Le docteur Drury, en me communiquant ces détails, ajoute un fait qui

atteste tout le cas que Lord Byron fit toujours des opinions de son

vieux maître, même quand il fut au faîte de sa gloire.

«Après ma retraite d'Harrow, je reçus de lui deux lettres pleines

d'affection, et dans mes visites à Londres, à l'époque où ses ouvrages

fascinaient les yeux du public, je lui demandai pourquoi il n'avait pas

pensé à m'en faire tenir un seul, comme c'était son devoir. _C'est_, me

dit-il, _parce que vous êtes le seul homme auquel je crains de les voir

lire_. Puis, après un court intervalle, il ajouta: _Que pensez-vous du

Corsaire_?»

Maintenant je vais mettre sous les yeux du lecteur les diverses notes

sur sa vie au collége, qu'il a consignées lui-même dans plusieurs livres

de souvenirs. Il n'est pas besoin de dire qu'étant son ouvrage, elles

présenteront sur ce tems les particularités les plus fidèles et les plus

curieuses.

«J'avais dix-huit ans, tout singulier que cela puisse paraître, avant

d'avoir jamais lu une _revue_; mais étant à Harrow, mes connaissances,

sur toute sorte de sujets nouveaux, étaient assez grandes pour faire

supposer que je devais aux revues toute ma science, attendu qu'on ne me

voyait jamais lisant, mais toujours badinant, jouant, ou occupé à

quelque méchanceté. La vérité est que je lisais en mangeant, au lit et

partout où nul ne lisait; et avant d'avoir cinq ans j'avais lu toutes

sortes de livres, à l'exception d'une revue: cette exception est ce qui

me l'a fait remarquer. Je me souviens qu'en 1804, Hunter et Curzon

m'ayant confié l'idée qu'on avait de moi au collége à ce sujet, je les

fis bien rire en leur demandant d'un air surpris: et qu'est-ce donc

qu'une revue? Au reste, elles étaient alors moins répandues. Trois

années plus tard je les connus beaucoup mieux: mais enfin j'en lus une

pour la première fois en 1806.

«J'ai déjà dit qu'on remarquait à l'école l'étendue et la variété de mes

connaissances générales; mais n'ayant aucune activité sous les autres

rapports, je pouvais bien faire d'une haleine trente ou quarante

hexamètres grecs fidèles à la prosodie, Dieu sait comme! mais d'un

travail soutenu j'en étais incapable. Mes dispositions étaient plutôt

celles de l'orateur ou du guerrier que celles du poète; et c'était

l'opinion du docteur Drury, mon grand patron et le principal du collége,

d'après ma faconde, ma turbulence, mon organe, mon talent de gestes et

de déclamation, que je deviendrais un jour grand orateur[25]. Je me

souviens que ma première déclamation le surprit, et qu'il m'en fit

devant mes rivaux les plus vifs complimens à la première répétition, ce

qui était étonnant, car il en était fort économe. Mes premiers vers de

Harrow (j'entends vers anglais) furent la traduction d'un chœur du

Prométhée d'Eschyles. M. Drury les reçut froidement; et personne ne

prévoyait en moi, d'après eux, la moindre disposition poétique.

[Note 25: Pour mieux développer son talent dans ce genre,

Byron ne manquait pas de choisir pour les jours de discours

les passages les plus véhémens, comme le discours de Zanga

sur le corps d'Alonzo et le monologue de Léar. Dans l'une de

ces occasions publiques, il était convenu qu'il prendrait le

rôle de Drancès, et le jeune Peel celui de Turnus; mais Lord

Byron changea tout d'un coup d'idée et préféra le rôle de

Latinus, craignant, comme on le supposa, d'inspirer quelque

allusion ridicule avec cette raillerie de Turnus: _Ventosa in

lingua, pedibusque fugacibus istis_.]

«Peel, cet orateur et cet homme d'état (car il l'était, l'est et le

sera), était de la même _forme_ que moi; nous en tenions _la tête_ tous

deux, suivant l'expression reçue. Nous étions bien ensemble; mais son

frère était mon ami intime. Maîtres et écoliers nous avions conçu de

Peel les plus grandes espérances, et il ne les trompa pas.

