Echinopsilon muricatus ☉ (♃)

Polycarpaea fragilis ♃.

Herniaria hemistemon ♃.

Malcolmia aegyptiaca ☉ (♃).

Helianthemum sessiliflorum ♄.

Monsonia nivea ♃.

Euphorbia Guyoniana ♃.

Genista saharae ♄.

Ononis serrata ☉.

Astragalus saharae ☉.

— Gombo ♃.

Lithospermum callosum ♃.

Phelipaea ? (sur Ephedra).

Anthemis monilicostata ☉.

Ifloga spicata ☉.

Nolletia chrysocomoides ♃.

Rhanterium adpressum ♄.

Zollikofferia resedifolia var. viminea ♃.

Ainsi, 27 espèces, voilà ce qui compose la florule intégrale d’un pays

saharien réputé pour sa richesse. Jugez des autres !

Le _Montagnites Candollei_[2] est une Agaricée curieuse, dont les

lamelles ne sont attachées que le long du bord du chapeau. Celui-ci est

lacinié. Ce Champignon est la seule Cryptogame terrestre que nous ayons

rencontrée. (Le puits de Maouiet Ferzan contient quelques Algues.) Ni

Champignons parasites, ni lichens, ni Muscinées, ni Ptéridophytes. La

petitesse des spores de ces végétaux les rend-elles incapables de

résister à la lumière intense du désert ? L’air du Sahara est-il

aseptique au point de vue des moisissures et des Cryptogames en général

comme il l’est au point de vue bactérien ? Il est permis de le supposer.

On remarquera que la florule renferme une proportion notable de végétaux

annuels. Des huit espèces monocarpiques, six sont des plantes éphémères,

dont la vie ne se prolonge pas au-delà de quelques semaines.

L’_Echinopsilon muricatus_ et le _Malcolmia aegyptiaca_ (_Eremobium

lineare_) sont en général vivaces ; mais ici ils fructifient sans retard

et meurent aussitôt après.

Chaque fois que pendant les deux premières journées, nous nous arrêtions

pour admirer une belle dune, Abdallah s’empressait de dire : « Tout ceci

n’est rien ; c’est le troisième jour que vous allez en voir, du sable ».

Il avait bien raison. Quel pays ! Des dunes toutes nues (voir phot. 11

et 12) ; rien que du sable pur, portant de loin en loin, dans les fonds,

une maigre touffe de Drîn ou d’_Euphorbia Guyoniana_. Des vagues de

sables ; oui, vraiment des vagues. Leur surface est finement ridée, leur

arête vive fume au moindre souffle ; les deux versants sont inégalement

penchés, et il semble presque, au moment où la crête fume, — on pourrait

dire déferle, — que le versant sous le vent est concave comme aux vagues

de la mer. C’est le matin qu’elles sont le plus belles, ou bien vers le

soir, — quand les ombres sont longues. Au milieu du jour le détail

s’efface et le sable éblouissant donne l’impression de montagnes d’or

mat et pâle. Mais à quelque moment de la journée qu’on les regarde, on

reste confondu devant leur nudité et leur éclat. Il faut s’être trouvé

face à face avec ces dunes-ci, sévères et tristes, brûlées par le ciel

éternellement bleu, pour apprécier nos dunes du littoral belge,

verdoyantes et gaies sous le ciel nuageux, avec les fonds garnis

d’herbe, et les pannes où brillent joyeusement les maisonnettes

blanches, à toit rouge et à volets verts.

Pendant toute la matinée nous traversons ce pays fantastique, tantôt

marchant avec précaution sur une crête aiguë qui s’éboule sous le sabot

de nos mulets (voir phot. 11), tantôt glissant sur des pentes rapides

jusqu’au fond d’immenses fosses arrondies. (Voir phot. 12). Comment

notre pilote s’oriente-t-il dans cet enchevêtrement de montagnes et de

vallées ! Autour de nous la vue est bornée par des dunes, toutes

proches, qui ont jusque cent mètres d’élévation. Ce n’est qu’à de rares

intervalles que nous apercevons le gmira chancelant, déchaussé par les

rafales, qui est comme une balise secouée par des vagues en furie.

Devant nous, une piste indécise ; et nous n’en laissons guère

davantage : la foulée de nos bêtes se comble et disparaît comme un

sillage. Ce sable est fluide. On dirait que les dunes sont en équilibre

instable, et qu’il suffirait d’un choc, d’un frémissement, pour que les

montagnes, subitement effondrées, s’écoulent dans les creux. Quelle dût

être l’audace de ceux qui les premiers s’engagèrent dans cet

inextricable lacis de dunes et de vallées !

Tout à coup nous voyons poindre quelques palmes ; ce sont les jardins de

Bou-Harmès, le premier des villages du Souf. Les oasis des dunes (voir

phot. 9) ne ressemblent en aucune façon à celles que nous avons

rencontrées jusqu’à présent. Il n’y a pas ici de rivière ni de puits

artésiens. La légende dit que les Chrétiens, forcés de fuir devant les

envahisseurs musulmans, cachèrent sous terre un grand fleuve, l’oued

Souf (ou mieux oued Isouf : rivière qui murmure). Les eaux s’infiltrent

maintenant à travers le sable, mais elles n’ont nulle part une pression

suffisante pour jaillir ; on se contente de creuser des puits

superficiels qu’alimente, — mais avec quelle parcimonie ! — la couche de

sable mouillé.

Pour établir une oasis, le Souafi (habitant du Souf) se choisit entre

les dunes une profonde dépression. Il déblaie le sable sur un espace de

plusieurs centaines de mètres carrés, puis il creuse, creuse toujours

jusqu’à ce qu’il touche le banc imperméable de gypse qui cache le sable

humide. Dès qu’il a défoncé cette agglomération de cristaux, épaisse

parfois de plus d’un mètre, il se trouve sur le terrain aquifère où il

pourra planter ses Palmiers. Le sable provenant de l’excavation est

rejeté dehors, autour du futur jardin. On fait ainsi un talus

circulaire, consolidé avec des feuilles desséchées de Palmier et avec

les blocs de gypse ramenés du fond. L’ensemble du jardin a la forme d’un

immense entonnoir ayant de dix à quinze mètres de profondeur ; son

rebord est garni d’une haie de feuilles mortes ; son large fond plat

porte la jeune plantation.

Dans les premiers temps, les boutures détachées à la base d’un Palmier

adulte n’ont pas encore de racines suffisantes, et doivent être arrosées

chaque jour. Aussi est-on obligé de creuser un puits. Pour élever l’eau

qui suinte goutte à goutte à travers le sable, on se sert d’un balancier

soutenu par des poteaux en tronc de Palmier ou par des piliers en

plâtre. (Voir phot. 10). A l’un des bouts de la perche est attachée une

longue corde avec l’outre en cuir ; à l’autre bout, une grosse pierre

fait contrepoids.

Une fois que les plantes ont bien repris, elles enfoncent leurs racines

jusque dans la couche aquifère et ne réclament plus d’arrosements. Toute

l’eau du puits pourra dorénavant être consacrée aux carrés de légumes

qui croissent sous les Palmiers. Mais si le cultivateur n’a plus à

puiser de l’eau pour ses arbres, il doit, par contre, veiller sans

relâche à défendre son jardin contre les envahissements du désert.

Chaque coup de vent apporte la poussière par dessus les bords de

l’entonnoir ; de plus, des pans du talus s’écroulent et glissent entre

les Palmiers ; — et le pauvre Souafi, nouveau Sisyphe, travaille tous

les jours de l’année à rapporter sur le revers extérieur du talus le

sable qui menace d’engloutir sa culture. Rien d’étonnant donc à ce qu’un

Dattier atteigne ici un prix fort élevé : un arbre en plein rapport vaut

de quatre cents à six cent cinquante francs. Il produit chaque année

jusque cent cinquante kilos de dattes, les plus réputées de tout le

Sahara, qui se vendent une quarantaine de francs.

Les Sédentaires du Souf s’efforcent naturellement d’étendre leurs

plantations. Seulement toutes les excavations de quelque importance

étant déjà occupées, ils en sont réduits à creuser leurs nouvelles oasis

dans des fonds moins larges, et partant moins favorables. Les anciennes

plantations comptent jusque cent Palmiers, tandis que parmi les

récentes, il en est beaucoup qui ne peuvent pas nourrir plus d’une demi

douzaine d’arbres.

Le misérable petit village de Bou-Harmès est vite dépassé et nous nous

enfonçons de nouveau parmi les hautes dunes, nues et désolées. Qui donc

se figurerait que nous circulons en ce moment entre les villes du Souf,

qui comptent ensemble plus de 25,000 habitants ?

Nous sommes bientôt à Kouinin. Puis nous longeons quelques villages

perdus au milieu des dunes. Voici des cimetières. Autour d’un marabout

blanc, de gros cristaux de gypse gisent épars ; pas un brin de verdure

dans cette aridité ; les petites levées de sable ont été nivelées par le

vent, et les cristaux marquent seuls l’emplacement des tombes.

Enfin, nous arrivons à El Oued, le chef-lieu du district, une ville d’un

millier de maisons. C’est ici qu’aboutissent les caravanes qui viennent

de la Tunisie et de la Tripolitaine, en particulier de Gabès et de

Rhadamès ; cette dernière ville est à une vingtaine de jours de

caravane.

Qu’elles soient grandes ou petites, toutes les agglomérations du Souf se

ressemblent. De loin, les maisons se remarquent à peine, tant leur

coloration gris-pâle se confond avec celle du désert. De prés, on dirait

des jouets mal dégrossis que des enfants auraient abandonnés au hasard

entre des mottes de sable... et les Dattiers font un peu l’effet des

arbres en copeaux verts qu’on trouve dans les boîtes de Nuremberg (Voir

phot. 10). Pas un jardinet, pas une tache de verdure. Entrez dans la

ville. Nul coin où l’on puisse s’abriter de l’odieux soleil ; le désert

se continue dans les rues, sur les places publiques : du sable partout,

le sable fin et moelleux des dunes, que le vent fait tourbillonner sans

répit.

N’est-il pas extraordinaire que l’homme ait eu l’idée de venir établir

des villes dans un pays où il ne trouve ni eau, ni pierre, ni boue, ni

bois, où les seuls matériaux de construction sont le sable et le gypse ?

Encore, pour utiliser ce dernier, faut-il d’abord le transformer en

plâtre..... et il n’y a pas de combustible. Les crottins de chameau,

qu’on brûle dans tout le Sahara, doivent être ici soigneusement

conservés pour fumer les Palmiers ; et l’on va, à une ou deux journées

de marche, couper les maigres broussailles du désert.

Comment bâtir une maison quand on n’a que du sable et du plâtre ? Pour

les murs, rien de plus simple. Mais la terrasse ou le toit ? il faut les

soutenir par une charpente. Or le bois manque : on ne sacrifie pas un

Palmier pour son tronc. Voici : la toiture est remplacée par des

coupoles en plâtre reposant sur des cintres, également en plâtre. Quel

spectacle inattendu, que celui d’une ville du Souf avec ses milliers de

petits dômes gris, qui ressemblent à des cloches à fromages ! (Voir

phot. 10.)

Il s’expose à une forte déception, le botaniste qui espère herboriser

dans les villages et dans les oasis du Souf. Sur les petites dunes qui

encombrent les rues et les places, rien. Sur les murs et les coupoles,

pas un lichen, pas une Mousse. Les troncs des Palmiers n’ont pas même

une moisissure. Parmi les légumes, on ne laisse pas pousser une mauvaise

herbe. Il ne reste que les talus des oasis ; ici, enfin, croissent

quelques plantes. En voici la liste complète :

Aristida pungens.

Danthonia Forskahlei.

Herniaria fruticosa.

Malcolmia aegyptiaca.

Zygophyllum Geslini.

Euphorbia Guyoniana.

Ajoutons-y deux plantes des jardins de Bou-Harmès :

Monsonia nivea.

Plantago ciliata.

Et voilà de quoi se compose la flore des oasis que nous avons visitées

dans le Souf.

