de 1799, jugea convenable de conduire son enfant à Londres, où, d'après
l'avis de Lord Carlisle, on le confia aux soins du docteur Baillie. Il
était important de le placer dans une école paisible où l'on pût
facilement lui faire suivre le régime que l'on adopterait pour sa
guérison: on choisit à cet effet la maison de feu le docteur Glennie à
Dulwich; et comme en outre on jugea à propos de lui donner une chambre à
coucher séparée, le docteur Glennie avait fait placer un lit dans son
propre cabinet pour son nouvel élève. Mrs. Byron, à son arrivée dans la
ville après être restée peu de tems après lui à Newsteadt, prit un
appartement à Sloane-terrace, et, sous la direction du docteur Baillie,
on chargea l'un de messieurs Sheldrake de la construction d'une machine
propre à redresser peu à peu la jambe de l'enfant[21]. On lui prescrivit
de la modération dans tous les exercices du corps, mais le docteur
Glennie trouvait le précepte plus facile à donner qu'à faire exécuter,
et bien que l'enfant fût assez tranquille dans les heures d'étude, dès
que celle des jeux sonnait, il ne montrait pas moins d'_émulation_ dans
tous les exercices athlétiques que les enfans les plus robustes de
l'école: «émulation,» ajoute le docteur Glennie, avec lequel j'ai eu
quelques entretiens peu de tems avant sa mort, «que j'ai en général
remarquée dans les jeunes enfans affectés de semblables défauts
naturels[22].»
[Note 21: Dans une lettre adressée dernièrement par M.
Sheldrake à l'éditeur d'un journal médical, on établit que la
personne du même nom qui fut appelée à Dulwich auprès de Lord
Byron doit à une méprise cet honneur, et ne fit rien pour sa
guérison. L'auteur de la lettre ajoute qu'il fut lui-même
consulté par Lord Byron, quatre ou cinq années plus tard, et
bien qu'il n'ait pu alors entreprendre la guérison du pied à
cause du peu de docilité de son noble patient, il parvint
cependant à lui construire une sorte de soulier qui allégea
l'inconvénient de son infirmité.]
[Note 22: «Quoique, dit Alfieri en parlant de son tems
d'étude, je fusse le plus petit de tous les _grands_ qui se
trouvaient au second appartement où j'étais descendu, c'était
précisément mon infériorité de taille, d'âge et de force, qui
m'engageait à me distinguer.]
Comme le jeune écolier avait reçu les élémens de la langue latine
suivant le système d'enseignement adopté à Aberdeen, il eut de la peine
à revenir sur ses pas, et se trouva, comme cela arrive souvent, retardé
dans ses études et embarrassé dans ses souvenirs, par la nécessité de se
soumettre au mode d'enseignement suivi dans les écoles anglaises. «Je
m'aperçus, dit le docteur Glennie, qu'il montra d'abord de l'ardeur et
obtint des succès: il était gai, toujours de bonne humeur et chéri de
ses camarades; il connaissait nos poètes et nos historiens bien mieux
que les enfans de son âge, et dans mon cabinet il trouvait à sa
disposition une foule de livres capables de flatter son goût et de
satisfaire sa curiosité, entre autres une collection de poètes, depuis
Chaucer jusqu'à Churchill, que je serais tenté de croire qu'il parcourut
depuis le commencement jusqu'à la fin. Il avait encore à cet âge une
connaissance étendue de la partie historique des saintes écritures; il
aimait à m'en entretenir, surtout après nos exercices pieux du dimanche
soir, et quand il lui arrivait de raisonner sur les faits racontés dans
nos livres sacrés, il le faisait avec l'air d'être persuadé des vérités
divines qu'ils renferment. Que les impressions de son enfance, dit
encore la même personne, se soient conservées plus tard dans sa mémoire,
malgré ses habitudes d'une vie irrégulière, c'est ce qu'on ne peut guère
révoquer en doute après avoir lu ses ouvrages sans prévention, et je
n'ai jamais pu m'ôter de la tête que, dans les étranges désordres qui
malheureusement marquèrent sa carrière, il n'ait dû souvent trouver bien
difficile de violer les excellens principes qu'il avait d'abord
adoptés.»
