beaucoup et sur lequel il se montrait très-irascible. Une personne de
Glascow m'a rapporté que la gouvernante de sa femme et celle de Byron se
voyaient souvent quand elles sortaient pour promener les enfans qui leur
étaient confiés, et qu'un jour elle lui avait dit: «Quel bel enfant que
ce Byron! et quel malheur qu'il ait un pareil pied!» L'enfant
l'entendit, et soudain, outré de colère, il la frappa d'un petit fouet
qu'il avait à la main, en s'écriant avec impatience: _Ne parlez pas de
cela_. Quelquefois cependant, comme plus tard, il parlait avec
indifférence et même plaisantait de son infirmité. Dans le voisinage se
trouvait un autre enfant qui avait dans l'un de ses pieds un défaut
semblable; Byron disait alors à cette occasion en riant: _Venez voir les
deux petits garçons qui s'en vont dans Brood-street avec leurs deux
pieds bots_.
Parmi une foule d'exemples de vivacité et d'énergie, sa gouvernante
citait le suivant. Un soir, elle l'avait conduit au théâtre, à la
représentation de la _Femme colère corrigée_ (_the taming of the
Shrew_); il avait suivi la pièce pendant quelque tems avec un intérêt
silencieux, mais à la scène entre Catherine et Pétruchio, quand les
acteurs en furent à ces deux vers:
CATHERINE. Je sais que c'est la lune.
PETRUCHIO. Non, vous mentez, c'est le soleil bienfaisant.
Le petit Geordie (ainsi l'appelait-on), se levant de son siége, se mit à
crier vivement: _Mais je vous dis, moi, que c'est la lune, monsieur_.
Nous avons déjà parlé du séjour du capitaine Byron à Aberdeen; il revint
encore y passer deux ou trois mois avant son départ définitif pour la
France. Chaque fois, le principal objet de sa visite était de tirer
encore, s'il le pouvait, quelque argent de la malheureuse femme qu'il
avait réduite à la misère; et il y réussit si bien, que la dernière fois
cette dame, gênée comme elle l'était, parvint à lui procurer les moyens
de se rendre à Valenciennes[9], où il mourut l'année suivante (1791).
Bien que sur la fin Mrs. Byron refusât de le voir, elle lui conserva
toujours, dit-on, une vive affection; et à cette époque, quand la
gouvernante venait à le rencontrer, elle ne manquait pas de s'informer
auprès d'elle, avec la plus tendre sollicitude, de sa santé et de l'air
de son visage. Quand elle apprit sa mort, sa douleur, suivant le récit
de la même personne, tenait du désespoir, et ses cris perçans furent
entendus jusque dans la rue. C'était vraiment une femme extrême dans
toutes ses passions; sa douleur et sa tendresse partaient de son
tempérament autant que d'une sensibilité réelle. Quoi qu'il en soit,
déplorer la mort d'un pareil mari était, il faut l'avouer, faire preuve
d'une générosité bien gratuite; d'autant plus que ne l'ayant épousée,
comme il le disait tout haut, que pour sa fortune, et ayant bientôt
dissipé le seul charme qu'elle eût à ses yeux, il avait la cruauté de
lui reprocher fréquemment les inconvéniens de la pénurie, fruit de son
extravagante prodigalité.
[Note 9: Mrs. Byron, dit quelqu'un que j'ai déjà cité,
s'était endettée de trois cents liv. st., par suite des
avances d'argent faites à M. Byron lors de ses deux visites à
Aberdeen, et par les frais d'ameublement de la chambre
qu'elle occupa après la mort de son mari, dans Brood-street.
Les intérêts de cette somme réduisirent son revenu à 139
liv.; toutefois elle sut vivre sans augmenter ses dettes, et
à la mort de sa grand'mère, ayant hérité des 1,122 liv.
réservées pour le douaire de cette dame, elle les acquitta
entièrement.]
Le jeune Byron n'avait pas cinq ans accomplis quand on l'envoya à une
école primaire, tenue à Aberdeen par M. Bowers[10]. Il y resta, sauf
quelques interruptions, durant l'espace de douze mois, comme l'atteste
l'extrait suivant du registre journalier de l'école:
GEORGES GORDON BYRON,
19 novembre 1792.
19 novembre 1793, reçu une guinée.
