atteste tout le cas que Lord Byron fit toujours des opinions de son
vieux maître, même quand il fut au faîte de sa gloire.
«Après ma retraite d'Harrow, je reçus de lui deux lettres pleines
d'affection, et dans mes visites à Londres, à l'époque où ses ouvrages
fascinaient les yeux du public, je lui demandai pourquoi il n'avait pas
pensé à m'en faire tenir un seul, comme c'était son devoir. _C'est_, me
dit-il, _parce que vous êtes le seul homme auquel je crains de les voir
lire_. Puis, après un court intervalle, il ajouta: _Que pensez-vous du
Corsaire_?»
Maintenant je vais mettre sous les yeux du lecteur les diverses notes
sur sa vie au collége, qu'il a consignées lui-même dans plusieurs livres
de souvenirs. Il n'est pas besoin de dire qu'étant son ouvrage, elles
présenteront sur ce tems les particularités les plus fidèles et les plus
curieuses.
«J'avais dix-huit ans, tout singulier que cela puisse paraître, avant
d'avoir jamais lu une _revue_; mais étant à Harrow, mes connaissances,
sur toute sorte de sujets nouveaux, étaient assez grandes pour faire
supposer que je devais aux revues toute ma science, attendu qu'on ne me
voyait jamais lisant, mais toujours badinant, jouant, ou occupé à
quelque méchanceté. La vérité est que je lisais en mangeant, au lit et
partout où nul ne lisait; et avant d'avoir cinq ans j'avais lu toutes
sortes de livres, à l'exception d'une revue: cette exception est ce qui
me l'a fait remarquer. Je me souviens qu'en 1804, Hunter et Curzon
m'ayant confié l'idée qu'on avait de moi au collége à ce sujet, je les
fis bien rire en leur demandant d'un air surpris: et qu'est-ce donc
qu'une revue? Au reste, elles étaient alors moins répandues. Trois
années plus tard je les connus beaucoup mieux: mais enfin j'en lus une
pour la première fois en 1806.
«J'ai déjà dit qu'on remarquait à l'école l'étendue et la variété de mes
connaissances générales; mais n'ayant aucune activité sous les autres
rapports, je pouvais bien faire d'une haleine trente ou quarante
hexamètres grecs fidèles à la prosodie, Dieu sait comme! mais d'un
travail soutenu j'en étais incapable. Mes dispositions étaient plutôt
celles de l'orateur ou du guerrier que celles du poète; et c'était
l'opinion du docteur Drury, mon grand patron et le principal du collége,
d'après ma faconde, ma turbulence, mon organe, mon talent de gestes et
de déclamation, que je deviendrais un jour grand orateur[25]. Je me
souviens que ma première déclamation le surprit, et qu'il m'en fit
devant mes rivaux les plus vifs complimens à la première répétition, ce
qui était étonnant, car il en était fort économe. Mes premiers vers de
Harrow (j'entends vers anglais) furent la traduction d'un chœur du
Prométhée d'Eschyles. M. Drury les reçut froidement; et personne ne
prévoyait en moi, d'après eux, la moindre disposition poétique.
[Note 25: Pour mieux développer son talent dans ce genre,
Byron ne manquait pas de choisir pour les jours de discours
les passages les plus véhémens, comme le discours de Zanga
sur le corps d'Alonzo et le monologue de Léar. Dans l'une de
ces occasions publiques, il était convenu qu'il prendrait le
rôle de Drancès, et le jeune Peel celui de Turnus; mais Lord
Byron changea tout d'un coup d'idée et préféra le rôle de
Latinus, craignant, comme on le supposa, d'inspirer quelque
allusion ridicule avec cette raillerie de Turnus: _Ventosa in
lingua, pedibusque fugacibus istis_.]
«Peel, cet orateur et cet homme d'état (car il l'était, l'est et le
sera), était de la même _forme_ que moi; nous en tenions _la tête_ tous
deux, suivant l'expression reçue. Nous étions bien ensemble; mais son
frère était mon ami intime. Maîtres et écoliers nous avions conçu de
Peel les plus grandes espérances, et il ne les trompa pas.
