rester votre ami quand vous me _direz des noms_. Personne ne dira, j'en
suis sûr, que je me sois abaissé pour regagner une amitié dont vous ne
voulez plus. Pourquoi le ferais-je? ne suis-je pas votre égal? Quel
intérêt y aurais-je? Quand vous me retrouverez dans le monde
(c'est-à-dire si vous le voulez), vous ne pourrez m'avancer ou me
protéger, ni moi vous. Je vous engage donc et vous demande, si vous
tenez à mon amitié (ce qui n'est pas, à en juger par votre conduite), à
ne pas me donner les noms que vous faites, ni à vous moquer de moi.
Jusqu'alors il me sera impossible de vous nommer mon ami. Je vous serai
obligé de me répondre de suite.
»En attendant, je demeure votre...
»Je ne puis dire votre ami.»
Sur le dos de cette lettre était la note suivante, de la main de Byron:
«Cette lettre et une seconde furent écrites à Harrow par mon _alors_ et
toujours cher ami Lord de ***, quand nous étions camarades d'études. Il
me les adressa à la suite de je ne sais plus quel malentendu, le seul
qui s'éleva jamais entre nous; il fut d'ailleurs de courte durée, et je
ne conserve cette lettre que pour la lui rappeler quand je le verrai,
afin que nous puissions rire au souvenir de l'insignifiance de notre
première et dernière querelle.»
BYRON.
On retrouve dans une lettre du même enfant, écrite deux années plus
tard[33], ces passages remarquables:
«Votre dernière lettre m'a fait penser que vous étiez extrêmement piqué
contre la plupart de vos amis, et même un peu contre moi, si je ne me
trompe. Vous dites d'un côté: _Il n'est presque pas douteux que peu
d'années ou de mois nous rendront aussi indifférens l'un à l'autre, que
si nous n'avions pas passé ensemble une partie de notre vie_. En vérité,
Byron, vous me faites injure, et je n'ai pas de doute, au moins je
l'espère, que vous ne vous calomniiez vous-même.»
[Note 33: D'autres lettres encore offrent de curieuses
preuves de la sensibilité jalouse et passionnée de Byron.
Dans l'une d'elles, par exemple, nous voyons qu'il s'était
offensé que son jeune ami lui eût écrit _mon cher Byron_ au
lieu de _mon très-cher_; et dans une autre, qu'il avait eu de
la jalousie de quelques expressions échappées à son ami, à
l'occasion du départ de Lord John Russell pour l'Espagne.
«Vous me dites, lui répond-on, que jamais vous ne me vîtes
agité comme quand j'écrivis ma dernière lettre; pensez-vous
que j'eusse tort? J'avais reçu une lettre de vous le samedi,
où vous me disiez que vous quittiez l'Angleterre au mois de
mars pour six ans; et le lundi John Russell partait pour
l'Espagne. Mais pouvez-vous imaginer que je fusse plus triste
au sujet de Lord Russell, qui s'en va pour quelques mois, et
de qui j'aurai constamment des nouvelles, que relativement à
vos six années de voyage au bout du monde, pendant lesquelles
j'entendrai à peine parler de vous, et qui peut-être
m'empêcheront de vous revoir jamais? J'éprouve une véritable
peine de ce que vous me dites, que je dois vous excuser si
vous êtes jaloux de me voir plus affecté du départ d'un ami
qui était près de vous que de celui qui était éloigné. Il est
impossible que vous ayez pu croire un moment que l'absence de
John m'affectât plus que la vôtre. Je finis donc sur ce
sujet.»]
Malgré ces habitudes de jeux et de paresse qui semblaient l'indice d'une
certaine absence d'idées et de réflexions, il y avait des momens où le
jeune poète rentrait profondément en lui-même et se livrait à des
méditations incompatibles avec l'enjouement et l'insouciance de son âge.
On montre encore dans le cimetière d'Harrow une tombe élevée, d'où la
vue plane sur Windsor; c'était l'endroit favori où l'on savait si bien
qu'il aimait à s'arrêter, que les enfans l'appelaient _la tombe de
Byron_[34], et c'est là, dit-on, qu'il demeurait des heures entières
abîmé dans ses pensées, ruminant dans la solitude ses premières
inspirations sublimes et passionnées, et parfois, peut-être, entrevoyant
déjà cet avenir de gloire qui lui inspirait, à peine âgé de quinze ans,
ces vers remarquables:
_Mon nom seul sera mon épitaphe_. S'il ne suffit pour honorer ma cendre,
qu'aucune autre gloire ne me soit accordée en récompense. On ne doit
voir que ce nom, ce nom seul sur mon tombeau; illustré par lui, ou comme
lui à jamais oublié.