[Note 10: Dans _Long-acre_, l'instituteur actuel de cette
école est M. Davie Gronta, l'ingénieux éditeur d'une
_collection de batailles et monumens militaires_, et d'un
ouvrage fort utile intitulé: _Livre classique des poèmes
modernes_.]
Le prix de cette école, pour la lecture seulement, n'était que de 5
_shillings_ par quartier; et ce fut certainement moins dans le but de
hâter ses progrès que pour mieux échapper à sa turbulence que sa mère
l'y envoya. Quant au résultat de ces premières études à Aberdeen, tant
sous M. Bowers que sous différens autres instituteurs, il nous en offre
lui-même le curieux document dans une sorte de journal commencé sous le
titre de _mon Dictionnaire_, et qu'on retrouve dans l'un de ses
manuscrits:
«J'ai vécu dans cette ville plusieurs années de ma première jeunesse;
mais depuis l'âge de dix ans je n'y suis pas retourné. A cinq ans, ou
plus tôt même, on m'envoyait à l'école tenue par un M. Bowers, que l'on
surnommait _Bodsy_, à cause de son air vif et éveillé. C'était une école
à l'usage des deux sexes; j'y appris peu de chose, si ce n'est à répéter
par cœur, à force de l'entendre, mais sans en retenir une lettre, la
première leçon monosyllabique: _Dieu fit l'homme, il faut l'aimer_. La
seule preuve que je donnais de mes progrès à la maison, c'était de
répéter ces mots avec la plus grande volubilité; mais un jour, ayant
tourné le feuillet, j'eus le malheur de redire encore la même chose, et
cela fit découvrir les bornes étroites de mes jeunes talens: on me tira
les oreilles (criante injustice, attendu que c'était par elles que
j'avais appris ce que je savais), et l'on confia mes dispositions aux
soins d'un nouveau précepteur; c'était un pieux et habile petit prêtre,
nommé Ross, devenu plus tard, ministre de l'une des églises d'Écosse
(celle d'_East_, je pense). Je fis sous lui d'étonnans progrès, et je me
rappelle encore aujourd'hui ses manières douces et sa généreuse
sollicitude. Dès que je pus lire, ma grande passion fut l'histoire, et
surtout je me passionnai, pourquoi? je l'ignore, pour la bataille donnée
près du lac Régille, dans l'histoire romaine, que l'on m'avait d'abord
mise entre les mains. Il y a quatre ans, me trouvant sur les hauteurs de
Tusculum, mes regards s'arrêtèrent sur le petit lac circulaire, jadis de
Régille, et qui n'est plus qu'un point dans la perspective; alors je me
souvins de mon jeune enthousiasme et de mon vieux instituteur. Plus tard
j'eus pour maître un nommé Paterson, honnête jeune homme, mais
très-sérieux et taciturne: c'était le fils de mon cordonnier; du reste
fort instruit, comme le sont généralement les Écossais; c'était de plus
un presbytérien rigide. Je commençai avec lui le latin, dans la
grammaire de Ruddeman, et je continuai jusqu'au moment où l'on me mit à
l'_école de grammaire_. Là je fis toutes mes classes jusqu'à la
quatrième forme[11], époque de mon rappel en Angleterre, ma patrie, par
la mort de mon oncle.
[Note 11: Un collége régulier anglais se divise généralement
en six _formes_, quoiqu'un même professeur puisse être chargé
de deux à la fois. L'ordre des _formes_ est inverse du nôtre;
ainsi (la rhétorique et la philosophie faisant partie de
l'enseignement spécial des universités), la sixièmes _forme_
correspondra à notre classe de seconde, et la première forme
à notre septième ou aux classes plus élémentaires encore.
(_Note du Traducteur_.)]
C'est à Aberdeen, et sur les belles exemples de M. Duncan, que j'acquis
le beau point d'écriture que je ne lis pas moi-même sans difficulté. Je
ne pense pas qu'il se mît beaucoup en peine de mes progrès. J'écrivais
mieux alors que je n'ai jamais fait depuis; la hâte et l'agitation d'une
et d'autre espèce ont fait de moi le plus parfait griffonneur qui jamais
ait tenu une plume. Il pouvait y avoir à cette école de grammaire cent
cinquante enfans de tout âge; elle était divisée en cinq classes, tenues
par quatre maîtres, le principal se chargeant de la quatrième et de la
cinquième forme, comme en Angleterre la cinquième et la sixième forme et
les moniteurs ont toujours pour professeur le chef de l'école.»
