Les chances qu'il avait de succéder au titre de ses ancêtres furent

quelque tems tout-à-fait incertaines; car; en 1794, le cinquième lord

Byron vivant avait encore un petit-fils. Sa mère cependant, dès sa

naissance, avait caressé l'espoir qu'il serait non-seulement un lord,

mais encore un grand homme. Une circonstance bizarre sur laquelle elle

fondait cette espérance, c'est qu'il était boiteux; pourquoi? il serait

difficile de le dire, si ce n'est peut-être qu'ayant un esprit des plus

superstitieux, elle avait consulté quelque diseur de bonne aventure,

qui, pour anoblir aux yeux d'une mère cette infirmité, l'avait rattachée

à la destinée future de l'enfant.

La mort du petit-fils du vieux lord, arrivée en Corse en 1794, brisa le

seul obstacle qui se trouvait jusqu'alors placé entre le petit George et

l'héritage immédiat de la pairie: l'importance sensible que cet

événement leur donna fut sentie non-seulement par Mrs. Byron, mais aussi

par le jeune baron futur de Newsteadt. Pendant l'hiver de 1797, sa mère

lisait un jour par hasard un discours prononcé à la Chambre des

Communes; un ami se trouvait présent, qui dit à l'enfant: «Nous aurons

un jour ou l'autre le plaisir de lire aussi vos discours à la Chambre

des Communes.» _J'espère que non_, répondit-il; _si vous en lisez

quelqu'un de moi, ce sera à la Chambre des Lords_.

Le titre dont il se félicitait ainsi ne lui fut que trop tôt dévolu.

S'il avait pu demeurer encore pendant dix ans tout simplement George

Byron, on ne peut douter que son caractère n'y eût gagné sous beaucoup

de rapports. L'année suivante, son grand oncle, le cinquième lord Byron,

mourut à l'abbaye de Newsteadt, ayant consommé les dernières années de

sa vie dans un état d'isolement austère et presque sauvage.

Le lendemain de l'accession du petit Byron à la pairie, on dit qu'il

courut à sa mère et lui demanda _si elle apercevait quelque changement

en lui depuis qu'il était lord, car il n'en trouvait lui-même aucun_.

Réflexion ingénieuse et naturelle; l'enfant ne songeait pas encore que

la simple addition d'une syllabe au-devant de son nom avait suffi pour

opérer un changement complet et magique dans toutes ses relations

futures avec la société.

On peut se faire une idée de l'effet que produisit dès-lors sur lui cet

événement, d'après l'agitation que, dit-on, il manifesta en s'entendant,

pour la première fois, appeler dans l'école avec l'addition du titre de

_dominus_. Incapable de faire la réponse habituelle, _adsum_, il resta

silencieux au milieu de la surprise générale de ses camarades, et finit

enfin par fondre en larmes.

Le nuage qu'avait jeté, et sans cause, à plusieurs égards, sur le

caractère du dernier lord Byron, sa malheureuse affaire avec M.

Chaworth, avait encore été, dans la suite, obscurci par les effets

naturels d'une vie insociable et bizarre. On fait encore dans le

voisinage les récits les plus exagérés de sa cruauté envers lady Byron,

avant leur séparation mutuelle, et l'on croit même que, dans l'un de ses

accès de fureur, il avait été jusqu'à la précipiter dans l'étang de

Newsteadt. Une autre fois, dit-on, ayant tué son cocher pour quelque

désobéissance, il avait jeté le cadavre dans la voiture où se trouvait

lady Byron, et montant aussitôt sur le siége, il avait lui-même conduit

les chevaux. Ces histoires sont, à n'en pas douter, des fables

grossières, comme la plupart de celles dont son illustre héritier fut

plus tard la victime. Une femme au service du vieux lord, encore

vivante, contredit ces deux récits comme autant d'inventions de la

calomnie; elle suppose pourtant que la première est fondée sur les

circonstances suivantes. Une jeune dame du nom de Booth se trouvait à

Newsteadt en visite; un soir, on fit une partie de plaisir devant la

façade de l'abbaye, et lord Byron, par accident, l'avait poussée dans le

bassin qui reçoit la cascade: de là, sans doute, le conte dont nous

avons parlé.

