AVANT-PROPOS.

UN

VOYAGE BOTANIQUE

AU

SAHARA

PAR

JEAN MASSART

Professeur à l’Université de Bruxelles

Assistant à l’Institut botanique

[Décoration]

GAND

IMPRIMERIE C. ANNOOT-BRAECKMAN, AD. HOSTE, SUCCr

* * * * *

1898

Extrait du _Bulletin de la Société royale de botanique de Belgique_,

tome XXXVII (1898), première partie.

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UN

VOYAGE BOTANIQUE

AU

SAHARA.

* * * * *

AVANT-PROPOS.

Un subside du Gouvernement belge m’a permis de séjourner dans le Sahara

algérien, pendant le printemps de l’année 1898, avec mon excellent ami

M. A. Lameere, professeur de zoologie à l’Université de Bruxelles.

Nous nous proposions d’étudier la faune et la flore. Le mois d’avril fut

consacré en entier à l’exploration de Biskra et de ses environs. Un

séjour préparatoire à Biskra devrait être recommandé à tous ceux qui

désirent entreprendre un voyage scientifique dans le Sahara. Le désert y

est très varié : rivières taries, sables amoncelés en hautes dunes,

rochers fendus par la chaleur, grandes plaines couvertes d’une croûte de

sel, alluvions caillouteuses ou limoneuses.... aucun terrain n’y fait

défaut. L’oasis elle-même, exploitée par les indigènes, est moins

monotone qu’ailleurs : les dattiers plantés au hasard en un désordre

pittoresque, abritent une nombreuse flore adventice. Enfin, avantage

inappréciable, Biskra est en communication facile avec le monde

civilisé. Combien de fois ne nous sommes-nous pas trouvés devant des

plantes que nous ne parvenions pas à déterminer ! Heureusement, M.

Battandier, le savant botaniste d’Alger, avait bien voulu nous engager à

lui soumettre toutes les espèces douteuses, et grâce à son inépuisable

obligeance, les déterminations nous parvenaient en quatre ou cinq jours.

Un mois suffit à peine pour nous familiariser avec le désert qui entoure

Biskra. Une petite caravane est équipée, et nous voilà en route à

travers le désert. D’abord, par le chott Melrhir et le lit desséché de

l’oued Rirh, jusqu’à Tougourt. D’ici nous faisons un grand détour vers

l’Est à travers les sables du Souf. Rentrés à Tougourt, nous reprenons

notre marche vers le Sud pour atteindre Ouargla. A partir de cette

dernière ville, nous passons sur le désert pierreux dont nous ne sortons

qu’à Laghouat, après avoir traversé une curieuse région rocheuse,

presque plane, parsemée de larges fonds argileux, les daya.

C’est à Laghouat que devait se terminer, dans notre projet primitif, le

voyage dans le désert. Mais la vie un peu aventureuse que nous menons

depuis quelques semaines présente à nos yeux tant de charmes, qu’au lieu

de revenir directement vers Alger nous préférons gravir un chaînon

latéral du Grand-Atlas, pour descendre de nouveau dans le désert à Bou-

Saada. Enfin, après 46 jours de voyage, nous retrouvons à Bordj-bou-

Arreridj le chemin de fer qui nous ramène à Alger.

De nombreux naturalistes ont fait connaître dans tous ses détails la

flore de Biskra. Aussi me contenterai-je, dans les pages qui suivent, de

décrire en botaniste l’itinéraire que nous avons suivi dans le désert.

Coxyde, le 21 août 1898.

* * * * *

=1. — Les déserts salés et les oasis de l’oued Rirh.=

Tout au commencement d’avril, quand nous faisions nos premières

promenades aux environs de Biskra, il nous semblait que jamais nous n’y

resterions un mois, que ces grandes plaines sèches, ces montagnes pelées

et ces oasis trop bien entretenues ne nous intéresseraient pas au delà

de quelques jours. Mais à mesure que nous allions, pénétrant davantage

le secret de cette aridité, l’intérêt s’éveillait, la monotonie de la

nature s’animait de plantes et d’insectes restés inaperçus ; et c’est à

regret que nous avons vu approcher le jour fixé pour le départ.

Aujourd’hui donc, 1er mai, la petite caravane a quitté l’Hôtel de

l’Oasis. Nous sommes montés sur des mulets. Un troisième mulet porte

notre guide, Abdallah ben Ahmed, un Biskri qui nous rendra de grands

services pendant tout notre voyage, tant comme guide qu’en qualité

d’intendant et de cuisinier. Les deux chameliers et le muletier vont à

pied. Les bagages sont sur trois chameaux. Ont-ils l’air dépaysé, ces

animaux, avec leur chargement hétéroclite où les objets les plus

disparates sont ficelés côte à côte. Le plus vigoureux porte nos effets

personnels enfermés dans des malles et des valises ; en outre, des

livres, des instruments de toute espèce, depuis les microscopes et les

thermomètres jusqu’aux pinces à insectes, et surtout d’innombrables

bocaux de verre remplis d’alcool, que l’amble du chameau secoue avec un

cliquetis peu rassurant. Un autre a toute une charge de conserves : nous

devons emporter notre nourriture pour tout un mois, car d’ici à Laghouat

nous pourrons à peine nous procurer quelques œufs et un peu de lait, de

temps en temps. Par dessus l’énorme couffe en sparterie toute bondée de

boîtes en fer-blanc, on a empilé la presse pour la préparation des

plantes d’herbier, et les paniers dans lesquels nous rapporterons une

collection de plantes typiques du Sahara, séchées dans leur attitude

normale ; ces échantillons sont destinés au Jardin botanique de

Bruxelles. Ajoutons-y encore le fusil et les multiples filets qui

serviront à la capture des animaux. Le troisième dromadaire — les

chameaux d’ici n’ont qu’une seule bosse — porte, outre l’orge des mulets

et la nourriture pour nos gens, deux grandes caisses avec des bouteilles

d’eau de « table » : nous avons été prévenus que très souvent l’eau du

désert sera tellement mauvaise que nous ne pourrons pas la boire, même

après l’avoir fait cuire. Deux outres se balancent contre les flancs de

la bête. Ces outres ne sont autre chose que des peaux de bouc,

soigneusement tannées et goudronnées, encore couvertes de leurs poils.

On y versera chaque matin la provision quotidienne.

Pendant près d’une heure, nous cheminons dans l’oasis de Biskra. Elle

est arrosée par une rivière, l’oued Biskra, qui descend des montagnes

situées au Nord. Un barrage établi en amont de la ville détourne vers

les jardins toute l’eau de l’oued. Jusqu’à ce soir nous longerons

l’oued, avec ses berges coupées à pic, mais dont le lit caillouteux,

large de plus d’un kilomètre, ne renferme pas une goutte d’eau. A mesure

que nous en descendrons le cours, nous verrons le lit se rétrécir entre

les berges de moins en moins hautes, et finalement les derniers vestiges

de la rivière s’évanouir parmi les sables. Tel est, à part une seule

exception, le sort de toutes les rivières qui s’engagent dans le Sahara.

Même si elles n’étaient pas employées à irriguer les cultures,

pourraient-elles traverser ce pays brûlant, sans pluies régulières, sans

sources, où rien ne vient réparer les pertes incessantes qu’elles

subissent de la part de l’infiltration et de l’évaporation ! Affaiblies

par les saignées successives, absorbées par le désert, les rivières,

quelque puissantes qu’elles fussent au début, ne tardent pas à

disparaître sans retour. Et l’on a ici le spectacle paradoxal de cours

d’eau qui deviennent de plus en plus maigres lorsqu’on s’éloigne de leur

source, de fleuves qui n’ont pas d’embouchure. Le Nil seul traverse

toute la largeur du Sahara ; mais que reste-t-il en Égypte des énormes

masses d’eau que le Haut-Nil enlève à la grande forêt africaine !

De même que « l’Égypte est un présent du Nil », l’oasis de Biskra est un

présent de l’oued, qui se sacrifie pour elle jusqu’à la dernière goutte.

Combien les procédés de culture dans les oasis sont différents de ceux

qu’on utilise chez nous ! Dans ces pays-ci, où les pluies sont rares et

inconstantes, l’agriculture n’est possible que grâce aux arrosements.

