La difformité de son pied était dès-lors un sujet qui l'affligeait

beaucoup et sur lequel il se montrait très-irascible. Une personne de

Glascow m'a rapporté que la gouvernante de sa femme et celle de Byron se

voyaient souvent quand elles sortaient pour promener les enfans qui leur

étaient confiés, et qu'un jour elle lui avait dit: «Quel bel enfant que

ce Byron! et quel malheur qu'il ait un pareil pied!» L'enfant

l'entendit, et soudain, outré de colère, il la frappa d'un petit fouet

qu'il avait à la main, en s'écriant avec impatience: _Ne parlez pas de

cela_. Quelquefois cependant, comme plus tard, il parlait avec

indifférence et même plaisantait de son infirmité. Dans le voisinage se

trouvait un autre enfant qui avait dans l'un de ses pieds un défaut

semblable; Byron disait alors à cette occasion en riant: _Venez voir les

deux petits garçons qui s'en vont dans Brood-street avec leurs deux

pieds bots_.

Parmi une foule d'exemples de vivacité et d'énergie, sa gouvernante

citait le suivant. Un soir, elle l'avait conduit au théâtre, à la

représentation de la _Femme colère corrigée_ (_the taming of the

Shrew_); il avait suivi la pièce pendant quelque tems avec un intérêt

silencieux, mais à la scène entre Catherine et Pétruchio, quand les

acteurs en furent à ces deux vers:

CATHERINE. Je sais que c'est la lune.

PETRUCHIO. Non, vous mentez, c'est le soleil bienfaisant.

Le petit Geordie (ainsi l'appelait-on), se levant de son siége, se mit à

crier vivement: _Mais je vous dis, moi, que c'est la lune, monsieur_.

Nous avons déjà parlé du séjour du capitaine Byron à Aberdeen; il revint

encore y passer deux ou trois mois avant son départ définitif pour la

France. Chaque fois, le principal objet de sa visite était de tirer

encore, s'il le pouvait, quelque argent de la malheureuse femme qu'il

avait réduite à la misère; et il y réussit si bien, que la dernière fois

cette dame, gênée comme elle l'était, parvint à lui procurer les moyens

de se rendre à Valenciennes[9], où il mourut l'année suivante (1791).

Bien que sur la fin Mrs. Byron refusât de le voir, elle lui conserva

toujours, dit-on, une vive affection; et à cette époque, quand la

gouvernante venait à le rencontrer, elle ne manquait pas de s'informer

auprès d'elle, avec la plus tendre sollicitude, de sa santé et de l'air

de son visage. Quand elle apprit sa mort, sa douleur, suivant le récit

de la même personne, tenait du désespoir, et ses cris perçans furent

entendus jusque dans la rue. C'était vraiment une femme extrême dans

toutes ses passions; sa douleur et sa tendresse partaient de son

tempérament autant que d'une sensibilité réelle. Quoi qu'il en soit,

déplorer la mort d'un pareil mari était, il faut l'avouer, faire preuve

d'une générosité bien gratuite; d'autant plus que ne l'ayant épousée,

comme il le disait tout haut, que pour sa fortune, et ayant bientôt

dissipé le seul charme qu'elle eût à ses yeux, il avait la cruauté de

lui reprocher fréquemment les inconvéniens de la pénurie, fruit de son

extravagante prodigalité.

[Note 9: Mrs. Byron, dit quelqu'un que j'ai déjà cité,

s'était endettée de trois cents liv. st., par suite des

avances d'argent faites à M. Byron lors de ses deux visites à

Aberdeen, et par les frais d'ameublement de la chambre

qu'elle occupa après la mort de son mari, dans Brood-street.

Les intérêts de cette somme réduisirent son revenu à 139

liv.; toutefois elle sut vivre sans augmenter ses dettes, et

à la mort de sa grand'mère, ayant hérité des 1,122 liv.

réservées pour le douaire de cette dame, elle les acquitta

entièrement.]

Le jeune Byron n'avait pas cinq ans accomplis quand on l'envoya à une

école primaire, tenue à Aberdeen par M. Bowers[10]. Il y resta, sauf

quelques interruptions, durant l'espace de douze mois, comme l'atteste

l'extrait suivant du registre journalier de l'école:

GEORGES GORDON BYRON,

19 novembre 1792.

19 novembre 1793, reçu une guinée.