[Note 34: C'est à cette tombe que se rapporte ce passage des
_souvenirs d'enfance_, qui font partie de ses œuvres
inédites:
«Souvent, quand, oppressé de tristes pressentimens, je
m'asseyais incliné sur notre tombe favorite.»]
Il passa quelque tems à Bath avec sa mère, pendant l'automne de 1802,
et, quoique bien jeune, il prit assez de part aux plaisirs de ces lieux.
Il parut dans un bal masqué, donné par lady Riddel, sous le costume d'un
jeune Turc; modèle anticipé, quant à la beauté et au costume, de son
jeune Sélim de la _Fiancée d'Abydos_. Au moment d'entrer dans la maison,
quelqu'un de la foule essaya d'arracher le diamant qui attachait le
croissant de son turban, mais l'un de ceux qui l'accompagnaient
s'aperçut à tems de cette tentative de vol. La dame qui m'apprit cette
anecdote, et qui voyait beaucoup alors Mrs. Byron, a bien voulu ajouter
à son récit les remarqués suivantes: «J'ai vu beaucoup Lord Byron à
Bath; sa mère m'a invité souvent à prendre le thé avec elle; il était
toujours fort plaisant et original; quand la conversation tombait sur
ses amis absens, il montrait un léger penchant à la satire, auquel plus
tard il s'abandonna, comme chacun sait, avec une liberté entière.»
Nous touchons maintenant à un événement qui, d'après sa profonde
conviction, exerça sur sa vie et son caractère une influence vive et
durable.
Ce fut en 1803, que son cœur, déjà deux fois éprouvé, comme nous l'avons
vu, par d'enfantines impressions d'amour, conçut un attachement qui,
jeune comme il était encore, domina ses facultés au point de colorer
d'une teinte particulière le reste de ses jours. Que les passions
malheureuses soient en général les plus durables, c'est une triste
vérité qui, pour être confirmée, n'avait pas besoin de ce nouvel
exemple; mais peut-être faut-il attribuer à la même circonstance
l'innocence parfaite de cet attachement pour miss Chaworth, qui le
distingua, sans jamais l'effacer de son cœur, de tous ceux qui le
suivirent. Comme c'est le seul sentiment du même genre dont les détails
puissent être suivis sans dangers, ou dont les résultats, bien que
douloureux, puissent être racontés, nous pensons qu'on s'y arrêtera avec
plaisir.
Mrs. Byron, en partant de Bath, vint séjourner à Nottingham, Newsteadt
étant en ce tems-là loué à lord Grey de Ruthen; et pendant les vacances
de Harrow, son jeune fils vint l'y rejoindre. Tel était son attachement
pour Newsteadt, que c'était même un plaisir pour lui d'être dans son
voisinage; aussi, avant d'avoir fait la connaissance de lord Grey, il
lui arrivait souvent de passer la nuit dans une petite maison contiguë à
la grande porte et qu'on appelle encore à présent la hutte[35]; mais
bientôt des rapports d'amitié s'établirent entre son noble locataire et
lui, et dès-lors il eut toujours à son service un appartement dans
l'abbaye. Comme il avait, peu de tems auparavant, été présenté à Londres
à la famille de miss Chaworth, qui, actuellement, résidait à Annesley,
dans le voisinage immédiat de Newsteadt, il renouvela bientôt
connaissance avec elle. La jeune héritière elle-même joignait à tous les
avantages sociaux qui l'environnaient une grande beauté et les
dispositions les plus aimables et les plus séduisantes.
[Note 35: Je tiens ce fait de l'un des vieux domestiques de
Newsteadt, mais je ne dissimulerai pas que d'autres n'aient
révoqué en doute ces haltes nocturnes à _la hutte_.]
Le jeune poète avait déjà remarqué ses charmes; mais ce fut seulement à
l'époque où nous sommes arrivés, comme il était dans sa seizième année
et miss Chaworth dans sa dix-huitième, qu'il semble en avoir été
complètement ébloui. Six courtes semaines d'été, écoulées près d'elle,
suffirent pour éveiller une passion qui dura toute sa vie.