Imaginez tous les champs, quels qu’ils soient, — orge, légumes,

fourrages, — coupés de rigoles communicant avec le canal qui côtoie la

pièce de terre. Chaque jour le propriétaire vient lever les petits

barrages afin de laisser l’eau se répandre sur le terrain. Rien de plus

étrange qu’un champ d’orge ou un carré d’ognons complètement inondé et

transformé pour quelques heures en un étang. La limite du champ est

d’une netteté absolue : partout où le sol a été abreuvé, les graines ont

germé et la récolte sera abondante ; — à quelques centimètres de là, la

terre ne montre pas le fendillement caractéristique de l’irrigation, et

les semences n’ont pas levé : c’est le désert.

Pour les Dattiers, le procédé de culture est le même. Au pied de chaque

arbre on creuse une large fosse dans laquelle est amenée l’eau d’un

canal. Pour arriver à arroser ainsi les 150,000 Palmiers qui composent

l’oasis de Biskra, il a fallu créer un système de rigoles d’une

complication inouïe ; aussi une promenade dans les jardins n’est-elle

qu’une suite de sauts.

Que font là-haut ces hommes perchés au milieu des palmes ? Ils

s’occupent de polliner leurs Dattiers. Afin d’assurer la fécondation des

régimes femelles, les Arabes sont obligés de grimper sur les arbres pour

insérer dans chaque inflorescence femelle quelques rameaux d’un régime

mâle. Le pollen s’échappe des anthères et glisse parmi les fleurs

femelles.

Chaque Dattier est exclusivement mâle ou femelle. Si on semait les

noyaux, on obtiendrait environ par moitié des mâles et des femelles, et

comme il faut au moins dix ans pour qu’un Dattier de semis porte des

fleurs, le sol aurait été occupé pendant tout ce temps par des individus

mâles inutiles. Aussi, pour établir de nouvelles plantations ou pour

remplacer les individus trop vieux, a-t-on soin d’utiliser les jeunes

pousses qui naissent au bas des arbres à fruits. De cette façon on est

sûr de n’avoir que des femelles. Pour en féconder plusieurs centaines il

suffit d’un seul mâle ; du reste, on peut, pour quelques sous, acheter

au marché un régime de fleurs à pollen.

Le bouturage permet également de conserver la pureté des races. Depuis

ces dernières années, les Arabes attachent une grande importance à ne

planter que les variétés les plus productives. Le Dattier (_Phoenix

dactylifera_) compte plusieurs centaines de variétés qui se distinguent

autant par la vigueur, le port et le feuillage que par les caractères du

fruit : il y a des dattes sèches et des dattes « grasses », c’est-à-dire

ne séchant jamais complètement ; il y en a qui doivent être consommées

sur place et d’autres qui se prêtent à l’exportation... La patrie de cet

arbre est inconnue : c’est certainement une plante introduite dans le

Sahara, où elle ne vit nulle part à l’état sauvage. Mais de même que le

chameau, lui aussi d’origine étrangère, le Dattier semble s’être

merveilleusement adapté au climat du Grand Désert. Tout terrain lui est

bon. Toute eau, quelque salée qu’elle puisse être, lui convient pourvu

qu’elle soit abondante. Il supporte impunément les gelées de − 5° ou −

7° qui surviennent fréquemment ici en hiver. Il ne craint pas les

ardeurs de l’été, lorsque l’air, à l’ombre, atteint une température de

50°, et que les feuilles directement exposées au soleil s’échauffent

encore davantage. Bien plus, il lui faut ces fortes chaleurs pour mûrir

ses fruits : on ne le cultive avec succès que dans les régions où,

plusieurs mois de suite, le thermomètre monte chaque jour au delà de

40°. Le Dattier, dit un proverbe arabe, doit avoir les pieds dans l’eau

et la tête dans le feu.

L’adaptation du Dattier au climat saharien est plus apparente que

réelle : nulle part il n’existe à l’état subspontané. Or, remarquons que

les dattes constituent le fond de la nourriture des Indigènes et que

chaque caravane laisse derrière elle une traînée de noyaux. Seulement

ceux-ci ne germent jamais, ou si à la faveur d’une saison

exceptionnellement humide, il donnent une plantule, elle est guettée par

la prochaine sécheresse. Il est bien vrai que sa racine s’enfonce

rapidement dans le sol à la recherche d’eau, mais la plante sera

néanmoins brûlée par le soleil avant qu’elle ait pu atteindre la nappe

souterraine. En réalité, le Dattier ne peut habiter le Sahara que grâce

à la protection de l’homme, et comme tant d’autres plantes cultivées que

la domestication a rendues douillettes, ce Palmier s’éteindrait aussitôt

si l’homme cessait de s’occuper de lui.

Sous le couvert des Palmiers, on cultive beaucoup d’arbres qui dans

d’autres pays réclament le plein soleil : Oliviers, Figuiers, Orangers,

Grenadiers, etc. (Voir phot. 4.) Un coup d’œil par dessus les murs en

terre garnis d’épines de Jujubier, qui entourent les jardins, nous

montre suspendus aux branches des Figuiers, des chapelets de petites

figues desséchées.

Les Arabes ont appris que certaines variétés de figues ne mûrissent que

si elles sont visitées par un Hyménoptère, le _Blastophaga grossorum_.

Cet Insecte se développe de préférence dans les fruits, petits et peu

savoureux, d’une race particulière de Figuiers, le « Dokkar ». Les

Arabes cueillent ces figues avant la complète maturité, au moment où des

légions d’insectes ailés vont en sortir. Les Dokkar sont ensuite enfilés

en chapelets et attachés aux Figuiers, dans le voisinage des jeunes

fruits qui ont besoin des _Blastophaga_. Trompés par l’analogie

apparente de cette opération et de celle qui amène la fécondation du

Dattier, les Arabes donnent aux Dokkar le nom de « figues mâles. »

On a vu plus haut que l’absence de pluies régulières a forcé les

habitants à établir leurs cultures dans les seuls endroits où elles

peuvent être irriguées chaque jour. Les villages disséminés au milieu

des Palmiers portent, eux aussi, l’empreinte d’un climat aride au ciel

toujours serein. Les maisons, blanchies à la chaux, sont bâties en

« tob », briques de boue simplement séchées au soleil ; nulle part on ne

voit de gouttière ; au lieu de toits inclinés, des terrasses. (Voir

phot. 3). Il suffirait de quelques fortes averses pour détremper et

délayer tout un village. En revanche, si les habitations n’ont pas

besoin d’être protégées contre la pluie, on s’applique avec des soins

minutieux à les garantir du soleil : pas de fenêtres qui laisseraient

entrer les flots de lumière et de chaleur ; — d’étroites meurtrières par

lesquelles les rayons ont peine à se glisser.

Nous voici hors de l’oasis, dans le désert salé où nous voyagerons

pendant quatre jours, d’ici à Tougourt. Autour de nous, dans le

lointain, des sites qui nous sont devenus familiers. C’est d’abord le

djebel Harmel, ou montagne de Sable, chaîne de collines pierreuses, aux

strates redressées. Le vent du désert les a noyées en partie sous de

larges dunes de sable que percent des pointes de rocher. Du côté du

Nord, l’horizon est borné par la chaîne de l’Aurès dont les pentes

chauves laissent apercevoir de maigres bouquets d’arbres. A gauche, la

large entaille représente le lit de l’oued Biskra. Derrière elle,

quelques lignes sombres légèrement surélevées au-dessus de l’horizon

plat du désert ; ce sont des groupes de Palmiers, des oasis, et parmi

elles nous reconnaissons avec plaisir l’oasis de Sidi-Okba, visitée, il

y a quelques semaines, avec l’aimable M. Maupas, le naturaliste bien

connu d’Alger.

Le terrain que nous foulons, mélange confus de limon jaune et de

cailloux, montre çà et là dans les petites dépressions des plaques

blanches brillant au soleil. La terre est partout ici imprégnée de

substances salines. Pendant l’hiver les eaux souterraines remontent à la

surface du sol, et leur évaporation abandonne les sels qui se concrètent

en une épaisse croûte blanche. (Voir phot. 5). Aux endroits où les

matières salines ne sont pas assez abondantes pour que le terrain se

garnisse d’une efflorescence cristalline compacte, elles forment

néanmoins avec le limon une écorce dure qui craque sous le pied.

Ces plaines salées ont une végétation toute particulière, composée en

grande partie de Salsolacées à entrenœuds ou à feuilles charnus, et de

plantes dont les organes aériens sécrètent des matières salines. La

composition de la maîgre flore change du tout au tout suivant les

légères modifications dans la nature du sol : qu’une différence presque

inappréciable survienne, soit dans la salure ou dans l’humidité du

terrain, soit dans les proportions relatives du sable et de l’argile qui

forment le limon, aussitôt les espèces qui étaient fort bien adaptées au

milieu et qui luttaient avec avantage contre les concurrentes, se

verront disputer la place par d’autres, et en général elles finiront par

être repoussées. Dans ces régions deshéritées où la vie est entourée de

tant d’obstacles, un rien suffit à assurer la prééminence d’une espèce

sur toutes les autres.