[Note 10: Dans _Long-acre_, l'instituteur actuel de cette

école est M. Davie Gronta, l'ingénieux éditeur d'une

_collection de batailles et monumens militaires_, et d'un

ouvrage fort utile intitulé: _Livre classique des poèmes

modernes_.]

Le prix de cette école, pour la lecture seulement, n'était que de 5

_shillings_ par quartier; et ce fut certainement moins dans le but de

hâter ses progrès que pour mieux échapper à sa turbulence que sa mère

l'y envoya. Quant au résultat de ces premières études à Aberdeen, tant

sous M. Bowers que sous différens autres instituteurs, il nous en offre

lui-même le curieux document dans une sorte de journal commencé sous le

titre de _mon Dictionnaire_, et qu'on retrouve dans l'un de ses

manuscrits:

«J'ai vécu dans cette ville plusieurs années de ma première jeunesse;

mais depuis l'âge de dix ans je n'y suis pas retourné. A cinq ans, ou

plus tôt même, on m'envoyait à l'école tenue par un M. Bowers, que l'on

surnommait _Bodsy_, à cause de son air vif et éveillé. C'était une école

à l'usage des deux sexes; j'y appris peu de chose, si ce n'est à répéter

par cœur, à force de l'entendre, mais sans en retenir une lettre, la

première leçon monosyllabique: _Dieu fit l'homme, il faut l'aimer_. La

seule preuve que je donnais de mes progrès à la maison, c'était de

répéter ces mots avec la plus grande volubilité; mais un jour, ayant

tourné le feuillet, j'eus le malheur de redire encore la même chose, et

cela fit découvrir les bornes étroites de mes jeunes talens: on me tira

les oreilles (criante injustice, attendu que c'était par elles que

j'avais appris ce que je savais), et l'on confia mes dispositions aux

soins d'un nouveau précepteur; c'était un pieux et habile petit prêtre,

nommé Ross, devenu plus tard, ministre de l'une des églises d'Écosse

(celle d'_East_, je pense). Je fis sous lui d'étonnans progrès, et je me

rappelle encore aujourd'hui ses manières douces et sa généreuse

sollicitude. Dès que je pus lire, ma grande passion fut l'histoire, et

surtout je me passionnai, pourquoi? je l'ignore, pour la bataille donnée

près du lac Régille, dans l'histoire romaine, que l'on m'avait d'abord

mise entre les mains. Il y a quatre ans, me trouvant sur les hauteurs de

Tusculum, mes regards s'arrêtèrent sur le petit lac circulaire, jadis de

Régille, et qui n'est plus qu'un point dans la perspective; alors je me

souvins de mon jeune enthousiasme et de mon vieux instituteur. Plus tard

j'eus pour maître un nommé Paterson, honnête jeune homme, mais

très-sérieux et taciturne: c'était le fils de mon cordonnier; du reste

fort instruit, comme le sont généralement les Écossais; c'était de plus

un presbytérien rigide. Je commençai avec lui le latin, dans la

grammaire de Ruddeman, et je continuai jusqu'au moment où l'on me mit à

l'_école de grammaire_. Là je fis toutes mes classes jusqu'à la

quatrième forme[11], époque de mon rappel en Angleterre, ma patrie, par

la mort de mon oncle.

[Note 11: Un collége régulier anglais se divise généralement

en six _formes_, quoiqu'un même professeur puisse être chargé

de deux à la fois. L'ordre des _formes_ est inverse du nôtre;

ainsi (la rhétorique et la philosophie faisant partie de

l'enseignement spécial des universités), la sixièmes _forme_

correspondra à notre classe de seconde, et la première forme

à notre septième ou aux classes plus élémentaires encore.

(_Note du Traducteur_.)]

C'est à Aberdeen, et sur les belles exemples de M. Duncan, que j'acquis

le beau point d'écriture que je ne lis pas moi-même sans difficulté. Je

ne pense pas qu'il se mît beaucoup en peine de mes progrès. J'écrivais

mieux alors que je n'ai jamais fait depuis; la hâte et l'agitation d'une

et d'autre espèce ont fait de moi le plus parfait griffonneur qui jamais

ait tenu une plume. Il pouvait y avoir à cette école de grammaire cent

cinquante enfans de tout âge; elle était divisée en cinq classes, tenues

par quatre maîtres, le principal se chargeant de la quatrième et de la

cinquième forme, comme en Angleterre la cinquième et la sixième forme et

les moniteurs ont toujours pour professeur le chef de l'école.»