Quand, du haut de l’une des dunes artificielles qui limitent les

jardins, on jette un coup-d’œil sur l’ensemble du pays, on ne se lasse

pas d’admirer l’activité incessante que doivent déployer les habitants.

Voici ce qu’on a sous les yeux. Du sable, d’abord, qui miroite au

soleil. Du sable à l’horizon où les dunes font l’effet de montagnes

dorées, du sable entre les oasis, du sable plein les rues d’El Oued.

Puis, quand les yeux se sont habitués à l’aveuglante lumière, on

aperçoit des détails. Les crêtes des talus hérissées de feuilles

noircies, desséchées. Sur les buttes circulaires, édifiées péniblement,

hottée par hottée, apparaissent à intervalles réguliers les bourriquets

qui apportent le sable enlevé du fond. Çà et là un groupe de panaches

verts représente un jardin ; par dessus les bords des entonnoirs on ne

voit que les feuilles et on dirait que les Palmiers d’ici sont privés de

tronc. De toutes parts se dressent obliquement de hautes perches, les

balanciers des puits, qui sont comme les vergues de fantastiques bateaux

flottant sur des vagues d’or.

Deux jours après avoir quitté le Souf, nous étions rentrés à Tougourt.

_B_) EN REMONTANT L’OUED MYA.

Il s’agit de reconstituer notre caravane. Le colonel Pujat veut bien

encore faire agir son autorité : il nous procure trois chameaux de bât

et deux chameliers. Nous avons aussi un nouveau guide : Lakhdar, de la

tribu nomade des Ouled Sahia, qui est monté sur un mehari ou chameau

coureur. Cet animal est au chameau de bât ou djemel ce que le cheval de

course est au cheval de labour.

En suivant les poteaux télégraphiques il n’y a que 160 kilomètres de

Tougourt à Ouargla. Seulement cet itinéraire est impraticable : depuis

plusieurs années une grande sécheresse règne dans cette partie du

Sahara, de sorte que la plupart des puits sont morts, comme disent les

Arabes, c’est-à-dire, ensablés. Nous devons donc aller en zig-zag à

travers le désert sableux à la recherche de puits restés vivants. Aussi

nous faudra-t-il sept ou huit jours pour atteindre Ouargla. « C’est long

et fatigant, nous dit-on, mais avec Lakhdar vous ne devez avoir aucune

inquiétude : chaque soir vous arriverez à un puits. Il est vrai que deux

de ces puits ont une eau trop salée pour qu’on puisse la boire, mais à

Dra-Alkesdir, le puits suivant, vous aurez une eau excellente. Ah !

quelle bonne eau : elle est à peine saumâtre ! » Ainsi, nous voilà

prévenus : la meilleure eau que nous aurons ne sera pas même douce. Nous

savons donc aussi que les sables auront une flore bien différente de

celle que nous avons vue dans le Souf ; celle-ci sera franchement

halophile.

Quand nous sortons de Tougourt à travers l’oasis, notre caravane est

presque imposante : trois mulets, trois chameaux de somme, deux

chameliers, un muletier, Abdallah, nous deux, et surtout Lakhdar

caracolant sur son beau mehari blanc.

Pendant toute la première journée nous passons à travers des sebkha. De

place en place, on y voit un monticule de sable qui surgit comme un îlot

vert sur le fond argileux de la lagune, stérile et saturé de sel.

Quelques-unes de ces buttes sont hautes d’une dizaine de mètres. La

végétation est identique pour toutes : dans le bas, tout contre l’argile

salée, des buissons de _Halocnemon strobilaceum_ avec leurs rameaux

garnis de verrues jaunâtres ; — au milieu, des _Limoniastrum Guyonianum_

couverts de fleurs roses ; — tout en haut, des _Tamarix_ gris. Si le

monticule est moins haut, les _Tamarix_ manquent ; sur les simples

traînées de sable, il n’y a que des _Halocnemon_.

La localisation de ces végétaux est déterminée par les différences de

salure et d’humidité du terrain ; leur distribution verticale est aussi

précise que celle des Algues marines, due aux variations de l’intensité

et de la qualité de la lumière, et que celle des plantes alpestres, qui

est sous la dépendance de la température.

Chacune des trois espèces qui colonisent les monticules reste

strictement confinée dans sa zone ; voilà pourtant des plantes qui ont

une très grande aire de dispersion et qui habitent indistinctement tous

les terrains sablonneux et salés. Sur ces petites buttes, les graines

des trois espèces, — et de beaucoup d’autres, — parviennent au hasard.

Si elle était isolée, chaque plante vivrait sans difficulté sur toute la

hauteur des monticules ; mais la lutte pour la possession du sol est

acharnée et incessante, et le végétal ne peut se maintenir que dans la

zone qui lui est plus favorable qu’à ses concurrents. On dirait qu’un

_modus vivendi_ a été conclu entre les belligérants : le _Halocnemon_,

le _Limoniastrum_ et le _Tamarix_, après avoir chassé tous les autres

compétiteurs, se sont partagé le champ de bataille. Malheur à la graine

qui essaie de germer en dehors des limites assignées à son espèce.

Depuis longtemps Abdallah nous avait annoncé qu’à Temacin nous verrions

l’une des merveilles du Sahara : « Une mer ! oui, messieurs, une grande

mer, sur laquelle on peut même aller en barquette. » C’est un étang,

grand comme le bassin d’un parc français ; son eau est tellement salée

que les mulets la refusent et que la végétation des bords est purement

halophile : _Tamarix_, _Frankenia pulverulenta_, _Limoniastrum_ et

autres plantes à feuilles chargées de cristaux pulvérulents ou

crustacés, ainsi que des plantes grasses (_Halocnemon strobilaceum_,

_Arthrocnemon macrostachyum_, etc.). Guère d’Algues dans l’eau. La seule

espèce abondante est un _Enteromorpha_ qui ressemble fort à l’_E.

intestinalis_ des eaux saumâtres. En outre, de gros paquets gélatineux

de Cyanophycées.

L’après-diner nous traversons la zaouia de Tamel’hat, sorte de couvent

où réside l’un des marabouts de l’ordre de Tidjani. Cette confrérie

compte un grand nombre d’adhérents dans tout le Sahara et jusqu’au

Sénégal. A ceux qui désireraient avoir des détails sur l’organisation du

monastère de Temacin, nous conseillons l’ouvrage de M. Goblet (=1876=,

p. 100).

Un vent violent et chaud s’était levé, et nous sommes bien aises d’être

reçus dans la maison du caïd de Belidet-Amer. C’est plutôt une cour

bordée d’une galerie, et par l’ouverture du haut, des flots de sable

tombent sur nos livres et saupoudrent nos aliments. Ne nous plaignons

pas trop : à partir d’ici nous quittons la route habituelle, et pendant

plusieurs jours de suite nous n’aurons plus le moindre abri ; comme nous

voyageons sans tente, nous coucherons à la belle étoile.

De nouveau dans les sables ; non pas de hautes dunes, nues et arides,

mais un simple manteau à peine plissé, étalé sur un sous-sol

imperméable. L’eau souterraine chargée de sels remonte par capillarité

jusqu’à la surface du sol ; les matières salines, abandonnées par

l’évaporation, cimentent légèrement entre eux les grains de sable. Ceux-

ci ne sont donc pas assez mobiles pour que le vent puisse en faire des

dunes.

La flore ne varie guère. (Voir phot. 14). Toujours les mêmes plantes,

auxquelles s’adjoint de temps en temps une espèce non encore vue. Ce

sont en premier lieu des Salsolacées frutescentes, le _Cornulaca

monacantha_, avec des entrenœuds charnus et des feuilles terminées en

pointe piquante ; — le _Traganum nudatum_ aux rameaux enchevêtrés ; — le

_Salsola vermiculata_ dont les feuilles sont comme de minuscules

chenilles velues grimpant le long des rameaux, — et le _Salsola

tetragona_, un arbuste vigoureux à branches aplaties et fendues comme

celles de certaines lianes ; sur les jeunes rameaux, les feuilles

laineuses, charnues, sont étroitement imbriquées sur quatre rangs.

Voici qu’on nous apporte un curieux arbrisseau sans feuilles, à tiges

vertes : c’est une Résédacée, le _Randonia africana_. Encore un

arbrisseau à rameaux assimilateurs ne portant qu’un tout petit nombre de

feuilles grasses : le _Henophyton deserti_, une Cruciféracée.

Décidément, c’est ici le pays des plantes aphylles ou presque aphylles,

à rameaux verts. Nous venons d’en citer deux. Il y a de plus : _Ephedra

alata_ (Gnétacée), _Calligonum comosum_ (Polygonacée), _Anabasis

articulata_ (Salsolacée), _Euphorbia Guyoniana_, _Retama Raetam_

(Papilionacée), _Rhanterium adpressum_ (Compositacée). Voici qu’il faut

encore ajouter à cette liste le _Scrophularia saharae_, un sous-

arbrisseau qui ne possède que quelques petites feuilles à la base des

rameaux.

Signalons aussi le _Podaxon aegyptiacus_ et le _Tylostoma volvulatum_,

deux Gastromycètes qui ne sont pas rares dans cette région. Le premier

s’élève à une dizaine de centimètres au-dessus du sable. Le gros

carpophore en forme de massue est entièrement desséché à présent, mais

son hyménium est encore recouvert d’une enveloppe grisâtre. Le

_Tylostoma_ porte, au sommet d’une tige grêle, haute d’une huitaine de

centimètres, un carpophore ombiliqué, percé d’une ouverture centrale.

Nos journées sont d’une monotonie désespérante. Nous marchons depuis

quatre ou cinq heures du matin jusque vers dix heures. Abdallah nous

dresse alors une sorte de tente sous laquelle nous pouvons nous coucher

et presque nous asseoir. Elle est simplement formée par nos couvertures

soutenues par les cannes, les fusils et les filets à papillons. Nous

attendons ainsi que la grande chaleur soit passée, tantôt sous l’abri,

tantôt nous promenant à la recherche de plantes et d’insectes. Pendant

ce temps, les chameaux et les mulets s’en vont brouter dans le désert.

L’après-dîner nous faisons une seconde étape, qui nous conduit au puits.

Avant le repas, nous avons à nous occuper de nos collections. Mon

compagnon pique les Insectes ou les arrange dans des papillotes ; il met

en peau les Oiseaux, et plonge dans l’alcool les Lézards et les

Serpents. De mon côté, j’enferme dans des sachets les graines destinées

au Jardin botanique de Bruxelles, je sèche les plantes d’herbier, je

conserve dans l’alcool les matériaux destinés à des études anatomiques.

Ce serait le moment le plus agréable, celui où l’on a devant soi la

récolte de tout un jour, quelque maigre qu’elle soit, si l’on avait

seulement un peu de confort. Mais, être assis par terre quand on est

éreinté par une longue marche à dos de mulet, tenir son cahier de notes

sur les genoux, se trouver en plein soleil avec les livres traînant sur

le sable, voir les papiers qui s’envolent au vent, constater que

l’alcool des bocaux s’évapore de plus en plus et savoir qu’on ne pourra

pas le remplacer.... voilà de petits désagréments qu’on ne connaît pas,

quand on travaille dans un laboratoire commodément installé.

Le soir, M. Lameere va chasser à la lumière ; il s’établit avec sa

lanterne quelque part dans un endroit herbeux et attend avec patience la

venue des Insectes nocturnes. Le plus souvent je l’accompagne ; d’autres

fois j’ai à m’occuper d’une besogne fort ennuyeuse : changer les plaques

de l’appareil photographique. Puis nous nous couchons. Il faut tout

d’abord choisir un endroit où le sable est bien propre. On se roule dans

une large couverture arabe ; sous la tête, un caban replié ; et c’est

tout. Avant de fermer les yeux, regardons le ciel. Oh ! les belles nuits

sahariennes, sans une vapeur, sans un flocon de nuage, où les astres,

jusque tout contre l’horizon, brillent d’une lumière plus vive que chez

nous, au fond d’un ciel plus noir. Combien les nuits d’ici sont

différentes de celles de la Malaisie. L’air de là-bas, saturé de vapeur

d’eau, est pâle, clair, et les étoiles semblent assombries. Certes, je

ne désire revivre ni les journées ardentes du désert, ni les longues

marches monotones à travers un paysage immuable qui a l’air de se

déplacer à mesure qu’on avance, ni les herborisations stériles qui

fournissent toujours les mêmes espèces.... mais je regrette du Sahara

les belles nuits limpides où l’on se sent tout seul au milieu du désert

infini.