La pauvreté de la flore attriste l’œil. Ainsi, nous traversons en ce

moment une bande sablonneuse et peu salée. Examinons cette petite touffe

hérissée de feuilles grises sur lesquelles se balancent de fines

panicules soyeuses ; c’est une Graminacée, l’_Aristida obtusa_ ; — et la

touffe voisine ; c’est la même ; — et celle-ci ; c’est encore la même ;

— ah ! en voici une autre ; non, c’est la même ; — celle-là au moins est

différente ; non, c’est la même, seulement elle a été broutée de plus

près ; — enfin, en voici une ; c’est encore la même, un peu plus

avancée ; — et ainsi, jusqu’au pied du djebel Harmel, l’unique espèce se

répète à l’infini.

La physionomie du paysage se modifie brusquement. Nous venons de

pénétrer dans une région plus salée, et aussitôt les touffes clairsemées

de l’_Aristida_ font place à d’étranges bouquets dont les fleurs roses

ont l’air d’avoir été piquées une à une sur des monticules de sable.

(Voir phot. 6). C’est le _Limoniastrum Guyonianum_, le Zeita des Arabes,

une Plombaginacée frutescente. Le vent chargé de poussières dépose ses

sédiments entre les branches, et l’arbrisseau butté sans répit par les

rafales de sable en arrive à être enfoui sous une dune. Menacés à chaque

minute d’être enterrés vivants, les malheureux végétaux ont toutes les

peines du monde à maintenir à la lumière leurs feuilles et leurs fleurs.

La même particularité se retrouve, quoique à un moindre degré, chez le

_Nitraria tridentata_, un arbuste épineux de la famille des

Zygophyllacées. Il n’existe ici qu’à l’état d’individus isolés, mais

nous le reverrons tantôt, couvrant de vastes espaces de ses tertres gris

dont se détachent des rameaux traînants.

Sans relâche les plantes doivent lutter contre le sable qui tend à les

submerger. Mais, d’autre part, l’amoncellement des grains quartzeux

autour des branches défend celles-ci contre la transpiration excessive.

L’avantage que la plante retire de cette protection n’est certes pas

négligeable : nous remarquons tout de suite que les rameaux qui ont été

mis à nu par la dernière tempête, privés maintenant de leur manteau

sableux, se sont complètement desséchés et ne portent plus que des

feuilles recroquevillées.

Le principal intérêt du _Limoniastrum_ réside, non dans la façon dont il

se comporte vis-à-vis du sable, mais dans ce fait que la plante sécrète

des substances salines qui se déposent à la surface des feuilles. Dans

les premiers temps de notre séjour à Biskra, nous trouvions

régulièrement, chaque matin, les Zeita couverts d’une rosée abondante,

alors que les végétaux voisins étaient tout à fait secs. Chaque

gouttelette repose sur une des squames salines qui garnissent les

feuilles. Il est donc hors de doute que les sels déliquescents, éliminés

par des glandes spéciales, attirent et précipitent la vapeur d’eau, et

cela dans une atmosphère non saturée qui ne laisse pas tomber de rosée

proprement dite. Il semble démontré que la plante est capable d’absorber

ce liquide, malgré sa forte concentration. Quoiqu’il en soit, voici une

plante dont les feuilles, pendant l’hiver et le printemps, changent de

teinte avec les heures du jour : le matin, elles sont vertes, puisque

les sels, étant dissous, ne se voient pas ; quelques heures plus tard,

le liquide a disparu, — absorbé ou évaporé, — les sels recristallisent

et l’arbuste reprend sa teinte blafarde. Mais au mois de mai, l’air est

déjà trop sec, même la nuit, pour que la plante puisse en extraire la

moindre humidité.

Lentement notre caravane passe entre les petits tertres pulvérulents

dont les rameaux de _Limoniastrum_ constituent la charpente, et sur la

convexité desquels s’étalent leur triste feuillage et leurs cymes de

fleurs roses. Nous dépassons les _Nitraria_, et à présent nous sommes

dans le bois de _Tamarix_ de Saada. C’est un bois, en effet ; un bois

saharien. Pas plus d’ombre que n’en donneraient des Asperges. Des

« arbres » très espacés, aux branches flexueuses naissant au ras de la

terre, et dont les plus fortes dressent à hauteur d’homme de maigres

pinceaux de ramuscules effilés ; les insignifiantes écailles vert-pâle,

— tout ce qui reste des feuilles, — sont apprimées contre les entrenœuds

et piquées de points gris. Les _Tamarix_ sécrètent aussi des sels

déliquescents, seulement au lieu que ceux-ci forment un revêtement

cristallin presque continu, comme chez les _Limoniastrum_, ce ne sont

que de minuscules agrégats d’une poussière grise.

Les larges ondulations s’applanissent, la proportion de sable diminue et

nous arrivons dans une zone basse où domine l’argile. La couche

superficielle du terrain, lavée par les pluies d’hiver, a perdu la

majeure partie de ses sels ; son écorce dure s’est crevassée en réseau

par suite du retrait de l’argile. Partout dans la dépression peu

profonde où nous cheminons, le sol montre des traces manifestes de

ruissellement, et à plusieurs reprises nous devons même contourner des

ravins. Sur ce terrain, déjà très varié, les cailloux se sont entassés

çà et là en gros monceaux ; ailleurs des traînées de sable cachent le

limon sous-jacent. Hormis les tas de pierres où rien ne pousse, toute

cette région argileuse est garnie d’une végétation beaucoup moins

uniforme que celle des sables salés. Au fond des ravins, poussent de

vigoureux buissons d’une Salsolacée, l’_Arthrocnemon macrostachyum_ ;

ses entrenœuds renflés, privés de feuilles, ressemblent à ceux d’un

_Salicornia_. Des _Nitraria_ et des _Limoniastrum_ ont élu domicile sur

les sables. L’espèce prédominante du limon argileux est ici le

_Halocnemon strobilaceum_, Salsolacée à petites feuilles charnues,

serrées les unes contre les autres sur des rameaux grêles ; à l’aisselle

des feuilles déjà sèches qui garnissent les branches de l’année

dernière, se développent des bourgeons denses et courts, qui sont comme

des verrues régulièrement disposées. Une dernière Salsolacée, très

répandue aussi, _Suaeda vermiculata_, aux ramuscules enchevêtrés, garnis

de petites feuilles cylindracées, charnues.

Par terre entre les cailloux, deux plantes étranges — desséchées,

recoquillées. — _Odontospermum pygmaeum_ et _Anastatica hierochuntica_.

Toutes deux présentent ceci de particulier que le végétal, après la

maturité des fruits, retient énergiquement ses graines pour les empêcher

de se perdre pendant les longues sécheresses, et qu’il ne les met en

liberté que si une pluie vient les mouiller. On a longtemps supposé que

le squelette ligneux, chargé de fruits mûrs, se détache du sol, et,

devenu le jouet du vent, roule à travers le désert. Des observations

précises, faites en premier lieu par M. Volkens (=1887=, p. 84) et dont

il est aisé de vérifier l’exactitude, montrent que le végétal reste

indéfiniment fixé par sa longue racine pivotante, réduite à son axe

ligneux. Le vent n’a donc aucune part dans la dissémination de ces

espèces ; elle est effectuée par le choc des gouttes de pluie ; celles-

ci amènent l’étalement du végétal et rejaillissent ensuite de tous côtés

en emportant les graines.

La vraie Rose de Jéricho (_Asteriscus pygmaeus_ ou _Odontospermum

pygmaeum_) est une mignonne Compositacée Tubuloïdée dont les capitules

peu nombreux, — il n’y en a souvent qu’un seul, — sont portés par des

rameaux longs à peine de un ou deux centimètres. Les bractées de

l’involucre sont infléchies vers le haut et se rejoignent au-dessus du

capitule. Si nous mouillons un capitule, nous voyons les bractées se

redresser, puis s’étaler jusqu’à ce que les akènes soient complètement

mis à nu. L’aigrette des fruits est très réduite et partant ils sont peu

aptes à être entraînés par le vent. Détachons-en quelques-uns : alors

qu’on ne parvenait pas à les arracher sans les rompre quand le

réceptacle était sec, rien n’est plus facile que de les décoller à

présent. Dans cet état, la pluie les enlève aisément ; toutefois, elle

ne peut les disperser que dans un petit rayon ; aussi constatons-nous

que les individus sont tous groupés les uns auprès des autres. Autour

des _Odontospermum_ racornis, des années précédentes, nous ne manquerons

pas de trouver des exemplaires vivants, avec leurs feuilles lancéolées

un peu velues, et les fleurons ligulés jaunes qui bordent le capitule.