J'aurais dû mentionner, parmi les traits caractéristiques de sa
jeunesse, et d'après le récit du mari de sa première gouvernante, qu'il
montrait dès-lors, et dans toutes les occasions, un esprit investigateur
en matières religieuses.
Le docteur Glennie ne fut pas long-tems sans s'apercevoir que la mère
était beaucoup plus difficile à conduire que l'enfant. Tout en
professant la plus entière déférence pour les représentations de
l'habile instituteur, quant à la nécessité de ne pas interrompre les
études de son fils, Mrs. Byron n'avait ni assez de raison, ni assez
d'empire sur elle-même, pour confirmer ses paroles par ses actions; en
dépit des remontrances du docteur et des injonctions de Lord Carlisle,
elle ne laissa pas d'intervenir dans les détails de l'instruction de son
fils, et comme on pouvait l'attendre d'une mère tendre, impérieuse et
passionnée. En vain lui représentait-on que dans toutes les
connaissances élémentaires exigées d'un jeune homme que l'on destinait à
l'une des grandes écoles publiques, Lord Byron était fort en arrière, et
que pour suppléer à ce défaut il n'avait pas trop de tous ses instans;
Mrs. Byron paraissait bien comprendre la justice de ces observations,
mais elle s'embarrassait peu d'en profiter, et n'en continuait pas moins
à déranger sans cesse le professeur et l'enfant. Peu satisfaite
d'emmener son fils du samedi au lundi à _Sloane-terrace_, contre la
volonté du docteur Glennie, elle le retenait fréquemment chez elle une
semaine de plus; et pour ajouter encore à la distraction née de ces
interruptions, elle réunissait autour de lui un cercle nombreux de
jeunes amis, sans mettre dans ses choix beaucoup de sagacité. En
pouvait-il être autrement? se demande le docteur Glennie. «Mrs. Byron
était totalement étrangère à la société et aux manières anglaises; avec
un extérieur peu prévenant, une intelligence assez bornée et un esprit
singulièrement peu cultivé, elle avait conservé tous les préjugés nés
des opinions et des habitudes du nord. Je ne pense donc pas faire la
moindre injure à sa mémoire en déclarant que Mrs. Byron n'était pas
précisément une Mrs. Lambert, ornée des facultés capables de redresser
les torts de la fortune, et de former l'esprit et le caractère d'un
jeune homme de bonne famille.»
Plus d'une fois l'intervention de Lord Carlisle, dont il fallut alors
invoquer l'autorité, avait mis quelque obstacle à cette indulgence
inopportune. Grâce à un tel soutien, le docteur Glennie osa bien
s'opposer à la sortie du samedi, dont on avait tant abusé; mais les
scènes violentes auxquelles il était en butte à chaque nouveau refus
auraient pu lasser la patience de tout autre professeur moins
consciencieux et moins zélé. Mrs. Byron, dont les accès d'emportement
n'étaient pas comme ceux de son fils, _des silencieuses rages_, se
laissait souvent entraîner à des cris dont les écoliers et les valets
recevaient la confidence. C'est au point que le docteur Glennie eut un
jour le chagrin d'entendre un camarade de son noble élève lui dire:
«Byron, ta mère est une sotte;» à quoi l'autre répondit gravement: «Je
le sais bien.» Par suite de toutes ces violences et de ces
incompatibilités de mœurs, Lord Carlisle finit par ne plus se mêler de
son pupille, et l'instituteur ayant sollicité une autre fois le bénéfice
de son intervention, il répondit: «Je ne veux plus rien avoir à démêler
avec Mrs. Byron, tirez-vous-en comme vous pourrez avec elle.»