Parmi ses compagnons de classe, il en est de vivans qui se souviendront

encore de lui[12], et l'impression qu'ils en ont conservée est que

c'était un enfant vif et passionné, emporté, rancunier, mais affectueux

et sociable à l'égard de ses camarades; hardi, singulièrement aventureux

et toujours, comme l'un d'eux le répétait heureusement, toujours _plus

prêt à donner qu'à recevoir des coups_. Entr'autres anecdotes à l'appui

de ce caractère, on cite qu'une fois, revenant de l'école, il se trouva

de compagnie avec un enfant qui l'avait auparavant insulté, sans en

avoir été puni. Le petit Byron avait juré qu'il le lui paierait à la

première occasion; en conséquence cette fois-ci, bien que plusieurs

autres enfans prissent le parti de son adversaire, il parvint à lui

donner une _volée complète_; et quand il arriva chez sa mère, tout

essoufflé, la servante lui demanda ce qu'il avait fait. Il répondit,

avec un mélange de rage et d'enjouement, qu'il venait d'acquitter une

dette en rossant un enfant auquel il l'avait promis; qu'il était un

Byron, et que jamais il ne fausserait sa devise: _Croys Byron_.

[Note 12: Le vieux portier du collége aussi se rappelle bien

le petit garçon à la jaquette rouge et au pantalon de nankin,

qu'il a si souvent chassé de la cour du collége.]

Il est certain qu'il cherchait bien plus à se distinguer parmi ses

camarades par sa supériorité dans tous les jeux et exercices violens,

que par ses progrès à l'étude[13]. Cependant il était plein d'ardeur dès

qu'on parvenait à fixer son attention, ou qu'un genre d'étude venait à

lui plaire. Il était en général parmi les derniers de sa classe, et ne

semblait guère ambitieux de places plus honorables. Il est d'usage, je

crois, dans cette pension, d'intervertir de tems en tems l'ordre des

places et de mettre les plus faibles écoliers sur les bancs

ordinairement réservés aux plus forts, sans doute dans la vue de mieux

stimuler l'ardeur des uns et des autres. Dans ces occasions, et

seulement alors, Byron était parfois à la tête de ses condisciples, et

son professeur disait en le raillant; _Allons, George, vous ne tarderez

pas à retourner à la queue_[14].

[Note 13: C'était, dit l'un de ceux que j'ai consultés, un

bon joueur de billes, il les lançait plus loin que la plupart

des enfans; il excellait aussi aux _barres_, jeu qui exige

une grande agilité de jambes.]

[Note 14: Il paraît, d'après la liste trimestrielle tenue a

l'école de grammaire d'Aberdeen, dans laquelle le nom des

enfans se trouve placé suivant le rang qu'ils tenaient dans

leur classe; il paraît, dis-je, qu'en avril 1794, le nom de

Byron se trouvait le vingt-troisième sur une liste de

trente-huit enfans, dans la seconde forme. En avril 1798, il

lui arriva d'être le cinquième dans la quatrième classe,

composée de vingt-sept enfans, et de dépasser plusieurs de

ses condisciples qui l'avaient toujours devancé jusque-là.]

Durant cette période, sa mère et lui eurent l'occasion de faire visite à

plusieurs de leurs amis: ils passèrent quelque tems à Fetteresso,

demeure de son parrain le colonel Duff (on s'y rappelle encore le

plaisir que prenait l'enfant à jouer avec un vieux sommelier, bon

vivant, nommé Ernest Fiddler). Ils s'arrêtèrent aussi à Banff, où

résidaient quelques proches parens de mistress Byron.

Il eut en 1796 une attaque de fièvre scarlatine, après laquelle sa mère

l'envoya, pour changer d'air, dans les montagnes de l'Écosse

(_highlands_); et ce fut alors, ou l'année suivante, qu'ils choisirent

pour résidence une ferme dans le voisinage de Ballater. C'est un séjour

recherché pendant l'été par ceux qui veulent reprendre leur santé ou

leur enjouement; il est situé sur la rivière, à quarante milles environ

d'Aberdeen. Bien que cette maison, où l'on montre encore avec orgueil le

lit du jeune Byron, soit naturellement devenue un but de pélerinage pour

les admirateurs du génie, elle est, ainsi que la vallée étroite et aride

dans laquelle elle est bâtie, bien indigne de s'associer au souvenir

d'un poète. A peu de distance de là, on peut vanter avec raison un

paysage où se retrouvent tous les genres de beautés sauvages qui suivent

le cours de la Dée à travers les montagnes. C'est là que les noirs

sommets de _Lachin-y-Gair_ s'élançaient en forme de tourelles aux yeux

du poète futur; les vers qu'il consacra, plusieurs années après, au

tableau de ces objets sublimes, montrent que déjà, malgré sa tendre

jeunesse, il connaissait tous les genres de _gloire sourcilleuse_ qui

s'y rattachaient[15].