Nous serons moins heureux en ce qui concerne la Main de Fatma

(_Anastatica hierochuntica_) : les individus desséchés abondent, mais

les vivants sont introuvables en cette saison. Les squelettes

fructifères de cette Cruciféracée sont souvent offerts en vente dans les

bazars arabes sous le nom de Roses de Jéricho. En général l’acheteur

reçoit en même temps un papier avec des indications sur la manière de

faire refleurir la plante qui a été invariablement « cueillie en

Palestine.... Trempez la Rose dans l’eau ; le lendemain vous la verrez

verdir et donner une belle fleur. » Inutile d’ajouter que ceci n’est

qu’une des innombrables ruses qu’emploient les Arabes pour allécher les

clients. Voici ce qui se produit en réalité. Les rameaux, qui à l’état

sec sont repliés vers l’intérieur comme les doigts d’une main fermée,

s’étalent dès qu’ils sont mouillés. De même que pour les bractées de

l’_Odontospermum_, ces mouvements sont provoqués par l’hygroscopicité.

Les valves de la silicule qui était hermétiquement fermée, s’écartent

maintenant à la moindre pression ; les graines s’imbibent d’eau et

germent. Les branches mortes se garnissent ainsi d’un duvet vert ; mais

il est évident que jamais ces plantules ne deviennent assez grandes pour

fleurir. Dans la nature, les choses se passent d’une façon analogue. La

pluie détermine en premier lieu l’étalement des branches ; les fruits

sont donc atteints directement par les gouttes. Or chacune des valves de

la silicule porte vers le haut une oreillette horizontale sur laquelle

les gouttes agissent comme sur un levier pour faire basculer les valves.

Le fruit étant ouvert, le rejaillissement du liquide projette les

graines tout autour de la plante-mère.

Il y a dans le Sahara plus de plantes annuelles que ne le ferait

supposer la rigueur du climat. La plupart d’entre elles sont extrêmement

éphémères : dès qu’une pluie survient, on les voit germer, donner des

fleurs et, en toute hâte, mûrir leurs graines.... Tout doit être terminé

avant que les dernières particules d’eau de pluie aient eu le temps de

s’évaporer. Les graines mûres peuvent impunément attendre pendant des

années qu’une nouvelle pluie leur permette de sortir de leur torpeur.

Le décor change encore une fois : plus de cailloux ni de monticules de

sables ; une puissante couche d’argile presque pure coupée de ravins.

L’_Atriplex Halimus_ (_Halimus pedunculatus_) a supplanté toutes les

autres espèces ; ses buissons blancs, aux feuilles satinées, couvrent la

plaine jusqu’à l’horizon d’un épais fourré gris pâle. Cette Salsolacée

est appelée Guetaf par les Arabes ; on en mange les jeunes pousses en

guise d’épinards. Elle a aussi une grande importance comme fourrage :

malgré son goût âcre et salé, les chameaux en sont très friands ; ici

même, un troupeau de plusieurs centaines d’individus de tout âge

broutent avec voracité, sans seulement lever la tête pour nous regarder

passer. En hiver le bétail trouve suffisamment de nourriture dans le

Sahara ; les pluies, quelque précaires qu’elles soient, font alors

pousser un peu d’herbe sur les terrains les plus rebelles. Mais dès que

l’été ramène ses chaleurs desséchantes, la maigre verdure s’évanouit et

les troupeaux sont chassés vers les montagnes et les hauts-plateaux.

Ceux que nous croisons dans le Guetaf s’en vont par petites journées

vers les montagnes de l’Aurès ; ils ne reviendront qu’en automne, avec

les premières pluies.

Il est midi. Nous sommes en selle depuis plus de six heures et nous

acceptons volontiers la proposition des chameliers de nous arrêter pour

le déjeuner. « Nous serons très bien ici, disent-ils ; non seulement nos

bêtes trouveront à manger, mais les messieurs auront un peu d’ombre. »

De l’ombre ! on voit bien que les Arabes ne savent pas ce que c’est. Il

nous font entrer dans un ravin ; à condition de nous coller étroitement

contre la paroi verticale, nous pourrons profiter de la chétive tache

d’ombre que projette un _Limoniastrum_ solitaire, posé en surplomb sur

le bord de l’escarpement. Le repas est vite expédié, le premier de nos

immuables déjeuners : sardines ou thon, pain, dattes, thé. Les dernières

bouchées ne sont pas avalées qu’il faut se remettre en route, marcher

sous le soleil flamboyant du plein midi.... Nous sommes à moitié

assoupis, congestionnés par le repas, éblouis par l’aveuglante lumière

que nous renvoient les feuilles blanchâtres du Guetaf. Ah ! si nous

pouvions garder les yeux fermés, laisser aller les mulets à leur guise !

Mais l’étape est fort longue aujourd’hui, 52 kilomètres, et nous n’en

avons pas encore parcouru la moitié ; aussi, chaque fois que nos

montures quittent le chemin pour vagabonder dans le désert, la matraque

du muletier les ramène-t-elle dans la bonne voie.

Nous voici de nouveau dans la plaine sablonneuse où le roc est presque à

fleur de terre, avec de larges plis séparés par des dépressions à peine

perceptibles. De loin le pays semblait tout à fait plat, et on doit être

descendu dans un creux pour remarquer les légers mouvements du terrain.

Quoique les différences de niveau ne soient que de quelques mètres, la

flore se modifie de tout point quand on passe de l’éminence à la

dépression. Sur la hauteur il y a souvent des buissons de _Tamarix_

déchiquetés par les coups de vent. Les versants sont garnis des

Salsolacées que nous avons vues l’avant-midi ; il s’y ajoute par place

une autre espèce, l’_Echinopsilon muricatus_, plante grise avec de

petites feuilles velues un peu grasses. Dans les portions déclives où la

surface est voisine de la roche imperméable, l’humidité se conserve plus

longtemps et les Salsolacées ont fait place à une végétation toute

différente. Le centre est en général occupé par un massif de Jujubiers

(_Zizyphus Lotus_). Le regard se pose avec complaisance sur ces

arbrisseaux d’un beau vert au milieu de l’immensité fauve semée de

plantes grises. Nos chameaux, eux aussi, se réjouissent à la vue de

cette verdure inespérée. Mais leur joie est de courte durée : à peine

ont-ils reconnu les Jujubiers qu’ils retournent tristement vers le

chemin ; pas moyen de donner un coup de dents parmi les épines crochues,

acérées, qui défendent le feuillage. Leur désappointement est si grand

qu’ils ne font même pas attention aux innombrables petites plantes

éphémères qui croissent autour des arbustes. Ce sont principalement des

Graminacées : _Stipa tortilis_, _Hordeum maritimum_, _Phalaris minor_,

etc. Elles finissent de mûrir leurs fruits et les milliers d’aigrettes

jaunes des _Stipa_ reflètent le soleil.

Abdallah, notre guide, nous signale à l’horizon des points en saillies

sur une crête de sable. « Derrière cela, dit-il, est le caravansérail où

nous passerons la nuit. Courage ! » Nous forçons le pas, les yeux fixés

sur les taches foncées. Sont-ce des arbustes, des têtes de palmiers, des

constructions, des chameaux accroupis ? Impossible de rien distinguer.

C’est vraiment trop loin ; et malgré la pureté et la sécheresse de

l’atmosphère on ne distingue que le contour sans aucun détail. Nous

voici dans un creux, et les marques noires ne sont plus visibles ;

espérons qu’elles seront tout proches quand nous arriverons sur la

hauteur. Vain espoir ; les énigmatiques points sombres sont aussi

indécis qu’auparavant. De nouvelles dépressions, de nouvelles rides à

franchir. Les taches ont l’air de reculer à mesure que nous allons vers

elles, et autour de nous les éternelles Salsolacées garnissent les

versants sablonneux, les petites Graminacées font les mêmes tapis dorés

auprès des Jujubiers verdoyants. Les heures se succèdent sans amener le

moindre changement dans le paysage. Aurions-nous atteint le but,

seraient-ce ces buissons-ci qu’Abdallah nous montrait il y a quelques

heures ? « Pas du tout, dit-il, ceux que je vous ai indiqués sont plus

loin, nous les verrons dès que nous serons sur la hauteur, là devant

nous. » En effet, ils réapparaissent au loin, bien loin, hélas !