Parmi les livres que l'enfant pouvait consulter dans le cabinet du
docteur Glennie, était une brochure écrite par le frère d'un de ses
meilleurs amis, et intitulée: _Relation du naufrage de la Junon sur la
côte d'Arracan, en l'année 1795_; l'auteur avait été officier en second
du vaisseau, et le récit qu'il avait envoyé à ses amis des souffrances
de leur équipage leur avait paru assez touchant et assez extraordinaire
pour être publié. La brochure ne flatta que faiblement, à ce qu'il
paraît, l'opinion publique; mais elle était à Dulwich la lecture
favorite des jeunes élèves, et l'impression qu'elle laissa sur l'esprit
observateur de Byron contribua peut-être à lui suggérer le désir
d'étudier toutes les relations de naufrages, afin de mieux retracer la
grande et magnifique scène du même genre que l'on trouve dans _Don
Juan_. Les passages suivans de la brochure ont été adoptés, comme on va
le voir, avec de faibles changemens, par notre poète, sauf quelques
incidens:
«De ceux qui n'étaient pas immédiatement auprès de moi, je ne sais rien,
si ce n'est par leurs cris. Quelques-uns résistaient long-tems et
mouraient dans une agonie complète, mais ce n'était pas toujours ceux
dont la faiblesse était plus sensible qui succombaient avec moins de
peine, quoiqu'il en arrivât quelquefois ainsi. Je me rappelle
particulièrement les exemples suivans: le valet de M. Wade, garçon fort
et robuste, mourut instantanément et presque sans murmurer, tandis qu'un
autre jeune homme du même âge, mais d'un extérieur moins robuste,
résista beaucoup plus long-tems. La destinée de ces malheureux jeunes
gens fut encore différente sous un autre rapport mémorable. Leurs pères
à tous deux étaient dans les hunes à l'instant où leurs enfans
commencèrent à être malades; le père du valet de M. Wade apprit avec
indifférence l'état de son fils, _il ne pouvait rien faire pour lui, il
l'abandonnait à son sort_. L'autre, quand il reçut la même nouvelle,
descendit à la hâte, et, saisissant le moment favorable, se traîna le
long du plat-bord jusqu'à son fils qui était dans les agrès de mizaine;
cependant il ne restait plus que trois ou quatre planches du gaillard
d'arrière, justement sur la galerie contiguë à l'autre; c'est là que le
père infortuné transporta son fils et l'attacha à la rampe pour
l'empêcher d'être emporté par les flots: quand le jeune homme était
saisi d'un accès de vomissement, le père le soulevait et essuyait
l'écume qui couvrait ses lèvres; s'il survenait une pluie d'orage, il
lui ouvrait la bouche pour qu'il pût en recevoir les gouttes, ou bien
les exprimait d'un linge où il les avait recueillies. C'est dans cette
situation douloureuse qu'ils restèrent tous deux quatre ou cinq jours,
après lesquels l'enfant expira. Le malheureux père, comme s'il n'eût pu
croire à ce qu'il voyait, se mit à soulever le corps, à le regarder
attentivement; et quand enfin il ne conserva plus aucun doute, il le
regarda en silence jusqu'au moment où la mer l'emporta; alors,
s'enveloppant dans une pièce de toile, il tomba à terre et ne se releva
plus. Il doit cependant avoir vécu deux ou trois jours au-delà, comme
nous le jugeâmes d'après les tremblemens convulsifs de ses jambes, quand
une vague venait à le couvrir[23].»
[Note 23: Le passage suivant est la traduction qu'a tentée Lord Byron de
ce touchant récit, et tous les lecteurs jugeront que c'est un des
exemples dans lesquels la poésie est forcée de céder la palme à la
prose. Il y a dans la dernière phrase de la relation originale un
sublime que les artifices de la mesure et de la rime affaiblissent
nécessairement, et que nuls vers, quelles que soient leurs beautés, ne
sauraient exprimer avec moitié autant de force et de naturel.
87. Dans cette déplorable troupe, il y avait deux pères et
avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus
robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. À
l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le
père, qui dit, en jetant les yeux sur lui: «Je n'y puis rien,
la volonté de Dieu soit faite!» Et sans une larme ou soupir,
il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues
décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista
long-tems, et se roidit contre sa destinée avec une patiente
tranquillité d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il
souriait pour alléger le poids des mortelles pensées qui
oppressaient d'autant plus le cœur de son père, qu'il voyait
son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de
dessus son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses
lèvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie
tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de
l'enfant, déjà demi-voilés d'une membrane épaisse, vinrent à
briller et à remuer pour un instant, il exprima quelques
gouttes de pluie dans sa bouche expirante:--ce fut en vain.
90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur
son corps; mais enfin, quand la mort se montra à découvert,
et que le poids insensible pressé contre son cœur ne lui
donna plus de mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas
des yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna le
corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba lui-même
roide et glacé, ne donnant d'autre signe de vie que
l'agitation convulsive de ses jambes.