«Pour les connaissances classiques, il était de beaucoup au-dessus de

moi; comme orateur et acteur; on m'estimait au moins son égal. Hors de

l'école j'étais toujours en partie et lui jamais, tandis qu'en classe il

savait toujours ses leçons et moi rarement; mais quand une fois je les

savais, je les savais presque aussi bien. Du reste, en instruction

générale, en histoire, etc., etc., je pense que je lui étais supérieur,

aussi bien qu'à la plupart des enfans de mon âge.

«La merveille du collége, de notre tems, était George Sinclair, fils de

sir John; il faisait, à la lettre, les exercices de la moitié des

écoliers, des vers à volonté et des amplifications presque malgré

lui..... Il était de mes amis; comme nous nous trouvions dans la même

division, il me demandait souvent de le laisser faire mes devoirs,

faveur que je lui accordais toujours avec empressement quand ils étaient

difficiles, ou quand j'avais à faire quelqu'autre chose, ce qui

m'arrivait au moins une fois par heure. Du reste, son humeur était douce

et la mienne querelleuse. Il m'arrivait souvent de me battre pour lui,

ou de battre les autres à son intention, ou bien encore de le battre

lui-même pour le forcer à battre les autres quand je jugeais qu'il le

devait pour l'honneur de sa taille. D'autres fois nous parlions

politique, sujet sur lequel il était très-fort. Nous nous aimions

beaucoup, et je conserve encore des lettres qu'il m'a écrites de

l'école[26].

[Note 26: Malheureusement ses réponses à M. Sinclair sont

perdues. Je tiens de ce dernier qu'il y en avait une, entre

autres, où Lord Byron développait toute l'ombrageuse

sensibilité de son caractère. Elle exprimait le ressentiment

d'une insulte imaginaire, et commençait par l'apostrophe

boudeuse de _monsieur_!]

«Un autre prodige effrayant de savoir, de talent et d'espérance était

Clayton; j'ignore ce qu'il est devenu, mais c'était réellement un génie.

Les amitiés de collége, étaient pour moi de véritables _passions_[27]

(car je n'ai jamais senti à demi), et je ne pense pas que j'en aie

conservé une seule; mais il faut dire que plusieurs de ceux qui me les

inspirèrent n'existent plus. Ma liaison avec lord Clare fut l'une des

premières et des plus durables dont je me souvienne, l'éloignement ayant

pu seul la refroidir. Jamais je n'entendis prononcer le nom de _Clare_

sans un vif battement de cœur, et remarquez-le, j'écris encore

aujourd'hui sous le charme de mes impressions de 1803, 1804 et 1805,

etc., etc.»

[Note 27: Dans l'un de ses journaux, et sous la date de 1808,

je trouve le passage suivant de Marmontel, qui sans doute

l'avait frappé comme s'appliquant à l'enthousiasme de ses

premières liaisons. «L'amitié, qui dans le monde est à peine

un sentiment, est une passion dans les cloîtres.»

(_Contes moraux_.)]

J'emprunte l'extrait suivant à un autre de ses _Souvenirs_.

«À Harrow, je tenais bien ma place au coup de poing[28]. Je crois me

rappeler que je ne fus battu qu'une fois sur sept, et c'était avec

H..... encore le drôle ne me battit que par l'intervention déloyale des

gens de la maison où il mangeait, et où la scène se passait; je n'avais

pas même de second. Je ne lui pardonnerai jamais, et je serais fâché de

le rencontrer aujourd'hui, car certainement nous nous querellerions. Mes

combats les plus mémorables furent avec Morgan, Rice, Raiesford et lord

Jocelyn, mais nous restâmes toujours bons amis par la suite. J'étais un

des enfans les moins aimés, cependant je finis par me faire respecter.

J'ai gardé toutes mes amitiés de collége et toutes mes haines, si ce

n'est relativement au docteur Butler, contre lequel je me révoltais, ce

dont plus tard j'ai été fâché. Le docteur Drury, que je tourmentais

aussi passablement, fut de tous mes amis le meilleur, le plus tendre, et

j'ajouterai le plus sévère; je le regarde encore aujourd'hui comme un

père.