Enfin ! nous les avons laissés derrière nous. Le bordj (caravansérail)

se voit à quelques kilomètres d’ici. Il est grand temps que nous

descendions de nos mulets : voilà plus de onze heures que nous marchons,

et c’est long, onze heures, pour des gens qui n’ont jamais fait

d’équitation.

Ces caravansérails sont établis par les autorités militaires. Pour

pouvoir y passer la nuit, on doit être muni d’une lettre de diffa,

c’est-à-dire d’une autorisation délivrée par le commandant militaire ;

elle donne droit, moyennant une équitable rémunération, à la chambre

pour les voyageurs, à l’écurie pour les montures, enfin à la diffa,

c’est-à-dire au repas arabe.

Pas trop confortable, le bordj de Chegga. La chambre à laquelle on nous

mène ne possède pas un meuble. Sur le sol battu nous étalons nos

couvertures : voilà notre lit ; il ne sera certes pas fort moelleux,

mais nous sommes assez éreintés pour que la dureté de la couche ne nous

empêche pas de dormir. Le fait est que nous sommes littéralement

exténués, à tel point que nous n’avons pas même le courage de manger.

Pourtant nous ne pouvons pas aller nous coucher tout de suite. L’eau de

Chegga est trop suspecte pour que nous osions la boire telle quelle ; il

faut la bouillir et en faire du thé : nous aurons ainsi, enfermée dans

deux grands bidons en fer-blanc, notre ration de liquide pour le

lendemain. Pendant que nous préparons le thé, nous jetons un coup d’œil

sur le spectacle qui se déroule devant nous. Au milieu du grand cercle

que forment les bagages et les chameaux entravés pour la nuit, nos

hommes ont allumé des feux pour cuire leur couscouss. Immédiatement au-

delà, le désert, le grand désert vide où les touffes de Salsolacées se

poursuivent à perte de vue ; un ciel sans nuages, où brille la lune,

plus blanche, semble-t-il, que chez nous.

Le lendemain nous sommes levés avant le soleil. La toilette n’est pas

longue : on couche tout habillé et il n’y a qu’à se mettre debout pour

être prêt. Pendant qu’on charge les mulets et les chameaux, nous avalons

à la hâte quelques dattes. On charge les mulets, disons-nous. En effet,

ils n’ont pas de selle ; par dessus le bât, on étale un tellis, immense

sac en poil de chameau, dont les coins servent d’étrier, et dans lequel

on fourre les appareils photographiques, le déjeuner de midi, ainsi que

nos sacoches avec les bocaux et les ustensiles dont nous pourrions avoir

besoin pendant la marche. Sur le tellis, notre literie, c’est-à-dire les

couvertures et les cabans.

Nous reprenons notre pèlerinage. Pendant toute la matinée le paysage

reste identiquement ce qu’il était la veille : un plateau à grands plis

arrondis, larges mais peu élevés, où le rocher perce au travers du sable

ou du limon. La même flore aussi : _Suaeda vermiculata_, _Echinopsilon

muricatus_, _Limoniastrum Guyonianum_, _Nitraria tridentata_.

Dans les endroits rocailleux, une nouvelle Salsolacée s’y ajoute,

_Anabasis articulata_. Ses entrenœuds sont charnus comme ceux de

_Salicornia_. Dans le tout jeune âge, ils laissent voir une faible

coloration verte sous l’épiderme gris ; mais dès qu’ils vieillissent ils

prennent une teinte crayeuse. Ces portions anciennes se détachent et

forment autour du chétif buisson un amas qui ressemble à des lombrics

pétrifiés. (Voir phot. 2). Il est probable que la désarticulation des

rameaux âgés est un moyen qu’emploie la plante pour se débarrasser d’un

excès de sels minéraux. Les végétaux adaptés à vivre dans les terrains

salés supportent, nous le savons, de grandes doses de sels. Néanmoins il

arrive un moment où les matières minérales se concentrent au point de

gêner le fonctionnement de l’organisme, et en particulier l’assimilation

chlorophyllienne. Pour éviter que ces substances n’encombrent les

tissus, l’_Anabasis_ les fait émigrer vers les portions anciennes dont

la chute est imminente.

Dans les sables nous remarquons également, sur le fond uniforme de la

flore, quelques espèces que nous n’avions pas encore rencontrées :

_Centaurea furfuracea_, une herbe annuelle presque sans tige, avec un

unique capitule posé sur le sable ; _Atractylis flava glabrescens_ (_A.

citrina_), minuscule chardon à capitules jaunes, chez lequel les

fleurons périphériques sont si développés que l’ensemble donne

l’impression d’un capitule de Corymbifère ; enfin une Rosacée à feuilles

grises, _Neurada procumbens_. C’est « une petite plante herbacée

appliquée sur le sol, dont les fruits restent enfermés dans le calice

accrescent. Ces fruits, pareils à des boutons, germent à la moindre

pluie. La sécheresse revient parfois avant qu’ils aient pu produire

autre chose que des radicules. Si l’on essaye de ramasser ces fruits qui

semblent secs, on est tout étonné d’éprouver une vive résistance. Ce

sont les radicules qui les ont fixés au sol. On dirait qu’on y a cousu

des boutons » (Battandier et Trabut. =1898=, p. 165.)

Nous allons voir enfin du neuf. Encore quelques pas et nous sommes

devant le chott Melrhir. Les chott, on le sait, sont des lacs : sur les

cartes géographiques ils sont marqués en bleu, de même que les cours

d’eau.

Il est immense, le Melrhir. Jusqu’à l’horizon, on voit se soulever les

vagues ourlées d’écume. La falaise par laquelle nous allons descendre,

cesse brusquement pour reparaître au loin, plus haute, plus escarpée. Çà

et là un îlot surgit, tout vert au milieu des flots jaunâtres. Devant

nous, de l’autre côté du chott, une oasis de Dattiers. A nos pieds, une

plage unie, en pente douce ; de la vase argileuse sur laquelle se

détachent des plantes cendrées, par petites touffes rondes. Nous

relevons les yeux. La ligne de falaises se profile maintenant au-dessus

de l’horizon. Elle n’est plus continue comme tantôt : de profondes

entailles la découpent, et de plus, elle s’est avancée vers la gauche.

Voilà qu’un nouvel îlot se montre ! Où donc sont ceux que nous admirions

il y a un instant ? Et cette rangée de vagues qui déferlaient ? Elle se

maintient immobile ! Qu’est-ce donc que ce lac où les flots sont figés,

mais dont les bords et les îles se déplacent ? Illusions, mirage, tout

cela. Le chott Melrhir est complètement à sec. L’eau blonde est de la

boue durcie ; l’écume n’est autre chose qu’un dépôt cristallin de sel et

de gypse ; les îlots et les falaises, c’est le soleil qui se joue dans

les couches d’air inégalement surchauffées. Une seule chose est réelle,

c’est l’oasis d’Ourhir, là-bas en face de nous.

Le chott Melrhir est le dernier de toute une suite de lacs qui du golfe

de Gabès s’étendent vers l’intérieur du Sahara. C’est par là que

s’écoulaient autrefois à la Méditerranée les eaux du fleuve qui

descendait des hauteurs du Grand-Désert, et dont nous remonterons

jusqu’à Ouargla le cours maintenant tari. Le lac lui-même n’est plus

qu’un vaste bourbier ; sa lisière seule est assez résistante pour

supporter une caravane, tandis que tout le milieu est occupé par

d’insondables couches de vase sur lesquelles les efflorescences salines

font une croûte illusoire : tout animal qui s’y risque est aussitôt

enlisé. Pas un brin d’herbe ne pousse sur la boue saturée de sel ; au-

dessus de cette solitude réfractaire à toute vie, aucun oiseau ne plane.

Jadis il y avait ici un grand lac, alimenté par un fleuve abondant ; ses

rives étaient sans doute garnies de bosquets et de prairies.

L’insatiable soleil a tout dévoré, et le vide qu’il a créé, il le peuple

de fantômes, de mirages décevants.

Ce lac pâteux se desséchera encore davantage. L’apport d’eau par les

pluies ne compense pas l’évaporation. Il ne tombe pas ici 20 centimètres

d’eau par an, quantité insignifiante dans un pays où, déjà le 2 mai,

notre thermomètre marque 34°. Du reste, le Sahara tout entier subit un

sort analogue ; partout l’équilibre est rompu entre les précipitations

atmosphériques et l’évaporation, et fatalement le désert est condamné à

devenir de plus en plus aride.