Le lecteur trouvera le récit de la perte de _la Junon_ dans
la _Collection des naufrages et désastres maritimes_, à
laquelle Lord Byron eut habilement recours, pour y puiser les
connaissances techniques et les circonstances de sa belle
description.]
Ce fut sans doute pendant les vacances de cette année que sa jeune
cousine, miss Parker, en faisant naître en lui une passion enfantine,
eut la gloire de lui inspirer ses premiers essais poétiques; c'est à
elle du moins qu'il attribué cet heureux effet. «Mes premiers essais
poétiques, dit-il, remontent à 1800, c'était l'ébullition d'une belle
passion pour ma cousine germaine, Marguerite Parker, fille et
petite-fille des deux amiraux Parker, l'une des plus belles de ces
jeunes filles qui, comme des fleurs, périssent dans leur printems. J'ai
oublié depuis long-tems les vers; mais elle, il me serait difficile de
l'oublier; ses yeux noirs, ses longs cils, son profil d'un style
tout-à-fait grec! J'avais alors douze ans, elle était un peu plus âgée,
peut-être d'un an. Elle mourut, un ou deux ans après, des suites d'une
chute; elle s'était brisé l'épine du dos, et cet accident amena la
consomption. Sa soeur _Augusta_, que quelques-uns regardaient comme plus
belle encore, périt de la même maladie, et c'est même en lui prodiguant
ses soins que Marguerite éprouva l'accident qui occasionna sa propre
mort. Ma sœur m'a dit que quand elle alla la voir peu de tems avant sa
fin, mon nom ayant été cité par hasard, le rouge monta à la figure de
Marguerite, quoique la mort fut déjà dans ses yeux, au grand étonnement
de ma sœur, qui, vivant avec sa grand'mère lady Holderness, et ne me
voyant que rarement, pour raisons de famille, ne savait rien de notre
attachement, et ne pouvait concevoir comment mon nom faisait un tel
effet sur elle dans un tel moment. Je ne sus rien de sa maladie qu'après
sa mort; j'étais à cette époque à Harrow ou dans la campagne. Quelques
années après, j'essayai une élégie; elle était bien plate[24].
[Note 24: Cette élégie est la première de son volume non
publié.]
«Je ne me rappelle rien d'égal à la beauté transparente de ma cousine,
ou à la douceur de son caractère, pendant la courte période de notre
intimité. _On l'eût dite faite d'un arc-en-ciel_: tout en elle était
paix et beauté.
«Ma passion eut sur moi ses effets habituels: je ne pouvais ni dormir,
ni manger, ni reposer, bien que j'eusse toutes les raisons de croire
qu'elle m'aimât. Mon tourment de chaque jour était de penser au tems qui
devait s'écouler avant que je la revisse: c'était ordinairement douze
heures. J'étais alors bien fou, et maintenant je ne suis guère plus
sage.»
Il y avait deux ans qu'il était sous la garde du docteur Glennie, quand
sa mère, mécontente de la lenteur de ses progrès, lenteur dont elle
pouvait, comme nous l'avons vu, s'accuser avant tous les autres, pressa
tellement lord Carlisle de le faire passer dans une école publique, que
celui-ci finit par accéder à ses vœux. «En conséquence, dit le docteur
Glennie, il entra à Harrow aussi mal préparé qu'il est naturel de le
supposer, après deux années d'instruction élémentaire, et
continuellement dérangé par tout ce qui pouvait distraire son jeune
esprit de l'école et de toute étude sérieuse.»
Ce sage instituteur ne vit plus que rarement Lord Byron à compter de ce
moment; mais à en juger par ce qu'en disent Mrs. Glennie et lui, il est
clair qu'ils le suivirent toujours avec intérêt dans le reste de sa
carrière; ils virent ses déviations, mais à travers le prisme flatteur
d'une affection réelle; et dans ses aberrations les plus étranges, ils
conservèrent la trace des belles qualités qu'ils avaient chéries et
admirées dans son enfance. Au reste les affectueux sentimens du docteur
Glennie furent mis à une rude épreuve, quand en 1817 il visita Genève,
peu de tems après le départ de Lord Byron de cette ville, et au moment
où sa réputation personnelle était frappée de la plus grande
impopularité; ceux qui voyaient dans le docteur Glennie son ancien
maître, ne manquaient pas d'accuser ce dernier de l'avoir mal élevé, ou,
pour employer leurs propres expressions, de n'en avoir pas fait un
meilleur sujet.