Une fois séparé de lady Byron, l'isolement complet dans lequel il vécut

réveilla toute la puissance d'imagination des habitans de l'endroit; nul

fait atroce ou désespéré que les commères du village ne fussent

disposées à lui imputer. Il y avait dans son triste jardin deux images

grimaçantes de satyres, que bientôt l'effroi de ceux qui les entrevirent

décora du nom de _diables du vieux lord_. On sait qu'il marchait

toujours armé, et l'on rapporte que le dernier sir John Warren, son

voisin, ayant été admis à dîner un jour avec lui, trouva sur la table

une boîte à pistolets placée là comme partie ordinaire du service.

Dans ses dernières années, les seuls compagnons de sa solitude, outre

cette colonie de grillons qu'il s'amusait, dit-on, lui-même, à nourrir

et à dresser[19], étaient le vieux Murray, plus tard valet favori de son

successeur, et la domestique dont je viens de citer l'autorité. Cette

dernière, d'après les fonctions auxquelles on suppose qu'elle avait été

promue auprès de son noble maître, avait reçu généralement dans le pays

le nom de _Lady Betty_.

[Note 19: Lord Byron avait l'habitude d'ajouter à ceci, sur

l'autorité de vieux domestiques, que le jour de la mort de

leur patron, ces grillons laissèrent tous de concert la

maison, et en si grand nombre, qu'il était impossible de

faire un pas dans le vestibule sans en écraser quelques-uns.]

Quoiqu'il vécût dans sa solitude d'une manière sordide, il paraît qu'il

éprouvait souvent le besoin d'argent; et l'un des torts les plus sérieux

qu'il fit à sa propriété, fut la vente du domaine de Rochdale, dans le

duché de Lancastre, dont le produit minéralogique passait pour

très-important. Il savait bien, dit-on, à l'époque de la vente, qu'il

n'avait pas le droit de donner un titre légal de possession, et il n'est

pas croyable que ceux qui rachetèrent ignorassent l'irrégularité de la

transaction; mais ils prévirent sans doute, comme en effet cela arriva,

qu'avant d'être dépossédés de la propriété ils seraient à peu près

indemnisés par le produit qu'ils en tireraient.

On tenta, pendant la minorité du jeune lord, de rentrer dans le domaine

de Rochdale, et, comme on le lira bientôt, ce fut avec un plein succès.

Pour Newsteadt, les bâtimens et les dépendances menaçaient une ruine

prochaine, et parmi les rares témoignages de la sollicitude ou de la

dépense de son propriétaire, se trouvaient quelques masses de pierres

réunies à grands frais, et quelques bâtimens, crénelés, élevés sur le

bord du lac et dans l'épaisseur du bois. Les forts bâtis sur le lac

étaient destinés à donner un aspect naval à ses ondes: souvent, quand il

était en bonne humeur, il se plaisait à des combats simulés; ses

bâtimens attaquaient la forteresse, qui à son tour les canonnait. Le

plus grand de ses vaisseaux avait été construit pour lui dans l'un des

ports de mer de l'est: on l'avait dirigé sur des roues vers la forêt de

Newsteadt, comme pour accomplir l'une des prophéties de la mère Shipton,

_que quand un vaisseau chargé de_ ling _traverserait la forêt de

Shervood, le domaine de Newsteadt sortirait de la famille Byron_. Dans

le duché de Nottingham, _ling_ répond au mot bruyère; et afin de

justifier la mère Shipton et de dépiter le vieux lord, on dit que les

paysans escortaient le vaisseau en y jetant sans cesse des touffes de

bruyère.

Cet homme singulier prenait évidemment fort peu de soin du sort de ses

descendans; il n'avait entretenu aucun rapport avec son jeune héritier

d'Écosse, et s'il lui arrivait d'en parler, ce qui était fort rare, ce

n'était jamais que sous le nom _du petit enfant qui est à Aberdeen_.

La mort de son grand oncle faisait de Lord Byron _le pupille de la

chancellerie_, et le comte de Carlisle fut désigné pour être son tuteur.

Il avait avec la famille quelques rapports de parenté, comme fils de la

sœur du défunt lord. En 1798, pendant l'automne, Mrs. Byron et son fils,

escortés de leur fidèle May Gray, quittèrent Aberdeen pour Newsteadt.

