ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉS D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
_Traduction Nouvelle_
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME NEUVIÈME.
Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIB.
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 _bis._
1830.
LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
PAR THOMAS MOORE.
_Préface du Traducteur_.
Depuis la publication des deux premiers volumes de ces _Mémoires_, les
journaux de la Grande-Bretagne ont ouvert leurs colonnes aux
interminables réclamations des amis de lady Noël Byron, à lès en croire,
injustement traitée dans le cours de cet ouvrage. La veuve de l'illustre
poète a fait elle-même retentir ces organes insoucians du mensonge et de
la vérité, des plaintes que _semblaient_ lui arracher l'indiscrétion de
l'éditeur, la perfidie de ses demi-confidences, et surtout le rôle
affreux qu'il prêtait aux personnes dont elle était entourée à l'époque
de la déplorable affaire de son divorce. Certes le public a dû voir avec
étonnement les récriminations de lady Byron. Jusqu'alors, il accusait M.
Moore d'une partialité peu généreuse en faveur des adversaires de
l'illustre poète qui lui avait remis l'honorable soin de le défendre; et
le dépositaire, peut-être infidèle, semblait avoir assez fait, sinon
pour sa considération personnelle, du moins pour celle d'une famille à
laquelle Lord Byron avait toujours attribué ses chagrins les plus
cuisans. Voici la première lettre de lady Byron, publiée dans la
_Litterary Gazette_, et reproduite quelques jours après dans le _Times_:
«Déjà, une multitude d'écrits remplis de faits notoirement faux ont été
livrés au public; j'ai dédaigné d'y répondre. Mais aujourd'hui il s'agit
d'un ouvrage publié par un homme regardé comme l'ami, le confident de
Lord Byron, et par conséquent comme un personnage dont les révélations
sont fondées sur la meilleure autorité. Cependant les faits contenus
dans cet ouvrage n'en sont pas moins erronés. On ne devrait jamais
attirer l'attention du public sur les détails de la vie privée; mais
quand cela arrive, les personnes victimes d'une telle indiscrétion ont
le droit de repousser d'injurieuses attaques. M. Moore a donné au public
ses propres impressions sur des événemens particuliers qui me touchent
de fort près; et il en a parlé comme s'il eût eu la connaissance la plus
parfaite de ce dont il parlait. La mort de Lord Byron me rend plus
pénible encore l'obligation de revenir sur des circonstances qui me
reportent à l'époque de mon mariage. Mon intention est donc de ne les
faire connaître qu'autant qu'il le faudra pour parvenir au but que je me
propose dans cette déclaration. Nul motif de justification personnelle
ne m'anime, et je n'accuserai personne: mais la conduite de mes parens
étant représentée sous un jour odieux dans certains passages extraits
des lettres de Lord Byron et dans les remarques de son biographe, je me
crois obligée de les défendre d'imputations que je _sais_ être fausses.
Voici les divers passages des lettres de Lord Byron dont je veux parler:
Dans le second volume on a outragé la réputation de ma mère en disant:
«Mon enfant est dans un état de santé florissant et prospère à ce qu'on
me dit; mais je veux y voir par moi-même; je ne me sens nullement
disposé à l'abandonner à la contagion de la société de sa grand'mère.»
C'est à tort qu'on l'a accusée de s'être abaissée à employer des
espions: «Une dame C. (espèce de factotum et _espion de lady Noël_) est
regardée par des gens bien instruits comme la cause occulte de toutes
nos dissensions domestiques.»
Je cite aussi le passage où, après avoir voulu m'excuser moi-même, on
ajoute immédiatement après: «Ses plus proches parens sont.......» Ici le
mot laissé en blanc indique que l'expression était trop offensante pour
être publiée.
Ces passages tendent évidemment à jeter quelque défaveur sur mes parens,
et peuvent faire croire que ce sont eux qui ont personnellement causé
notre séparation, ou qu'ils l'ont provoquée par les espions officieux
qu'ils ont employés.
On peut induire aussi des passages suivans de la biographie, que mes
parens ont du moins exercé une influence qui ne leur appartenait pas,
afin de parvenir à leur but. «Ce fut peu de semaines après notre
dernière entrevue (Lord Byron et M. Moore) que lady Byron prit la
résolution de se séparer de son époux. Elle avait quitté Londres dans
les derniers jours de janvier pour aller voir son père dans le comté de
Leicester, et Lord Byron devait l'y rejoindre peu de tems après. Ils
s'étaient quittés dans une union parfaite: en route, elle lui écrivit
encore une lettre pleine de tendresse et de gaîté; mais à peine arrivée
à Kirkby-Mallory, le père écrivit à Lord Byron pour lui apprendre que
jamais il ne la reverrait.»
En répondant à ce passage, j'éviterai autant qu'il me sera possible de
parler de choses personnelles soit à Lord Byron, soit à moi-même. Je me
borne à rétablir les faits. Je quittai Londres le 15 janvier 1816 pour
me rendre à Kirkby-Mallory, résidence de mon père et de ma mère. Lord
Byron m'avait signifié formellement dans sa lettre du 6 du même mois,
qu'il désirait que je quittasse Londres aussitôt qu'il me paraîtrait
convenable de le faire. Mais je ne pouvais me risquer à entreprendre ce
voyage fatigant plus tôt que le 15. Avant mon départ, j'avais été
vivement frappée de cette idée que Lord Byron était atteint de folie. Ce
qui surtout m'avait donné cette opinion, c'étaient les confidences de
ses plus proches amis, et de ses domestiques qui avaient eu plus que moi
le loisir de l'observer pendant la dernière partie de notre séjour en
ville. On avait même été jusqu'à me dire qu'il était à redouter qu'il ne
se détruisit lui-même. D'accord avec sa famille, j'avais consulté le 8
janvier le docteur Baillie, notre ami, sur cette maladie qu'on
soupçonnait. Je lui racontai toutes les particularités venues à ma
connaissance, et j'ajoutai que Lord Byron m'avait témoigné le désir de
me voir quitter Londres. Le docteur saisît aussitôt cette idée, et pensa
qu'en cas de quelque dérangement d'esprit, mon éloignement pouvait être
fort utilement mis à profit. Le docteur Baillie ne pouvait avoir, à cet
égard, d'opinion arrêtée, puisqu'il n'avait point approché
personnellement Lord Byron. Il me recommanda d'éviter avec soin dans ma
correspondance tout sujet de déplaisir ou de tristesse.