Parmi ses compagnons de classe, il en est de vivans qui se souviendront
encore de lui[12], et l'impression qu'ils en ont conservée est que
c'était un enfant vif et passionné, emporté, rancunier, mais affectueux
et sociable à l'égard de ses camarades; hardi, singulièrement aventureux
et toujours, comme l'un d'eux le répétait heureusement, toujours _plus
prêt à donner qu'à recevoir des coups_. Entr'autres anecdotes à l'appui
de ce caractère, on cite qu'une fois, revenant de l'école, il se trouva
de compagnie avec un enfant qui l'avait auparavant insulté, sans en
avoir été puni. Le petit Byron avait juré qu'il le lui paierait à la
première occasion; en conséquence cette fois-ci, bien que plusieurs
autres enfans prissent le parti de son adversaire, il parvint à lui
donner une _volée complète_; et quand il arriva chez sa mère, tout
essoufflé, la servante lui demanda ce qu'il avait fait. Il répondit,
avec un mélange de rage et d'enjouement, qu'il venait d'acquitter une
dette en rossant un enfant auquel il l'avait promis; qu'il était un
Byron, et que jamais il ne fausserait sa devise: _Croys Byron_.
[Note 12: Le vieux portier du collége aussi se rappelle bien
le petit garçon à la jaquette rouge et au pantalon de nankin,
qu'il a si souvent chassé de la cour du collége.]
Il est certain qu'il cherchait bien plus à se distinguer parmi ses
camarades par sa supériorité dans tous les jeux et exercices violens,
que par ses progrès à l'étude[13]. Cependant il était plein d'ardeur dès
qu'on parvenait à fixer son attention, ou qu'un genre d'étude venait à
lui plaire. Il était en général parmi les derniers de sa classe, et ne
semblait guère ambitieux de places plus honorables. Il est d'usage, je
crois, dans cette pension, d'intervertir de tems en tems l'ordre des
places et de mettre les plus faibles écoliers sur les bancs
ordinairement réservés aux plus forts, sans doute dans la vue de mieux
stimuler l'ardeur des uns et des autres. Dans ces occasions, et
seulement alors, Byron était parfois à la tête de ses condisciples, et
son professeur disait en le raillant; _Allons, George, vous ne tarderez
pas à retourner à la queue_[14].
[Note 13: C'était, dit l'un de ceux que j'ai consultés, un
bon joueur de billes, il les lançait plus loin que la plupart
des enfans; il excellait aussi aux _barres_, jeu qui exige
une grande agilité de jambes.]
[Note 14: Il paraît, d'après la liste trimestrielle tenue a
l'école de grammaire d'Aberdeen, dans laquelle le nom des
enfans se trouve placé suivant le rang qu'ils tenaient dans
leur classe; il paraît, dis-je, qu'en avril 1794, le nom de
Byron se trouvait le vingt-troisième sur une liste de
trente-huit enfans, dans la seconde forme. En avril 1798, il
lui arriva d'être le cinquième dans la quatrième classe,
composée de vingt-sept enfans, et de dépasser plusieurs de
ses condisciples qui l'avaient toujours devancé jusque-là.]
Durant cette période, sa mère et lui eurent l'occasion de faire visite à
plusieurs de leurs amis: ils passèrent quelque tems à Fetteresso,
demeure de son parrain le colonel Duff (on s'y rappelle encore le
plaisir que prenait l'enfant à jouer avec un vieux sommelier, bon
vivant, nommé Ernest Fiddler). Ils s'arrêtèrent aussi à Banff, où
résidaient quelques proches parens de mistress Byron.
Il eut en 1796 une attaque de fièvre scarlatine, après laquelle sa mère
l'envoya, pour changer d'air, dans les montagnes de l'Écosse
(_highlands_); et ce fut alors, ou l'année suivante, qu'ils choisirent
pour résidence une ferme dans le voisinage de Ballater. C'est un séjour
recherché pendant l'été par ceux qui veulent reprendre leur santé ou
leur enjouement; il est situé sur la rivière, à quarante milles environ
d'Aberdeen. Bien que cette maison, où l'on montre encore avec orgueil le
lit du jeune Byron, soit naturellement devenue un but de pélerinage pour
les admirateurs du génie, elle est, ainsi que la vallée étroite et aride
dans laquelle elle est bâtie, bien indigne de s'associer au souvenir
d'un poète. A peu de distance de là, on peut vanter avec raison un
paysage où se retrouvent tous les genres de beautés sauvages qui suivent
le cours de la Dée à travers les montagnes. C'est là que les noirs
sommets de _Lachin-y-Gair_ s'élançaient en forme de tourelles aux yeux
du poète futur; les vers qu'il consacra, plusieurs années après, au
tableau de ces objets sublimes, montrent que déjà, malgré sa tendre
jeunesse, il connaissait tous les genres de _gloire sourcilleuse_ qui
s'y rattachaient[15].