Elles n’ont que le défaut d’être un peu froides. La sécheresse de l’air

fait que le rayonnement s’effectue avec une très grande intensité.

Ainsi, après notre première nuit à la belle étoile, le thermomètre ne

marquait à cinq heures que 9°1. On est tout transi et une tasse de thé

chaud est la bienvenue ; parfois nous avons la chance d’être auprès d’un

troupeau de chèvres et nous obtenons alors un peu de lait. Ah ! si l’on

pouvait aussi se laver ; mais ceci est un luxe inconnu au désert. L’eau

est trop chargée de matières étrangères : elle encrasse plutôt qu’elle

ne nettoie. D’ailleurs un proverbe du Sahara dit que « celui qui possède

de l’eau, ne la gaspille pas, — il la boit ». C’est quand on est resté

plusieurs jours de suite sans se faire la moindre ablution qu’on

apprécie à sa juste valeur le plaisir de se laver chaque matin.

Un jour, nous étions déjà au puits vers dix heures. Impossible d’aller

plus loin : les deux puits suivants, situés près du chott Barhdad, sont

trop salés, et il faut une forte journée pour atteindre, à Dra-Alkesdir,

un liquide à peu près potable. Par malheur, l’eau d’ici s’est tellement

concentrée qu’elle aussi est devenue impropre à la consommation. Nous

devrons nous rationner, afin que le contenu des outres nous suffise

jusque demain soir.

Nous employons la journée à herboriser et à chasser. Près du campement,

sur une petite éminence, se dresse un gmira, d’où l’on a une vue

splendide sur le paysage triste et grandiose du désert. (Voir phot. 14.)

Des dunes à perte de vue, ni élevées, ni pittoresques, dont l’ensemble

constitue plutôt une surface bosselée qu’une réunion de monticules. Là-

dessus, des touffes d’_Aristida floccosa_, aux panicules jaunes

brillantes ; au loin la teinte dorée se perd petit à petit, pour être

remplacée par la coloration sombre des arbustes (_Ephedra_,

_Calligonum_, _Salsola tetragona_), et jusqu’à l’horizon... que dis-je !

il n’y a pas d’horizon ; — le paysage est borné par de l’air qui vibre,

zone tremblotante, indécise, où se confondent par gradations insensibles

le gris du désert et le bleu du ciel.

Nous retournons là-haut, un peu avant le coucher du soleil. Le pays a

une toute autre physionomie que sous l’éblouissante lumière du midi.

« On se demande, dit Fromentin (=1896=, p. 190), en le voyant commencer

à ses pieds, puis s’étendre, s’enfoncer vers le sud, vers l’est, vers

l’ouest, sans route tracée, sans inflexion, quel peut être ce pays

silencieux, revêtu d’un ton douteux qui semble la couleur du vide ; d’où

personne ne vient, où personne ne s’en va, et qui se termine par une

raie si droite et si nette sur le ciel. » Les lointains sont à présent

d’une netteté merveilleuse. Là-bas se profile, sous forme d’un

escarpement déchiqueté, la rive gauche de l’oued Mya. Devant nous, sur

une crête rocheuse, à peine visible tant il paraît petit, le poste

optique de Khaldiet auprès duquel nous passerons demain. Ces postes,

abandonnés depuis l’installation du télégraphe électrique, servaient à

la transmission optique des dépêches. La transparence de l’air permet de

les établir à d’énormes distances. Celui que nous voyons à une trentaine

de kilomètres en avant de nous, communique avec un autre que nous avons

dépassé hier, et qui est situé à environ vingt kilomètres en arrière.

L’éloignement est parfois plus grand encore. Lors de l’expédition de

Tunisie, un poste du Souf était en communication optique avec celui de

Negrin, distant de cent-trente kilomètres. Faut-il que l’atmosphère soit

pure et sèche pour qu’un infime signal lumineux puisse être aperçu à une

pareille distance !

Il sera peut-être intéressant de dresser la liste des plantes qui

habitent le désert dans un rayon d’un kilomètre autour du gmira de

Tellis.

Montagnites Candollei.

Podaxon aegyptiacus.

Ephedra alata ♄.

Aristida pungens ♃.

— floccosa ♃.

Cutandia memphitica ☉.

Cyperus conglomeratus ♃.

Calligonum comosum ♄.

Suaeda vermiculata ♄.

Traganum nudatum ♄.

Salsola tetragona ♄.

— vermiculata ♄.

Anabasis articulata ♄.

Cornulaca monacantha ♄.

Silene villosa ♃.

Erucaria Ægiceras ☉.

Henophyton deserti ♄.

Malcolmia aegyptiaca ♃.

Matthiola livida ☉.

Randonia africana ♄.

Euphorbia Guyoniana ♃.

Retama Raetam ♄.

Limoniastrum Guyonianum ♄.

Lithospermum callosum ♃.

Heliotropium luteum ♃.

Anthemis monilicostata ☉.

Spitzelia saharae ☉.

Zollikofferia resedifolia var. viminea ♃.

La flore est plus variée que dans le Souf. En quatre jours, nous n’y

avions récolté que vingt-sept espèces, tandis qu’ici, en une demi-

journée, nous en rencontrons vingt-huit. Cette profusion relative tient

à l’immixtion des plantes halophiles : Salsolacées et _Limoniastrum_.

Dès que le manteau de sable devient plus mince, la proportion des

halophytes augmente encore et on voit apparaître les _Tamarix_, le

_Nitraria_, etc. Parfois la couche d’argile imprégnée de sel, qui forme

le lit de l’oued Mya, est mise à nu, comme dans le fond où le chott

Barhdad étale ses eaux illusoires. Aussitôt tout vestige de flore

sabulicole s’évanouit ; il ne reste plus que les plantes charnues et

celles qui possèdent un revêtement salin. Parmi ces dernières citons

deux espèces, nouvelles pour nous, _Statice pruinosa_ et _Limoniastrum

(Bubania) Feei_. La première attire les regards par ses élégantes

inflorescences lilas. Les feuilles n’existent que dans le jeune âge ; la

plante fleurie assimile par les rameaux de l’inflorescence, qui sont

garnis de petites plaques salines, dures et brillantes. Le _Limoniastrum

Feei_ est plutôt herbacé que frutescent. La souche porte quelques

feuilles coriaces, épaisses, avec une croûte saline d’aspect crayeux.

Est-elle assez souffreteuse et exsangue, la pauvre végétation

saharienne ! On ne sent pas courir dans les plantes du désert, le

souffle de vie qui anime une forêt ou une prairie. Elles vivent

pourtant, malgré leur apparence de momies ; elles vivent à la façon d’un

arbuste qui dort de son sommeil hivernal. L’engourdissement qui envahit

en hiver les végétaux de nos contrées, et en été les plantes d’ici,

tient d’ailleurs à une cause unique : la sécheresse. Chez nous le sol

est gelé pendant la saison froide et ne peut fournir aucune humidité aux

plantes ; celles-ci sont donc obligées de laisser tomber leurs feuilles

pour réduire leur surface transpiratoire à un minimum ; le froid ne fait

que rendre la torpeur plus profonde. Ici, c’est en été que le liquide

fait défaut : la vie des organes végétatifs se ralentit énormément et

peut même s’arrêter tout à fait. Quelle pourrait être l’activité de

plantes qui ferment leurs stomates, de l’_Ephedra alata_, par exemple,

qui les obture par un bouchon résineux ? (Voir p. 240.)

Les rares précipitations atmosphériques se font en hiver. Aussi est-ce

en cette saison que les plantes accroissent leur appareil végétatif. Dès

que les pluies viennent mouiller la terre, les végétaux s’empressent de

donner de jeunes rameaux. Produire aussi des feuilles serait pour la

majorité des arbustes un luxe exagéré : même en hiver, l’air est trop

aride pour que des feuilles puissent résister à la dessiccation.

D’ailleurs la lumière est intense et les rameaux suffisent à

l’assimilation.

Mais la saison humide est courte. Voici que l’été revient. Sous l’atroce

climat, fait de soleil et de sécheresse, la végétation s’assoupit peu à

peu, et la lueur de vie que les pluies avaient amenée au désert est

bientôt éteinte. Combien de temps durera la léthargie ? Au moins jusqu’à

l’automne suivant. Mais, hélas ! souvent plusieurs hivers successifs se

passent sans pluie. C’est le cas pour la région que nous parcourons.

Depuis trois ans il n’est plus tombé une averse sérieuse. Trois années

de soleil ! Nous sommes vraiment dans le Pays de l’Éternelle Canicule,

ou pour employer l’expression arabe, _Bled el Ateuch_, le Pays de la

Soif.

Dans les sables, la végétation n’a pourtant pas trop souffert du « beau

fixe ». Les réserves souterraines de liquide sont presque épuisées, — la

salure des puits le montre assez, — mais les racines réussissent

néanmoins à atteindre le sable humide de la profondeur. Il en va

autrement sur l’argile salée. Les racines n’arrivent plus à percer le

sol, devenu dur comme la pierre, et les plantes ont beau lutter par tous

les moyens possibles, rien ne peut les défendre contre la mort par excès

de soif. Chassées d’ailleurs par la concurrence vitale, les plantes

languissent ici depuis des années, sans que le ciel leur accorde une

goutte d’eau. Quel poète a jamais osé imaginer les horreurs de la lente

agonie qui étreint ces misérables végétaux ?

Le moment est bien choisi pour jeter un coup-d’œil sur l’ensemble des

dispositifs qu’emploient les plantes pour combattre la sécheresse de sol

et de l’atmosphère. Nous avons déjà attiré l’attention sur les plantes

éphémères chez lesquelles tous les phénomènes vitaux s’accomplissent en

l’espace de quelques jours (voir p. 217 et 240), ainsi que sur les

divers moyens dont disposent les arbustes et les plantes vivaces pour

absorber rapidement l’eau du sol par les longues racines horizontales

(voir p. 237) ou par les racines plongeantes (voir p. 247), et pour

extraire l’eau de l’atmosphère, grâce aux sels déliquescents. (Voir p.

212 et 213.)

Inutile d’insister sur l’importance qu’il y a pour elles à mettre en

réserve dans les tissus l’eau qu’elles ont eu tant de peine à se

procurer.

Voyons maintenant comment les plantes du désert réduisent leur

transpiration. Il est essentiel tout d’abord de restreindre la surface

transpiratoire. Aussi beaucoup de plantes sont-elles complètement

privées de feuilles. (Voir p. 239 et 254 ; et phot. 1, 2 et 13.)

D’autres n’en ont que fort peu. Encore ces feuilles sont-elles en

général petites : depuis que nous avons quitté Biskra, nous n’avons pas

vu dans le désert une seule plante dont les feuilles eussent les

dimensions d’une pièce de cinq francs.

La diminution de la surface ne suffit pas à elle seule à assurer le

victoire de la plante sur le climat. Nous connaissons déjà la protection

supplémentaire que procure à certains arbustes l’ensevelissement des

rameaux sous le sable. (Voir p. 212 et phot. 6.) D’autre part, les sucs

de la plupart des plantes, surtout chez les Salsolacées, sont fortement

salés. Or la tension de vapeur d’eau d’une solution est inférieure à

celle du liquide pur. La présence de sels dans le suc cellulaire entrave

donc la transpiration. Seulement, l’accumulation de matières minérales

constitue par elle-même un danger, et nous avons vu que l’_Anabasis

articulata_ est obligé de se débarrasser des sels par une voie

détournée. (Voir p. 222 et phot. 2.)

Fort nombreux aussi sont les dispositifs qui empêchent directement la

déperdition de l’eau sous forme de vapeur. La transpiration cuticulaire

est presque réduite à zéro par l’accroissement que subit la cuticule.