Nous sommes descendus sur la vase solidifiée qui forme la plage du

Melrhir. La surface raboteuse a la consistance de la pierre. La route

passe à égale distance des berges éboulées qui bordent le lac et des

nappes salines brillant au soleil. Pendant trois heures nous passons

entre les touffes isolées de plantes halophiles. (Voir phot. 7.) Ce sont

des _Halocnemon strobilaceum_ en buissons assez denses, souvent bruns ou

même carminés, et des _Limoniastrum Guyonianum_ dont les rameaux noirs

tordus, non cachés ici par le sable, supportent des feuilles d’une

teinte indécise, verdâtre ou grisâtre. Parmi ces deux plantes qui

forment le fond de la flore, quelques _Tamarix_, gris également, et de

rares _Anabasis articulata_ avec leur aspect de fossiles.

Chose peu commune, le pays que nous foulons est à une trentaine de

mètres au-dessous du niveau de la Méditérranée. C’est l’un des arguments

qui ont été invoqués en faveur de la théorie de la mer saharienne : on

avait imaginé que le Sahara est le fond d’une mer récemment asséchée.

D’après cette hypothèse, maintenant reléguée parmi les fables, les

rangées de dunes marquent les étapes successives du retrait de la mer,

les amas de cailloux et les sables dénués d’humus sont les restes des

anciennes grèves, les chott, enfin, représentent les cuvettes dans

lesquelles les eaux viennent se concentrer. Il avait même été question

de creuser un canal pour permettre à la Méditerranée de reprendre

possession du Grand Désert. Mais on sait à présent que les régions

déprimées sont tout à fait exceptionnelles et que le percement du seuil

de Gabès amènerait seulement l’immersion du Melrhir et de quelques chott

voisins. La mer intérieure que l’on créerait ainsi ne couvrirait qu’une

infime portion du Sahara[1] et ne pourrait donc pas exercer sur le

climat européen l’influence bienfaisante qu’en attendait le commandant

Roudaire, l’auteur du projet.

Le Sahara n’est pas non plus aussi plat qu’on se le figurait. Il ne

ressemble en aucune façon à la description classique : « du sable, rien

que du sable sans cesse remanié par le simoun ; une vaste plaine, toute

unie, où les seuls objets sur lesquels la vue puisse se reposer sont des

ossements blanchis, restes des caravanes qui ont succombé à la soif ou

qui ont été ensevelies sous la poussière ; un pays tellement sec

qu’aucune herbe n’y pousse ; à travers lequel, suivant une expression

pittoresque, on peut voyager pendant des semaines sans rencontrer

seulement de quoi se faire un cure-dent ». En réalité, ce n’est pas

ainsi du tout. La structure géologique du Sahara est fort variée. Sa

surface est aussi accidentée que celle de maint pays d’Europe ; d’après

les dernières données, son élévation moyenne est de 460 mètres, soit de

170 mètres plus forte que celle de l’Europe. Enfin, nulle part le sol ne

reste nu sur une grande étendue. La végétation n’est certes pas

luxuriante, ni comme nombre d’individus, ni comme espèces : le Sahara

tout entier, presque aussi grand que l’Europe, ne renferme qu’un millier

de plantes différentes, dont la moitié environ existent dans le Sahara

algérien. Mais chacune de ces espèces couvre, soit seule, soit associée

à un petit nombre d’autres, d’immenses espaces.

C’est son uniformité qui donne à la flore saharienne son caractère

propre. Le désert n’est pas vide, il est seulement monotone. Ah ! s’il

n’y avait rien, on en prendrait son parti, on saurait qu’il est inutile

de regarder. Mais non. Sans relâche de nouvelles plantes semblent

s’offrir au botaniste ; on s’approche, on examine, et on revient déçu.

Depuis que nous sommes descendus sur le chott Melrhir, combien de fois

ne nous sommes-nous écartés de notre caravane, attirés par une touffe

plus étalée ou plus haute, plus verte ou plus rouge, et toujours en

vain. Les quatre éternelles espèces nous poursuivront jusqu’à l’autre

bout du chott.

Heureusement nous sommes près d’Ourhir. Nous connaissons assez les oasis

pour ne pas nous attendre à rencontrer un nid de verdure, où les

ruisseaux murmurent gaîment parmi les fleurs, à l’ombre des grandes

palmes balancées par le vent. Des oasis aussi poétiques n’existent que

dans les écrits des littérateurs qui n’ont jamais été au Sahara et qui,

pour imager leur style, opposent l’oasis riante au désert mort. Pourtant

après les deux journées que nous venons de passer en pleine sauvagerie,

— ce sont les premières du voyage et nous ne sommes pas encore habitués

à cette existence, — nous saluons avec joie la maison européenne qui

s’élève au milieu des Palmiers. Nous avons une lettre d’introduction

pour M. Bonhoure, le directeur des plantations d’Ourhir. Cette oasis

dépend de la « Société du Sud Algérien » qui possède encore d’autres

cultures dans la vallée de l’oued Rirh, en particulier à Sidi-Yahia, où

nous serons reçus demain soir.

Les oasis exploitées par des Français sont beaucoup moins pittoresques

que celles des Indigènes : les Dattiers sont plantés en quinconce entre

des rigoles qui se coupent à angle droit. Il n’y a plus ici de rivières

pour arroser les arbres, et toute l’eau est fournie par des puits

artésiens. Sous l’ancien fleuve dont le lit, maintenant à sec, se

poursuit depuis les hauteurs du Sahara central jusqu’au chott Melrhir,

il existe une nappe artésienne, véritable fleuve souterrain dont l’eau

est ramenée à la surface par des puits. Ceux-ci sont forés par l’atelier

militaire sous la direction de M. l’ingénieur Jus, « Bou el Ma », « le

Père de l’Eau », comme l’appellent les Arabes.

Ourhir possède sept puits donnant huit à neuf mille litres d’eau à la

minute. Cette masse d’eau, qui paraît énorme au premier abord, suffit à

peine en été pour abreuver les vingt-cinq mille Palmiers qui composent

l’oasis, grande de cent vingt-cinq hectares. Pendant la saison où la

transpiration est active, il faut donc à un Dattier environ un quart de

litre d’eau par minute. Mais, ainsi que nous le faisait remarquer notre

hôte, beaucoup de liquide se perd avant d’arriver aux racines. En vue de

réduire cette déperdition, on vient d’établir une fabrique de tuyaux en

terre cuite, destinés à remplacer la canalisation à ciel ouvert.

Les plantations françaises ne payent pas d’impôt, tandis que les Arabes

doivent acquitter une taxe annuelle de dix à vingt-cinq centimes par

Palmier. Malgré cette imposition, la culture du _Phœnix_ progresse

d’année en année et les Indigènes de l’oued Rirh, gagnés par l’exemple

des Français, commencent à faire exécuter des sondages. A l’heure qu’il

est, beaucoup d’oasis arabes sont déjà irriguées par des puits

jaillissants. Ces puits qui sont profonds d’environ 70 mètres et donnent

de l’eau à 24°, coûtent chacun de quatre à cinq mille francs.

Quelle bonne soirée nous avons passée là, avec la charmante famille

Bonhoure, sur la terrasse d’où le regard plane par dessus les Dattiers.

D’abord c’est le soleil qui se couche sur le désert, mettant des

zébrures pourpres aux palmes luisantes ; c’est le chott qui étale

jusqu’à l’infini sa tristesse de mort. Puis, quand tout fut envahi par

les mystères du soir, un orage éclate sur les sommets de l’Aurès. Les

montagnes sont distantes de plus de cent kilomètres ; mais telle est la

transparence de l’atmosphère que chaque éclair fait voir dans tous leurs

détails les forêts, les ravins et les larges pans de rochers escarpés.

Le lendemain nous sommes éveillés par la voix de notre hôte : « Vite,

venez voir le soleil se lever sur la mer. » C’est admirable, en effet :

sur l’horizon du chott Melrhir, un horizon rectiligne, sans un accident,

sans une aspérité, le soleil monte flamboyant, tout seul dans le ciel.