D'abord, bien qu'on lui offrît un lit à Annesley, il avait l'habitude de
revenir chaque nuit à Newsteadt, et le motif qu'il alléguait était sa
frayeur des tableaux de famille des Chaworth, qui, s'imaginait-il,
l'avaient pris en grippe en souvenir du duel de son oncle, et se
seraient détachés la nuit de leurs cadres pour le tourmenter. À la fin
il dit gravement un soir à miss Chaworth et à sa cousine: «La dernière
nuit, en m'en retournant, j'ai vu un _bogle_.» Comme ce dernier mot
écossais était complètement inintelligible pour les jeunes dames, il
leur fit entendre que c'était un revenant, et qu'il ne voulait pas ce
soir-là retourner à Newsteadt. À compter de là, il coucha toujours à
Annesley jusqu'à ce que ses visites furent interrompues par une courte
excursion à Matlock et à Castleton, dans laquelle il eut le bonheur
d'accompagner miss Chaworth et ses parens. Voici la curieuse notice que
l'on trouve de ce voyage dans l'un de ses livres-journaux:
«J'avais quinze ans quand il m'arriva, dans une caverne du duché de
Derby, de traverser dans une barque, où deux personnes seulement
pouvaient rester couchées, un ruisseau qui coulait sous une roche; cette
dernière était tellement proche de l'eau, que nous fûmes obligés de
faire pousser la barque par un conducteur enfumé, espèce de Caron, qui
se tenait derrière, entièrement courbé dans l'eau. J'avais alors pour
second M. A. C., dont j'avais été passionnément amoureux sans le lui
dire, mais non pas sans qu'elle le découvrît. Je me rappelle mes
sensations, mais je ne puis les décrire. Notre société se composait de
Mrs. W., des deux miss W...s, de M. et Mrs. Cl...ke, de miss R. et de ma
M. A. C. Hélas! pourquoi dire _ma_? Notre mariage aurait apaisé des
haines qui avaient fait couler le sang de nos pères; il aurait réuni des
propriétés vastes et riches; au moins aurait-il réuni un seul cœur et
deux êtres assez bien assortis pour l'âge (elle avait deux ans de plus
que moi), et... et... et... qu'en est-il résulté?»
Miss Chaworth prenait ordinairement part aux danses du soir, à Matlock,
tandis que son amant restait à la contempler, solitaire et mécontent. Il
est possible que le dégoût qu'il exprima toujours pour ce genre de
plaisir soit venu de quelque sentiment amer éprouvé dans sa jeunesse en
voyant la _dame de son cœur_ conduite par d'autres à la danse joyeuse
dont lui-même était exclu. Un jour que la jeune héritière d'Annesley
avait eu pour cavalier une personne qu'elle n'avait jamais vue, Byron
lui dit, d'un air de dépit, quand elle vint reprendre sa place:
«J'espère que vous aimez votre nouvel ami.» Ces paroles étaient à peine
prononcées, qu'il se vit accosté par une dame écossaise, d'une tournure
déplaisante, qui vint se recommander à lui comme cousine, et qui,
mettant son orgueil à la torture à force de manières et d'expressions
vulgaires, décida la belle miss Chaworth à lui dire à son tour à
l'oreille: «J'espère que vous aimez votre nouvelle amie.» À Annesley, il
passait la plus grande partie de son tems à faire des courses à cheval
avec miss Chaworth et sa cousine, ou plongé dans une morne rêverie, les
mains occupées de son mouchoir; ou bien tirant contre une porte qui
donne sur la terrasse, et qui conserve encore les vestiges de ses
balles. Mais son plus grand plaisir était de s'asseoir auprès de miss
Chaworth lorsqu'elle faisait de la musique; son air favori était la
jolie chanson galloise _Maryanne_, sans doute principalement à cause de
son nom. Pendant tout ce tems, il avait la douleur de voir celle qu'il
aimait, entièrement occupée d'un autre amour; et comme il le dit
lui-même:
«Ses soupirs n'étaient pas pour lui: pour elle il était un frère, mais
rien de plus.»
Il n'est pas même probable, si le cœur de miss Chaworth eût été libre,
que Lord Byron eût été choisi par elle comme un objet d'attachement.