[Note 15: Les souvenirs exprimés dans cette pièce sont

charmans, mais il n'en est pas moins certain, d'après le

témoignage de sa gouvernante, qu'il alla tout au plus deux

fois sur cette montagne, située à quelques milles de leur

résidence ordinaire.]

Ah! c'est là que mes pas s'égarèrent souvent dans mon enfance; mon

chapeau était le bonnet à carreaux, mon manteau le _plaid_ des

montagnards; les souvenirs des chefs de _clans_, morts depuis long-tems,

venaient s'offrir à mon esprit, quand, chaque jour, j'errais dans les

clairières couvertes de pins. Je ne songeais pas à retourner au château,

avant que la gloire du jour mourant n'eût fait place aux rayons brillans

de l'étoile polaire, car mon imagination charmée aimait à se nourrir des

traditions glorieuses que je recueillais de la bouche des habitans de la

sombre Loch-na-Gar.

On a plusieurs fois attribué la première étincelle de son génie poétique

à la sévérité grandiose des scènes au milieu desquelles s'écoula son

enfance; mais on pourrait se demander si jamais pareilles facultés

furent l'effet d'un pareil accident. Que les charmes d'une nature

pittoresque, nés principalement de notre imagination et de nos

souvenirs, soient profondément sentis à un âge où l'imagination est à

peine née, où les souvenirs sont rares, c'est ce qu'on concevra

difficilement, tout en faisant la part d'un génie prématuré. L'éclat que

le poète voit dans les aspects de la nature n'est pas autant dans les

objets eux-mêmes que dans l'œil qui les contemple; et l'imagination doit

entourer ses tableaux d'une sorte d'auréole avant de pouvoir leur

emprunter quelque inspiration.

A la vérité, comme matériaux susceptibles d'être mis en œuvre par la

faculté poétique quand elle sera développée, ces merveilleuses

impressions, recueillies dès l'enfance avec toute la vivacité,

conservées avec toute la puissance de souvenir qui appartient au génie,

peuvent bien former l'un des plus purs et des plus précieux alimens dont

il se nourrira par la suite; mais cependant la source de ce charme est

dans le sentiment poétique qui existait en lui et qui s'éveille alors.

C'est l'imagination seule qui, agissant sur ses souvenirs, imprégnera

pour lui, dans la suite, tout le passé de poésie.

Il faut donc classer les impressions que Lord Byron reçut dans son

enfance des scènes de la nature, avec les divers autres souvenirs qu'il

conserva de la même période, comme de son innocence, de ses jeux, de ses

espérances et de ses affections premières, tous souvenirs que le poète

sait convertir à son usage, mais dont aucun ne fait le poète; pas plus

que le miel (pour employer une comparaison de Byron lui-même) ne fait

l'abeille qui le butine.

Quand il arrive, comme ce fut le cas en Grèce pour Lord Byron, que les

mêmes accidens de nature, sur lesquels la mémoire a réfléchi son charme,

se reproduisent devant les yeux, entourés de circonstances nouvelles et

inspiratrices, et de tous les accessoires qu'une imagination riche et

vigoureuse peut leur prêter; alors, et le passé, et le présent, tout

contribue à rendre l'enchantement complet. Or, jamais cœur ne fut mieux

né pour réunir ces divers sentimens que celui de Lord Byron. Dans un

poème écrit un ou deux ans avant sa mort[16], il fait honneur de sa

passion pour les montagnes aux impressions de son séjour dans les

_highlands_; et il attribue même le plaisir que lui fit éprouver

l'aspect de l'Ida et du Parnasse, bien moins aux traditions classiques

qu'aux souvenirs profonds que lui fournissaient son enfance et

_Lachin-y-gair_.

[Note 16: L'Ile.]