Cette carapace devient tellement épaisse que la coloration verte de la

chlorophylle finit par être masquée : toutes les plantes sont grises,

pâles, d’une teinte indéfinissable, ce qui imprime au paysage saharien

un caractère tout particulier de tristesse et de désolation. Ajoutons

tout de suite que les substances salines (_Limoniastrum_....), le

revêtement cireux des feuilles (_Euphorbia_, _Nitraria_....), et les

poils blancs ou gris qui garnissent tant d’organes aériens, contribuent

aussi pour une forte part à donner à la végétation désertique sa teinte

languissante.

Nous avons déjà noté la villosité des plantes du Sahara. (Voir p. 240.)

Peut-être certains de ces poils sont-ils capables d’absorber la rosée

(Volkens =1887=, p. 31). Toutefois leur fonction est en général autre :

ils servent à créer autour des stomates une atmosphère tranquille. A

l’abri de ce feutrage, la plante reste baignée par un air plus ou moins

saturé. Le fait est très frappant chez le _Retama Raetam_ et chez

quelques autres Papilionacées : les rameaux adultes, complètement

aphylles, n’ont de stomates que dans les rainures longitudinales qui les

parcourent ; c’est précisément là que sont groupés les poils. — Même

remarque en ce qui concerne la feuille des _Aristida_. La face

supérieure, sillonnée de profondes rainures et garnie de poils, porte

beaucoup de stomates, tandis que ceux-ci sont rares à la face

inférieure, glabre et lisse. La protection offerte aux stomates est

rendue encore plus efficace par ce fait que les feuilles d’_Aristida_

s’enroulent sur leur face supérieure : les stomates, abrités dans

l’intérieur du tube, ne sont jamais en contact avec l’air sec.

Il existe, comme on le voit, toute une série de dispositifs qui ont pour

objet d’affaiblir la transpiration. Mais, dira-t-on, pourquoi la plante

ne supprime-t-elle pas radicalement l’émission de vapeur ? N’oublions

pas que c’est le courant transpiratoire qui amène dans l’économie les

sels minéraux : nitrates, phosphates, potasse, etc. ; en le supprimant,

le végétal se priverait du même coup d’éléments indispensable à la vie.

Déjà le manque d’azote, de phosphore, de potassium.... se fait vivement

sentir : les végétaux sont à la fois affamés et assoiffés ; et leur

rabougrissement est l’effet de la lente inanition qu’ils subissent

depuis des années, depuis des siècles.

La vue de cette flore moribonde est pénible pour le botaniste. Certes,

sur les rocailles d’un pâturage alpestre, parmi les flaques de neige

persistante, les touffes d’herbe sont encore plus chétives qu’ici. Là-

haut également, c’est la nature inanimée qui donne au pays sa

physionomie propre. Placez-vous devant un site de notre pays, ou mieux,

d’une contrée équatoriale : toute votre admiration se concentre sur les

grandes masses de verdure, sur les forêts, les prairies.... et c’est

plus tard seulement que vous songez au sol qui se cache sous la

splendeur du feuillage. Contemplez à présent un paysage désertique, —

que ce soit le désert glacé de la haute alpe, ou le Sahara aride et

ensoleillé, — vous ne voyez que le relief du sol, les pics aigus, les

champs de neige, ou bien les larges ondulations du terrain, les vagues

de sable, les fonds argileux où brillent les croûtes de sel.... Quant à

la verdure, elle passe inaperçue. Maintenant, regardez à vos pieds.

Toute analogie entre l’alpage et le Sahara s’évanouit. Sur la montagne,

mille fleurs variées brillent parmi les pierres ; des papillons et des

mouches volent gaîment d’une corolle à l’autre. Au Sahara, rien de

semblable. Il y a des fleurs pourtant ; car si l’été est une saison de

torpeur pour les organes végétatifs, c’est aussi celle où s’ouvrent les

fleurs. Mais elles sont petites, sans parfum ni couleurs voyantes.

Chez un grand nombre d’espèces, elles sont adaptées à être pollinées par

le vent, et privées de corolle (_Ephedra_, Graminacées, _Cyperus_,

_Calligonum_, Salsolacées, etc.[3]). L’_Euphorbia Guyoniana_, quoique

entomophile, est également privé de corolle. Les fleurs de _Silene_, des

Cruciféracées, de _Randonia_, des Boraginacées et de la plupart des

Papilionacées, sont minuscules et ont des teintes effacées. Les seules

fleurs voyantes sont celles de _Monsonia_, d’_Helianthemum_ et des

Plombaginacées (_Limoniastrum_ et _Statice_), ainsi que les capitules de

quelques Compositacées.

En fait d’Insectes fécondateurs, il n’y a guère que des Diptères et des

Hyménoptères. Encore sont-ils peu abondants. Il serait logique de

supposer que pour appeler vers elles les rares visiteurs, les fleurs

doivent étaler de larges appareils vexillaires. C’est en effet ce qui a

lieu sur l’alpe. Au Sahara, la sécheresse de l’air s’y oppose : les

tissus délicats des pétales seraient tout de suite fanés. On comprend

moins bien pourquoi les plantes sahariennes négligent les parfums, un

excellent moyen pourtant d’attirer les Insectes. Faisons remarquer

toutefois que si nous ne percevons aucun parfum, cela ne prouve pas que

les plantes dédaignent de sécréter des vapeurs odorantes : nous savons

en effet que la muqueuse olfactive de l’homme fonctionne mal dans l’air

très sec ; il n’est pas certain du tout qu’il en soit de même pour les

antennes des Insectes.

Le cinquième jour après le départ de Tougourt, il fait étouffant dès le

matin. Pas le plus léger souffle ; les épillets du Drîn pendent

immobiles dans l’air brûlant. Aussi est-ce avec jubilation que nous

recevons vers neuf heures du matin les premières bouffées de vent du

Sud. Mais ce vent ne tarde pas à nous paraître étrange : au lieu de nous

rafraîchir, il augmente encore la sensation de chaleur. Il faut se

rendre à l’évidence : c’est le simoun.

Nous allons connaître la soif. Le simoun ne souffle pas depuis une

heure, que déjà nos bidons de thé sont à sec. Quant à Abdallah et aux

chameliers, ils se suspendent à tour de rôle aux outres. Hélas ! celles-

ci perdent bientôt leur profil de chiens noyés, gonflés par les gaz. Par

bonheur, des Nomades campés près du poste optique de Khaldiet consentent

à nous vendre une belle peau de bouc aux flancs rebondis. Nos Arabes ont

à boire jusqu’au prochain puits. Pour nous, cette acquisition n’a aucun

avantage immédiat. Nous avons de l’eau, il est vrai, mais elle a trop

mauvaise mine, et nous ne voulons pas la boire crue. Or, le pays

d’alentour ne porte pas le moindre arbrisseau, et les quelques

brindilles que les Nomades nous ont cédées ont servi à nous faire cuire

des œufs. Que faire ? Boire de l’eau de St-Galmier, mais avec

ménagements, car nous ne pouvons pas, d’ici à longtemps, remplacer notre

provision.

La chaleur augmente d’une façon continue, pendant que nous sommes

couchés inertes, à l’ombre du poste optique. A deux heures, le

thermomètre marque 39°. Nous devons pourtant nous remettre en marche ;

du reste, le soleil est maintenant voilé par l’épais nuage de poussière

que soulève le simoun.

Voici un puits, au milieu des _Salsola tetragona_. Les chameaux eux-

mêmes se précipitent avidement vers l’abreuvoir. Je me prépare à

photographier la scène. Mon appareil photographique ne fonctionne plus.

Les parois en bois ont craqué sous l’influence de l’extrême sécheresse.

Il est tout disloqué ; on peut dorénavant le laisser au fond d’un

coffre. Il nous reste un second appareil, mais ses boiseries ont été

également gauchies. Demain, lui aussi sera hors d’usage. Je ne pourrai

le réparer un peu qu’à Ouargla. Mais je ne puis naturellement pas

développer les clichés sur place, et, rentré à Bruxelles, je m’aperçois

que tous les clichés faits à partir d’aujourd’hui ont reçu des coups de

lumière.

En route de nouveau, à travers les _Salsola tetragona_. Il n’y a qu’eux

pendant des heures, d’informes buissons aux branches tordues, plates,

souvent fendues, n’ayant gardé vivants que les bouts des ramuscules.

Beaucoup d’entre eux sont morts, et leurs squelettes noircis, comme

calcinés, ont l’aspect le plus lamentable. (Voir phot. 17.) Abdallah qui

a passé ici il y a quelques années, avec la mission Flatters, nous

raconte que toute cette plaine était verdoyante, que des milliers de

chameaux venaient y paître. Mais les trois années de sécheresse

persistante ont eu raison de cette verdure.

Nous sommes exténués de soif. Afin de ne pas devoir à chaque instant

arrêter les chameaux pour prendre l’eau dans les outres, l’un des hommes

a rempli une grande gamelle. Elle fait le tour, de bouche à bouche. Mon

compagnon et moi détournons les yeux pour ne pas être induits en

tentation. Rarement, je pense, les prescriptions de l’hygiène ont dû

résister à un aussi rude assaut. C’est un raffinement du supplice de

Tantale : sentir qu’on se momifie rapidement, voir circuler la gamelle

pleine d’eau, et ne pas y toucher parce que le liquide est trop suspect.

Félicitons-nous de notre prudence ; c’est à elle que nous devons d’être

restés l’un et l’autre indemnes de tout accès de fièvre.

Il est vrai que rien n’eût été plus facile que d’obtenir maintenant du

feu ; mais la caravane aurait dû s’arrêter, et nous étions tous pressés

de sortir de cette lugubre steppe à _Salsola tetragona_.... Pourtant,

quelle affreuse sensation que celle de la soif. Les lèvres et la langue

se gercent, la gorge est contractée, plus la moindre salive ne s’écoule

dans la bouche, il semble qu’on ait autour de la tête un bandeau serré.

Cette dernière torture est la plus intolérable. On marche inerte, sans

penser.

Il faut faire halte dans la broussaille. Le vent est tombé, mais le

thermomètre marque encore 36°7. « Abdallah ! du feu ! » Enfin, nous

allons boire, avaler du thé chaud, brûlant même. Le liquide n’a pas eu

le temps de descendre dans l’estomac, qu’on sent la sueur perler sur la

peau. En un instant, elle est évaporée, et une délicieuse fraîcheur

envahit tout l’être. C’est incontestablement la boisson chaude, vers

60°, qui désaltère le plus vite dans un pays aride et ardent comme

celui-ci. A vrai dire, un liquide froid a également ses charmes : on

éprouve une si agréable sensation dans la bouche et la gorge ; mais le

soulagement est moins durable. D’ailleurs nous n’avons pas le moyen de

refroidir beaucoup nos boissons. On se contente d’entourer les bidons et

les bouteilles d’un linge mouillé, afin de leur soustraire la chaleur

latente de vaporisation. On arrive ainsi, en une heure, à faire tomber

la température des liquides, de 40° qu’elle était en début, à 24° ou

25°. En Europe, une pareille eau donnerait des nausées ; ici, elle est

d’une exquise fraîcheur.

Mon compagnon est moins accablé que moi. Tandis que je suis étalé sur ma

couverture, il s’en va avec sa lanterne, faire la chasse aux Insectes.

Un incident désagréable me tire de ma torpeur : Lakhdar tue au milieu du

campement une petite Vipère très dangereuse (_Cerastes vipera_) dont la

morsure est même plus mauvaise que celle de la Vipère à cornes. Au

moment où M. Lameere revient, une seconde Vipère rampe au milieu de

nous. C’est peu rassurant. Nous sommes, à la vérité, munis de sérum

antivenimeux, mais, tout de même, ce qui peut arriver de plus heureux

quand on possède un bon médicament, c’est de n’avoir pas à s’en servir.

Après un moment de trouble, il est décidé que le campement sera

transporté sur une haute dune, loin de ces maudites broussailles qui, au

dire d’Abdallah, sont toujours « pleines de serpents. » Chacun porte sa

literie, et après nous être pas mal embarrassés dans les _Salsola_, nous

installons l’hôtel sur le sable.