Avant leur départ, ils avaient vendu le mobilier de l'humble appartement

qu'ils occupaient, et le produit, à l'exception du linge et de la

vaisselle que Mrs. Byron emporta, fut de 74 livres sterling 17 shillings

7 pence.

Le tems que Byron passa en Écosse, où sa mère avait d'ailleurs pris

naissance, lui permettait de se considérer lui-même, comme il s'en est

glorifié dans Don Juan, _à moitié Écossais par sa naissance, et

entièrement par son éducation_.

Nous avons déjà vu avec quelle vivacité il gardait le souvenir des

montagnes qui, dans l'origine, avaient frappé ses yeux; les allusions

qu'il y fait, dans le passage de Don Juan que je viens de citer, au pont

romantique du Don et aux autres localités d'Aberdeen, montrent la même

fidélité et le même entraînement de souvenir.

De dire comment _Auld-Lang-Syne_ évoque devant moi l'Écosse en masse et

dans tous ses détails, les Plaids écossais, les _Snoods_ écossais, les

montagnes bleues, les ondes claires, la Dee, le Don, le mur noir du pont

de Balgounie, mes souvenirs d'enfant, en un mot le plus doux songe de ce

qui me faisait alors rêver, enveloppé, comme les fils de Banco, de leurs

manteaux funéraires;--d'expliquer ces allusions enfantines qui ramènent

sous mes yeux ma douce enfance,--je ne m'en soucie pas, c'est un effet

de _Auld-Lang-Syne_.

Puis il ajoute en note:

Le pont du Don, près de _la vieille ville_ d'Aberdeen, avec son arche

unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, me sont encore présens,

comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien que je le

cite mal peut-être, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, me

faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais

fils unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en

souviens, quoique je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans:

Brig of Balgounie, black's your wa'

Wi a wife's ae son, and a mear's ae foal

Down ye shall fa'.....

Pont de Balgounie, ton mur est noir, tu tomberas avec le fils unique

d'une femme et le poulain unique d'une cavale.

Il eut toujours un véritable plaisir à rencontrer une personne

d'Aberdeen: quand feu M. Scott, qui était né dans cette ville, lui

rendit une visite à Venise, en 1819, il lui désigna surtout, en

rappelant leurs habitudes d'enfance, une place nommée la niche de

Wallace, où se trouve encore aujourd'hui une grossière statue de ce

guerrier écossais. Cette sorte de souvenir ne le trouvait jamais

insensible. A son premier voyage en Grèce, non-seulement l'aspect des

montagnes, mais le jupon court des Albanais, tout, dit-il, le _reportait

à Morven_. Dans sa dernière et fatale expédition, l'habit qu'il portait

de préférence, à Céphalonie, était une veste de _tartane_.

Mais quelque sincères et profondément senties que fussent les

impressions qu'il gardait de l'Écosse, il lui arrivait quelquefois,

comme pour toutes ses affections les plus aimables, de donner un démenti

à son bon naturel; et lorsque la colère ou l'ironie l'excitait, de

persuader et les autres et lui-même que toutes ses affections se

portaient vers des objets directement opposés.

Le fiel qu'il répandit à l'occasion de sa querelle avec la _Revue

d'Édimbourg_, sur tout ce qu'il y avait d'Écossais, offre l'exemple de

ce triomphe temporaire de ses passions. Dans tous les tems, le moindre

soupçon de ridicule jeté sur l'Écosse ou ses habitans suffisait pour

faire taire ses affectueux sentimens. Un de ses amis me raconta

l'amusante colère dans laquelle le mit un jour une innocente jeune

fille, pour avoir remarqué qu'il avait quelque chose de l'accent

écossais: «Bon dieu! s'écria-t-il, j'espère bien que non; j'aimerais

mieux voir tomber la maudite Écosse dans la mer que d'avoir l'accent

écossais.»