Celui dont les premiers regards se sont arrêtés sur les montagnes de

l'Écosse, couronnées d'un bleu céleste, aimera à contempler toutes les

cimes qui lui offriront une couleur analogue; il saluera, dans chaque

mamelon, le visage connu d'un ami; à la vue d'une montagne, son ame

s'épanouira, comme pour l'embrasser. Long-tems j'ai parcouru des pays

qui n'étaient pas mon pays; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins,

révéré le Parnasse, admiré l'Ida cher à Jupiter, et l'Olympe qui s'élève

majestueusement au-dessus de la mer. Mais ce n'était point le souvenir

de leur gloire antique, ce n'était point la vue de leur beauté présente

qui m'imposaient ces impressions profondes de respect et d'amour. Les

ravissemens que l'enfant avait éprouvés survivaient à l'âge de

l'enfance. Loch-na-Gar dominait avec l'Ida sur les champs de la Troade.

Les souvenirs celtiques entouraient le mont Phrygien, et les eaux des

cascades des _highlands_ se mêlaient à la claire fontaine de Castalie.

Dans une note jointe à ce morceau, nous le voyons faire le même

anachronisme dans l'histoire de ses propres sentimens, et rapporter à

son enfance elle-même cet amour des montagnes, qui n'était autre chose

que le résultat du travail de son imagination se reportant au passé.

«C'est, dit-il, de cette époque (celle de son séjour dans les

_highlands_) que date mon amour des pays montagneux. Je n'oublierai

jamais l'effet que produisit sur moi, quelques années plus tard, en

Angleterre, la seule chose que j'eusse vue depuis long-tems qui

ressemblât à des montagnes, quoiqu'en miniature; je veux parler des

_Malvern-hills_. Lorsque je retournai à Cheltenham, je les regardais

chaque soir, au coucher du soleil, avec une émotion que je ne pourrais

décrire.» Son amour pour les courses solitaires et pour les excursions

de toutes espèces[17], le conduisait souvent assez loin pour donner sur

lui des inquiétudes sérieuses. Il lui arrivait à Aberdeen, toutes les

fois qu'il en trouvait l'occasion, de s'esquiver, inaperçu, de la

maison. Quelquefois il se dirigeait du côté de la mer; et un jour, après

de longues et pénibles recherches, on trouva le petit aventurier se

débattant au milieu d'une fondrière ou mare, d'où il n'aurait pu se

tirer de lui-même.

[Note 17: Cette phrase rend fort douteuse l'assurance donnée

par sa gouvernante (au rapport de Thomas Moore), que Byron

n'avait jamais vu que deux fois la montagne de

_Lachin-y-gair_, si voisine de l'habitation de sa mère.

(_N. du Tr._)]

Dans le cours de l'une de ces excursions d'été le long de la Dée, il eut

l'occasion de voir les sauvages beautés des _highlands_, mieux encore

que dans les environs de leur résidence à Ballatrech. Sa mère l'avait

conduit sur la route romantique d'_Invercauld_, jusqu'à la petite chute

d'eau appelée _la vigne de la Dée_; sa passion pour les aventures fut

alors sur le point de lui coûter la vie: comme il grimpait le long d'une

pente inclinée sur cette cascade, une bruyère arrêta son pied bot et il

tomba. Déjà même il roulait vers le précipice, quand la gouvernante eut

la force et la présence d'esprit de le retenir, et de le ravir ainsi à

une mort certaine.

Il n'avait encore que huit ans: ce fut alors qu'un sentiment plus près

de l'amour qu'on ne le supposerait possible dans un âge si tendre, prit,

de son propre aveu, sur ses pensées, une puissance absolue, et prouva

ainsi, de bonne heure, combien il était facile d'éveiller sa sensibilité

sur ce point comme sur tous les autres[18]. L'objet de son attachement

était Marie Duff; et les passages d'un journal, tenu par lui en 1813,

montrent avec quelle fraîcheur, après un intervalle de dix-sept ans, il

se rappelait toutes les circonstances de cette première passion:

[Note 18: On sait que Dante n'avait que neuf ans quand, à la

_fête du Mai_, il vit pour la première fois Béatrix et en

devint amoureux. Alfieri lui-même, amant précoce, considère

une telle sensibilité prématurée comme le signe incontestable

d'une ame née pour les beaux-arts. «_Effetti_, dit-il en

décrivant ce qu'il éprouva lui-même lors de son premier

amour, _che poche persone intendono, e pochissime provano: ma

a quei soli pochissimi è concesso l' uscir della folla

volgare in tutte le umane arti_.» Canova disait ordinairement

qu'il se rappelait fort bien avoir été amoureux dès l'âge de

cinq ans.]