Le lendemain matin, un temps délicieux. Mais notre jouissance est

contrariée par la vue de la steppe qui étale toujours son unique espèce

végétale. Que nous ayons du sable nu, ou un fond de sebkha sans une

herbe, plutôt que cette interminable plaine, avec les squelettes

d’arbustes dont les brindilles restées vivantes parmi les branches

consumées semblent demander grâce au soleil implacable.

Le répit n’est pas de longue durée. Le vent du Sud se remet à souffler

avec furie, et à une heure, pendant que nous sommes affaissés sous un

_Tamarix_, le thermomètre indique près de 41°. Nous avons enfin quitté

la steppe salée, pour passer entre les dunes. Mais tout n’est pas rose

non plus sur le sable. Le vent chasse devant lui des tourbillons de

grains coupants qui vous mitraillent le visage. Les chameaux, avec leur

volumineuse charge, tanguent d’un air désespéré sous les rafales.

Courage ! Le guide signale des Palmiers à l’horizon. C’est le village

d’El Bôr, avec des jardins enfoncés comme les oasis du Souf. Ils nous

font l’effet de Paradis terrestres, et les masures de boue dispersées

dans les dunes, sont belles comme des palais. Nous y voilà. Le chef du

village nous introduit dans une habitation dont le propriétaire est

actuellement « aux champs », comme il dit, ce qui signifie qu’il est

allé camper dans le désert avec ses troupeaux et sa famille. Singuliers

champs ! Ne discutons pas la valeur des mots ; l’essentiel est que nous

pouvons disposer de la maison.

On a l’obligeance de nous offrir du café chaud. Accepté avec

reconnaissance, car de toute la journée nous n’avons eu que du thé dont

la température était comprise entre 35° et 40°. Et l’on a beau

ingurgiter des quantités invraisemblables d’une telle boisson, déjà

plate et indigeste par elle-même, on ne réussit pas à se désaltérer.

Le bruit se répand dans le village qu’un médecin est arrivé. Tous ceux

que leurs infirmités empêchent d’émigrer vers des régions moins ravagées

par le soleil, viennent me consulter dans la petite chambre où nous

avons cherché refuge. Mais que prescrire dans un pays où la pharmacie la

plus proche est à Biskra, à une huitaine de jours d’ici ? A un homme

atteint d’une maladie de foie, je recommande le régime lacté. On me

regarde avec stupeur. « Puisque les troupeaux sont aux champs ! Il ne

reste dans le village ni une chèvre, ni une chamelle ! » D’ici à

plusieurs mois, pas moyen d’avoir une tasse de lait ; la nourriture

consiste exclusivement en orge et en dattes sèches.

Le simoun a enfoui nos cheveux et notre barbe sous une carapace de

sable. D’innombrables grains se sont introduits sous nos vêtements et

nous grattent la peau. « Abdallah, y a-t-il beaucoup d’eau à El Bôr ? »

— « Tant qu’on en veut. » — « Parfait, tu vas nous en apporter un grand

seau pour que nous puissions nous débarbouiller. » Ahurissement

d’Abdallah. « Tout un seau, dit-il, c’est peut-être beaucoup. Enfin,

j’irai voir. » Et il nous revient avec une gamelle d’eau, tout ce qu’il

avait pu se procurer dans les puits presque taris du village.

Le soleil est étrange, les jours de simoun. Il se couche tout blanc et

flou, dans un ciel jaune. Contrairement à ce qui s’est passé hier, le

vent continue à souffler jusqu’après minuit. Le lendemain matin à quatre

heures, il y avait encore 22°7.

Qu’il nous soit permis de publier les observations de température et

d’humidité que nous avons faites pendant les deux journées de simoun,

ainsi que le lendemain matin.

+---------------+-----+-----+-----+-----+-------+

| HEURES | _t_ |_t′_ |_e″_ | _F_ | _T_ |

+---------------+-----+-----+-----+-----+-------+

|Mai 17 — 11 |37.5 |19.2 |5.14 | 11 | 1.6|

| | | | | | |

| 14 |39 |19.6 |5.21 | 10 | 1.8|

| | | | | | |

| 15.45 |40.4 |18.7 |2.95 | 5 | − 5.9|

| | | | | | |

| 18.30 |36.7 |16.3 |1.53 | 3 | − 14.2|

| | | | | | |

|Mai 18 — 5 |20.2 |10 |3.09 | 18 | − 5.3|

| | | | | | |

| 10.30 |35.6 |17 |3.22 | 7 | − 4.7|

| | | | | | |

| 13.30 |40.6 |18.4 |2.34 | 4 | − 8.9|

| | | | | | |

| 14.45 |39.5 |17.5 |1.73 | 3 | − 12.7|

| | | | | | |

| 16.10 |39.2 |17.3 |1.48 | 3 | − 14.6|

| | | | | | |

| 18 |36.5 |17 |2.65 | 6 | − 7.3|

| | | | | | |

|Mai 19 — 4 |22.7 |14.6 |7.47 | 36 | 7 |

| | | | | | |

| 5 |20.5 |13.2 |6.89 | 38 | 5.8|

Signification des colonnes de ce tableau :

_t_ = la température de l’air, en degrés centigrades.

_t′_ = la température du thermomètre mouillé, en degrés centigrades.

_e″_ = la pression en millimètres de la vapeur d’eau, c’est-à-dire,

l’humidité absolue.

_F_ = la pression relative (100 = saturation), en d’autres termes,

l’humidité relative.

_T_ = la température à laquelle il faudrait abaisser l’air pour obtenir

de la rosée.

Les températures _t_ et _t′_ étaient prises au moyen d’un thermomètre-

fronde qui avait été mis à notre disposition, avec beaucoup d’autres

instruments, par l’Observatoire royal d’Uccle. Aussitôt après avoir

déterminé la température de l’air (_t_), j’entourais la boule d’une

mousseline imbibée d’eau et je faisais de nouveau tournoyer

l’instrument[4].

Les chiffres des trois colonnes _e″_, _F_ et _T_ ont été calculés par M.

Jean Vincent, météorologiste à l’Observatoire d’Uccle, d’après les

données thermométriques.

Quelques mots d’éclaircissements au sujet de nos observations.

Pendant que, tout au début du simoun, nous étions couchés près du poste

optique de Khaldiet, le 17 mai, de onze à deux heures, la température

était déjà élevée, mais la quantité de vapeur d’eau était restée

notable. C’est plus tard seulement, quand toute l’humidité eut été

balayée par le simoun brûlant, que le degré hygrométrique se mit à

décroître, pour tomber à 3 %, le soir, quand nous campions dans les

_Salsola_. Si, à ce moment, on avait voulu précipiter sous forme de

rosée la vapeur d’eau contenue dans l’air, il eût fallu la refroidir à −

14°, c’est-à-dire qu’on aurait obtenu, non de la rosée, mais du givre.

Pendant la nuit, calme plat. Le sol et les plantes émettent de la vapeur

d’eau : le matin, la quantité absolue d’humidité (_e″_) a doublé. Puis,

le simoun reprend, et graduellement l’humidité baisse jusque vers cinq

ou six heures de l’après-dîner. Quand nous étions à El Bôr, le vent,

encore violent, était devenu moins sec, ce qui faisait présager la fin

de la tourmente.

Le lendemain, 19 mai, l’air de nouveau chargé de vapeurs, était revenu à

un degré hygrométrique qui est normal pour le désert.

Certes, la série d’observations que nous venons de relater est

exceptionnelle, même au Sahara ; si une semblable sécheresse se

continuait quelques semaines, tout serait inévitablement grillé.

Pourtant on constate parfois un degré hygrométrique encore plus bas.

Ainsi, le 23 mai, à midi, pendant que nous serons dans le désert rocheux

au N. W. de Ouargla, nous observerons une température de 33° (_t_),

alors que le thermomètre mouillé ne marque que 14°2 (_t′_), ce qui

correspond à une pression absolue de 0,75 mm. (_e″_) et à une humidité

relative de 2 % (_F_) ; à ce moment, le point de rosée (_T_) est à −

22°7. Ajoutons qu’à diverses reprises on a signalé, dans le Sahara, une

humidité nulle. Ceci ne signifie pas qu’aucune vapeur n’existât en ces

moments dans l’atmosphère, mais simplement que les instruments, quelques

sensibles qu’ils fussent, étaient incapables de déceler les faibles

traces de vapeur. « Alors les lèvres se gercent, les ongles cassent

comme du verre, l’encre sèche dans la plume, tous les objets en bois ou

en corne se contractent, et l’on a vu des miroirs éclater sous la

pression de leur cadre. » (Schirmer, =1893=, p. 64.)

Nous nous remettons en route. On se rend bien compte maintenant des

effets du simoun sur la végétation. Des touffes de Drîn ont été enfouies

jusqu’aux inflorescences. Les _Euphorbia Guyoniana_ laissent pendre

leurs rameaux fanés : l’apport d’eau par les racines n’a pas pu se faire

assez vite pour compenser les pertes. Les dernières plantes annuelles

sont rôties. L’effet le plus désastreux est celui qu’ont subi les

_Limoniastrum Guyonianum_. Le simoun a enlevé le sable sur le versant

méridional des mottes, et dénudé les rameaux. Ceux-ci, brusquement mis

en présence de l’air, ont été desséchés par le vent torride et ne

portent plus que des feuilles ratatinées.

Il n’y a plus qu’une demie journée de marche avant Ouargla. Tantôt nous

traversons les sebkha, échelonnés dans le lit de l’oued Mya ; tantôt il

faut grimper sur de hautes dunes, aussi tristes que celles du Souf. Ces

dunes, très mobiles, sont une menace perpétuelle pour les oasis établies

entre elles, et même pour la ville de Ouargla. Les autorités militaires

y ont fait semer du Drîn, espérant que les longues racines de la

Graminacée maintiendront le sable. Les résultats ne sont pas très

encourageants : le Drîn a des rhizomes beaucoup moins traçants que

l’Oyat, tant employé en Europe pour fixer les dunes littorales.

Tout à coup, au delà de l’océan de dunes et du vaste sebka parsemé de

plaques salines, les deux minarets blancs de la ville se dressent par

dessus les palmes.

Deux journées employées à parcourir l’oasis et à faire visite aux

officiers et aux Pères Blancs. Nous recueillons de nombreux

renseignements sur les mœurs des habitants. Ouargla avec ses rues

étroites, en partie voûtées, a une population fort mêlée où dominent les

Nègres et les Aratins, noirs également, dont les femmes, tout comme les

Négresses, aiment à se parer de cauris.

En automne, des milliers de Nomades, surtout des Châmba, affluent vers

Ouargla, et établissent sur les hauteurs voisines une ville de tentes,

bien plus populeuse que la ville fixe. Depuis plus d’un mois, ils ont

levé leurs campements pour s’éparpiller sur le désert. Chaque tribu

possède dans le Sahara un immense « territoire de parcours », sur lequel

elle fait paître ses troupeaux. Les montagnes sont trop éloignées, et

les Châmba sont bien obligés de chercher dans le désert même des

contrées renfermant quelques points d’eau et où l’herbe est moins brûlée

qu’ailleurs. A l’époque de la maturité des dattes, ils reviennent vers

les oasis. Ils se prétendent les légitimes propriétaires du sol et

exigent que les malheureux Oasiens, rendus pacifiques par les

occupations agricoles, leur remettent, pour prix de la location, les

quatre cinquièmes de la récolte ; d’où le nom de _khammès_ (hommes au

cinquième), qu’on donne aux cultivateurs. Exactions au détriment des

Sédentaires, razzias organisées contre les caravanes et contre les

tribus voisines, voilà ce qui compose toute l’existence des Châmba. De

quoi vivraient, somme toute, ces Nomades faméliques s’ils devaient

renoncer à leurs brigandages. Les produits de leurs troupeaux sont par

trop insuffisants : le désert ne nourrit pas les peuples pasteurs,

pourtant bien clairsemés, qui errent à sa surface.

Du haut d’un minaret, nous contemplons la ville. (Voir phot. 15.)