«Pour les connaissances classiques, il était de beaucoup au-dessus de
moi; comme orateur et acteur; on m'estimait au moins son égal. Hors de
l'école j'étais toujours en partie et lui jamais, tandis qu'en classe il
savait toujours ses leçons et moi rarement; mais quand une fois je les
savais, je les savais presque aussi bien. Du reste, en instruction
générale, en histoire, etc., etc., je pense que je lui étais supérieur,
aussi bien qu'à la plupart des enfans de mon âge.
«La merveille du collége, de notre tems, était George Sinclair, fils de
sir John; il faisait, à la lettre, les exercices de la moitié des
écoliers, des vers à volonté et des amplifications presque malgré
lui..... Il était de mes amis; comme nous nous trouvions dans la même
division, il me demandait souvent de le laisser faire mes devoirs,
faveur que je lui accordais toujours avec empressement quand ils étaient
difficiles, ou quand j'avais à faire quelqu'autre chose, ce qui
m'arrivait au moins une fois par heure. Du reste, son humeur était douce
et la mienne querelleuse. Il m'arrivait souvent de me battre pour lui,
ou de battre les autres à son intention, ou bien encore de le battre
lui-même pour le forcer à battre les autres quand je jugeais qu'il le
devait pour l'honneur de sa taille. D'autres fois nous parlions
politique, sujet sur lequel il était très-fort. Nous nous aimions
beaucoup, et je conserve encore des lettres qu'il m'a écrites de
l'école[26].
[Note 26: Malheureusement ses réponses à M. Sinclair sont
perdues. Je tiens de ce dernier qu'il y en avait une, entre
autres, où Lord Byron développait toute l'ombrageuse
sensibilité de son caractère. Elle exprimait le ressentiment
d'une insulte imaginaire, et commençait par l'apostrophe
boudeuse de _monsieur_!]
«Un autre prodige effrayant de savoir, de talent et d'espérance était
Clayton; j'ignore ce qu'il est devenu, mais c'était réellement un génie.
Les amitiés de collége, étaient pour moi de véritables _passions_[27]
(car je n'ai jamais senti à demi), et je ne pense pas que j'en aie
conservé une seule; mais il faut dire que plusieurs de ceux qui me les
inspirèrent n'existent plus. Ma liaison avec lord Clare fut l'une des
premières et des plus durables dont je me souvienne, l'éloignement ayant
pu seul la refroidir. Jamais je n'entendis prononcer le nom de _Clare_
sans un vif battement de cœur, et remarquez-le, j'écris encore
aujourd'hui sous le charme de mes impressions de 1803, 1804 et 1805,
etc., etc.»
[Note 27: Dans l'un de ses journaux, et sous la date de 1808,
je trouve le passage suivant de Marmontel, qui sans doute
l'avait frappé comme s'appliquant à l'enthousiasme de ses
premières liaisons. «L'amitié, qui dans le monde est à peine
un sentiment, est une passion dans les cloîtres.»
(_Contes moraux_.)]
J'emprunte l'extrait suivant à un autre de ses _Souvenirs_.
«À Harrow, je tenais bien ma place au coup de poing[28]. Je crois me
rappeler que je ne fus battu qu'une fois sur sept, et c'était avec
H..... encore le drôle ne me battit que par l'intervention déloyale des
gens de la maison où il mangeait, et où la scène se passait; je n'avais
pas même de second. Je ne lui pardonnerai jamais, et je serais fâché de
le rencontrer aujourd'hui, car certainement nous nous querellerions. Mes
combats les plus mémorables furent avec Morgan, Rice, Raiesford et lord
Jocelyn, mais nous restâmes toujours bons amis par la suite. J'étais un
des enfans les moins aimés, cependant je finis par me faire respecter.
J'ai gardé toutes mes amitiés de collége et toutes mes haines, si ce
n'est relativement au docteur Butler, contre lequel je me révoltais, ce
dont plus tard j'ai été fâché. Le docteur Drury, que je tourmentais
aussi passablement, fut de tous mes amis le meilleur, le plus tendre, et
j'ajouterai le plus sévère; je le regarde encore aujourd'hui comme un
père.