Telles étaient donc mes pensées quand je quittai Londres, bien résolue
de suivre les avis du médecin. Quelle qu'eût été la conduite de Lord
Byron à mon égard depuis mon mariage, c'eût été une véritable inhumanité
de montrer dans cette circonstance le moindre ressentiment. Le jour de
mon départ, et encore à mon arrivée à Kirkby, le 16 janvier, j'écrivis à
Lord Byron une lettre fort affectueuse, ainsi que j'en étais convenue
avec M. Baillie. On a plus tard répandu ma dernière lettre, et on a
voulu trouver là des preuves que j'avais cédé à des influences
étrangères, quand ensuite j'abandonnai mon mari. On en a tiré la
conséquence que j'avais quitté Lord Byron dans le plus parfait accord;
que des sentimens incompatibles avec la moindre idée d'outrage m'avaient
dicté ma dernière lettre, et que ma résolution n'avait subitement changé
que quand je m'étais trouvée sous l'influence de mes parens. Ces
assertions sont absolument dénuées de fondement: il n'y a point eu la
moindre intervention étrangère.
A mon arrivée à Kirkby-Mallery, mes parens ne se doutaient en rien des
circonstances qui détruisaient toutes mes espérances de félicité; et
quand je leur fis part de l'état d'esprit dans lequel se trouvait Lord
Byron, ils firent tous leurs efforts pour me dissuader et le défendre.
Ils assurèrent en outre à ceux de nos parens qui étaient avec lui à
Londres qu'ils feraient tout ce qui dépendrait d'eux pour guérir sa
maladie par les soins les plus attentifs, et qu'ils espéraient, si on
pouvait le décider à venir les voir, obtenir les meilleurs résultats de
leurs efforts. C'est dans ces intentions que ma mère écrivit le 17 à
Lord Byron, en l'engageant à se rendre à Kirkby-Mallory. Elle l'avait
toujours traité avec la plus affectueuse considération: son indulgence
pour lui s'étendait jusqu'à ses moindres sentimens. Jamais, tant qu'elle
vécut avec lui, il ne lui échappa une parole qui pût le blesser[1].
[Note 1: On peut, afin d'apprécier la véracité de lady Byron,
consulter, sur la _bienveillance_ de sa mère pour notre
poète, le premier chant de _Don Juan_ et les _Mémoires du
capitaine Medwin_.]
Après notre séparation, les détails que me donnèrent des personnes qui
vivaient dans son intimité ne firent que fortifier les doutes qui déjà
s'étaient élevés dans mon esprit sur la réalité de son mal; les rapports
des médecins étaient d'ailleurs loin d'établir le fait de l'aliénation
mentale. Dans ces circonstances, je crus devoir déclarer à mes parens
que, si je devais considérer la conduite passée de Lord Byron comme
celle d'un homme dans son bon sens, rien ne pourrait m'engager à
retourner auprès de lui. Mes parens et moi jugeâmes convenable de
consulter les gens les plus capables de nous éclairer à cet égard. Ma
mère se détermina donc à se rendre à Londres, pour cet objet, et afin
d'y recueillir de plus amples informations sur ce qui avait pu faire
supposer un dérangement d'esprit. Je lui avais donné procuration pour
recueillir les opinions d'hommes de lois sur un mémoire que j'avais fait
moi-même, bien que j'eusse alors des motifs de cacher une partie de
l'affaire, même à mon père et à ma mère.
Convaincue par ces recherches et par toute la conduite de Lord Byron,
que les soupçons de folie conçus contre lui étaient tout-à-fait faux, je
n'hésitai point à autoriser les mesures qui devaient lui ôter tout
pouvoir sur moi. C'est d'après ma résolution, que mon père lui écrivit
le 2 février pour lui proposer de nous séparer à l'amiable. Lord Byron
repoussa d'abord cette proposition; mais quand on lui eut assuré que,
s'il persistait dans son refus, il faudrait en venir aux lois, il
consentit à signer l'acte de séparation. Je m'adressai au docteur
Lushington, qui avait parfaitement connu tous les détails de cette
affaire, pour qu'il voulût bien écrire tous ses souvenirs, et voici la
lettre qu'il me répondit à ce sujet. Elle prouvera que ma mère ne put
jamais avoir contre Lord Byron le moindre sentiment d'inimitié:
MA CHÈRE LADY BYRON,
«Voici tout ce que ma mémoire peut me fournir sur le sujet dont vous
m'entretenez dans votre lettre.
«Lady Noël me consulta d'abord pour votre affaire pendant que vous étiez
encore à la campagne. Ce qu'elle me dit alors suffisait pour justifier
une séparation; mais cependant les choses ne me parurent pas tellement
graves, qu'il fût indispensable d'en venir à ce point. Je crus même
qu'une réconciliation avec Lord Byron n'était pas impossible, et je m'y
serais très-volontiers employé. Je ne vis dans le récit de lady Noël, ni
la moindre exagération, ni le plus léger désir d'empêcher un
rapprochement: elle ne fit aucune objection quand j'en parlai. Lorsque
vous revîntes en ville, quinze jours ou peut-être plus après ma première
entrevue avec lady Noël, vous fûtes la première à m'informer de faits
qui, je n'en doute pas, n'étaient à la connaissance ni de sir Ralph ni
de lady Noël. Ces nouveaux renseignemens changèrent tout-à-fait mon
opinion; la réconciliation me parut dès-lors impossible; je déclarai ce
que je pensais, et j'ajoutai que, si jamais on revenait à cette idée de
rapprochement, je ne m'en mêlerais absolument en rien, soit en restant
dans les devoirs de ma profession, soit autrement.
«Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»
ÉTIENNE LUSHINGTON.
Je dois seulement ajouter ici que, si les informations sur lesquelles
mes conseils légaux (feu sir Samuel Romilly et le docteur Lushington)
ont formé leur opinion étaient fausses, c'est sur _moi seule_ que
devraient retomber tout l'odieux et toute la responsabilité.