Mais on ajoutera peu de foi aux saillies de ce genre répandues dans ses

écrits ou sa conversation, quand on les comparera aux preuves décisives

qu'il a laissées de son attachement pour le pays où il passa son

enfance. Et si, pour lui, ces impressions étaient ineffaçables, de

l'autre il y a chez les citoyens d'Aberdeen, qui le regardent comme leur

compatriote, une correspondance chaleureuse d'affection pour sa mémoire

et pour son nom. Ils montrent encore aux voyageurs les diverses maisons

où il résidait dans sa jeunesse; l'avoir vu seulement une fois, réveille

en eux un souvenir d'orgueil, et le pont du Don, déjà beau en lui-même,

est désormais revêtu, grâce à la mention qu'il en a faite dans son _Don

Juan_, d'un nouveau charme. Il y a deux ou trois ans qu'on offrit une

somme de cinq liv. st. à une personne d'Aberdeen en échange d'une lettre

écrite par le capitaine Byron quelques jours avant sa mort; et au nombre

des souvenirs du jeune poète, devenus autant de trésors pour ceux qui

les possèdent, il en est un dont il n'aurait pu sans rire entendre

parler, c'est tout simplement une vieille soucoupe de porcelaine dont il

avait une fois mordu un large morceau dans un accès de colère.

Ce fut dans l'été de 1798 que Lord Byron, alors dans sa onzième année,

quitta l'Écosse avec sa mère et sa _bonne_, pour prendre possession de

l'ancien domaine de ses ancêtres. Voici comme il parle de ce voyage dans

une de ses dernières lettres:

«Je me souviens de Loch-Leven comme si c'était d'hier; ce fut pourtant à

l'époque de mon voyage d'Angleterre, en 1798, que je le vis.»

Déjà ils touchaient à la barrière de Newsteadt, ils voyaient les bois de

l'abbaye s'élancer comme pour les recevoir, quand Mrs. Byron, affectant

de méconnaître l'endroit, demanda à la femme de la barrière à qui

appartenait cette propriété. On lui répondit que le possesseur, Lord

Byron, était mort depuis quelques mois. «Et quel est l'héritier? demanda

la mère avec un orgueil satisfait.--On dit, répondit la femme, que c'est

un petit enfant qui vit à Aberdeen.--Et le voici, dieu le bénisse!»

s'écria la gouvernante, incapable de se contenir, et couvrant de baisers

le jeune lord assis sur ses genoux.

Une élévation si soudaine aurait eu sans doute, même dans des

circonstances plus favorables pour lui, une influence dangereuse sur son

caractère; le guide qui désormais allait conduire les pas du jeune Byron

dans le monde ne pouvait être plus inhabile à lui en montrer les

écueils. Sa mère, dépourvue de jugement et d'empire sur elle-même,

employait à son égard, avec la même maladresse, et l'indulgence, et ce

qui était pire encore, une violence dont l'enfant s'amusait. Ce

sentiment exquis du ridicule qui, plus tard, le rendit si remarquable,

et que dès-lors il possédait, l'emportait toujours sur la crainte que

pouvait lui inspirer sa mère. Quand Mrs. Byron, femme petite et dont

l'embonpoint embarrassait la marche, essayait, dans ses accès de colère,

de l'atteindre afin de le punir, le petit diable, glorieux de sa

légèreté, se plaisait à lui échapper sans cesse, courant autour de la

chambre en dépit de sa jambe boiteuse, et riant à gorge déployée d'avoir

pu rendre inutiles toutes ses menaces. Dans ses _Memoranda_, il a

consigné quelques anecdotes de ces premiers tems, et bien qu'il n'y

nomme jamais sa mère qu'avec respect, il est facile de voir que l'idée

qu'il en avait conservée, du moins la plus caractéristique, était d'une

nature pénible. L'un des passages les plus frappans de ces _Mémoires_ se

rapporte au chagrin profond qu'il ressentait de son infirmité; il décrit

l'impression d'horreur et d'humiliation qui s'empara de lui quand sa

mère, dans un accès de colère, l'appela, _vilain boiteux_. Comme il

reproduit dans sa poésie, sous une forme ou l'autre, tous les sentimens

profonds de sa vie, il ne faut pas être surpris d'y retrouver une

expression de ce genre; nous voyons donc à l'ouverture de son drame, _le

Difforme transformé_:

BERTA. Va-t'en, vilain bossu.