[Note 28: M. d'Israeli, dans son livre ingénieux _sur le

caractère des gens de lettres_, a émis l'opinion que l'un des

indices du génie dans les jeunes gens est le dégoût des jeux

et des exercices du corps. Il cite en preuve Beattie, qui

peint ainsi son ménestrel idéal:

«Il avait toujours fui le bruit, les réunions, les fatigues,

et ne se souciait pas de paraître dans la tumultueuse mêlée

des écoliers; mais les forêts avaient pour lui le plus grand

charme.»

Son autorité la plus imposante est Milton, qui dit aussi de

lui-même:

«Étant enfant, nul jeu d'enfant ne m'était agréable.»

On ne peut appliquer ces règles générales, ni aux

dispositions ni au mérite des hommes de génie, si dans les

personnages cités par M. d'Israeli on reconnaît quelque

infirmité corporelle, et si dans plusieurs autres on peut

remarquer des goûts directement opposés. Une foule d'autres

poètes, comme Eschyles, Dante, Camoëns, se sont distingués à

la guerre, le plus turbulent des exercices; et si l'on est

obligé d'avouer qu'Horace fut mauvais cavalier, et que

Virgile ne savait pas jouer à la paume, on trouve d'un autre

côté que Dante fut aussi habile à la chasse qu'à l'escrime,

que Tasse sut également bien danser et manier le fleuret,

qu'Alfieri était bon cavalier, Klopstock bon patineur, Cowper

renommé dans sa jeunesse à la crosse et au ballon, et

qu'enfin Lord Byron excellait dans tous les exercices du

corps.]

«P. Hunter, Curzon, Long et Tatersant furent les principaux objets de

mon affection; je m'attachai encore à Clare, Dorset, C. Gordon, Debath,

Claridge et J. Wingfield; ils étaient plus jeunes que moi, et je les

gâtais par mon indulgence. Peut-être n'ai-je jamais aimé quelqu'un

autant que le pauvre Wingfield, qui mourut à Coimbre en 1811, avant mon

retour en Angleterre.»

Un des plus frappans résultats de l'éducation en Angleterre c'est qu'on

ne retrouve dans aucun pays autant d'exemples d'amitié vigoureuse formée

dès l'enfance et conservée dans l'âge mûr, et que dans nulle autre

contrée peut-être les sentimens d'affection pour la maison paternelle ne

sont aussi rares ou du moins aussi faibles. Éloignés, comme ils le sont,

des cercles de famille, dans un tems où leur cœur est le plus accessible

aux sentimens affectueux, les enfans substituent naturellement aux liens

de parenté ces amitiés de collége, qui, s'unissant ensuite aux scènes et

aux événemens qui charmèrent leur jeunesse, conservent toujours sur eux

la plus grande force. On peut observer des résultats tout-à-fait

différens en Irlande, et je crois aussi en France, où le système

d'éducation se lie mieux aux souvenirs domestiques. Là, la maison

paternelle obtient une sorte de partage naturel et légitime dans le cœur

des enfans; mais aussi les amitiés hors de ce cercle domestique sont en

proportion moins vives et moins durables[29].

[Note 29: À huit ou neuf ans, on met l'enfant à l'école, et

dès-lors il dévient étranger dans la maison où il est né;

l'affection de son père est interrompue pour lui, et les

sourires de sa mère, ses tendres avis, la sollicitude de ses

parens, ne sont plus devant ses yeux. D'année en année, il se

sent vers eux moins d'entraînement, et il finit par perdre

ses premiers sentimens au point de se trouver plus heureux

partout ailleurs que dans sa famille.

(_Lettres de Cowper_.)]

Pour un jeune homme comme Byron, rempli des sentimens les plus

passionnés, et ne trouvant dans la maison maternelle de sympathie

qu'avec la portion la moins noble de sa nature, le petit univers de

l'école devait nécessairement mettre en jeu ses affections, et leur

donner une extension extrême. Voilà pourquoi les amitiés qu'il contracta

au collége se ressentirent beaucoup de ce qu'il désigne lui-même comme

des _passions_. C'est le vide de pareilles affections dans ses foyers,

et leur vivacité parmi _la sociale réunion d'Ida_, qu'il décrit ainsi

dans l'un de ses premiers poèmes[30].

[Note 30: Même avant ses liaisons de collége, il avait montré

la même sorte d'attachement romanesque pour un enfant de son

âge, fils d'un de ses fermiers de Newsteadt. Dans deux ou

trois de ses premiers poèmes il ne s'arrête pas moins sur

l'inégalité que sur la chaleur de cette amitié.