Tandis que Lord Byron venait continuer à Londres son éducation, sa
gouvernante May Gray quittait le service de sa mère et retournait dans
son pays natal, où elle mourut il y a trois ans environ. Elle s'était
mariée convenablement; et dans l'une de ses dernières maladies elle
recevait les soins du docteur Ewing d'Aberdeen, qui, ayant toujours été
admirateur enthousiaste de Lord Byron, éprouva autant de joie que de
surprise de trouver une ancienne servante de son poète favori, dans une
femme qu'il avait soignée plusieurs années. Comme on peut le supposer,
il recueillait avec avidité de la bouche de sa malade toutes les
particularités qu'elle pouvait se rappeler des premiers jours de sa
seigneurie. Toutes ces communications, M. Ewing nous en a fait la
confidence; c'est à lui que nous devons une partie des anecdotes que
nous avons citées.
Byron, au départ de May Gray, voulut lui donner un témoignage de sa
reconnaissance pour les soins qu'elle avait eus de lui; il lui donna sa
montre, la première qu'il eût eue en sa possession. La fidèle
gouvernante conserva ce précieux souvenir jusqu'à sa mort, comme une
sorte de trésor; et aussitôt après, son mari la donna au docteur Ewing,
qui l'apprécia également comme une relique du génie. L'affectueux enfant
lui avait aussi donné son portrait, grande miniature en pied peinte par
Kay d'Édimbourg, en 1795. Il s'y trouve représenté tenant à la main un
arc et des flèches, avec les plus beaux cheveux du monde tombant sur ses
épaules. Ce morceau curieux est également passé dans la possession du
docteur Ewing.
Byron étendit les effets de sa reconnaissance à la sœur de cette femme,
qui avait été sa première gouvernante. Il lui écrivit quelques années
après son départ d'Écosse, et dans les termes les plus aimables; il
s'informait de sa santé, et lui apprenait avec joie que son pied s'était
assez bien redressé pour lui permettre de se servir de bottes
ordinaires; «événement qu'il avait si long-tems désiré, et qui lui
ferait sans doute à elle-même le plus vif plaisir.» Il accompagna sa
mère à Cheltenham durant l'été de 1801, et le récit qu'il fait de ses
propres sensations à cette époque nous montre à quel âge prématuré il
était familier avec les impressions poétiques. Un enfant qui contemple
avec émotion le soleil couchant sur les hauteurs, parce qu'il lui
rappelle les montagnes où il a passé sa jeunesse, a déjà sans doute le
cœur et l'imagination d'un poète. Ce fut pendant ce voyage à Cheltenham
qu'une diseuse de bonne aventure, consultée par sa mère, fit sur lui une
prédiction à laquelle il pensa quelque tems avec inquiétude. Mrs. Byron,
dans sa première visite à cette femme (c'était, si je ne me trompe, la
fameuse Mrs. Williams), s'était donnée pour une demoiselle; la sibylle
toutefois ne s'y trompa point: elle déclara que celle qui la consultait
était non-seulement mariée, mais la mère d'un fils boiteux; que ce fils
était prédestiné, entre autres événemens qu'elle lisait dans les astres,
à courir les dangers d'un empoisonnement avant sa majorité; qu'il serait
deux fois marié, et la seconde fois à une étrangère.
Après deux ans, le jeune Byron raconta ces particularités à la personne
dont je tiens cette histoire, et il disait que l'idée de la première
partie de la prédiction s'était souvent présentée à lui. Cependant la
dernière partie semble avoir été plus près de se réaliser.
Si on fait attention au caractère réservé de Byron dans sa jeunesse, et
même jusqu'à un certain point dans toute sa vie, la transition d'un
établissement paisible comme celui de Dulwich au fracas d'une grande
école publique était assez difficile. Aussi trouvons-nous, d'après son
propre témoignage, que, pendant les premiers dix-huit mois, _il haïssait
Harrow_. Cependant son esprit actif et social finit par vaincre sa
répugnance, et après avoir été, comme il le dit lui-même, _enfant fort
impopulaire_, il parvint à se montrer le boute-en-train de tous les
plaisirs et de toutes les espiégleries de l'école. Pour bien connaître
ses dispositions et ses habitudes de ce tems-là, nous ne pouvons mieux
faire que de nous en rapporter à la digne et respectable autorité du
docteur Drury, qui était alors à la tête de l'école, et auquel Lord
Byron a payé un tribut d'affection qui, semblable aux respectueux
sentimens de Dryden pour le docteur Belly, uniront à jamais les deux
noms du poète et de l'instituteur. Ce savant vénérable m'a fait passer
le morceau suivant qui, malgré sa brièveté, présente d'importans détails
sur l'impression que le jeune Lord fit alors sur lui.
