas en arrière

de son fils pour l'énergie et la résolution, et qu'aussitôt après la

fuite de ce dernier elle avait envoyé après lui.

LETTRE III.

À MISS PIGOT.

Londres, 10 août 1806.

MA CHÈRE BRIGITTE,

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 7 / 29 段