«J'ai dernièrement, dit-il, beaucoup pensé à Marie Duff; il est bien

étrange que j'aie pu me passionner aussi profondément pour cette jeune

fille, à un âge où je ne pouvais connaître l'amour, ni ce que ce mot

signifiait: et pourtant c'était bien de l'amour. Ma mère me raillait

d'habitude sur cet attachement puéril; et plusieurs années après

(j'avais alors seize ans), elle me dit un jour: _Byron, je reçois une

lettre d'Edimbourg; miss Abercromby me mande que votre ancienne passion,

Marie Duff, est mariée à un M. Co_..... Et quelle fut ma réponse? En

vérité, je ne sais comment expliquer ce que je ressentis en ce moment;

mais je faillis entrer en convulsion. Ma mère en fut tellement alarmée,

que plus tard elle évita toujours de revenir sur ce sujet _avec

moi_,--se contentant de le redire volontiers à chacune de ses

connaissances. Maintenant que signifiait tout cela? Je ne l'avais pas

vue depuis que, par suite d'un _faux pas_ de sa mère, à Aberdeen, elle

fut ramenée à Banff, auprès de son aïeule: nous étions tous deux de

véritables enfans; j'avais dès-lors, et j'ai depuis éprouvé cinquante

fois, d'autres sentimens tendres; cependant je me rappelle encore tout

ce que nous nous disions l'un à l'autre, toutes nos caresses, ses

traits, mon inquiétude, mes insomnies, mes instances auprès de la

servante de ma mère pour qu'elle lui écrivît de ma part; ce qu'elle fit

à la fin pour me tranquilliser. La pauvre Nancy pensait que j'étais fou;

et comme je ne pouvais écrire une lettre moi-même, elle devint mon

secrétaire. Je me rappelle aussi nos promenades, mon bonheur quand

j'étais assis près de Marie dans l'appartement des enfans, à leur maison

proche des _Plainstones_ à Aberdeen. Alors, tandis que sa petite sœur

jouait à la poupée, nous faisions l'amour à notre manière.

«Comment diable tout cela arriva-t-il à un pareil âge? d'où cela

provenait-il? Certainement, plusieurs années après, je n'avais pas

encore l'idée de la distinction des sexes; et cependant mes tourmens et

mon amour furent si violens, que je doute quelquefois si j'ai jamais été

depuis réellement amoureux.

«Qu'il en soit ce qu'on voudra, l'annonce de son mariage, plusieurs

années après, fut pour moi un coup de foudre et fut sur le point de

m'étouffer, au grand effroi de ma mère et à l'étonnement de tous les

spectateurs qui refusaient d'y croire. C'est dans ma vie un phénomène

(puisque je n'avais alors que huit ans), qui m'a souvent tourmenté et

qui me tourmentera jusqu'à ma dernière heure; et récemment encore, je ne

sais pas pourquoi, son souvenir (non pas l'amour lui-même) s'est

représenté avec plus de force que jamais. Je serais bien étonné qu'elle

eût gardé de moi la moindre souvenance, et qu'elle se rappelât comme

elle plaignait sa petite sœur Hélène de ne pas avoir aussi un amoureux!

Il est incroyable comme j'ai gardé d'elle une parfaite et charmante

idée; de son front, de ses cheveux noirs, de ses yeux d'un brun clair,

de ses vêtemens même: je serais vraiment fâché de la voir aujourd'hui;

la réalité, toute belle qu'elle serait, détruirait ou du moins

obscurcirait les traits de la charmante Péri que je contemplais alors en

elle, et qui vit encore dans mon imagination après plus de seize années.

J'ai maintenant vingt-cinq ans et quelques mois.....

«Ma mère, je le suppose, raconta cette circonstance (l'effet qu'avait

produit son mariage sur moi) aux Parkynses et certainement à la famille

Pigot; elle le mentionna sans doute également à miss Abercromby, qui

connaissait mon ancien penchant, et qui sans doute n'avait donné cette

nouvelle qu'à mon intention..... Je l'en remercie! Comme ses

commencemens, le terme de cette passion m'a souvent fait réfléchir;

quant à l'exactitude des faits, d'autres les connaissent aussi bien que

moi, et le souvenir que j'en conserve est encore plein de vie. Mais plus

j'y songe, et plus je suis embarrassé d'assigner quelques causes à cette

précocité d'affection.»

Œuvres complètes de lord Byron, Tome 09 comprenant ses mémoires publiés par Thomas Moore · 第 2 / 29 段