J'espère que les faits que je viens d'exposer ici suffiront pour
disculper mon père et ma mère de toute participation à mon divorce. Ils
ne l'ont ni causé, ni provoqué, ni conseillé; l'on ne peut les condamner
pour avoir donné à leur fille l'abri et l'assistance qu'elle réclamait
d'eux. Comme il n'y a point d'autres personnes de ma famille qui
puissent défendre leur mémoire de l'insulte, je me vois forcée de rompre
un silence que j'espérais garder toujours, et je demande à ceux qui
liront la vie de Byron qu'ils pèsent avec impartialité le témoignage
qu'on vient de m'arracher.
Hanger-Hill, 19 février.
A.J. NOËL BYRON.
Le lecteur, avide de détails sur les circonstances et les causes de
cette fameuse séparation, n'en trouve que de bien insignifians dans la
lettre que nous venons de citer. Que lady Byron ait demandé de sa propre
inspiration, ou d'après les conseils de sa mère, l'acte du fatal
divorce, c'est une circonstance assez peu intéressante en elle-même. La
seule chose que l'on doit ici remarquer, c'est que lady Byron avait le
malheur de méconnaître non-seulement le génie sublime, mais le bon sens
et la raison de son mari. Elle l'avoue naïvement: il lui fallu le
témoignage de tous ceux qui approchaient Lord Byron; il fallut la
sentence formelle des médecins pour lui persuader que l'auteur de
_Childe Harold_ n'était pas un fou. Avouons-le: ce premier motif de
divorce ne doit pas nous prévenir en faveur du second.
La longue lettre de M. Campbell, insérée dans le _New Monthly Magazine_
(avril 1830), offre moins d'intérêt encore que la précédente. Son
étendue ne nous permet pas de la traduire en entier; ce ne serait pas,
d'ailleurs, chose facile: jamais on n'a tant abusé de la facilité
malheureuse qu'offre la langue anglaise de multiplier les mots et les
phrases sonores sans exprimer d'idées et sans en suggérer au lecteur.
L'illustre auteur des _Plaisirs de la Mémoire_[2], au mérite duquel
Byron a rendu si amplement justice, M. Campbell, commence par nous
apprendre qu'il avait consenti, le mois précédent, à l'insertion, dans
la _Revue_ qu'il dirige, d'un article louangeur, sur les _mémoires_; que
même, il en avait fait disparaître certains passages, où le critique
reprochait à M. Moore une partialité coupable envers lady Byron. «Mais,
ajoute-t-il, j'avais agi ainsi par suite de ma répugnance à blâmer _mon
ami_ M. Moore, et parce que je n'avais pas assez approfondi les passages
du livre incriminés. En outre, je ne croyais pas _alors_, comme je le
sais aujourd'hui, que lady Byron fût entièrement irréprochable dans
l'affaire de la séparation.»
[Note 2: Voyez dans les _Poètes anglais et les Journalistes
écossais_, page 373 du deuxième vol. des œuvres complètes.]
Comment! cette fameuse séparation date de quatorze ans, et voilà enfin
la conviction de M. Campbell tout-à-coup formée, arrêtée, ou plutôt
changée du tout au tout! que s'est-il donc passé pendant ce mois de
mars? Le voici: M. Campbell a écrit à lady Byron, lui demandant pour
_son instruction particulière_ une appréciation de l'exactitude ou de
l'inexactitude des faits avancés par M. Moore, et il en reçut la réponse
qu'il publie _à ses périls_, parce qu'elle lui a paru importante, _et
sans avoir eu le tems d'en demander la permission_ à cette dame:
MON CHER M. CAMPBELL,
«En prenant la plume dans l'intention de vous indiquer, pour votre
_instruction particulière_, les passages du livre de M. Moore qui me
concernent et que je crois susceptibles de contradiction, je les trouve
encore bien plus nombreux que je n'avais d'abord supposé. Nier une
assertion _çà et là_, ce serait implicitement reconnaître la vérité du
reste. Si, au contraire, j'entreprenais de prouver toute la fausseté du
point de vue sous lequel M. Moore présente les choses, je me verrais
obligée à de certains détails, que dans les circonstances actuelles je
ne puis dévoiler, d'après mes principes et mes sentimens. Peut-être, par
un exemple, vous convaincrai-je mieux de la difficulté du cas: il n'est
pas vrai que des embarras pécuniaires furent les causes qui troublèrent
l'esprit[3] de Lord Byron, et la principale raison des arrangemens qu'il
prit à cette époque. Mais puis-je raisonnablement m'attendre que vous ou
d'autres le croirez, à moins que je ne vous montre quelles ont été les
causes en question?... et c'est ce que je ne puis faire.
Je suis, etc.»
E. NOËL BYRON.
[Note 3: Encore _l'esprit de Lord Byron troublé_! mais vous
avez avoué que c'était une de vos chimères.]
Là-dessus M. Campbell de s'écrier: «Excellente femme! honorée de tous
ceux qui la connaissent, attaquée seulement par ceux qui ne la
connaissent pas, je l'en croirai certainement sur son seul témoignage!»
Certes, si une pareille lettre a suffi pour déterminer la conviction de
M. Campbell, il est au moins douteux qu'elle produise le même effet sur
l'esprit des lecteurs. Il ajoute, il est vrai, qu'il a recueilli un
petit nombre de faits à d'autres sources authentiques, qui lui prouvent
jusqu'à l'évidence l'innocence de cette dame, mais qu'il ne nous
répétera pas pour ne pas offenser notre délicatesse. Or, n'est-ce pas se
jouer un peu trop du public que de lui dire chaque jour: voilà la
vérité, je la tiens enfin, la voilà... mais vous ne la saurez pas!
M. Campbell nous représente ensuite lady Byron comme la femme forte, qui
trouve dans sa propre conscience la sanction de sa conduite, et s'occupe
peu de l'opinion du monde; à la bonne heure, mais alors pourquoi donc
importuner de nouveau le public? pourquoi lui écrire par la voie des
journaux, uniquement pour lui dire qu'on ne lui dira rien?
L'esprit de Byron était essentiellement versatile; il n'est donc pas
étonnant qu'il ait quelquefois cherché à excuser sa femme et à
s'attribuer tous les torts d'une rupture qui fit le malheur de sa vie.
M. Campbell reproche à M. Moore d'avoir affaibli l'effet de ces
prétendus aveux, en y ajoutant ses propres réflexions, et en y opposant
les passages de sa correspondance où son noble ami parle dans un sens
tout-à-fait contraire. Il cite à cet égard la lettre CCXXXV du recueil:
elle passera sous les yeux de nos lecteurs, et, nous sommes fâchés de le
dire, ils pourront voir que M. Campbell en a singulièrement altéré et
amplifié les termes.