Ouargla occupe le centre d’un grand sebkha entouré d’une falaise

rocheuse verticale. A nos pieds s’étend la ville, entièrement construite

en briques crues. Les minarets eux-mêmes, hauts de vingt-cinq mètres,

sont faits en boue durcie au soleil. Il faut que la réputation d’aridité

du climat saharien soit solidement établie, pour qu’on ose construire

les maisons et les mosquées en une matière aussi peu résistante à la

pluie. — Autour de la ville s’étend l’oasis avec plus d’un demi million

de Dattiers. C’est encore à l’heure actuelle, l’une des plus importantes

du Sahara occidental. Mais sa déchéance est prochaine. Malgré les

nombreux puits artésiens qui ont été forés, les arbres dépérissent faute

d’eau. Déjà, ceux qui occupent le bord de l’oasis ne sont plus que des

mâts que surmontent deux ou trois palmes flétries. Ils vivotent encore,

mais n’ont plus la force de fleurir. Et pourtant cette contrée a été

jadis occupée par un fleuve qui s’est creusé un lit large et profond, et

qui a déposé d’épaisses couches de vase. Que sont en somme les falaises,

hautes de plus de cent mètres, qui limitent de toutes parts l’horizon,

sinon les rives escarpées de cet ancien fleuve ? Et l’étendue plate qui

étale son vide au delà des Palmiers agonisants ? C’est un fond de lac,

en partie comblé par les alluvions argileuses que l’oued Mya amena des

montagnes de l’Ahaggar. L’oued Mya, cherchant un refuge contre le

soleil, n’a gardé qu’un cours souterrain. Mais les pluies deviennent de

plus en plus rares, et cette nappe artésienne elle-même s’épuise chaque

jour davantage.....

=3. — Le désert pierreux.=

Ce matin, nous sommes remontés sur nos mulets. Devant nous se dresse la

falaise qu’il s’agit de gravir. Elle limite le _hamâda_, plateau

pierreux sur lequel nous allons voyager pendant dix jours. Vu de

Ouargla, l’escarpement semblait uni et régulier ; de près, on constate

qu’il est tout raviné. Une foule de torrents dévalant du hamâda, au

temps jadis, l’ont découpé en massifs isolés qui, lentement, se sont

éboulés dans le cours des siècles. Les uns ont pris l’aspect de cônes à

sommet arrondi ; les plus larges se terminent encore par une table

horizontale aussi élevée que le grand plateau voisin. Quand ces collines

d’érosion sont tout à fait séparées les unes des autres, elles reçoivent

le nom de _gour_ (sing. _gara_.)

Avec mille précautions, chameaux et mulets se sont hissés sur le hamâda.

Tout de suite on se sent dans un pays neuf, bien différent du désert

« alluvial » et du désert « éolien », que nous avons parcourus jusqu’à

présent. Dans le premier la couche superficielle est constituée par des

sédiments fluviaux. Cette formation porte le nom de _reg_. Les anciens

fleuves ont apporté dans les fonds les galets, les graviers et l’argile,

résultant de la trituration des roches dans lesquelles ils ont creusé

leur lit. Mais depuis des siècles, les rivières sont taries et n’ont

plus qu’un faible écoulement souterrain. En l’absence d’érosion et de

sédimentation actuelles, le reg ne subit d’autres changements que ceux

qui proviennent des fluctuations de l’eau souterraine (voir p. 210 et

phot. 5) : il se sale ou se dessale suivant les saisons, mais son modelé

reste immuable. Tout autres sont les conditions dans le désert éolien.

Sauf dans les régions où les matières salines du sous-sol viennent

agglutiner les grains de sable (voir p. 253 et phot. 14), l’erg a un

modelé essentiellement instable : jamais une dune n’a de configuration

permanente et définitive. Le vent, seul maître de la région, s’empare du

sable mobile ; il édifie les collines, puis il les échancre, les rase,

et les porte plus loin.

Mais d’où vient le sable ? Quelle est la force qui émiette les pierres

et qui en fait le jouet des vents ? C’est le soleil. « Après l’air et

les nuages, il dévore la terre ; il chauffe ses pierres à blanc ; il les

dissout en poussière impalpable. Sa splendeur hostile ne veut éclairer

que la mort. » (Hughes Le Roux, =1895=, p. 163.) Sous l’action des

effroyables variations de température, les rochers eux-mêmes sont tirés

de leur inertie. En été, leur température superficielle dépasse souvent

70° ; en hiver, elle s’abaisse à − 7°. Tour à tour dilatées et

contractées, les pierres finissent par se fendre (voir phot. 1) ; des

blocs se détachent, qui soumis aux mêmes conditions, se morcellent et se

pulvérisent de plus en plus.

Le vent se charge de trier les produits de la désagrégation. Les fines

poussières sont emportées jusqu’au-delà des limites du désert : on a

observé des pluies de « poussière rouge », saharienne, jusque dans les

îles Canaries. Le sable, trop lourd pour que les courants atmosphériques

le soulèvent très haut, peut néanmoins être entraîné au loin ; mais sa

migration se fait lentement, de proche en proche. Auprès de chaque

obstacle, le vent dépose une partie de ses sédiments arénacés, première

ébauche d’une dune. Le sort des monticules dépend des conditions

extérieures : parfois leur croissance est très limitée (voir p. 212 et

phot. 6) ; ailleurs ils atteignent une élévation de plus de cent mètres.

(Voir p. 243 et phot. 11 et 12.) Quelles que soient les dimensions des

dunes, à chaque coup de vent, une partie de leurs matériaux s’envole

plus loin.

Les gros éclats de pierre restent en place. Quand ils viennent de se

détacher, leurs angles sont tellement coupants qu’on est souvent obligé

de mettre des chaussures aux chameaux. Mais le sable chassé par les

rafales a bientôt fait d’émousser les tranchants. La mitraillade par les

grains quartzeux sculpte littéralement la pierre. Les fragments prennent

un aspect et un toucher particuliers. Si la pierre a une structure

homogène, si c’est par exemple du calcaire, elle garde sensiblement sa

forme primitive, mais toutes les petites aspérités s’effacent, et elle

se polit complètement. Les roches à texture hétérogène gagnent une

surface polie, inégale, rappelant celle d’un noyau de pêche, sur

laquelle les parties les plus dures forment un dessin en relief, limité

par des creux correspondant aux éléments moins résistants qui ont été

sculptés davantage.

On remarquera qu’ici, dans le désert « déflatoire »[5] aussi bien

qu’ailleurs, la sécheresse de l’air est un facteur essentiel. Elle fige

dans son immobilité la surface du désert alluvial, elle permet au vent

de bouleverser sans répit les dunes ; c’est encore elle qui provoque

l’éclatement de la pierre. On sait, en effet, que la vapeur d’eau

fonctionne comme un écran qui arrête les rayons calorifiques : elle

empêche le sol de s’échauffer outre mesure pendant le jour, et retient

durant la nuit la chaleur qui tend à rayonner dans l’espace. Dans le

Sahara, cet écran de vapeur fait défaut et la roche passe successivement

par les extrêmes de froid et de chaud.

Selon que le morcellement des pierres est plus ou moins avancé, on

rencontre sur le hamâda des régions qui sont simplement craquelées,

d’autres qui sont couvertes de débris à angles vifs, ou d’éclats déjà

usés et polis par le frottement du sable.

Mais si, sur le hamâda, le soleil et le vent sont à présent seuls en

cause, l’érosion par les cours d’eau a également eu son heure. Le désert

que nous traverserons d’ici à Settafa, sur un parcours d’environ trois

cents kilomètres, a été entaillé par de nombreuses rivières. De même que

dans le pays de dunes, c’est la disposition des vallées qui, pour les

Arabes, caractérise la région. Elle a reçu le nom de « Chebka »

(filet) : les rivières tortueuses qui la sillonnent ont été assimilées à

un filet qui aurait été déposé sur le plateau et qui s’y serait

incrusté.

Sur ces vastes espaces privés de terre, l’eau de pluie ne peut que

ruisseler à la surface du sol ou bien se perdre dans les crevasses, sans

se collecter nulle part. La végétation y atteint son maximum de

maigreur. Tout lui manque à la fois : ni eau, ni terre.

A part l’_Aristida floccosa_ et une ou deux autres plantes sabulicoles,

la flore du hamâda est très spécialisée : elle se compose presque

uniquement de petits arbrisseaux à feuilles et à tiges velues. Pendant

toute la première journée de marche, nous ne voyons guère que l’_Erodium

glaucophyllum_, herbe malingre dont les fruits ont presque huit

centimètres de longueur, et l’_Anthyllis sericea_, minuscule arbuste

globuleux, de trente ou quarante centimètres de hauteur.

Le vent s’est mis à souffler. L’horizon et le ciel sont déjà obscurcis

par les fines poussières. Des traînées de sable serpentent sur le sol.

Auprès de chaque pierre, dans les touffes d’herbe, au fond de légers

creux, des dunes microscopiques s’édifient. Les feuilles raides

d’_Aristida floccosa_ crépitent sous le choc répété des grains.

Tout à coup nous arrivons au bord supérieur d’un escarpement. C’est la

rive d’un oued. Tant bien que mal nous descendons la falaise. On se rend

compte ici de l’action érosive des rafales chargées de grains quartzeux.

Sans répit, d’énormes vagues de sable battent en brèche le pied de la

muraille rocheuse. Celle-ci est littéralement affouillée : on dirait une

falaise littorale minée par les flots. Plus haut l’érosion éolienne a

opéré la dissection de l’escarpement : les bancs de roches dures, — le

squelette de la falaise, — sont restés intacts ou n’ont subi que le

polissage, tandis que les couches moins résistantes ont été profondément

excavées. Il se produit ainsi des crénelures du plus singulier aspect.

Nous sommes à présent sur le sable qui a envahi l’oued. Aussitôt la

flore change de caractère : l’_Ephedra alata_, le Drîn, le _Calligonum

comosum_, l’_Euphorbia Guyoniana_ et les autres espèces arénicoles

occupent le terrain.

Le vent fait rage, et nous sommes heureux de nous réfugier dans le

caravansérail de Mellalah. Quelques heures plus tard, le calme est

revenu, et nous sortons pour faire un bout de promenade. L’admiration

nous cloue surplace. Avec le chott Melrhir et les dunes du Souf, le site

de Mellalah est ce que nous avons vu de plus grandiose depuis que nous

sommes dans le Sahara. D’un côté surgit la falaise par où nous sommes

descendus ; les anciens torrents l’ont déchiquetée ; les rafales de

sable découpent des bandes horizontales sur les flancs de chaque gara. —

Derrière nous, tout l’horizon est bouché par une dune, une seule,

beaucoup plus haute et plus large que les plus grandes que nous ayons

vues dans le Souf. Il est fort difficile d’évaluer la hauteur d’une

montagne, mais je pense rester en dessous de la vérité en estimant

celle-ci à deux cent cinquante mètres. Et quelle forme étrange ! De son

sommet partent de nombreuses arêtes qui rayonnent dans toutes les

directions et qui, plus bas, se bifurquent plusieurs fois de suite.

Ailleurs, les sables qui encombrent l’oued s’écartent, et nous voyons

briller sur le lit de la rivière une couche éblouissante de blancheur.

C’est du gypse, dont les cristaux usés par le sable forment une immense

table d’une horizontalité parfaite. Sur le gypse, quelques traînées de

sable ont été fixées par la végétation : _Retama Raetam_, _Aristida

pungens_, _Limoniastrum Guyonianum_, _Traganum nudatum_, _Anabasis

articulata_, _Ephedra alata_. La flore, comme on le voit, est celle du

sable légèrement salé. Mais une sélection très stricte y a été opérée :

il n’y a ici que les espèces à racines traçantes ; celles qui ont des

racines plongeantes (par exemple, _Calligonum comosum_ et _Euphorbia

Guyoniana_) ne pourraient pas vivre dans ces minces nappes de sable,

posées sur du gypse imperméable aux racines.