Un coup d’œil rapide sur l’intéressant jardin que Madame Bonhoure a su

créer sous les Dattiers. « En cette saison, me dit-elle, il faut

l’inonder tous les deux ou trois jours. C’est incroyable ce qu’il a

fallu essayer d’espèces avant d’en trouver quelques-unes qui soient

capables de supporter le climat excessif du désert. » Les Rosiers, les

Œillets, les _Gaillardia_ annuels, les Amarantes et les Chrysanthèmes du

Japon sont magnifiques. Ces derniers fleurissent de septembre à

novembre. La Capucine grimpante (_Tropaeolum majus_) reste toujours

naine : la sève s’évapore pendant son trajet dans la tige grêle, et

celle-ci n’atteint jamais plus de trente centimètres de longueur. Chez

les plantes ligneuses la sève est mieux protégée contre la

transpiration, et la croissance en longueur peut s’effectuer. Aussi ne

nous étonnerons-nous pas de voir des Vignes former des berceaux de

feuillage à l’ombre des Palmiers.

Bientôt nous sommes à l’oasis de Mrhaïer, que les Arabes ont fertilisée

à l’aide de puits artésiens. Le village, purement indigène, est fort

pittoresque et présente bien les caractères typiques des bourgades de

l’oued Rirh. On choisit un fond argileux, assez humide pour fournir de

la boue. Celle-ci est gâchée et façonnée en « tob », grandes briques

qu’on sèche au soleil. Voilà les seuls matériaux de construction, avec

quelques troncs de Palmier pour soutenir la terrasse. Les maisons

basses, cubiques, sont jetées sans ordre le long de ruelles tortueuses.

Autour du village, la tranchée dans laquelle on a pris la boue pour le

tob a été élargie en un fossé où viennent se déverser toutes les

immondices. Il faut avoir passé à côté de ces égoûts, un jour de forte

chaleur, pour se rendre compte de l’odeur que peuvent dégager les

résidus d’une agglomération humaine.

Jusqu’à la halte du soir, le pays reste invariablement le même ; c’est

toujours le désert salé et gypseux. Ici nous contournons des dunes,

ailleurs nous passons dans des fonds limoneux. Parfois aussi la roche

sous-jacente est presque à nu sur un grand espace ; le sable est alors

émaillé de lamelles de gypse qui brillent au soleil comme des éclats de

verre. A plusieurs reprises, nous longeons de très près la falaise,

éboulée par places, qui borde l’oued Rirh. Le fleuve desséché est

tellement large qu’il nous est impossible d’apercevoir l’autre rive.

Fait route dans la matinée avec un groupe de pèlerins montés sur des

bourriquets. Ils sont allés au marabout de Sidi-Makfi, dans l’oasis

d’Ourhir, et rapportent des roses dans le capuchon de leur burnous. De

temps en temps ils en détachent quelques pétales et les froissent pour

en faire une boulette qu’ils s’enfoncent dans la narine gauche. Cette

façon de jouir d’une fleur est fort en vogue auprès des « élégants » du

Sahara. Nos compagnons de route n’ont plus la peau mate des Arabes

d’Algérie. Les lèvres sont grosses, le nez est épaté et le teint brun

foncé : ils appartiennent à la race fortement métissée de nègre qui

habite à l’état sédentaire les oasis de toute la vallée. Les Nomades

seuls ont conservé le type pur.

Nous nous séparons près d’une source que deux Palmiers solitaires

signalaient de loin. C’est un trou, large de deux pieds, creusé dans une

butte de sable ; le mince filet d’eau qui s’écoule de la fontaine est bu

aussitôt par le désert. Le cheikh nous invite à venir passer une journée

dans son village dont nous voyons les Dattiers à quelques kilomètres de

nous. Il serait sans doute fort intéressant de visiter une plantation

faite par des Arabes, loin de tout contact européen. Mais le temps fait

défaut. Nous remercions le cheikh de son aimable offre. _Salam

alekoum !_ Salut !

En toute une journée, nous ne rencontrons qu’une seule plante curieuse,

le _Frankenia thymifolia_, un sous-arbrisseau dont les minuscules

feuilles disparaissent sous les cristaux grisâtres qu’elles ont

sécrétés. Les rameaux font l’effet de branchettes qui ont séjourné dans

une fontaine pétrifiante.

L’oasis de Sidi Yahia, où le directeur, M. Cornu, nous souhaite la

bienvenue, est toute récente ; les Palmiers commencent à peine à

fructifier.

Le lendemain matin, nous visitons avec notre aimable hôte l’oasis

d’Ayata dont il gère également l’exploitation. C’est l’une des premières

qui aient été établies par la « Société du Sud-Algérien. » Elle est très

prospère et plantée principalement en Deglet-Nour, un Dattier dont le

fruit atteint une haute valeur. On a tenté ici la domestication de

l’Autruche ; les expériences n’ont pas donné de résultats fort

encourageants, et actuellement le parc ne renferme plus qu’un seul

couple. Sous les Palmiers, il y a beaucoup de cultures accessoires ;

ainsi, on est occupé à moissonner quinze hectares de magnifique orge. M.

Cornu essaie aussi de cultiver en grand les asperges. Les produits sont

très beaux et très hâtifs ; seulement, les marchés sont trop éloignés :

les asperges, expédiées jeunes et tendres, lignifient en route leurs

vaisseaux et leurs fibres, et quand elles arrivent en France elles sont

devenues dures et impropres à la consommation.

Avant de faire nos adieux à M. Cornu, nous remplissons nos outres et nos

bidons à l’un des puits d’Ayata. C’est la meilleure eau de toute la

contrée : elle ne laisse qu’un résidu de 2 à 3 grammes par litre, alors

que les autres contiennent de 5 à 10 % de matières salines. Les sels

sont surtout des chlorures et des sulfates de sodium, de calcium et de

magnésium. Dire qu’en Europe une eau n’est réputée potable que si elle

contient au plus un millième de matières dissoutes ! « Chaque fois que

je vais en France, nous dit M. Cornu, j’ai de la peine à m’habituer de

nouveau à l’eau. Elle est insipide ; c’est comme de l’eau de pluie. »

Les eaux du Sahara, par contre, n’ont que trop de goût. Et l’amertume

que leur communique la magnésie ne serait rien encore si cette substance

n’avait pas des propriétés purgatives si accentuées.

Les chameaux sont partis bien avant nous. Il faudra marcher vite pour

les rejoindre. Peu importe, du reste, qu’on flâne ou qu’on presse le

pas, puisque tout de même, il n’y a rien à recueillir. Dès que l’on a

dépassé quelques larges bosses de sable avec leur flore immuable, on

arrive dans les sebkha qui annoncent le grand fond boueux de Tougourt.

Le sebkha est un diminutif du chott. C’est une dépression, d’ordinaire

sans issue, dans laquelle le liquide se rassemble quand par hasard il

tombe une averse, et où affleure l’eau souterraine. Sur l’argile

glissante, pas un caillou, pas un brin d’herbe (Voir phot. 8). Une

fosse, parfois, dont les bords sont durcis par des concrétions salines.

Dans l’eau nagent des paquets poisseux de Cyanophycées, entremêlés de

trémies de sel.

Nous sommes devant le premier sebkha, au milieu de la végétation

halophyte que nous avons déjà tant vue. « Dis donc, Abdallah, est-ce que

tu vas nous conduire à travers cette lagune. » — « Pourquoi pas ! » —

« Eh bien ! et l’eau ? » — « Venez toujours ; nous verrons bien. » Nous

descendons. A mesure que nous avançons, l’eau s’écarte, comme devant les

Hébreux dans la mer Rouge. Arrivés sur la rive opposée, nous regardons

derrière nous : l’eau est toujours là, calme, limpide, reflétant le bleu

du ciel et les _Tamarix_ qui dominent l’autre bord.

C’est encore une fois du mirage. La nappe liquide n’est pas réelle. Rien

d’étonnant à ce que nous ayons été trompés : l’illusion est en effet si

complète que l’eau apparaît même en photographie. (Voir phot. 8.) Tout

contre le sol, une couche d’air, surchauffée par la réverbération de la

chaleur, est devenue beaucoup moins réfringente que les strates

voisines. Elle ne se laisse plus traverser par les rayons obliques, et

ceux-ci y subissent la réflexion totale. Le ciel et les objets situés

près de l’horizon se réfléchissent donc sur cet air embrasé, comme si

c’était une nappe liquide. Marchez vers cette eau fallacieuse, elle se

dérobe : les rayons lumineux ne la frappent plus avec une obliquité

suffisante. Qu’une bouffée de vent survienne, la couche d’air doucement

agitée vous donnera l’impression d’une flaque qui se ride sous la brise.