[Note 15: Les souvenirs exprimés dans cette pièce sont
charmans, mais il n'en est pas moins certain, d'après le
témoignage de sa gouvernante, qu'il alla tout au plus deux
fois sur cette montagne, située à quelques milles de leur
résidence ordinaire.]
Ah! c'est là que mes pas s'égarèrent souvent dans mon enfance; mon
chapeau était le bonnet à carreaux, mon manteau le _plaid_ des
montagnards; les souvenirs des chefs de _clans_, morts depuis long-tems,
venaient s'offrir à mon esprit, quand, chaque jour, j'errais dans les
clairières couvertes de pins. Je ne songeais pas à retourner au château,
avant que la gloire du jour mourant n'eût fait place aux rayons brillans
de l'étoile polaire, car mon imagination charmée aimait à se nourrir des
traditions glorieuses que je recueillais de la bouche des habitans de la
sombre Loch-na-Gar.
On a plusieurs fois attribué la première étincelle de son génie poétique
à la sévérité grandiose des scènes au milieu desquelles s'écoula son
enfance; mais on pourrait se demander si jamais pareilles facultés
furent l'effet d'un pareil accident. Que les charmes d'une nature
pittoresque, nés principalement de notre imagination et de nos
souvenirs, soient profondément sentis à un âge où l'imagination est à
peine née, où les souvenirs sont rares, c'est ce qu'on concevra
difficilement, tout en faisant la part d'un génie prématuré. L'éclat que
le poète voit dans les aspects de la nature n'est pas autant dans les
objets eux-mêmes que dans l'œil qui les contemple; et l'imagination doit
entourer ses tableaux d'une sorte d'auréole avant de pouvoir leur
emprunter quelque inspiration.
A la vérité, comme matériaux susceptibles d'être mis en œuvre par la
faculté poétique quand elle sera développée, ces merveilleuses
impressions, recueillies dès l'enfance avec toute la vivacité,
conservées avec toute la puissance de souvenir qui appartient au génie,
peuvent bien former l'un des plus purs et des plus précieux alimens dont
il se nourrira par la suite; mais cependant la source de ce charme est
dans le sentiment poétique qui existait en lui et qui s'éveille alors.
C'est l'imagination seule qui, agissant sur ses souvenirs, imprégnera
pour lui, dans la suite, tout le passé de poésie.
Il faut donc classer les impressions que Lord Byron reçut dans son
enfance des scènes de la nature, avec les divers autres souvenirs qu'il
conserva de la même période, comme de son innocence, de ses jeux, de ses
espérances et de ses affections premières, tous souvenirs que le poète
sait convertir à son usage, mais dont aucun ne fait le poète; pas plus
que le miel (pour employer une comparaison de Byron lui-même) ne fait
l'abeille qui le butine.
Quand il arrive, comme ce fut le cas en Grèce pour Lord Byron, que les
mêmes accidens de nature, sur lesquels la mémoire a réfléchi son charme,
se reproduisent devant les yeux, entourés de circonstances nouvelles et
inspiratrices, et de tous les accessoires qu'une imagination riche et
vigoureuse peut leur prêter; alors, et le passé, et le présent, tout
contribue à rendre l'enchantement complet. Or, jamais cœur ne fut mieux
né pour réunir ces divers sentimens que celui de Lord Byron. Dans un
poème écrit un ou deux ans avant sa mort[16], il fait honneur de sa
passion pour les montagnes aux impressions de son séjour dans les
_highlands_; et il attribue même le plaisir que lui fit éprouver
l'aspect de l'Ida et du Parnasse, bien moins aux traditions classiques
qu'aux souvenirs profonds que lui fournissaient son enfance et
_Lachin-y-gair_.
[Note 16: L'Ile.]