Toute la journée du lendemain se passe sur le hamâda. Au début il y a

encore des _Anthyllis sericea_. Mais peu à peu les buissons deviennent

plus rares, ne laissant plus que de tristes plantes, chétives et

malingres. Leur teinte verte est masquée sous un dense revêtement

pileux. Le voyageur qui passe à la hâte et jette sur le désert un coup

d’œil superficiel, ne se douterait pas que le plateau pierreux porte une

végétation quelconque, tant elle est misérable, clairsemée et incolore.

Citons le _Halogeton alopecuroides_, Salsolacée charnue à feuilles

cylindriques, pâles, terminées par une soie blessante ; — le _Herniaria

fruticosa_, dont les organes aériens sont presque entièrement scarieux ;

— un _Helianthemum_ à feuilles très velues, dont les bords s’enroulent

en dessous ; — le _Fagonia microphylla_, Zygophyllacée fauve, toute

garnie de poils glanduleux ; ses feuilles ne se composent guère que des

stipules épineuses et du pétiole : les folioles sont très petites et

charnues ; — le _F. glutinosa_, avec des limbes foliaires bien

conservés, mais disparaissant également sous les glandes ; —

l’_Argyrolobium uniflorum_, Papilionacée presque aphylle, à poils

soyeux-argentés ; — l’_Asteriscus graveolens_, Compositacée frutescente

à rameaux bifurqués et à feuilles velues-soyeuses ; — enfin, le _Deverra

chlorantha_ (voir phot. 1), l’une des rares plantes glabres du hamâda,

une Ombellacée dont les feuilles ne sont plus représentées que par deux

ou trois courts segments capillaires. M. le lieutenant Pein, chef du

poste de Ouargla, nous l’avait déjà signalé : « C’est un jonc à odeur de

persil, auquel les Arabes donnent le nom de Gheza. Ils assurent que les

chameaux qui en mangent deviennent aveugles. » Notre curiosité était

piquée. Les chameliers ont soin de chasser leurs bêtes loin de la

redoutable herbe, mais chaque fois que nous en avons l’occasion, nous

laissons les chameaux brouter tout à leur aise. Quelques jours plus

tard, nous faisons remarquer que le Gheza ne les a pas rendus aveugles.

Le fait est patent, mais il n’ébranle pas la foi des chameliers : ils

continueront à soutenir que le Gheza est une plante diabolique. Tapez

sur une superstition, vous l’enfoncez davantage.

La flore reste la même pendant la plus grande partie de la journée

suivante. Nous avons dû partir en pleine nuit, vers trois heures du

matin, car l’étape est aujourd’hui de 57 kilomètres, la plus longue de

tout le voyage. Nous cheminons frileusement enveloppés dans les cabans.

De temps en temps une détonation nous arrache à nos rêveries : c’est un

bloc de pierre qui éclate par l’effet de la contraction. Quand le soleil

se lève, le désert nous apparaît aussi nu que la veille. Toujours les

mêmes plantes pâlottes, hâves, qu’on n’aperçoit que lorsqu’on se donne

la peine de les chercher. Nos chameaux poussés par la faim, se débandent

à chaque instant, pour courir vers quelque maigre _Aristida floccosa_.

Il faut voir comme ils vous déplument la touffe en deux coups de lèvres.

Voici que la flore s’embellit. Sur le sable qui s’est déposé çà et là

entre les pierrailles, poussent de petits buissons globuleux de

_Rhanterium adpressum_, une Compositacée que nous avons déjà rencontrée

dans le Souf. Nous sommes enchantés : on _voit_ de nouveau des végétaux.

Ils ne sont certes pas attrayants, avec leurs rameaux cotonneux et leurs

feuilles minuscules, mais enfin, en y regardant de près, on distingue

parmi les rameaux desséchés quelques capitules jaunes, — et cela paraît

merveilleux que des arbustes puissent vivre et même fleurir au milieu de

cette désolation. Faut-il que la plante s’accroche à l’existence, pour

s’obstiner à croître et à se reproduire sous le climat délétère de la

Chebka !

Nous ne pouvons pas songer aujourd’hui à faire dresser la tente. Le

guide nous accorde à peine le temps de descendre de mulet pour déjeuner,

pendant que les chameaux, pas même déchargés, vaguent dans le désert à

la recherche d’une herbe problématique. Autour de nous, les

_Rhanterium_, posés sur le sol comme des verrues grises, paraissent de

plus en plus petits à mesure qu’ils s’enfoncent dans le lointain ; puis

l’œil ne les distingue plus, et leur présence ne se révèle que par la

teinte blanchâtre qu’ils donnent au désert ; et au delà des dernières

ondulations du plateau, on se les représente encore, toujours pâles et

tristes. Sur ce paysage lugubre, une lumière ardente tombe d’un ciel

trop bleu. C’est vraiment « le ciel sans nuages, au-dessus du désert

sans ombre. » (Fromentin, =1896=, p. 11.) On dirait que la vie s’est

retirée de cette solitude. Aucun son ne vient rompre le silence

accablant. Rien ne bouge. Serpents et lézards sont assoupis derrière les

touffes d’herbes. Pas un oiseau ne chante ; pas une mouche ne

bourdonne ; les fourmis elles-mêmes sont rentrées sous terre, et peu

soucieuses de rôtir au soleil, s’occupent de travaux domestiques. Un

thermomètre placé dans la traînée de sable qui recouvre une pierre,

s’élève à 67°. Et pourtant de nombreuses plantes (_Herniaria fruticosa_,

_Erodium glaucophyllum_, _Fagonia glutinosa_, etc.) laissent reposer

leurs rameaux sur le sol brûlant. Si encore elles pouvaient transpirer :

dans un air qui ne contient que 2 % d’humidité (voir p. 273), la

déperdition de la chaleur serait rapide. Seulement elles meurent de

soif, et font tout au monde pour empêcher l’évaporation. Comment donc le

protoplasme fait-il pour n’être pas coagulé par la chaleur !

Les tempes nous battent avec violence quand nous remontons en selle.

Nous nous laissons aller inertes, au pas caboté de nos mulets. Mais

voici une chose qui nous fait lever la tête : un cadavre de chameau qui

s’est desséché en entier. Bien souvent, tant dans El Erg qu’ici, nous

passons à côté de dépouilles d’animaux qui se momifient sur place, sans

avoir été rongées. Nous en faisons l’observation à Abdallah. « A Biskra

les cadavres sont tout de suite déchirés par les fauves ; pourquoi ceux-

ci restent-ils intacts ? » Et Abdallah de répondre : « Où donc les

chacals et les hyènes iraient-ils boire ? » De fait, il n’y a pas à

cinquante ou cent kilomètres à la ronde, une seule mare ou rivière à

laquelle des animaux puissent se désaltérer. C’est assez dire que le

fameux lion du Sahara est un mythe. Non, les seuls animaux du désert

sont ceux qui ne connaissent pas la soif : des Arthropodes extrêmement

variés, des Reptiles, quelques Oiseaux, et parmi les Mammifères, des

Rongeurs (Lièvre, Gerboise, Gerbille, etc.), la Gazelle, un Renard et le

Fenec. Les espèces domestiques ont dû également s’adapter à la

sécheresse. Les Chèvres qui paissent dans le désert ne se désaltèrent

que tous les trois ou quatre jours. En cette saison, les Dromadaires

restent facilement huit jours sans boire, à condition, bien entendu,

qu’ils aient du fourrage vert. L’adaptation du Dromadaire au désert

présente ceci de particulier qu’en plein été l’animal peut se passer de

liquide pendant une vingtaine de jours de suite ; tandis qu’en hiver, la

saison où l’eau est plus abondante, il boit tous les quatre ou cinq

jours. On sait que dans son estomac, il peut mettre en réserve une

centaine de litres d’eau.

Mais s’il est vrai que les animaux sauvages ne boivent jamais et que les

animaux domestiques ne boivent guère, leurs tissus contiennent néanmoins

une certaine quantité d’eau. Où la prennent-ils ? Chez les plantes

évidemment. Ne sont-elles pas les seuls organismes capables d’extraire

du sol les particules d’eau qui s’y trouvent cachées ?

Un exemple emprunté à la biologie générale précisera davantage notre

pensée. A l’exclusion de tous les autres organismes, les plantes

pourvues d’une chromophylle ont le pouvoir d’extraire de l’atmosphère le

carbone qui s’y trouve sous la forme d’anhydride carbonique et de

combiner ce carbone à d’autres éléments pour élaborer l’infinie variété

des substances protoplasmiques. Le règne animal, ne jouissant pas de

cette faculté d’assimilation du carbone, vit tout entier aux dépens du

règne végétal. Ainsi que me le faisait remarquer mon compagnon, M.

Lameere, quelque chose d’analogue se passe ici pour l’eau. Les végétaux

vont la puiser dans le sol, soit qu’elles exploitent les couches

profondes, comme c’est le cas pour les plantes à longues racines

pivotantes (voir p. 242), soit qu’elles utilisent plutôt les pluies

fortuites, comme le font les espèces éphémères et celles dont les

racines s’étalent tout près de la surface du sol (voir p. 237). Les

animaux herbivores mangent la plante et, avec elle, les liquides ; puis

ils deviennent la proie des carnivores.

Ce que nous venons de dire de l’eau s’applique aussi aux matières

minérales dont les animaux ont besoin. D’ordinaire l’eau des boissons

introduit dans l’économie une certaine portion des substances

inorganiques ; dans le Sahara elles ne peuvent parvenir à l’animal que

par l’intermédiaire des végétaux. Mais laissons de côté les matières

minérales pour ne nous occuper que de l’eau.

On a vu de quelle façon elle arrive dans les organismes. Mais ceux-ci

transpirent : pendant toute la durée de la vie, ils dégagent dans

l’atmosphère le liquide péniblement acquis. De sorte qu’à la perte d’eau

que le sol du désert subit par son évaporation propre, il faut encore

ajouter la transpiration de tout ce qui vit à sa surface. Ce n’est pas

tout : les cadavres contiennent également de l’eau ; de même, les

excréments des animaux. Voilà une nouvelle portion du précieux liquide

soustraite à la circulation vitale.

Ne nous hâtons pourtant pas de conclure que l’eau des détritus est

irrémédiablement perdue. Les déjections fraîches, ainsi que les

cadavres, sont activement recherchés par de nombreux Insectes

coprophages et nécrophages. Les quelques rares Champignons saprophytes

du désert en prennent aussi une part. Enfin, les détritus qui se sont

désséchés par une longue exposition à l’air, ne sont pas pour cela

inaptes à nourrir certains organismes. A la vérité, ils ne contiennent

plus d’eau libre, mais les molécules complexes qui les constituent

renferment de l’hydrogène combiné au carbone, à l’azote, à l’oxygène, au

soufre, etc. Chaque fois qu’un être oxyde un hydrate de carbone, une

matière albuminoïde ou quelque autre corps organique, l’hydrogène se

combine généralement à l’oxygène pour former de l’eau. Si cette source

d’eau n’a aucune importance pour les animaux qui peuvent boire de l’eau

liquide, il n’en est pas de même pour les Insectes qui ne se nourrissent

que de crottins secs, et qui en sont réduits à extraire l’hydrogène des

combinaisons où il est engagé. L’absorption intramoléculaire d’eau,

n’est pas sans analogie avec le processus par lequel la Levure de bière

arrache l’oxygène au glycose.

Somme toute, cette oxydation de l’hydrogène intramoléculaire ne

constitue pas un gain d’eau pour l’ensemble des organismes

déserticoles : l’hydrogène provient en dernière analyse de l’eau que les

plantes ont puisé dans le sol. Après une longue série de

transformations, les molécules hydrogénées échouent dans des excréments.

D’ici elles passent dans l’économie d’un Insecte. Finalement

l’hydrogène, complètement oxydé, revient à son état initial et, sous

forme de vapeur d’eau, retourne à l’atmosphère.

Comment le cycle biologique de l’eau dans le désert va-t-il se fermer ?

De quelle manière, la plante, et après elle les animaux, récupèrent-ils

l’eau qu’ils perdent sans relâche par suite de la transpiration ?