ARNOLD. Ma mère, je suis né ainsi.

On peut se demander si l'origine du drame entier ne serait pas due à cet

unique souvenir.

Avec un pareil caractère dans la personne qui devait seule diriger ses

premières années, on conçoit qu'il dut perdre tout le fruit des soins et

de la sollicitude qu'un tuteur éclairé eût pu avoir pour lui. D'ailleurs

Lord Carlisle, peu lié avec la famille, et n'ayant jamais eu l'occasion

de connaître l'enfant, n'avait accepté qu'avec répugnance cette charge

pénible; et comme ce titre le mettait surtout en rapport avec Mrs.

Byron, il ne faut pas s'étonner qu'il ne désirât jamais pénétrer dans

les détails de l'éducation de son pupille, plus qu'il n'y était

rigoureusement obligé: ce qui l'en éloignait était la crainte de se

trouver en opposition avec les habitudes violentes et capricieuses de la

mère.

D'un autre côté, si la réputation du dernier Lord eût été assez

populaire pour piquer d'émulation son jeune successeur, peut-être

l'envie salutaire de rivaliser avec les morts eût suppléé aux bons

exemples des survivans, et nul esprit ne se serait plus facilement

ouvert à cette louable émulation que celui de Byron. Mais

malheureusement, comme nous venons de le dire, les circonstances étaient

autres, et à la place d'un aussi désirable stimulant fut substituée une

rivalité d'une espèce contraire. Les étranges anecdotes qui circulaient

sur le feu Lord dans le pays où ses rudes et solitaires habitudes

avaient laissé une trace d'effroi; ces anecdotes, dis-je, avaient frappé

son imagination poétique, et réveillé dans son jeune esprit une espèce

d'admiration pour des bizarreries qui lui semblaient un motif

d'étonnement et de souvenir. On a même quelquefois supposé que ce fut le

récit des bizarreries de son oncle, qui nourrit son imagination de ces

sombres peintures et de ces figures idéales, qu'il sut par la suite

revêtir de formes diverses et anoblies par son génie[20]. Mais, quoi

qu'il en soit, on peut conjecturer que, dans sa pénurie de meilleurs

modèles, les singularités de son prédécesseur immédiat eurent une grande

influence sur ses goûts et son imagination. Une habitude, entre autres,

qu'il semblait devoir à cet esprit d'imitation, et qu'il conserva toute

sa vie, fut celle d'avoir ordinairement auprès de lui une arme d'une

espèce quelconque; même encore enfant, il portait toujours de petits

pistolets chargés dans la poche de sa veste.

[Note 20: Pourquoi donc accuser ces impressions, si les

effets en furent si admirables?

(_N. du Tr._)]

La querelle du dernier Lord avec M. Chaworth avait pu d'ailleurs, dès

l'origine, lier d'une sorte de connexité, dans son esprit, le nom de sa

famille et l'habitude des duels; peut-être aussi les mortifications que

lui faisait dévorer, ou du moins craindre, à l'école, son infirmité

physique, trouvèrent une sorte de consolation dans l'espoir qu'un jour

les lois du combat singulier lui permettraient de lutter avec le plus

fort, à armes égales.

Aussitôt après leur départ d'Écosse, Mrs. Byron, dans l'espoir d'obtenir

sa guérison, avait confié son fils aux soins d'un individu de Nottingham

qui se chargeait de ces sortes de cures: cet homme, charlatan de son

métier, se nommait Lavender; son procédé était de frotter d'abord

d'huile pendant long-tems le pied malade, puis de le tordre violemment

et de le tenir comprimé dans une machine de bois. Pour que l'enfant ne

fût pas, durant cet intervalle, retardé dans ses études, un respectable

professeur venait lui donner des leçons de latin. M. Rogers, c'était son

nom, lisait avec lui des morceaux de Virgile et de Cicéron, et ses

progrès lui parurent alors, malgré sa jeunesse, extrêmement sensibles:

toutefois, dans le cours de ses leçons, il éprouvait fréquemment de

violentes douleurs, à cause de la position de son pied; un jour, M.