Deux ans de plus donnent à une jeune fille une avance dans la vie,
contre laquelle un homme ne peut pas lutter. Miss Chaworth ne voyait
dans Byron qu'un collégien: ses manières étaient d'ailleurs alors dures
et peu sociables; elles n'avaient, comme je l'ai entendu répéter vingt
fois, rien de flatteur pour les jeunes filles de son âge. Si dans un
moment d'illusion il s'était flatté d'inspirer quelque amour à la jeune
miss, il dut être bientôt désabusé par une circonstance notée dans ses
_Mémoires_ comme l'une des plus douloureuses humiliations auxquelles son
infirmité l'eût exposé. Il entendit un jour miss Chaworth dire à sa
femme de chambre: «Pouvez-vous croire que je me soucie jamais de ce
petit boiteux?» Ces mots, comme il l'a rappelé lui-même, furent un coup
de foudre pour lui. Il était nuit fermée quand il les entendit; mais il
sortit à l'instant de la maison, et, sans rien voir devant lui, il
courut sans s'arrêter jusqu'à Newsteadt.
La peinture qu'il a faite de cet amour, dans l'un de ses plus touchans
poèmes, _le Songe_, montre comment le génie et la sensibilité peuvent
élever les réalités de cette vie, et donner un lustre immortel aux
objets et aux événemens les plus communs. Sous le nom de l'_antique
oratoire_, la vieille salle d'Annesley rappellera long-tems à
l'imagination la vierge et l'adolescent qui s'y trouvèrent une fois
réunis; tandis que l'image du coursier de l'amant, bien que le type en
ait été la race laborieuse et peu poétique des chevaux de Nottingham,
ajoute encore aux charmes généraux de la scène, et jette sur le tableau
une portion de la lumière que le génie seul peut à son gré répandre.
Au reste, dès cet âge encore tendre, il paraît avoir eu assez
d'expérience de la vie galante pour savoir comment les premiers trophées
peuvent conduire en amour à de nouvelles conquêtes; il se glorifiait
souvent, auprès de miss Chaworth, d'un nœud de cheveux que lui avait
donné quelque beauté sensible (sans doute cette jolie cousine dont il
parle avec tant de chaleur dans l'une des notes que nous avons citées).
Déjà, et il ne l'ignorait pas, il avait la beauté qui, malgré quelque
tendance à l'excessif embonpoint de sa mère, lui promettait cette
expression particulière qui donnait à ses traits tant de finesse et tant
de charme. Mais avec les fêtes de l'été finit le rêve de sa jeunesse: il
ne vit plus qu'une fois miss Chaworth l'année suivante, et il lui dit un
dernier adieu, comme il le racontait souvent, sur cette montagne près
d'Annesley, qu'il a si bien décrite dans son poème du _Songe_, comme
étant _couronnée d'un particulier diadême_[36]. Personne, à l'entendre,
n'aurait pu deviner tout ce qu'il éprouvait, car sa contenance était
calme et ses sentimens comprimés. «La première fois que je vous
reverrai, lui dit-il en la quittant, vous serez sans doute Mrs.
Chaworth[37]?--Je l'espère;» telle fut sa réponse. C'était avant cette
entrevue qu'il avait écrit au crayon, dans un volume des lettres de Mme
de Maintenon, qui appartenait à la jeune miss, les vers suivans:
[Note 36: Parmi les vers inédits en ma possession, je trouve
les fragmens suivans, écrits quelque tems après cette époque:
«Collines d'Annesley, arides et nues, dans lesquelles s'égara
mon enfance imprudente, comme les tempêtes du nord grondent
et mugissent au-dessus de vos ombrages touffus! Aujourd'hui
les heures ne s'écoulent plus délicieusement dans ces
promenades chéries; le sourire de Marie ne fait plus de vous
un paradis pour moi.»]
[Note 37: Son mari prit en effet, pendant quelque tems, le
surnom de Chaworth.]
Cesse, ô mémoire! de me tourmenter. Le présent est aujourd'hui décoloré
pour moi: l'avenir ne m'offre plus d'espérances; et quant au passé, par
pitié, cache-le-moi. Pourquoi ramener devant mes yeux ces images de ce
que je ne reverrai pas? pourquoi me représenter ces délicieux instans à
jamais évanouis? Le plaisir passé augmente la peine présente; le regret
de ce qui n'est plus se joint à la douleur de ce qui est. Espérances,
regrets, vous n'êtes plus que de vains mots: je ne demande plus qu'à
vous oublier.