La majeure partie de l’eau dérive de l’atmosphère. En hiver la pression

atmosphérique est forte. Le ciel reste serein durant de longues

semaines : les vents se dirigent du centre du Sahara vers la périphérie.

Ce n’est pas de cet air très sec, descendu des hautes régions de

l’atmosphère, qu’on peut attendre de la pluie. Pendant l’été les

conditions barométriques sont tout autres. Il y a maintenant sur le

Sahara une aire de basses pressions ; l’anticyclone a fait place à un

cyclone, qui naturellement aspire l’air des régions voisines. Les vents

qui soufflent sur le Grand Désert sont chargés de vapeur d’eau,

puisqu’ils viennent de l’océan Atlantique, de la Méditerranée, de

l’océan Indien et des grandes forêts équatoriales de l’Afrique. Ces

courants humides de l’été amènent-ils la pluie ? Nullement. Le Sahara

est devenu une fournaise ; son contact surchauffe l’atmosphère et

augmente, par cela même, sa capacité de contenir de la vapeur d’eau.

L’air qui arrive humide devient donc très sec : loin d’apporter de la

fraîcheur, le vent enlève encore de l’eau à la terre déjà si aride.

Mais alors, quand donc pleut-il ? Lors du renversement des saisons, au

moment où par hasard un courant froid heurte une couche d’air humide et

détermine la condensation de sa vapeur. Les pluies sont donc

nécessairement inconstantes : parfois copieuses, le plus souvent presque

négligeables. On serait certes au-dessus de la vérité en admettant que

le Grand Désert reçoit 15 centim. de pluie par an. La rosée est encore

moins abondante. Pour notre part, du 1r avril au 15 juin, nous l’avons

observée une ou deux fois. Peut-être faut-il tenir compte de la vapeur

que certaines plantes peuvent condenser à la faveur de leurs sels

déliquescents (voir p. 212) et de celle qu’absorberaient certains poils.

(Voir p. 263). Est-elle assez précaire, assez insignifiante, l’eau que

l’atmosphère cède au désert ! Et pourtant c’est elle qui entretient la

vie, surtout en alimentant les nappes souterraines ; car les quelques

rivières qui descendent des montagnes voisines du Sahara sont aussitôt

bues par le sol avide d’humidité et leur influence ne se fait sentir que

le long de la lisière.

On peut représenter par le schéma de la page suivante la circulation

vitale de l’eau dans le désert.

Si nous pouvions faire la somme de l’eau qui est évaporée dans

l’atmosphère par le sol et par les êtres vivants, pour la comparer à

celle que les précipitations atmosphériques et les rivières apportent à

la terre, nous constaterions certainement que le premier chiffre est de

loin le plus considérable. En d’autres termes, l’apport d’eau ne balance

pas les pertes. Un jour viendra, jour lointain à la vérité, où toute vie

sera devenue impossible dans le Sahara désormais tari.

Dans un pays où les animaux dépendent complètement du règne végétal, non

seulement pour la nourriture solide, mais encore pour leur eau, où toute

molécule liquide qui existe dans le sang d’un carnassier a passé au

moins pas l’économie d’une plante et par celle d’un herbivore, la lutte

entre les animaux et les végétaux doit être plus acharnée que partout

ailleurs.

[Illustration]

Les herbivores sont exclusivement des Insectes et quelques Vertébrés.

Aucune partie du végétal n’est à l’abri des Insectes. Les racines sont

rongées par des larves de Coléoptères. De nombreuses galles se

développent sur les rameaux. Citons parmi les plus caractéristiques :

une galle de Diptère sur _Ephedra alata_ ; une galle de Pucerons sur

_Anabasis articulata_ ; une galle de Microlépidoptère sur _Limoniastrum

Guyonianum_. Quant aux graines, elles logent si souvent des Insectes,

que nous avons eu énormément de peine à nous procurer, pour le Jardin

botanique de Bruxelles, des graines intactes et mûres de _Calligonum

comosum_, de _Henophyton deserti_, de _Farsetia aegyptiaca_ et de _F.

linearis_.

La Gazelle est le Vertébré sauvage contre lequel les plantes du Sahara

ont à soutenir la lutte la plus vive. Les Oiseaux peuvent être négligés,

tant ils sont rares. Seule, l’Autruche avait de l’importance comme

herbivore. Cet Oiseau n’existe plus à l’état spontané dans le Sahara

algérien. Sa disparition est toutefois fort récente, et en maints

endroits les débris de coquille de ses œufs émaillent le sable.

En l’absence d’observations sur les moyens de protection contre les

Vertébrés sauvages, nous devons nous contenter d’annoter quelles plantes

sont mangées et quelles autres sont refusées par les chameaux et les

mulets de notre caravane. Du reste, à l’heure présente, les plantes du

Sahara algérien ont à craindre beaucoup plus les animaux domestiques que

les herbivores sauvages.

Dans un instant nous allons avoir l’occasion d’étudier comment les

végétaux se défendent contre leurs ennemis.

Brusquement le plateau se creuse. Devant nous s’ouvre le lit ensablé de

l’oued Mzab, gai et verdoyant, large de plus d’un kilomètre. A dire

vrai, il faut être resté quelques jours sans voir de plantes vertes,

pour tomber en admiration devant la flore sabulicole du désert. Il

n’importe ; elle nous paraît merveilleuse. Séduits par la vue de

« l’herbe tendre », nos animaux dégringolent jusqu’au bas de la côte, et

sans perdre une minute, broutent goulûment. Ils ne font plus les

difficiles, maintenant que l’abstinence a aiguisé leur appétit, et ils

se jettent avec voracité sur des plantes qui étaient régulièrement

dédaignées dans El Erg, où le Drîn abonde. Les premiers arbrisseaux de

l’oued sont des _Ephedra alata_. Pas trop appétissants avec leurs

rameaux articulés, ligneux, sans une feuille, protégés par une épaisse

cuticule et par de la résine durcie ; quand le vent les secoue, ils font

un cliquetis comparable à celui d’osselets qu’on entrechoque. Mais ils

ont beau sonner comme s’ils étaient morts, « ventre affamé n’a pas

d’oreilles », et en un clin d’œil les chameaux les tondent jusque tout

contre le vieux bois. Or, comme les nombreuses caravanes qui vont de

Ouargla à Ghardaïa arrivent toutes ici après une longue diète, les

_Ephedra_ ont pris un aspect insolite : ce ne sont plus les arbrisseaux

tortus, aux branches embrouillées, que nous avons rencontrés dans El Erg

(voir p. 239) ; ils ressemblent plutôt aux buis en forme de boule,

soigneusement taillés au sécateur, tels qu’on les voit dans les jardins

de campagne.

Et l’_Aristida pungens_ lui-même, en faveur duquel les herbivores

marquent une si grande préférence, n’est pas non plus un fourrage bien

savoureux. Ses feuilles sont raides, piquantes, fibreuses, imprégnées de

silice. Dans les steppes asiatiques, où il est fort répandu, il n’est

jamais mangé : les bestiaux y trouvent suffisamment d’autres herbes,

plus nourrissantes. Mais dans le Sahara, la disette fait qu’il est

avidement recherché : c’est à l’abondance de Drîn que le Nomade juge de

la valeur d’un pâturage. Bien plus ; on s’occupe de le propager par le

semis ; et nous avons vu dans les sables, aux portes de Tougourt, des

prairies artificielles qui ne se composaient que de cette Graminacée[6].

Ces faits montrent que les structures défensives des végétaux vis-à-vis

des herbivores n’ont qu’une valeur relative. Un moyen de protection qui

est excellent dans un pays où les animaux peuvent choisir leur

nourriture, est mis en défaut quand l’herbe est rare. D’ailleurs nous

avons déjà fait la connaissance d’une autre plante chez laquelle la

protection est devenue inefficace. Sur le reg, au Sud de Biskra (voir p.

217), les chameaux se gavaient de Guetaf (_Atriplex Halimus_). Cette

Salsolacée, dont les troupeaux font leurs délices dans le Sahara, est

très voisine du _Halimus pedunculatus_, qui habite les alluvions

fluviomarines de l’Europe occidentale ; en Belgique, il se trouve dans

le Zwijn et au chenal de Nieuport. Mais jamais il n’y est brouté : sa

saveur acerbe le défend suffisamment contre les herbivores, quand ceux-

ci ont à leur disposition une verdure mieux appropriée à leurs goûts.

Certaines plantes restent pourtant indemnes de toute attaque, même dans

l’oued Mzab où la végétation est éternellement en conflit avec des

animaux sortant d’un long jeûne. Ce sont d’abord les végétaux pourvus

d’une puissante armure défensive, par exemple les touffes glauques de

_Cyperus conglomeratus_, aux feuilles scabres et coupantes, et le

_Pennisetum dichotomum_, une Graminacée aphylle (en ce sens que les

feuilles sont réduites aux gaines) ; ses chaumes raides, rameux, serrés

en grosses bottes, sont silicifiés autant que des bambous. Citons enfin

une broussaille bizarre, à rameaux divariqués, verts, terminés par une

forte épine ; pas la moindre trace de feuille ; en cette saison, pas non

plus de fleurs ; rien que des fruits globuleux, ailés, qui sont ligneux

et piquants comme le reste du végétal. Je n’ai pu le déterminer qu’à

Ghardaïa, où le hasard m’a mis en face d’un individu tardif, encore

garni de fleurs, et mon étonnement fut grand lorsque je m’aperçus que

c’est une Cruciféracée, le _Zilla macroptera_. Les chameaux font un

détour pour ne pas frôler ce disgracieux arbuste-hérisson. Dois-je

ajouter qu’ils n’essaient pas de le brouter ?

Ils évitent aussi avec soin de manger le _Retama Raetam_ (voir p. 239 et

phot. 13) dont la saveur styptique rappelle celle du _Sarothamnus

scoparius_. Mais ils distinguent immédiatement du _Retama_, le _Genista

saharae_ qui lui ressemble pourtant beaucoup et qui, sans être

succulent, est néanmoins mangeable. Aussi, au milieu des _Retama_ dont

les longs rameaux flexibles continuent à se balancer au vent, les

_Genista_ n’ont-ils plus que des moignons effilochés.

La majorité des plantes respectées par les herbivores doivent leur

immunité à la présence de substances toxiques, ou tout au moins

désagréables. Il en est ainsi de la Coloquinte (_Citrullus Colocynthis_)

et du _Phelipaea lutea_. Quand on voit sur le sable les fruits de la

Coloquinte, gros comme des oranges, ou les inflorescences gorgées d’eau

du _Phelipaea_, on est tenté de s’écrier : quelle aubaine pour nos

bêtes ! Erreur ; elles s’en écartent avec dégoût. L’amertume du chicotin

(le suc de la Coloquinte) est proverbiale ; quant au _Phelipaea_, qui

vit en parasite sur les racines de diverses plantes et dont les tiges

charnues, épaisses de trois doigts, atteignent une hauteur totale d’un

mètre, — il est très vénéneux. Abdallah nous raconte qu’en temps de

famine, — cela signifie : quand la disette est plus complète que de

coutume, — les Nomades vont les cueillir dans le désert ; quand nous

étions à El Oued, quatre hommes venaient de succomber à l’ingestion de

_Phelipaea_ qui n’avaient pas été suffisamment bouillis.

Le dégoût salutaire qu’inspirent le _Cleome arabica_ et le _Haplophyllum

tuberculatum_ est dû à leur odeur fétide. Chez le _Haplophyllum_ les

glandes qui sécrètent l’essence odorante sont logées dans le parenchyme

assimilateur ; elles sont assez grosses pour faire saillie, comme des

pustules, à la surface de la feuille. Le _Cleome_ est bien la plante la

plus nauséabonde que j’aie jamais rencontrée ; il suffit d’un seul

individu pour empester l’air à dix mètres à la ronde. Les glandes

stipitées, répandues à profusion sur les tiges, les feuilles, les fleurs

et les fruits, sécrètent une substance visqueuse à laquelle se collent

des plumes d’oiseau, des fruits à aigrette, des pétales flétris, etc.

Un voyage botanique au Sahara · 第 2 / 6 题