Rogers lui dit: «Milord, je ne puis vous voir en proie à une douleur

comme celle que vous souffrez.--N'y songez pas, M. Rogers, répondit

l'enfant, vous ne vous en apercevrez plus.»

Cet homme distingué, qui ne parle jamais de son élève que dans les

termes les plus affectueux, se souvient de plusieurs exemples de la

plaisante malice avec laquelle il aimait à se venger de son bourreau, en

mettant à découvert sa fastueuse ignorance. Un jour il avait placé au

hasard, sur une feuille de papier, toutes les lettres de l'alphabet,

mais toutefois en les disposant de manière à simuler des mots et des

phrases; il mit le papier sous les yeux du docte personnage en lui

demandant quelle langue c'était: «De l'italien,» répondit notre homme,

incapable d'avouer de bonne foi son ignorance. On conçoit que cette

réponse fut accueillie par la joie immodérée et les insultans éclats de

rire de notre jeune satirique, charmé du succès de ce premier piége

tendu au charlatanisme.

C'est par une suite de la profonde impression qu'il conservait de tout

ce qui l'entourait dans sa jeunesse, et qui semblait un des traits

distinctifs de son caractère, que plusieurs années après, se trouvant

dans les environs de Nottingham, il envoya une lettre à son vieux

précepteur, remplie de sentimens affectueux. Il avait même chargé celui

qui la portait de dire à M. Rogers, qu'à compter d'un certain endroit de

Virgile, qu'il désignait, il pouvait encore réciter une vingtaine de

vers qu'il se souvenait fort bien d'avoir expliqués avec lui tandis

qu'il souffrait le plus.

C'est dans ce tems, au rapport de sa gouvernante May Gray, que se

manifestèrent en lui les premiers indices de dispositions poétiques.

Voici à quel propos: une dame âgée, qui faisait de fréquentes visites à

sa mère, s'était servie à son égard d'expressions fort insultantes; et

ces affronts, il en conservait ordinairement un ressentiment implacable.

Cette dame s'était formé des idées singulières relativement à notre ame:

elle s'imaginait qu'elle s'arrêtait dans la lune comme pour y subir une

épreuve préliminaire avant d'aller plus loin. Un jour, Byron ayant reçu,

comme il paraît, une seconde injure du même genre, se présente en fureur

devant sa gouvernante: «Eh bien, mon petit héros, lui dit-elle,

qu'avez-vous donc?» L'enfant répondit que cette vieille l'avait mis dans

une affreuse colère, qu'il ne pouvait plus la supporter, etc., etc.;

puis soudain il répéta plusieurs fois les mauvais vers suivans, charmé

d'avoir trouvé un moyen d'exhaler sa bile:

Dans le comté de Nott, demeure à Swan-Green une vieille maudite, si

jamais il en fut, et quand elle mourra (promptement je l'espère) elle

croit sur-le-champ qu'elle ira dans la lune.

Ces vers ont peut-être été rajustés après coup; et lui-même, comme on va

le voir, date d'une année plus tard son premier essai poétique, mais

l'anecdote n'en fait pas moins connaître son caractère; c'est ce qui m'a

décidé à la conserver.

Dans le même tems les faibles revenus de Mrs. Byron reçurent une

augmentation fort opportune sans doute, mais dont j'ignore le motif. Ce

fut une pension sur la liste civile de 300 liv. st. de rente; la lettre

suivante est une copie de l'ordonnance royale rendue à ce sujet:

GEORGES ROI.

Il nous a plu accorder à Catherine Gordon, veuve Byron, une rente

annuelle de 300 livres, à commencer au 5 juillet 1799, pour continuer

durant notre plaisir. Nous voulons et il nous plaît, qu'en vertu de

notre lettre générale du sceau privé, sous la date du 5 novembre 1760,

des fonds de notre trésor ou de l'échiquier applicables au service de

notre liste civile, vous payiez à ladite Catherine Gordon, veuve Byron,

ou à son ordre, ladite rente, à commencer du 5 juillet 1799, pour lui

être servie par quartier ou autrement, dès que l'échéance sera arrivée;

la présente sera votre garantie.

Le 2 octobre 1799; de notre règne la 39me.

_Par ordre de sa majesté_,

Signé W. PITT,

S. DOUGLAS.

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 3 / 29 段