«Que la folie sourie, en voyant ton nom et le mien unis par

l'amitié; la vertu roturière a plus de droit à ce sentiment

que le vice anobli.

«Bien que ton sort ne soit pas égal au mien, puisque ma

naissance m'appelle aux honneurs de la pairie, ne m'envie pas

cet éclat pompeux, un mérite modeste fait ton orgueil.

«Nos ames du moins se rencontrent égales, ton humble

condition n'est point une disgrâce pour ma position élevée;

notre commerce n'en sera pas moins doux, puisque le mérite

remplace en toi la naissance.»]

N'y a-t-il point quelqu'autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher à

tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout

bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de

chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille,

quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère _Ida_[31], je les ai

trouvés dans ton sein, tu as été pour moi une famille, un monde, un

paradis.

[Note 31: _Ida_, nom poétique de l'école d'Harrow.

(_N. du Tr._)]

Cette première publication est remplie des témoignages les plus touchans

de ses amitiés de collége; il n'est pas jusqu'aux reproches qu'il

adresse à l'un d'eux, à propos de quelques griefs, qui ne portent un

caractère de tendresse.

Vous saviez que mon ame, que mon cœur, que ma vie étaient à vous en cas

de danger; vous saviez que les années et la distance ne m'avaient pas

changé, que je n'existais que pour l'amour et l'amitié.

Vous saviez... mais pourquoi revenir en vain sur le passé? les liens qui

nous unissaient sont rompus. Peut-être ce souvenir vous arrachera-t-il

un jour des larmes tardives; vous soupirerez alors en songeant à celui

qui fut votre ami!

La description suivante de ce qu'il éprouvait après avoir quitté Harrow,

quand il retrouvait dans le monde quelqu'un de ses anciens camarades, se

rapproche beaucoup de la scène qui eut lieu en Italie, quelques années

seulement avant sa mort, quand à la vue de son cher lord Clare, après

une longue séparation, il se sentit touché jusqu'aux larmes par les

souvenirs qu'il réveillait en lui.

..... Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque

ancien camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la

figure, réclamer en moi son ami; mes yeux, mon cœur, tout montre que je

suis encore un enfant: la scène éblouissante, les groupes bruyans qui

m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.

On a vu par les extraits de son _journal_ que M. Peel était l'un de ses

condisciples d'Harrow. La curieuse anecdote suivante, qui les concerne

tous deux, m'a été rapportée par un ami de ce dernier, et je tâcherai de

me rapprocher autant que possible des propres expressions du narrateur.

Tandis que Lord Byron et M. Peel étaient à Harrow, un tyran[32], plus

vieux de quelques années, réclama le droit de _basculer_ le petit Peel,

droit que Peel, à tort ou à raison, ne voulut pas reconnaître. Mais sa

résistance fut vaine: le tyran non-seulement le fit fléchir, mais il

résolut d'infliger une punition à l'esclave réfractaire. Il se mit donc

en devoir de lui administrer une espèce de bastonnade sur la partie

interne du bras, que durant l'opération il avait comprimé de deux

cordes, avec un talent cruel, pour rendre la douleur plus vive. Tandis

que les coups se succédaient rapidement et que le pauvre Peel n'en

pouvait déjà plus, Byron aperçut et comprit de suite les tourmens de son

ami; il savait bien qu'il n'était pas assez fort pour chercher querelle

au tyran et que d'ailleurs il était dangereux de l'approcher; toutefois

il s'avance vers la scène de l'action, et le visage rouge de colère, les

yeux pleins de larmes et une voix que l'indignation et la terreur

rendaient incertaine, il lui demanda humblement qu'il voulût bien lui

dire combien de coups il entendait infliger. «Et que t'importe? petit

drôle! répondit l'exécuteur.--C'est que si vous y consentiez, repartit

Byron, en présentant son bras, j'en prendrais la moitié.» Il y a dans ce

petit trait un mélange de simplicité et de grandeur vraiment héroïque;

nous pouvons sourire à notre aise des amitiés d'enfance, mais il est

rare que celles de l'âge mûr soient capables d'une générosité comparable

à celle-ci.