«Lord Byron avait treize ans et demi quand M. Hanson, son guide, vint le
confier à mes soins. Il me fit remarquer que son éducation avait été
négligée, et ajouta qu'il était mal préparé pour les études d'une école
publique; mais qu'après tout il croyait à l'enfant de véritables
dispositions. Aussitôt son départ, je pris dans mon cabinet le nouvel
élève, et j'essayai de le faire parler, en m'informant de ses plaisirs,
de ses habitudes, de ses amis dans son autre pension; mais je perdis
presque entièrement mon tems, et je compris bientôt qu'on m'avait confié
un jeune faon sauvage. Cependant il y avait de l'esprit dans ses yeux,
et il fallait d'abord le lier d'amitié avec un enfant plus âgé, qui pût
le familiariser avec les nouveaux objets qui l'entouraient et avec le
système de la maison dont il allait faire partie. Mais ce qu'il apprit
dans la conversation de son conducteur lui causa de la peine quand il
sut que des élèves beaucoup plus jeunes que lui étaient bien plus
avancés, et il se crut humilié de ne pouvoir rivaliser avec eux. Je m'en
aperçus et m'empressai de le confier aux soins spéciaux de l'un des
maîtres, comme répétiteur, en assurant l'enfant qu'il ne prendrait rang
dans la classe qu'au moment où son travail lui permettrait de marcher
avec ceux de son âge. Cette promesse lui plut, et dès-lors il fut plus à
son aise avec ses camarades, car pendant un certain tems il gardait une
sorte de timidité. Ses manières et son caractère me firent bientôt juger
qu'il était plus facile de le conduire avec un fil de soie qu'avec un
câble; et je me réglai sur ce principe. Après quelque séjour à Harrow,
et comme son esprit commençait à se développer, lord Carlisle, son
parent, exprima le désir de me voir; j'allai trouver sa seigneurie. Son
but était de m'apprendre quels étaient les biens à venir de Byron; il me
représenta ses espérances de fortune comme bornées, et voulut savoir
quelle était sa capacité. Je ne fis pas d'observation sur ses premières
confidences, et je répondis à sa question: _Il a des talens, milord, qui
ajouteront de l'éclat à son rang_. En vérité!!! répondit sa seigneurie,
avec un air de surprise qui n'indiquait pas, à mon avis, toute la
satisfaction que j'en attendais. Quant à son talent pour l'art oratoire,
voici la circonstance à laquelle vous faisiez allusion. Les hautes
classes de l'école avaient composé de ces sortes de déclamations qui,
après avoir été corrigées par les répétiteurs, étaient portées au
professeur; alors ceux qui les avaient faites les répétaient, afin qu'on
pût réformer leurs gestes et leur accent, avant qu'ils les prononçassent
en public. Je fus, en cette occasion, enchanté de l'attitude, de la
prononciation et des gestes de Lord Byron, non moins que de son travail
en lui-même. Tous les jeunes orateurs ne manquaient pas de suivre à la
lettre leur composition écrite: Lord Byron fit de même dans la première
partie de son travail; mais à ma surprise, il s'écarta tout d'un coup de
son manuscrit, et avec assez de hardiesse et de rapidité pour me faire
craindre de le voir manquer de mémoire pour la conclusion. Mes alarmes
n'étaient pas fondées, il fournit sa carrière sans hésitation et sans le
moindre embarras. Je lui demandai, pourquoi il avait ainsi altéré sa
composition; il me répondit qu'il n'y avait rien changé, et qu'il ne
s'était pas aperçu qu'il s'en fût écarté le moins du monde. Je le crus,
et d'après l'expérience que j'avais de sa manière d'être, je compris
qu'étant plein de son sujet, il avait involontairement substitué des
expressions et des couleurs plus vives à celles que sa plume avait
tracées.»