C'est un singulier argument en faveur de lady Byron que de dire: si elle
n'avait pas eu de justes sujets de désirer une séparation, le docteur
Lushington ne se serait pas chargé de sa cause. Dans une affaire, il y a
toujours au moins un avocat de chaque côté: souvent tous les deux sont
des hommes de talent; et nous devons en outre les supposer tous deux des
hommes d'honneur et de bonne foi. Alors, que devient l'argument? Un peu
plus loin se trouve un passage que je traduirai textuellement, parce
qu'il est d'une naïveté qui ne serait pas déplacée dans une comédie:
«C'est encore une erreur de M. Moore, et je pourrais le prouver au
besoin, que de représenter miss Millbank comme engagée avec son futur
époux dans un commerce épistolaire, au moment où il venait de solliciter
inutilement sa main. Jamais elle ne proposa de correspondance; au
contraire, ce fut lui qui, après avoir éprouvé un premier échec, lui
écrivit qu'il allait quitter l'Angleterre et voyager pendant quelques
années en Orient; qu'il partait le cœur plein de douleur, mais sans
entretenir aucun ressentiment, et qu'il s'estimerait heureux qu'elle
daignât lui faire dire verbalement qu'elle s'intéressait encore à son
bonheur. Une personne aussi bien élevée que miss Millbank pouvait-elle
faire autrement que de répondre poliment à un pareil message? Elle lui
envoya donc une réponse pleine de confiance et d'affection, ce qui ne
signifiait nullement qu'elle voulût l'encourager à renouveler ses offres
de mariage. Il lui écrivit, depuis, une lettre extrêmement intéressante
sur lui-même, sur ses vues personnelles, morales et religieuses, à
laquelle c'eût été manquer de charité que de ne point répondre. Il s'en
suivit une correspondance insensiblement plus fréquente, et bientôt elle
s'attacha passionnément à lui............................................
........................................................................»
Puisqu'après quatorze ans, passés dans l'attente, il paraît que nous
sommes condamnés à ne rien savoir de certain sur cette fameuse affaire
de la séparation, il faut bien en prendre notre parti et nous contenter
de simples conjectures. Les adversaires les plus acharnés du noble poète
sont obligés de convenir qu'il se montra toujours généreux, aimant et
aimable; les partisans les plus ardens de sa veuve ne contestent ni sa
fierté, ni sa froideur glaciale, ni ses prétentions ridicules à l'esprit
et aux connaissances scientifiques. Lord Byron, qu'elle accuse, après sa
mort, de torts qu'elle refuse de spécifier, et dont personne ne peut, en
conséquence, justifier sa glorieuse mémoire, Lord Byron n'a jamais perdu
un ami pendant la durée trop courte de son existence, il est au
contraire parvenu à s'attacher sincèrement des hommes qui d'abord
s'étaient déclarés ses ennemis; il fut un fils, sinon tendre, du moins
attentif et respectueux envers une assez mauvaise mère; nous pouvons
donc en conclure qu'il se fût montré bon mari, si l'épouse n'eût été
encore plus insupportable que la mère.
Les _Mémoires_ que nous donnons aujourd'hui au public ne sont pas, au
moins quant à cette première partie, ce que le monde littéraire avait
droit d'attendre, et attendait en effet de M. Moore, écrivant la vie et
publiant la correspondance de Lord Byron. Cependant ils ne laissent pas
d'offrir le plus vif intérêt. Il en est du chantre de Childe Harold,
comme de tous les hommes véritablement grands: sa mort nous a fait mieux
apprécier son mérite, et le temps, loin de diminuer sa gloire, n'a fait
qu'ajouter à la popularité de ses ouvrages immortels. On voudra
connaître la vie d'un homme si étonnant, on voudra assister au
développement graduel de ce puissant génie; et des détails qui, partout
ailleurs, pourraient sembler puérils, prendront de l'intérêt à cause de
celui auquel ils se rapportent. Il eût été à désirer sans doute que la
position sociale de M. Moore, en lui imposant moins de ménagemens envers
les vivans, lui eût permis de rendre plus de justice à l'illustre mort.
Lié avec tous ceux qui tiennent le premier rang dans l'aristocratie et
dans la littérature de la Grande-Bretagne, non seulement M. Moore n'a
pas osé tout dire, mais encore il a souvent gauchi devant la vérité. Sa
prose, toujours maniérée, devient presque inintelligible précisément
dans les passages où nous aurions le plus désiré qu'il nous donnât une
idée précise des hommes et des choses. Ceux qui ont lu, je ne dis pas
ses œuvres poétiques, mais ses ouvrages en prose, seront fort étonnés du
mince talent qu'il a déployé dans celui-ci; et personne ne reconnaîtra
dans le pâle compilateur des _Mémoires de Lord Byron_, l'auteur si
ingénieux, si léger et si profond à la fois des _Mémoires du célèbre
chef irlandais, le capitaine Rock_.
Au moment où nous songions à donner cette traduction, d'autres libraires
en faisaient paraître une autre que recommandait le nom de son auteur.
Madame Belloc l'avait, en effet, commencée avec le talent que tout le
monde lui reconnaît; mais bientôt, pressée sans doute par son éditeur,
elle a plutôt résumé que traduit le texte anglais, et son style s'est
beaucoup ressenti de la précipitation de son travail. Ajoutons qu'elle
n'a pas eu plus d'égards pour les lettres de Lord Byron que pour les
commentaires un peu longs de son biographe; en sorte que l'on peut dire
avec vérité qu'elle n'a réellement donné au public, ni la vie, ni la
correspondance de Lord Byron.
Pour nous, nous avons religieusement tout traduit, et nous nous sommes
appliqué à rendre notre auteur dans les termes dont il se serait servi,
s'il eût écrit en français. A peine nous sommes-nous permis de
retrancher dans ce premier volume une ou deux notes absolument
étrangères au sujet. Dans le second, nous serons forcé de supprimer près
d'une demi-feuille d'impression, c'est-à-dire quelques lettres où le
noble poète consulte un de ses amis sur la coupe de certains vers, sur
le choix de certaines expressions anglaises; le lecteur sentira
facilement que ces lettres eussent été presque impossibles à traduire,
et que la lecture ne lui eût offert aucune espèce d'intérêt.