Celui dont les premiers regards se sont arrêtés sur les montagnes de
l'Écosse, couronnées d'un bleu céleste, aimera à contempler toutes les
cimes qui lui offriront une couleur analogue; il saluera, dans chaque
mamelon, le visage connu d'un ami; à la vue d'une montagne, son ame
s'épanouira, comme pour l'embrasser. Long-tems j'ai parcouru des pays
qui n'étaient pas mon pays; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins,
révéré le Parnasse, admiré l'Ida cher à Jupiter, et l'Olympe qui s'élève
majestueusement au-dessus de la mer. Mais ce n'était point le souvenir
de leur gloire antique, ce n'était point la vue de leur beauté présente
qui m'imposaient ces impressions profondes de respect et d'amour. Les
ravissemens que l'enfant avait éprouvés survivaient à l'âge de
l'enfance. Loch-na-Gar dominait avec l'Ida sur les champs de la Troade.
Les souvenirs celtiques entouraient le mont Phrygien, et les eaux des
cascades des _highlands_ se mêlaient à la claire fontaine de Castalie.
Dans une note jointe à ce morceau, nous le voyons faire le même
anachronisme dans l'histoire de ses propres sentimens, et rapporter à
son enfance elle-même cet amour des montagnes, qui n'était autre chose
que le résultat du travail de son imagination se reportant au passé.
«C'est, dit-il, de cette époque (celle de son séjour dans les
_highlands_) que date mon amour des pays montagneux. Je n'oublierai
jamais l'effet que produisit sur moi, quelques années plus tard, en
Angleterre, la seule chose que j'eusse vue depuis long-tems qui
ressemblât à des montagnes, quoiqu'en miniature; je veux parler des
_Malvern-hills_. Lorsque je retournai à Cheltenham, je les regardais
chaque soir, au coucher du soleil, avec une émotion que je ne pourrais
décrire.» Son amour pour les courses solitaires et pour les excursions
de toutes espèces[17], le conduisait souvent assez loin pour donner sur
lui des inquiétudes sérieuses. Il lui arrivait à Aberdeen, toutes les
fois qu'il en trouvait l'occasion, de s'esquiver, inaperçu, de la
maison. Quelquefois il se dirigeait du côté de la mer; et un jour, après
de longues et pénibles recherches, on trouva le petit aventurier se
débattant au milieu d'une fondrière ou mare, d'où il n'aurait pu se
tirer de lui-même.
[Note 17: Cette phrase rend fort douteuse l'assurance donnée
par sa gouvernante (au rapport de Thomas Moore), que Byron
n'avait jamais vu que deux fois la montagne de
_Lachin-y-gair_, si voisine de l'habitation de sa mère.
(_N. du Tr._)]
Dans le cours de l'une de ces excursions d'été le long de la Dée, il eut
l'occasion de voir les sauvages beautés des _highlands_, mieux encore
que dans les environs de leur résidence à Ballatrech. Sa mère l'avait
conduit sur la route romantique d'_Invercauld_, jusqu'à la petite chute
d'eau appelée _la vigne de la Dée_; sa passion pour les aventures fut
alors sur le point de lui coûter la vie: comme il grimpait le long d'une
pente inclinée sur cette cascade, une bruyère arrêta son pied bot et il
tomba. Déjà même il roulait vers le précipice, quand la gouvernante eut
la force et la présence d'esprit de le retenir, et de le ravir ainsi à
une mort certaine.
Il n'avait encore que huit ans: ce fut alors qu'un sentiment plus près
de l'amour qu'on ne le supposerait possible dans un âge si tendre, prit,
de son propre aveu, sur ses pensées, une puissance absolue, et prouva
ainsi, de bonne heure, combien il était facile d'éveiller sa sensibilité
sur ce point comme sur tous les autres[18]. L'objet de son attachement
était Marie Duff; et les passages d'un journal, tenu par lui en 1813,
montrent avec quelle fraîcheur, après un intervalle de dix-sept ans, il
se rappelait toutes les circonstances de cette première passion:
[Note 18: On sait que Dante n'avait que neuf ans quand, à la
_fête du Mai_, il vit pour la première fois Béatrix et en
devint amoureux. Alfieri lui-même, amant précoce, considère
une telle sensibilité prématurée comme le signe incontestable
d'une ame née pour les beaux-arts. «_Effetti_, dit-il en
décrivant ce qu'il éprouva lui-même lors de son premier
amour, _che poche persone intendono, e pochissime provano: ma
a quei soli pochissimi è concesso l' uscir della folla
volgare in tutte le umane arti_.» Canova disait ordinairement
qu'il se rappelait fort bien avoir été amoureux dès l'âge de
cinq ans.]