[Note 28: M. d'Israeli, dans son livre ingénieux _sur le
caractère des gens de lettres_, a émis l'opinion que l'un des
indices du génie dans les jeunes gens est le dégoût des jeux
et des exercices du corps. Il cite en preuve Beattie, qui
peint ainsi son ménestrel idéal:
«Il avait toujours fui le bruit, les réunions, les fatigues,
et ne se souciait pas de paraître dans la tumultueuse mêlée
des écoliers; mais les forêts avaient pour lui le plus grand
charme.»
Son autorité la plus imposante est Milton, qui dit aussi de
lui-même:
«Étant enfant, nul jeu d'enfant ne m'était agréable.»
On ne peut appliquer ces règles générales, ni aux
dispositions ni au mérite des hommes de génie, si dans les
personnages cités par M. d'Israeli on reconnaît quelque
infirmité corporelle, et si dans plusieurs autres on peut
remarquer des goûts directement opposés. Une foule d'autres
poètes, comme Eschyles, Dante, Camoëns, se sont distingués à
la guerre, le plus turbulent des exercices; et si l'on est
obligé d'avouer qu'Horace fut mauvais cavalier, et que
Virgile ne savait pas jouer à la paume, on trouve d'un autre
côté que Dante fut aussi habile à la chasse qu'à l'escrime,
que Tasse sut également bien danser et manier le fleuret,
qu'Alfieri était bon cavalier, Klopstock bon patineur, Cowper
renommé dans sa jeunesse à la crosse et au ballon, et
qu'enfin Lord Byron excellait dans tous les exercices du
corps.]
«P. Hunter, Curzon, Long et Tatersant furent les principaux objets de
mon affection; je m'attachai encore à Clare, Dorset, C. Gordon, Debath,
Claridge et J. Wingfield; ils étaient plus jeunes que moi, et je les
gâtais par mon indulgence. Peut-être n'ai-je jamais aimé quelqu'un
autant que le pauvre Wingfield, qui mourut à Coimbre en 1811, avant mon
retour en Angleterre.»
Un des plus frappans résultats de l'éducation en Angleterre c'est qu'on
ne retrouve dans aucun pays autant d'exemples d'amitié vigoureuse formée
dès l'enfance et conservée dans l'âge mûr, et que dans nulle autre
contrée peut-être les sentimens d'affection pour la maison paternelle ne
sont aussi rares ou du moins aussi faibles. Éloignés, comme ils le sont,
des cercles de famille, dans un tems où leur cœur est le plus accessible
aux sentimens affectueux, les enfans substituent naturellement aux liens
de parenté ces amitiés de collége, qui, s'unissant ensuite aux scènes et
aux événemens qui charmèrent leur jeunesse, conservent toujours sur eux
la plus grande force. On peut observer des résultats tout-à-fait
différens en Irlande, et je crois aussi en France, où le système
d'éducation se lie mieux aux souvenirs domestiques. Là, la maison
paternelle obtient une sorte de partage naturel et légitime dans le cœur
des enfans; mais aussi les amitiés hors de ce cercle domestique sont en
proportion moins vives et moins durables[29].
[Note 29: À huit ou neuf ans, on met l'enfant à l'école, et
dès-lors il dévient étranger dans la maison où il est né;
l'affection de son père est interrompue pour lui, et les
sourires de sa mère, ses tendres avis, la sollicitude de ses
parens, ne sont plus devant ses yeux. D'année en année, il se
sent vers eux moins d'entraînement, et il finit par perdre
ses premiers sentimens au point de se trouver plus heureux
partout ailleurs que dans sa famille.
(_Lettres de Cowper_.)]
Pour un jeune homme comme Byron, rempli des sentimens les plus
passionnés, et ne trouvant dans la maison maternelle de sympathie
qu'avec la portion la moins noble de sa nature, le petit univers de
l'école devait nécessairement mettre en jeu ses affections, et leur
donner une extension extrême. Voilà pourquoi les amitiés qu'il contracta
au collége se ressentirent beaucoup de ce qu'il désigne lui-même comme
des _passions_. C'est le vide de pareilles affections dans ses foyers,
et leur vivacité parmi _la sociale réunion d'Ida_, qu'il décrit ainsi
dans l'un de ses premiers poèmes[30].
[Note 30: Même avant ses liaisons de collége, il avait montré
la même sorte d'attachement romanesque pour un enfant de son
âge, fils d'un de ses fermiers de Newsteadt. Dans deux ou
trois de ses premiers poèmes il ne s'arrête pas moins sur
l'inégalité que sur la chaleur de cette amitié.