PRÉFACE
DE L'ÉDITEUR ANGLAIS.
En publiant cet ouvrage, je n'aurais pu, je l'avoue, me défendre d'une
grande défiance, en songeant à tout ce qui me manquait pour accomplir
une pareille tâche, si je n'étais persuadé que le sujet lui-même et la
variété des matériaux qu'il comporte doivent conserver une grande partie
de leur intérêt, même dans les mains les plus inhabiles. Les motifs qui
portèrent Lord Byron à fuir son pays sont bien déplorables sans doute,
mais c'est à son éloignement de l'Angleterre, alors que son génie
brillait du plus vif éclat, que nous devons toutes les lettres qui
formeront la plus grande partie du troisième et du quatrième volume de
cet ouvrage, et qui, nous n'en doutons pas, seront jugées pour
l'intérêt, l'énergie et la variété, comparables à ce qui honore le plus
notre littérature dans le même genre.
On a dit de Pétrarque que sa correspondance et ses vers offraient
l'intérêt progressif d'un récit dans lequel le poète s'identifie
toujours avec l'homme.» On peut appliquer, et plus justement encore, les
mêmes expressions à Lord Byron, tant sa physionomie littéraire et son
caractère personnel sont intimement liés. C'est même au point que
priver ses ouvrages du commentaire instructif qu'en offrent sa
correspondance et l'histoire de sa vie, ce serait commettre une égale
injustice envers lui-même et envers le monde.
MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.
On a dit de Lord Byron qu'il était plus fier de descendre de ces Byron
qui accompagnèrent Guillaume-le-Conquérant en Angleterre, que d'avoir
composé _Childe-Harold_ et _Manfred_. Cette remarque n'est pas dénuée de
tout fondement, l'orgueil de la naissance était certainement l'un des
traits caractéristiques du noble poète; et d'ailleurs toute
l'illustration que les années donnent à une famille, il pouvait
justement la réclamer pour la sienne. Le nom de Ralph de Burun occupe,
dès le tems de Guillaume-le-Conquérant, un rang distingué dans le
_Doomsday-Book_, parmi les tenanciers du Nottinghamshire; et pendant les
règnes suivans, nous voyons les descendans de ce Ralph, sous le titre de
lords de Horestan-Castle[4], posséder, dans le Derbyshire, des
propriétés considérables, auxquelles la terre de Rochdale, dans le duché
de Lancastre, fut ajoutée au tems d'Édouard Ier. Telle était, dans ces
premiers tems, la richesse territoriale de la famille, que le partage de
ses biens, dans le seul Nottinghamshire, avait suffi pour fonder
quelques-unes des premières maisons de la province.
[Note 4: Il y avait, dit Thoroton, dans le parc de Horseley,
un château dont on peut voir encore quelques ruines; il
s'appelait Horestan-Castle, et était le principal manoir des
successeurs de Ralphe de Burun.
(_Note de Moore_.)]
Mais son antiquité n'était pas la seule distinction qui recommandât à
ses héritiers le nom de Byron; le mérite personnel et les hauts faits
qui doivent former le premier ornement d'une généalogie, semblent avoir
été le partage fréquent de ses ancêtres. Dans l'un de ses premiers
poèmes, il fait allusion à la gloire de ses aïeux, et rappelle avec une
vive satisfaction «ces fiers barons bardés de fer, qui brillaient parmi
ceux qui conduisirent leurs vassaux européens dans les plaines de
Palestine;» puis il ajoute: «Sous les remparts d'Ascalon périt John de
Horiston; la mort a glacé la main de son ménestrel.» Cependant comme,
autant que je l'ai pu découvrir, il n'est fait mention nulle part de
quelqu'un de ses ancêtres qui se fût croisé, il est possible que sa
seule autorité, en composant ces vers, fut la tradition qui se
rapportait à certains groupes des vieilles boiseries de Newsteadt. Dans
l'un de ces groupes profondément sculptés et se détachant du panneau, on
peut reconnaître facilement un Sarrasin, ou un Maure avec une femme
européenne, d'un côté, et de l'autre un soldat chrétien. Un deuxième
groupe, placé dans l'une des chambres à coucher, représente une femme au
centre, et de chaque côté la tête d'un Sarrasin, dont les yeux sont
fixés avec intérêt sur elle. On ne sait rien de bien exact sur ces
sculptures; mais la tradition est, m'a-t-on dit, qu'elles se rapportent
à quelque aventure d'amour dans laquelle se trouvait engagé l'un des
chevaliers croisés dont parle le jeune poète. Quant aux exploits les
mieux prouvés, ou du moins les plus connus des Byron, il suffira de dire
que sous Édouard III, au siége de Calais et dans les plaines mémorables,
à diverses époques, de Créci, de Bosworth et de Marston Moor, leur nom
se montre revêtu de la double illustration de rang et de mérite, dont se
glorifiait leur plus jeune descendant, dans les vers que nous venons de
citer.
Ce fut sous le règne de Henri VIII, à l'époque de la suppression des
monastères, que l'église et le prieuré de Newsteadt furent, avec les
terres contiguës, ajoutés, par un don royal, aux autres domaines de la
famille Byron[5]. Le favori à qui furent données les dépouilles du
monastère, était le petit neveu du vaillant guerrier qui combattit à
Bosworth, aux côtés de Richemond, et que l'on distingue des chevaliers
du même nom par le titre de sir John Byron _le Court, à la grande
barbe_: son portrait était du petit nombre de ceux qui décoraient les
murs de l'abbaye, quand elle appartenait au noble poète.