[Note 32: On appelle ainsi, dans les grands colléges

d'Angleterre, les élèves les plus anciens; ceux des dernières

classes sont désignés sous le nom d'esclaves. Il en était de

même à l'école polytechnique, il y a quelques années, et la

_bascule_ était également une servitude qu'imposaient les

élèves de deuxième année à ceux de la première.

(_N. du Tr._)]

Parmi ses favoris d'école, on peut remarquer qu'un grand nombre étaient

nobles, ou de familles nobles, tels que les lords Clare et Delaware, le

duc de Dorset, et le jeune Wingfield. Une circonstance peut laisser

croire que leur rang avait eu quelque part dans les motifs qui

attirèrent Byron vers eux: un jour, celui de ses condisciples qui me

raconta le fait, avait, en sa qualité de moniteur, mis lord Delaware sur

sa liste de punition; Byron s'en étant aperçu, s'approcha de lui, en

disant: «Wildman, je vois que vous avez mis Delaware sur votre liste; ne

le faites pas frapper, je vous prie.--Pourquoi donc?--Je ne sais pas,

mais enfin c'est mon collègue à la pairie.» Il est inutile d'ajouter que

son intervention en pareil cas n'était rien moins qu'heureuse; car l'un

des rares bienfaits de l'éducation publique est de faire tomber en

quelque sorte ces distinctions artificielles, et de placer les jeunes

plébéiens dans une égalité parfaite avec les pairs, bien que ces

derniers puissent avoir leur revanche dans le monde.

Il est vrai que, dans Lord Byron, le sentiment de sa supériorité

nobiliaire était alors assez peu déguisé pour lui attirer fréquemment

les moqueries de ses camarades; c'est, je crois, à Dulwich que son

habitude de tirer orgueil de la prééminence qu'il trouvait dans un vieux

baron anglais, sur tous les nouveaux pairs, lui fit donner le surnom de

_vieux baron anglais_. Mais ce serait une erreur de croire que, soit à

l'école, soit plus tard, il ait jamais été guidé par d'aristocratiques

sympathies dans le choix de ses amis. Tout au contraire, suivant l'usage

des hommes d'une extrême fierté, il préférait généralement pour _ses

intimes_, ceux d'un rang inférieur au sien, et tels étaient presque tous

ceux qu'il comptait à l'école parmi ses amis. D'un autre côté, ce qui le

charmait le plus dans ses autres plus jeunes amis, c'était leur

infériorité sous le rapport de l'âge et de la force. Elle lui permettait

de se complaire encore dans son généreux orgueil, en prenant quand il le

fallait, à leur égard, le rôle de protecteur.

William Harness, qui était entré à Harrow à dix ans, tandis que Byron en

avait quatorze, fut l'un de ceux qu'il aima le plus, par ce dernier

motif, bien qu'il ait oublié d'en parler. Le jeune Harness, encore

boiteux des suites d'un accident d'enfance, et à peine remis d'une

maladie grave, était peu capable de surmonter les difficultés d'une

école publique; Byron le vit un jour maltraité par un enfant beaucoup

plus âgé et plus fort; il se hâta de prendre sa défense. Le lendemain,

le petit enfant demeurait seul à l'écart; Byron vint encore à lui, et

lui dit: «Harness, si quelqu'un te bat, dis-le-moi, et, si je puis, je

le rosserai.» Il tint sa parole, et, dès ce moment, le protecteur et le

protégé devinrent, malgré leur différence d'âge, des amis inséparables.

Cependant leur amitié subit un refroidissement auquel Lord Byron, dans

une lettre écrite après six ans, fait allusion avec tant de sensibilité,

de franchise et de délicatesse, que je ne puis m'empêcher d'anticiper la

date, et d'en donner ici un extrait.