«J'ai dernièrement, dit-il, beaucoup pensé à Marie Duff; il est bien
étrange que j'aie pu me passionner aussi profondément pour cette jeune
fille, à un âge où je ne pouvais connaître l'amour, ni ce que ce mot
signifiait: et pourtant c'était bien de l'amour. Ma mère me raillait
d'habitude sur cet attachement puéril; et plusieurs années après
(j'avais alors seize ans), elle me dit un jour: _Byron, je reçois une
lettre d'Edimbourg; miss Abercromby me mande que votre ancienne passion,
Marie Duff, est mariée à un M. Co_..... Et quelle fut ma réponse? En
vérité, je ne sais comment expliquer ce que je ressentis en ce moment;
mais je faillis entrer en convulsion. Ma mère en fut tellement alarmée,
que plus tard elle évita toujours de revenir sur ce sujet _avec
moi_,--se contentant de le redire volontiers à chacune de ses
connaissances. Maintenant que signifiait tout cela? Je ne l'avais pas
vue depuis que, par suite d'un _faux pas_ de sa mère, à Aberdeen, elle
fut ramenée à Banff, auprès de son aïeule: nous étions tous deux de
véritables enfans; j'avais dès-lors, et j'ai depuis éprouvé cinquante
fois, d'autres sentimens tendres; cependant je me rappelle encore tout
ce que nous nous disions l'un à l'autre, toutes nos caresses, ses
traits, mon inquiétude, mes insomnies, mes instances auprès de la
servante de ma mère pour qu'elle lui écrivît de ma part; ce qu'elle fit
à la fin pour me tranquilliser. La pauvre Nancy pensait que j'étais fou;
et comme je ne pouvais écrire une lettre moi-même, elle devint mon
secrétaire. Je me rappelle aussi nos promenades, mon bonheur quand
j'étais assis près de Marie dans l'appartement des enfans, à leur maison
proche des _Plainstones_ à Aberdeen. Alors, tandis que sa petite sœur
jouait à la poupée, nous faisions l'amour à notre manière.
«Comment diable tout cela arriva-t-il à un pareil âge? d'où cela
provenait-il? Certainement, plusieurs années après, je n'avais pas
encore l'idée de la distinction des sexes; et cependant mes tourmens et
mon amour furent si violens, que je doute quelquefois si j'ai jamais été
depuis réellement amoureux.
«Qu'il en soit ce qu'on voudra, l'annonce de son mariage, plusieurs
années après, fut pour moi un coup de foudre et fut sur le point de
m'étouffer, au grand effroi de ma mère et à l'étonnement de tous les
spectateurs qui refusaient d'y croire. C'est dans ma vie un phénomène
(puisque je n'avais alors que huit ans), qui m'a souvent tourmenté et
qui me tourmentera jusqu'à ma dernière heure; et récemment encore, je ne
sais pas pourquoi, son souvenir (non pas l'amour lui-même) s'est
représenté avec plus de force que jamais. Je serais bien étonné qu'elle
eût gardé de moi la moindre souvenance, et qu'elle se rappelât comme
elle plaignait sa petite sœur Hélène de ne pas avoir aussi un amoureux!
Il est incroyable comme j'ai gardé d'elle une parfaite et charmante
idée; de son front, de ses cheveux noirs, de ses yeux d'un brun clair,
de ses vêtemens même: je serais vraiment fâché de la voir aujourd'hui;
la réalité, toute belle qu'elle serait, détruirait ou du moins
obscurcirait les traits de la charmante Péri que je contemplais alors en
elle, et qui vit encore dans mon imagination après plus de seize années.
J'ai maintenant vingt-cinq ans et quelques mois.....
«Ma mère, je le suppose, raconta cette circonstance (l'effet qu'avait
produit son mariage sur moi) aux Parkynses et certainement à la famille
Pigot; elle le mentionna sans doute également à miss Abercromby, qui
connaissait mon ancien penchant, et qui sans doute n'avait donné cette
nouvelle qu'à mon intention..... Je l'en remercie! Comme ses
commencemens, le terme de cette passion m'a souvent fait réfléchir;
quant à l'exactitude des faits, d'autres les connaissent aussi bien que
moi, et le souvenir que j'en conserve est encore plein de vie. Mais plus
j'y songe, et plus je suis embarrassé d'assigner quelques causes à cette
précocité d'affection.»