[Note 5: Le prieuré de Newsteadt avait été fondé et dédie à
Dieu et à la Vierge, par Henri II; ses moines, chanoines
réguliers de l'ordre de St.-Augustin, étaient, à ce qu'il
paraît, les objets particuliers de la faveur royale, dans
leurs doubles intérêts spirituels et temporels. Pendant la
vie du cinquième Lord Byron, on trouva dans le lac de
Newsteadt, où l'on supposait que les moines avaient tenté de
le cacher, un grand aigle de cuivre; on le fit ouvrir, et
l'on découvrit dans l'intérieur une case secrète qui recelait
plusieurs vieilles chartes relatives aux droits et aux
privilèges de la fondation. A la vente des effets du vieux
Lord Byron, en 1776-1777, cet aigle avec trois candélabres,
trouvés à la même époque, furent achetés par un horloger de
Nottingham (celui-même qui avait trouvé les pièces dont nous
venons de parler), et ayant de ses mains passé dans celles de
sir Richard Kaye, prébendier de Southwell, ils forment à
présent un des ornemens les plus remarquables de la
cathédrale de cette ville. Un document curieux, trouvé,
dit-on, dans l'aigle, appartient aujourd'hui au colonel
Wildman; c'est un plein pardon, accordé par Henri II, de tous
les crimes possibles (et l'on en trouve désigné un assez long
catalogue) que les moines peuvent avoir commis avant le huit
décembre précédent. «_Murdris_ per ipsos _post decimum nonum
diem_ novembris ultimo præteritum perpetratis, si quæ
fuerint, _exceptis_.»]
Au couronnement de Jacques Ier, nous trouvons un autre représentant de
cette famille, le petit-fils de sir John Byron _le Court_, devenu
l'objet de nouvelles faveurs royales et créé chevalier du Bain (_Knight
of the Bath_). Une lettre de ce personnage, conservée dans _les
Illustrations de Lodge_, nous apprend, que, malgré l'ostentation d'une
apparente prospérité, cette ancienne famille avait déjà l'expérience des
embarras pécuniaires. Dans cette pièce, après avoir parlé à son héritier
du meilleur moyen de payer ses dettes, «je vous conseille donc,
continue-t-il[6], aussitôt que vous aurez terminé, comme vous le devez,
les funérailles de votre père, de régler et de réduire ce grand train de
maison, et de ne garder de tous vos domestiques que quarante ou
cinquante au plus. Dans mon opinion, vous feriez beaucoup mieux de vivre
quelque tems dans le comté de Lancastre que dans celui de Nottingham; et
cela, pour plusieurs raisons excellentes, qu'au lieu de vous écrire, je
vous dirai à notre première entrevue.»
[Note 6: Le comte de Shrewsbury.
(_Note de Moore_.)]
C'est du règne suivant, celui de Charles Ier, que date l'origine de la
noblesse de la famille. En 1643, sir John Byron, arrière-petit-fils de
celui qui avait obtenu le riche domaine de Newsteadt, fut créé baron
Byron de Rochdale, dans le comté de Lancastre; et rarement de pareils
titres furent concédés pour des services aussi réels et aussi honorables
que ceux auxquels ce gentilhomme dut le sien. Presque à chaque page de
l'histoire de nos guerres civiles, son nom se trouve lié aux diverses
fortunes de son roi; toujours fidèle, persévérant et désintéressé dans
sa conduite. «Sir John Byron, dit l'auteur des _Mémoires du colonel
Hutchinson_, plus tard Lord Byron, et tous ses frères, hommes d'armes,
actifs et vaillans de leurs personnes, étaient tous acquis passionnément
au roi.» Dans une réponse que le colonel Hutchinson eut l'occasion de
faire, étant gouverneur de Nottingham, à son cousin germain, sir Richard
Byron, il accorde un glorieux tribut à la valeur et à la fidélité de la
famille. Sir Richard ayant envoyé quelqu'un vers son parent pour
l'engager à rendre le château, reçut pour réponse «que, sauf le cas où
il trouverait dans son cœur quelque disposition à une trahison
semblable, il devait se rappeler qu'il coulait dans ses veines assez du
sang des Byron, pour qu'il eût horreur de trahir ou d'abandonner ce
qu'il avait entrepris de défendre.»
Tels sont quelques-uns des personnages distingués qui ont transmis à
Byron leur nom illustré.
Du côté maternel notre poète pouvait vanter ses ancêtres, à la noblesse
desquels l'Écosse ne pouvait rien préférer, sa mère étant de la famille
des Gordon de Gight, descendans de sir William Gordon, troisième fils du
comte de Huntley, par la fille de Jacques Ier.
Après les tems agités des guerres civiles, où se distinguèrent aussi
plusieurs Byron, puisqu'à la fameuse bataille d'Edgehill on vit jusqu'à
sept frères de ce nom, leur renommée semble assoupie pendant près d'un
siècle. Mais vers l'année 1750, le naufrage et les souffrances du
grand-père de notre poète, M. Byron, plus tard amiral, réveillèrent à un
haut degré l'attention et l'intérêt du public. Quelque tems après, une
autre sorte de célébrité, moins glorieuse il est vrai, devint le partage
de deux autres membres de la famille: l'un grand-oncle, l'autre père de
Lord Byron. Le premier, en 1765, subit un jugement devant la Chambre des
Pairs, pour avoir tué en duel, ou plutôt au milieu d'une querelle, son
parent et son voisin, M. Chaworth; le second ayant enlevé et conduit sur
le continent la femme de lord Carmarthen, l'épousa dès que le marquis
eut réussi à obtenir un divorce. Une fille fut le seul fruit de cette
courte union: ce fut l'honorable Augusta Byron, aujourd'hui femme du
colonel Leigh.
En parcourant ainsi rapidement les premiers et les derniers ancêtres de
Lord Byron, on ne peut s'empêcher de remarquer à quel point ce dernier
réunissait en lui une partie des grandes et peut-être des mauvaises
qualités remarquables dans plusieurs de ses aïeux! La générosité, la
hardiesse, la grandeur d'ame des plus illustres; mais aussi les passions
déréglées, la bizarrerie, le mépris de l'opinion publique, qui
caractérisaient les autres.
M. Byron, le père du poète, ayant perdu sa première femme en 1784, se
remaria l'année suivante à miss Catherine Gordon, fille et unique
héritière de George Gordon de Gight. Outre le domaine de Gight, qui
pourtant était dans l'origine bien plus important qu'aujourd'hui, cette
dame possédait en valeur pécuniaire, actions, etc., une fortune
considérable; et l'opinion commune était que M. Byron ne lui avait fait
la cour que pour s'affranchir de ses dettes.