«Que la folie sourie, en voyant ton nom et le mien unis par
l'amitié; la vertu roturière a plus de droit à ce sentiment
que le vice anobli.
«Bien que ton sort ne soit pas égal au mien, puisque ma
naissance m'appelle aux honneurs de la pairie, ne m'envie pas
cet éclat pompeux, un mérite modeste fait ton orgueil.
«Nos ames du moins se rencontrent égales, ton humble
condition n'est point une disgrâce pour ma position élevée;
notre commerce n'en sera pas moins doux, puisque le mérite
remplace en toi la naissance.»]
N'y a-t-il point quelqu'autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher à
tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout
bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de
chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille,
quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère _Ida_[31], je les ai
trouvés dans ton sein, tu as été pour moi une famille, un monde, un
paradis.
[Note 31: _Ida_, nom poétique de l'école d'Harrow.
(_N. du Tr._)]
Cette première publication est remplie des témoignages les plus touchans
de ses amitiés de collége; il n'est pas jusqu'aux reproches qu'il
adresse à l'un d'eux, à propos de quelques griefs, qui ne portent un
caractère de tendresse.
Vous saviez que mon ame, que mon cœur, que ma vie étaient à vous en cas
de danger; vous saviez que les années et la distance ne m'avaient pas
changé, que je n'existais que pour l'amour et l'amitié.
Vous saviez... mais pourquoi revenir en vain sur le passé? les liens qui
nous unissaient sont rompus. Peut-être ce souvenir vous arrachera-t-il
un jour des larmes tardives; vous soupirerez alors en songeant à celui
qui fut votre ami!
La description suivante de ce qu'il éprouvait après avoir quitté Harrow,
quand il retrouvait dans le monde quelqu'un de ses anciens camarades, se
rapproche beaucoup de la scène qui eut lieu en Italie, quelques années
seulement avant sa mort, quand à la vue de son cher lord Clare, après
une longue séparation, il se sentit touché jusqu'aux larmes par les
souvenirs qu'il réveillait en lui.
..... Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque
ancien camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la
figure, réclamer en moi son ami; mes yeux, mon cœur, tout montre que je
suis encore un enfant: la scène éblouissante, les groupes bruyans qui
m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
On a vu par les extraits de son _journal_ que M. Peel était l'un de ses
condisciples d'Harrow. La curieuse anecdote suivante, qui les concerne
tous deux, m'a été rapportée par un ami de ce dernier, et je tâcherai de
me rapprocher autant que possible des propres expressions du narrateur.
Tandis que Lord Byron et M. Peel étaient à Harrow, un tyran[32], plus
vieux de quelques années, réclama le droit de _basculer_ le petit Peel,
droit que Peel, à tort ou à raison, ne voulut pas reconnaître. Mais sa
résistance fut vaine: le tyran non-seulement le fit fléchir, mais il
résolut d'infliger une punition à l'esclave réfractaire. Il se mit donc
en devoir de lui administrer une espèce de bastonnade sur la partie
interne du bras, que durant l'opération il avait comprimé de deux
cordes, avec un talent cruel, pour rendre la douleur plus vive. Tandis
que les coups se succédaient rapidement et que le pauvre Peel n'en
pouvait déjà plus, Byron aperçut et comprit de suite les tourmens de son
ami; il savait bien qu'il n'était pas assez fort pour chercher querelle
au tyran et que d'ailleurs il était dangereux de l'approcher; toutefois
il s'avance vers la scène de l'action, et le visage rouge de colère, les
yeux pleins de larmes et une voix que l'indignation et la terreur
rendaient incertaine, il lui demanda humblement qu'il voulût bien lui
dire combien de coups il entendait infliger. «Et que t'importe? petit
drôle! répondit l'exécuteur.--C'est que si vous y consentiez, repartit
Byron, en présentant son bras, j'en prendrais la moitié.» Il y a dans ce
petit trait un mélange de simplicité et de grandeur vraiment héroïque;
nous pouvons sourire à notre aise des amitiés d'enfance, mais il est
rare que celles de l'âge mûr soient capables d'une générosité comparable
à celle-ci.