L'année suivante, miss Chaworth épousa l'heureux rival de Byron. M. John
Muster, l'un de ceux qui se trouvaient présens quand il en reçut la
première nouvelle, raconte ainsi ce qui se passa alors en lui: «J'étais
présent quand il apprit ce mariage, sa mère lui dit: _Byron, j'ai à vous
apprendre une nouvelle.--Eh bien, qu'est-ce?--D'abord, tirez votre
mouchoir, car vous en aurez besoin.--Quelle absurdité!--Prenez, dis-je,
votre mouchoir_ (il le fit pour lui plaire), _miss Chaworth est mariée_.
À ces mots une expression singulière et impossible à décrire se peignit
sur sa pâle figure; il remit violemment son mouchoir dans sa poche,
puis, avec une affectation de froideur et de nonchalance: _Est-ce là
tout?_ dit-il.--_Comment, je m'attendais à vous voir accablé de
douleur._ Il ne répondit rien, et bientôt après il ouvrit la
conversation sur un autre sujet.»
Sa vie d'Harrow présente les mêmes particularités. Pendant toute sa
durée, comme il le dit lui-même, il était toujours jouant, se
révoltant[38], _ramant_ et se livrant à toute sorte d'espiègleries.
L'esprit de révolte dont il parle ici (bien qu'il n'ait jamais été
jusqu'à lui inspirer des actes de violence) se manifesta à l'occasion de
la retraite du docteur Drury, quand, à la place vacante, se présentèrent
les trois candidats, Mark Drury, Evans et Butler. Dans le premier
mouvement auquel cette rivalité donna lieu parmi les écoliers, le jeune
Wildman se montra à la tête du parti de Mark Drury, tandis que Byron
avait commencé par rester neutre. Mais dans l'espérance de l'avoir pour
allié, l'un des membres de la faction Drury dit à Wildman: «Byron, je le
sais, ne se joindra pas à nous, parce qu'il ne veut jamais de la seconde
place; mais vous pourriez, en lui donnant la première, vous l'assurer.»
Wildman suivit cet avis, et Byron prit en effet le commandement de la
faction.
[Note 38: Gibbon, parlant des écoles publiques, dit: «La
scène comique d'une révolte de collége fait connaître, sous
leur véritable point de vue, les ministériels et les
indépendans de la génération nouvelle.» Mais de pareils
pronostics ne sont pas toujours sûrs; ainsi le doux et
paisible Addisson fut, étant au collége, chef d'un
soulèvement.]
La violence qu'il mit dans son opposition au choix que l'on fit de
Butler, et surtout la vive affection qui l'unissait au dernier maître,
contribuèrent à aigrir les relations qu'il eut avec le nouveau directeur
pendant le reste de son séjour à Harrow. Par malheur, Byron résidant
dans les appartemens de Butler, les occasions de mésintelligence étaient
on ne peut plus fréquentes. Un jour le jeune rebelle, dans un accès de
défiance, arracha tous les grillages des fenêtres de la salle; et quand
le docteur lui demanda le motif de cette violence, il répondit, avec un
grand sang-froid: «Parce qu'ils obscurcissent la salle.» Une autre fois
il lui avoua hardiment la haine qu'il avait contre lui. Ce fut long-tems
la coutume que le maître, à la fin de chaque terme, invitât à dîner les
élèves les plus âgés; et cette faveur, semblable aux invitations
royales, était en général regardée comme un ordre. Lord Byron cependant
y répondit par un refus; cela surprit beaucoup le docteur Butler, et, à
la première occasion, il lui en demanda le motif devant les autres
élèves: «Aviez-vous quelque autre engagement?--Non, monsieur.--Mais vous
aviez donc une raison, Lord Byron?--J'en avais.--Et laquelle?--Parce que
(répliqua le jeune pair avec une fierté composée) s'il vous arrivait de
passer dans mon voisinage tandis que je serais à Newsteadt, je ne
songerais certainement pas à vous inviter à dîner; en conséquence, je ne
dois pas accepter une pareille invitation de votre part.» En général
l'idée qu'avaient de lui ses professeurs à Harrow était celle d'un
enfant paresseux, qui ne voulait jamais rien apprendre; et si l'on fait
attention à ses habitudes ordinaires, on avouera que cette réputation
n'était pas dépourvue de fondement. Il est impossible de jeter les yeux
sur les livres dont il se servait, et qui sont couverts de translations
interlignées, sans être frappé de l'absence de son attention. Les mots
grecs les plus ordinaires ont leur traduction anglaise barbouillée à
leur côté, et cette circonstance prouve bien qu'il ne les connaissait
pas assez pour les traduire de mémoire. Ainsi, dans son Xénophon, nous
trouvons νεοι, _jeunes_, σωμασιν, _corps_, ανθρωποις τοις αγαθοις, _bons
hommes_, etc., etc.; et même, dans les volumes de pièces grecques qu'il
vendit en partant à la bibliothèque du collége, nous remarquons, entre
autres exemples, le mot usuel χρυσος flanqué de son synonyme anglais
(or).