Un trait bien singulier que l'on raconte de miss Gordon, surtout si
jusqu'alors elle n'avait jamais vu le capitaine Byron, prouve en même
tems l'extrême vivacité et la véhémence des sentimens qu'elle avait déjà
pour lui. Elle était au théâtre d'Edimbourg, un soir que le rôle
d'_Isabella_ était rempli par Mrs. Siddons; l'illusion que faisait cette
grand actrice l'affecta au point de la faire tomber, avant la fin de la
pièce, dans de violentes attaques de nerf. On l'emporta hors du théâtre,
tandis qu'elle s'écriait à haute voix: «Oh! mon Byron, mon Byron!»
A l'occasion de son mariage, un rimeur écossais fit paraître une ballade
que l'on a dernièrement réimprimée dans une collection d'_anciennes
chansons et ballades du nord de l'Écosse_.
Comme elle porte la preuve de la réputation de fortune qu'avait la
nouvelle épouse et de l'inconduite extravagante de son époux, on en
pourra lire volontiers l'extrait suivant:
MISS GORDON DE GIGHT.
Oh! où êtes-vous allée, jolie miss Gordon? où êtes-vous allée si
gentille et si parée? Vous avez épousé, vous avez épousé John Byron,
pour dissiper les terres de Gight.
Ce jouvenceau est un mauvais sujet venu d'Angleterre; les Écossais ne
connaissent pas sa famille; il entretient des maîtresses; son hôte
l'importune et ne peut s'en faire payer. Oh! ce sera bientôt fait des
terres de Gight.
Oh! où êtes-vous allée, etc.
Entendez-vous les coups de fusil, le bruit du tambourin, celui du cor
dans les bois, de la cornemuse sous le vestibule, les aboiemens des
chiens courans et des chiens d'arrêt. Avec tout ce bruit-là, ce sera
bientôt fait des terres de Gight.
Oh! où êtes-vous allée, etc.
Bientôt après le mariage, qui eut lieu, je crois, à Bath, M. Byron et sa
femme se retirèrent dans leur terre d'Écosse, et il se passa peu de tems
avant que les pronostics du faiseur de ballades ne se réalisassent. La
malheureuse héritière mesura alors des yeux l'abîme de dettes qui devait
engloutir sa fortune. Les créanciers de M. Byron se présentèrent sans
perdre de tems. Argent comptant, actions de la Banque, droits de pêche,
tout fut sacrifié pour les satisfaire; tout cela ne suffisant pas, il
fallut grever la propriété d'une hypothèque assez considérable.
Dans l'été de 1786, elle et son mari quittèrent l'Écosse pour la France;
et l'année suivante il fallut vendre le domaine de Gight, toujours pour
payer des dettes. La totalité du prix de la vente y passa, à l'exception
d'une petite somme remise en main tierce, pour l'usage particulier de
mistress Byron, qui se vit ainsi, dans le court espace de deux ans,
réduite d'un état d'opulence à un revenu modique de 150 livres
sterling[7].
[Note 7: Les détails que je joins ici sur la fortune de
mistress Byron (la mère), avant son mariage, et la rapidité
avec laquelle cette même fortune fut dissipée bientôt après,
sont de la plus grande exactitude; j'ai tout lieu de le
croire, d'après l'authenticité de la source où je les ai
puisés.
«A l'époque de son mariage, miss Gordon possédait à peu près
3,000 liv. st. en espèces, deux actions de la banque
d'Aberdeen, les domaines de Gight et de Monkshill, et le
privilège de deux pêcheries de saumons sur la Dee. Peu après
l'arrivée de M. et de mistress Byron en Écosse, il fut
évident que le premier avait contracté des dettes
considérables, et ses créanciers commencèrent des poursuites
légales pour arriver au recouvrement de leurs créances.
L'argent comptant fut immédiatement sacrifié pour les
satisfaire, les actions de la banque furent vendues à raison
de 600 liv. st. (elles en valent actuellement 5,000); on
abattit sur la terre de Gight et l'on vendit du bois, au
montant de 1,500 liv. st. On disposa de la ferme de Monkshill
et des pêcheries, formant un franc-fief, pour 480 liv. st. Ce
n'est pas tout, dans l'année même du mariage, on emprunta une
somme de 8,000 liv. st., pour laquelle mistress Byron donna
hypothèque sur son domaine de Gight.
«En mars 1786, un contrat de mariage fut dressé selon la
_coutume_ d'Écosse et signé par les parties. Dans le cours de
l'été de la même année, M. et mistress Byron quittèrent Gight
pour n'y plus revenir; le domaine fut vendu l'année suivante
à Lord Haddo moyennant 17,850 liv. st. La totalité de cette
somme fut employée à payer les dettes de M. Byron, excepté
une rente de 55 liv. sterl. 17 schellings 1 penny, douaire de
la grand'mère de mistress Byron, représentant un capital de
1,128 liv. st., qui devait revenir à cette dernière à la mort
de son aïeule, et 3,000 qui devaient être déposées en mains
tierces pour l'usage particulier de mistress Byron, et qui
furent depuis placées chez M. Carsewell de Ratharllet, dans
le comté de Fife.»
Une autre personne, bien informée, m'a raconté une
particularité singulière qui eut lieu avant la vente de la
terre, c'est que tous les ramiers de la maison de Gight
s'envolèrent de concert et se rendirent au colombier de Lord
Haddo; leur exemple fut suivi par une troupe de hérons qui
avaient fait leur nid depuis maintes années dans un bois
voisin d'un grand lac, appelé le _Hagberry-Pot_. On vint en
avertir Lord Haddo. «Laissez venir les oiseaux, répondit-il,
ne les effarouchez pas, la terre ne manquera pas de les
suivre.» Ce qui arriva effectivement.
(_Note de Moore_.)]
Mistress Byron revint en Angleterre à la fin de 1787, et le 22 janvier
suivant elle mit au monde à Londres, dans _Holle-street_, son premier et
unique enfant, George Gordon Byron. Le nom de Gordon lui fut donné par
suite d'une condition testamentaire imposée à quiconque épouserait
l'héritière de Gight; l'enfant, à son baptême, eut pour parrains le duc
de Gordon et le colonel Duff de Fetteresso.