[Note 32: On appelle ainsi, dans les grands colléges
d'Angleterre, les élèves les plus anciens; ceux des dernières
classes sont désignés sous le nom d'esclaves. Il en était de
même à l'école polytechnique, il y a quelques années, et la
_bascule_ était également une servitude qu'imposaient les
élèves de deuxième année à ceux de la première.
(_N. du Tr._)]
Parmi ses favoris d'école, on peut remarquer qu'un grand nombre étaient
nobles, ou de familles nobles, tels que les lords Clare et Delaware, le
duc de Dorset, et le jeune Wingfield. Une circonstance peut laisser
croire que leur rang avait eu quelque part dans les motifs qui
attirèrent Byron vers eux: un jour, celui de ses condisciples qui me
raconta le fait, avait, en sa qualité de moniteur, mis lord Delaware sur
sa liste de punition; Byron s'en étant aperçu, s'approcha de lui, en
disant: «Wildman, je vois que vous avez mis Delaware sur votre liste; ne
le faites pas frapper, je vous prie.--Pourquoi donc?--Je ne sais pas,
mais enfin c'est mon collègue à la pairie.» Il est inutile d'ajouter que
son intervention en pareil cas n'était rien moins qu'heureuse; car l'un
des rares bienfaits de l'éducation publique est de faire tomber en
quelque sorte ces distinctions artificielles, et de placer les jeunes
plébéiens dans une égalité parfaite avec les pairs, bien que ces
derniers puissent avoir leur revanche dans le monde.
Il est vrai que, dans Lord Byron, le sentiment de sa supériorité
nobiliaire était alors assez peu déguisé pour lui attirer fréquemment
les moqueries de ses camarades; c'est, je crois, à Dulwich que son
habitude de tirer orgueil de la prééminence qu'il trouvait dans un vieux
baron anglais, sur tous les nouveaux pairs, lui fit donner le surnom de
_vieux baron anglais_. Mais ce serait une erreur de croire que, soit à
l'école, soit plus tard, il ait jamais été guidé par d'aristocratiques
sympathies dans le choix de ses amis. Tout au contraire, suivant l'usage
des hommes d'une extrême fierté, il préférait généralement pour _ses
intimes_, ceux d'un rang inférieur au sien, et tels étaient presque tous
ceux qu'il comptait à l'école parmi ses amis. D'un autre côté, ce qui le
charmait le plus dans ses autres plus jeunes amis, c'était leur
infériorité sous le rapport de l'âge et de la force. Elle lui permettait
de se complaire encore dans son généreux orgueil, en prenant quand il le
fallait, à leur égard, le rôle de protecteur.
William Harness, qui était entré à Harrow à dix ans, tandis que Byron en
avait quatorze, fut l'un de ceux qu'il aima le plus, par ce dernier
motif, bien qu'il ait oublié d'en parler. Le jeune Harness, encore
boiteux des suites d'un accident d'enfance, et à peine remis d'une
maladie grave, était peu capable de surmonter les difficultés d'une
école publique; Byron le vit un jour maltraité par un enfant beaucoup
plus âgé et plus fort; il se hâta de prendre sa défense. Le lendemain,
le petit enfant demeurait seul à l'écart; Byron vint encore à lui, et
lui dit: «Harness, si quelqu'un te bat, dis-le-moi, et, si je puis, je
le rosserai.» Il tint sa parole, et, dès ce moment, le protecteur et le
protégé devinrent, malgré leur différence d'âge, des amis inséparables.
Cependant leur amitié subit un refroidissement auquel Lord Byron, dans
une lettre écrite après six ans, fait allusion avec tant de sensibilité,
de franchise et de délicatesse, que je ne puis m'empêcher d'anticiper la
date, et d'en donner ici un extrait.