«Nous paraissons tous deux nous rappeler parfaitement, avec un mélange

de plaisir et de regret, les jours que nous passions ensemble; et je

vous jure bien sincèrement que je les compte au nombre des plus heureux

de mes courts instans de bonheur. Maintenant je touche à ma majorité,

c'est-à-dire que j'ai vingt ans et un mois; encore un an, et je

parcourrai dans le monde ma carrière de folie. Alors j'avais quatorze

ans: vous étiez presque le premier de mes amis d'Harrow, le premier

certainement en estime, sinon en date; mais une assez longue absence

d'Harrow, et de votre part de nouvelles liaisons, le contraste de votre

conduite (décidément tout à votre avantage) et de ces habitudes

turbulentes et querelleuses qui m'entraînèrent dans tous les genres de

désordres, toutes ces circonstances se réunirent pour détruire une

intimité que l'affection me pressait de continuer, et que la mémoire

m'obligeait de regretter amèrement. Mais il n'est pas une particularité

de cette époque, pas même une seule de nos conversations, qui ne reste

encore aujourd'hui gravée dans mon esprit. Je n'en dirai pas davantage:

cette assurance seule vous prouvera que si je n'y avais pas attaché de

prix, je ne me souviendrais pas aussi bien de tout cela. Comme je me

rappelle la lecture de vos _premiers essais_! Une autre circonstance que

vous ignorez, c'est que les _premiers vers_ que j'essayai de faire à

Harrow vous étaient adressés, vous deviez les voir; mais Sinclair en

avait gardé la copie quand nous allâmes en vacance, et à notre retour

nous avions cessé d'être liés; ils furent détruits, et certes ce ne fut

pas une grande perte. Par ce fait, vous pouvez juger de mes sentimens à

un âge où l'on ne saurait être hypocrite.

«Je me suis arrêté plus que je ne pensais sur ce sujet, et je finirai

par où j'aurais dû commencer. Nous étions autrefois amis, nous l'avons

même toujours été, car notre séparation fut l'effet du hasard et non du

refroidissement. J'ignore où notre destinée doit nous conduire l'un et

l'autre; mais si l'occasion et quelque penchant vous décident à jeter

une pensée sur un écervelé de mon espèce, vous me trouverez toujours

sincère, et jamais assez aveugle sur mes défauts pour envelopper les

autres dans leurs conséquences. Voulez-vous m'écrire quelquefois? Je ne

dis pas souvent; mais enfin, si nous nous retrouvons, j'espère que nous

serons l'un pour l'autre ce que nous _devions_ être et ce que nous

_étions_.»

Une autre preuve aussi forte de la vivacité de ses impressions de

jeunesse, c'est, quand ses amis ont gardé un si petit nombre de ses

anciennes lettres, le soin avec lequel il conserva toutes celles que lui

adressèrent les principaux d'entr'eux, même les plus jeunes. Et si

quelquefois ses correspondans oubliaient de dater leurs missives, sa

fidèle mémoire, après plusieurs années d'intervalle, suppléait à leur

oubli. Parmi ces souvenirs qu'il conservait si précieusement, il en est

un qu'il serait injuste de ne pas citer, soit comme monument de

l'énergie qui brillait au milieu de son langage enfantin, soit en

mémoire des tendres et affectueux sentimens que leur lecture réveillait,

comme on le verra plus tard, dans l'ame de Byron.

À LORD BYRON, etc., etc.

Harrow-la-Montagne, 28 juillet 1805.

«Puisque vous avez paru assez peu mon ami pour me _dire des noms_ toutes

les fois que vous me rencontriez ces jours derniers, je vous demande une

explication, et je désire savoir si vous voulez que nous soyons aussi

bons amis qu'auparavant. J'ai bien vu que ce mois-ci vous m'aviez

absolument laissé là, sans doute pour vos nouvelles connaissances; mais

il ne faut pas croire, parce que vous aurez dans la tête un caprice

quelconque, que je reviendrai toujours à vous, comme certains autres le

font, pour regagner votre amitié. Ne pensez pas que je sois votre ami

par intérêt, et parce que vous êtes plus grand ou plus âgé que moi: non,

cela n'est pas, et ne sera jamais. J'étais votre ami, et je ne le suis

encore qu'à une condition: c'est qu'en me voyant vous ne me _direz plus

des noms_. Vous avez bien vu, j'en suis sûr, que je n'aimais pas cela;

pourquoi donc le faisiez-vous, si ce n'est parce que vous ne voulez plus

être mon ami? et pourquoi le resterais-je, si vous me traitez mal? Je ne

tiens à rien de pareil; vous pouvez bien laisser les autres m'attaquer,

mais si vous vous moquez de moi, je serai bien plus malheureux.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 5 / 29 段