A propos de sa qualité de fils unique, Lord Byron, dans une des feuilles
de son journal, rapporte quelques coïncidences curieuses du même fait
dans sa famille, qui, pour un esprit disposé comme le sien à trouver
partout du merveilleux dans tout ce qui avait rapport à lui-même,
devaient paraître plus singulières et plus frappantes qu'elles ne le
sont en effet: «J'ai pensé, dit-il, à une chose bizarre; ma fille, ma
femme, ma sœur de père, ma mère, ma tante maternelle, la mère de ma
sœur, ma fille naturelle et moi-même sommes ou étions tous fils ou
filles uniques; la mère de ma sœur, lady Conyers, n'eut que ma sœur de
son second mariage; elle-même était fille unique; mon père n'eut que moi
de son second mariage avec ma mère, également fille unique. Une telle
complication dans une seule famille est bien singulière, elle semble
vraiment l'effet de la fatalité.» Ensuite il ajoute ces paroles
caractéristiques: «Mais les plus fiers animaux ont le moins de petits,
tels que les lions, les tigres et jusqu'aux éléphans, qui sont doux en
comparaison des premiers.»
De Londres mistress Byron se rendit avec son enfant en Écosse; et, en
1790, elle fixa son séjour à Aberdeen, où le capitaine Byron vint
bientôt la rejoindre. C'est là qu'ils vécurent ensemble quelque tems,
logés en garni chez un nommé Anderson, dans _Queen-street_; mais leur
union étant loin d'être parfaite, une séparation fut bientôt jugée
nécessaire, et mistress Byron prit le parti d'aller loger, toujours en
garni, à l'extrémité de la même rue[8]. Malgré cette désunion, ils n'en
continuèrent pas moins à se visiter de tems en tems, et même à prendre
le thé l'un chez l'autre; mais les élémens de discorde se multiplièrent
et finirent par amener leur séparation complète et définitive. Il
arrivait toutefois fréquemment au mari, d'accoster la bonne et son fils
dans leur promenade et d'exprimer un vif désir d'avoir l'enfant chez lui
pour un ou deux jours. Mistress Byron était d'abord peu disposée à céder
à ce vœu; mais la bonne lui représenta que _si le père avait l'enfant
une seule nuit, il n'en voudrait pas davantage_, et cette réflexion la
décida enfin à y consentir. L'événement justifia la prédiction de la
bonne; quand elle vint le lendemain s'informer de son enfant, le
capitaine Byron lui déclara qu'il avait assez de son jeune hôte, et
qu'elle pouvait le reprendre tout de suite.
[Note 8: Il semble que plusieurs fois elle changea de
domicile à Aberdeen; on désigne encore deux maisons où elle
aurait quelque tems logé, l'une dans _Virginia-street_, et
l'autre chez un M. Leslie, je crois, dans _Broad-street_.
(_Note de Moore_.)]
Il faut observer qu'à cette époque la fortune de mistress Byron ne lui
permettait pas d'avoir plus d'une domestique; il n'est donc pas étonnant
que l'enfant envoyé affronter l'épreuve d'une visite, sans la
surveillance ordinaire de sa bonne, se soit montré un hôte difficile à
gouverner.
Du reste, que dès l'enfance son caractère fût violent, sournois et
colère, il est impossible d'en douter; jusque dans ses petites jupes, il
manifestait avec sa bonne ce même esprit d'impatience dont il donna dans
la suite tant de preuves à ses critiques. Un jour elle le réprimanda
vivement d'avoir sali ou déchiré un fourreau qu'on venait de lui mettre:
ces reproches le firent entrer dans une de ces _rages silencieuses_,
comme il les nomme lui-même; il prit le fourreau de ses deux mains, le
mit en pièces, puis revint à une soudaine immobilité, défiant et son
censeur et son ressentiment.
Mais malgré cette petite scène et d'autres emportemens semblables,
auxquels ne l'encourageait que trop l'exemple de sa mère (qui en
agissait, dit-on, fréquemment de même avec ses bonnets et ses robes), il
y avait dans ses inclinations, et le témoignage de ses bonnes, de ses
maîtres et de tous ceux qui eurent alors des rapports avec lui est ici
conforme, un mélange de douceur affectueuse et d'enjouement qui lui
gagnait nécessairement les cœurs, et qui plus tard, comme dans ses plus
tendres années, rendait son commerce facile pour ceux qui l'aimaient et
le connaissaient assez pour user toujours à son égard de douceur et de
fermeté. La gouvernante, dont nous avons déjà parlé, et la sœur de cette
femme, May-Gray, qui la remplaça, prirent sur son esprit une influence à
laquelle il ne résistait que bien rarement; tandis que sa mère, dont les
caprices et les accès de tendresse et d'emportement diminuaient
également le respect et l'affection de son enfant, ne dut jamais qu'à
l'autorité de son titre de mère le faible pouvoir qu'elle eut sur lui.
Par l'effet d'un accident qui, dit-on, arriva au moment de sa naissance,
l'un de ses pieds fut détourné de sa position naturelle. Ce défaut,
grâce surtout aux efforts que l'on fit pour y remédier, fut pour lui,
pendant sa jeunesse, la source d'une foule de douleurs et d'ennuis. On
voulut redresser ce membre d'après les expédiens alors en vogue, et sous
la direction du célèbre John Hunter, qui même entretint à ce sujet une
correspondance avec le docteur Livingstone d'Aberdeen. C'était à sa
gouvernante qu'était confié le soin de lui mettre le soir ses
machines-bandages; souvent alors, comme elle l'a raconté depuis, elle
lui chantait ou lui racontait, pour mieux l'endormir, des histoires et
des légendes auxquelles, comme la plupart des enfans, il prenait un
grand plaisir. Elle lui apprit encore, dans cet âge si tendre, à répéter
un grand nombre de psaumes, et le premier et le vingt-troisième furent
ceux qu'il confia d'abord à sa mémoire. C'est un fait vraiment
remarquable que, par les soins de cette respectable et pieuse personne,
il acquit une connaissance plus parfaite des saintes Écritures, que ne
l'ont en général les jeunes gens. Dans une lettre qu'il écrivit d'Italie
à M. Murray, en 1821, après lui avoir demandé, par la première occasion,
l'envoi d'une bible, il ajoute: «N'oubliez pas cela, car je suis un
grand lecteur et admirateur de ces livres; je les avais parcourus tous
avant l'âge de huit ans,--c'est-à-dire les livres de l'Ancien-Testament;
quant au Nouveau, sa lecture me semblait une tâche, et celle de l'autre
un plaisir. J'en parle d'après mes idées d'enfant, telles que je me les
rappelle, et comme se présente encore à ma mémoire ce tems que je passai
à Aberdeen en 1796.»