«Nous paraissons tous deux nous rappeler parfaitement, avec un mélange
de plaisir et de regret, les jours que nous passions ensemble; et je
vous jure bien sincèrement que je les compte au nombre des plus heureux
de mes courts instans de bonheur. Maintenant je touche à ma majorité,
c'est-à-dire que j'ai vingt ans et un mois; encore un an, et je
parcourrai dans le monde ma carrière de folie. Alors j'avais quatorze
ans: vous étiez presque le premier de mes amis d'Harrow, le premier
certainement en estime, sinon en date; mais une assez longue absence
d'Harrow, et de votre part de nouvelles liaisons, le contraste de votre
conduite (décidément tout à votre avantage) et de ces habitudes
turbulentes et querelleuses qui m'entraînèrent dans tous les genres de
désordres, toutes ces circonstances se réunirent pour détruire une
intimité que l'affection me pressait de continuer, et que la mémoire
m'obligeait de regretter amèrement. Mais il n'est pas une particularité
de cette époque, pas même une seule de nos conversations, qui ne reste
encore aujourd'hui gravée dans mon esprit. Je n'en dirai pas davantage:
cette assurance seule vous prouvera que si je n'y avais pas attaché de
prix, je ne me souviendrais pas aussi bien de tout cela. Comme je me
rappelle la lecture de vos _premiers essais_! Une autre circonstance que
vous ignorez, c'est que les _premiers vers_ que j'essayai de faire à
Harrow vous étaient adressés, vous deviez les voir; mais Sinclair en
avait gardé la copie quand nous allâmes en vacance, et à notre retour
nous avions cessé d'être liés; ils furent détruits, et certes ce ne fut
pas une grande perte. Par ce fait, vous pouvez juger de mes sentimens à
un âge où l'on ne saurait être hypocrite.
«Je me suis arrêté plus que je ne pensais sur ce sujet, et je finirai
par où j'aurais dû commencer. Nous étions autrefois amis, nous l'avons
même toujours été, car notre séparation fut l'effet du hasard et non du
refroidissement. J'ignore où notre destinée doit nous conduire l'un et
l'autre; mais si l'occasion et quelque penchant vous décident à jeter
une pensée sur un écervelé de mon espèce, vous me trouverez toujours
sincère, et jamais assez aveugle sur mes défauts pour envelopper les
autres dans leurs conséquences. Voulez-vous m'écrire quelquefois? Je ne
dis pas souvent; mais enfin, si nous nous retrouvons, j'espère que nous
serons l'un pour l'autre ce que nous _devions_ être et ce que nous
_étions_.»
Une autre preuve aussi forte de la vivacité de ses impressions de
jeunesse, c'est, quand ses amis ont gardé un si petit nombre de ses
anciennes lettres, le soin avec lequel il conserva toutes celles que lui
adressèrent les principaux d'entr'eux, même les plus jeunes. Et si
quelquefois ses correspondans oubliaient de dater leurs missives, sa
fidèle mémoire, après plusieurs années d'intervalle, suppléait à leur
oubli. Parmi ces souvenirs qu'il conservait si précieusement, il en est
un qu'il serait injuste de ne pas citer, soit comme monument de
l'énergie qui brillait au milieu de son langage enfantin, soit en
mémoire des tendres et affectueux sentimens que leur lecture réveillait,
comme on le verra plus tard, dans l'ame de Byron.
À LORD BYRON, etc., etc.
Harrow-la-Montagne, 28 juillet 1805.
«Puisque vous avez paru assez peu mon ami pour me _dire des noms_ toutes
les fois que vous me rencontriez ces jours derniers, je vous demande une
explication, et je désire savoir si vous voulez que nous soyons aussi
bons amis qu'auparavant. J'ai bien vu que ce mois-ci vous m'aviez
absolument laissé là, sans doute pour vos nouvelles connaissances; mais
il ne faut pas croire, parce que vous aurez dans la tête un caprice
quelconque, que je reviendrai toujours à vous, comme certains autres le
font, pour regagner votre amitié. Ne pensez pas que je sois votre ami
par intérêt, et parce que vous êtes plus grand ou plus âgé que moi: non,
cela n'est pas, et ne sera jamais. J'étais votre ami, et je ne le suis
encore qu'à une condition: c'est qu'en me voyant vous ne me _direz plus
des noms_. Vous avez bien vu, j'en suis sûr, que je n'aimais pas cela;
pourquoi donc le faisiez-vous, si ce n'est parce que vous ne voulez plus
être mon ami? et pourquoi le resterais-je, si vous me traitez mal? Je ne
tiens à rien de pareil; vous pouvez bien laisser les autres m'attaquer,
mais si vous vous moquez de moi, je serai bien plus malheureux.