Mais quelque faibles que fussent ses progrès dans les matières purement
scolastiques auxquelles nous consacrons en pure perte une si précieuse
portion de la vie[39], il n'en montrait pas moins des dispositions
merveilleuses pour tous les genres variés d'instruction qui ne sont
utiles que dans le monde. Né avec un esprit trop scrutateur et trop
vagabond pour être facilement emprisonné dans des limites déterminées,
il s'attachait à des sujets qui déjà intéressaient ses goûts virils, et
que ne pouvait comprendre l'esprit purement pédantesque d'une école;
mais ses accès irréguliers et violens de travail, dans cette direction,
donnaient à son intelligence une impulsion bien plus haute que celle de
ses condisciples les plus laborieux. La liste qu'il a faite de tous les
ouvrages divers dont il avait à la hâte, et de son propre choix, dévoré
les pages, avant d'atteindre sa quinzième année, est tellement
considérable, qu'on a de la peine à y ajouter foi; et elle présente une
telle masse de recherches, qu'elle pourrait défier les plus vieux
_helluones librorum_.
[Note 39: Il est déplorable de songer à la perte de tems que
l'on fait subir aux enfans dans la plupart des colléges, en
les occupant pendant six ou sept ans à apprendre seulement
des mots, et encore d'une manière fort imparfaite.
(COWLEY, _Essai_.)
Si un Chinois entendait parler de notre système d'éducation,
ne supposerait-il pas que nous destinons tous nos jeunes gens
à professer des langues mortes dans les pays étrangers, et
non pas à faire jamais usage de la nôtre?
(LOCKE, _sur l'Éducation_.)]
Il ne faut pourtant pas croire, d'après l'étendue et l'activité de son
esprit, que Byron pût de lui-même choisir une direction privilégiée;
quel que soit, en effet, le plan d'instruction d'un jeune homme de
talent dans les grandes écoles et dans les universités d'Angleterre, il
ne suppléera pas complètement à ce qui lui manque sous le rapport
intellectuel, et pourra même l'exposer à des écarts embarrassans et
dangereux[40]. Dans la difficulté ou même l'impossibilité absolue qu'il
trouvera à combiner l'acquisition des connaissances pratiques avec les
études de l'antiquité qui lui sont nécessaires pour obtenir les honneurs
scolastiques, il devra choisir ou de porter toute son attention et ses
vœux vers ce dernier objet, et alors il n'aura aucune idée de tout ce
qui doit lui servir le plus dans le monde; ou d'adopter comme Lord Byron
et d'autres personnages distingués le système contraire, et consentir à
passer à l'école pour un élève incapable et paresseux, afin de se
préparer des moyens de supériorité dans le monde.
[Note 40: Un excellent écolier peut quitter les bancs de
Westminster ou d'Eton dans une ignorance complète du train de
vie et de la conversation du monde anglais, vers la fin du
dix-huitième siècle.
(GIBBON.)]
Les _souvenirs_ inscrits par le jeune poète dans ses livres d'école
peuvent nous permettre de croire que dans un âge si tendre il prévoyait
déjà vaguement que tout ce qui se rapportait à lui deviendrait par la
suite un objet d'intérêt et de curiosité. La date de son entrée à
Harrow[41], le nom des enfans qui furent ses moniteurs, la liste des
chefs de classe parmi ses condisciples sous le docteur Drury[42], tout y
est noté avec la dernière minutie, et comme pour former des points de
retour pour l'histoire de sa vie. Un exemple touchant suffira pour
montrer qu'il lui arriva plus d'une fois de s'arrêter à ces idées. Nous
trouvons sur la première page de ses _Scriptores græci_ la suivante note
écrite à la main: «George Gordon Byron, vendredi 26 juin, a. d. 1805,
trois heures trois quarts de l'après-midi, classe de troisième, Calvert
moniteur, Tem, Wildman à ma gauche et Long à ma droite.
Harrow-la-Montagne.» Et sur la même feuille se trouve le commentaire
suivant, écrit cinq ans plus tard:
_Eheu fugaces, Posthume! Posthume!
Labuntur anni_.
B., 9 janvier 1809.