Les sebkha se succèdent et se ressemblent, tristes et nus ; au fond de

tous dort une onde illusoire. Nous voyons enfin pointer à l’horizon les

minarets de Tougourt. En même temps que nous, entre dans la ville une

caravane chargée de madriers et de poutrelles de fer, qui a quitté

Biskra une semaine avant nous. Nos chameliers sont fiers de raconter

qu’ils ont franchi en quatre jours les deux cent et quelques kilomètres

qui séparent les deux villes.

Du côté de l’Ouest, Tougourt confine au désert. On marche péniblement

dans le sable mou des dunes, où les mulets enfoncent jusqu’au jarret, et

l’instant d’après on se trouve dans l’animation du marché, au milieu des

échoppes. La belle oasis de 170,000 Palmiers arrosée par des puits

artésiens, est établie dans le grand sebkha qui occupe le confluent de

deux fleuves taris : l’oued Mya, à gauche, et l’oued Igharghar, à

droite. Tous deux descendent du Sud. L’oued Rirh que nous avons remonté

jusqu’ici résulte de la jonction de ces deux grandes rivières mortes.

=2. — Les sables d’El Erg oriental.=

_A_) DANS LES DUNES DU SOUF.

Les sables sont loin de couvrir la totalité du désert, contrairement à

ce qu’on a supposé si longtemps. Il est admis à présent qu’ils n’en

occupent que la neuvième partie. Les Arabes ont comparé les vallées

irrégulièrement anastomosées qui circulent entre les rangées de dunes à

un réseau de veines (_erg_. pl. _areg_, veine). Il y a deux grands

districts à dunes dans le Sahara algérien. El Erg oriental s’avance

jusqu’à l’oued Rirh et à l’oued Mya ; il s’étend aussi en Tunisie et en

Tripolitaine. El Erg occidental occupe le sud de la province d’Oran et

une partie du Maroc.

Nous allons voyager à travers El Erg oriental pendant une quinzaine de

jours ; d’abord en nous rendant à El Oued, la ville principale du Souf,

d’où nous reviendrons sur nos pas à Tougourt ; ensuite en remontant le

cours de l’oued Mya, jusqu’à Ouargla.

Rien de plus difficile que de se retrouver dans le dédale de vallées

toutes semblables que laissent entre elles les dunes du Souf, très

hautes, très enchevêtrées. Aucune route n’a pu y être établie ; tout au

plus reconnaît-on la piste qui marque l’itinéraire des caravanes. Pour

faciliter la traversée, l’autorité militaire a fait établir des gmira,

pyramides de pierre qui occupent le sommet des plus hauts monticules.

Entre Tougourt et El Oued, distants de 90 kilomètres, dix gmira

jalonnent le chemin. Quand aucun de ces signaux n’est en vue, on n’a

plus d’autres points de repère que les poteaux télégraphiques. Dès que

le vent souffle, tous les moyens d’orientation disparaissent à la fois :

la foulée des chameaux s’efface sous une nappe de sable vierge, les

nuages de poussière cachent les gmira et les poteaux, le soleil lui-même

est voilé. Si l’on n’a pas alors avec soi un guide habile, connaissant

les moindres replis de la contrée, on risque fort de s’égarer et de ne

pas trouver les puits. Malgré les protestations d’Abdallah qui prétend

être allé cinquante fois à El Oued, le colonel Pujat, commandant de

Tougourt, nous adjoint un Nomade de la tribu des Ouled Sahia.

Elle a piteuse apparence, notre caravane, quand elle s’ébranle le 6 mai,

vers trois heures du matin, à la clarté de la pleine lune. Un seul

chameau, et quel chameau ! Une bête bizarre, capricieuse, qui n’avance

que par boutades, tantôt galopant à travers tout, avec des soubresauts

qui ne présagent rien de bon pour nos verreries et nos microscopes,

tantôt s’obstinant à rester agenouillée pour repartir tout à coup comme

le vent. Avec ça, galeuse des pieds à la tête et enduite d’une copieuse

couche de goudron, le remède favori des Arabes contre la gale du

chameau.

Bien avant le lever du soleil, nous escaladons la berge orientale de

l’Oued Rirh, d’où nous jetons un coup d’œil sur la ville déjà lointaine

et sur l’oasis qui surgit du fond du vaste sebkha.

Tout de suite nous sommes en plein pays de dunes. Le manteau de sable

posé sur un sous-sol dur, gypseux, imperméable, est encore peu épais.

Nous n’y observons d’autres plantes que celles que nous avons déjà vues

dans les endroits salés de l’oued Rirh : leurs racines plongent jusqu’au

voisinage de la roche et puisent une eau chargée de matières salines.

Mais petit à petit, à mesure que nous avançons vers l’Est, la puissance

de la couche de sable augmente, et la végétation halophile est remplacée

par des espèces sabulicoles.

A part un groupe de dunes échancrées en croissant, et la profonde

dépression qui abrite le puits et le caravansérail de Bir Roumi, la

région que nous parcourons aujourd’hui est peu accidentée. Dans son

ensemble c’est une plaine légèrement bosselée, garnie de végétaux

clairsemés entre lesquels le sable brille au soleil. Nulle part on ne

voit ici d’étendues gazonnées revêtues d’un dense tapis d’herbes et de

mousses, comme il y en a dans les dunes littorales de l’Europe moyenne.

La plante la plus répandue, et en même temps la plus importante pour

l’alimentation des troupeaux est le Drîn (_Aristida pungens_), une

Graminacée qui de loin ressemble à l’Oyat (_Ammophila arenaria_) des

sables maritimes de l’Europe : mêmes feuilles un peu glauques, raides et

piquantes, mêmes touffes serrées, isolées les unes des autres, que

dépassent les inflorescences pâles. (Voir phot. 14.) Mais chez le Drîn,

les panicules sont largement étalées et non contractées ; de plus sa

souche est moins longuement traçante. Quand on l’arrache, on constate

que les racines, au lieu de s’enfoncer verticalement dans le sol,

s’allongent près de la surface jusqu’à une distance d’une vingtaine de

mètres. La plante ne cherche donc pas à atteindre les réserves liquides

cachées dans le sol ; étalant ses racines sur un large espace, elle

s’efforce, au contraire, de profiter des pluies éventuelles, quelques

faibles qu’elles soient. Il y a naturellement un grand avantage pour le

Drîn à pouvoir absorber l’eau par toute la longueur de ses racines, et

pas uniquement par leur portion jeune, la seule qui d’ordinaire soit

garnie de poils radicaux. Aussi remarquons-nous que l’appareil

souterrain n’a pas du tout l’aspect habituel : d’un bout à l’autre, une

racine longue de vingt mètres est entourée d’une gaine résistante, dure,

de particules de sable collés aux poils. Loin de subir l’exfoliation

périphérique, ces racines gardent vivants leurs poils absorbants, les

plus éphémères peut-être de tous les organes végétaux. Cette

particularité, sur laquelle M. Volkens (=1887= p. 25) a le premier

attiré l’attention, se retrouve chez la plupart des Graminacées vivaces

qui habitent les sables du désert : _Aristida pungens_, _A. floccosa_,

_Panicum turgidum_, _Pennisetum dichotomum_, _Danthonia Forskahlei_,

etc., ainsi que chez le _Cyperus conglomeratus_. Toutes ces plantes ont

des racines fibreuses, non ramifiées, qui s’étalent autour de la souche,

à une faible profondeur sous le sable. Chez l’Oyat, on observe quelque

chose d’analogue, mais le phénomène est moins accentué. Une Graminacée

(_Cutandia memphitica_), et une Liliacée (_Asphodelus pendulinus_), deux

mignonnes plantes annuelles très répandues dans le Sahara, possèdent

aussi des poils radicaux persistants. Seulement ils sont beaucoup plus

longs que chez les espèces vivaces et ne se collent pas au sable d’une

façon aussi intime, de sorte qu’on ne trouve pas ici une gaine continue,

mais uniquement des grains épars.

Remarquons en passant que les poils absorbants ne persistent sur les

portions adultes que chez les Monocotylédones, à racines fibreuses, non

ramifiées. Au contraire, l’_Ephedra_ et les Dicotylédones, dont les

racines se ramifient et peuvent par conséquent posséder à la fois un

grand nombre de portions jeunes, laissent mourir leurs poils radicaux

dès que ceux-ci sont éloignés de la pointe.

Un mot encore sur l’_Aristida pungens_. On sait que les racines de la

plupart des plantes s’enfoncent dans la terre en vertu de leur

géotropisme positif. Vis-à-vis de quels excitants réagissent les racines

horizontales du Drîn ? L’expérimentation seule pourrait donner une

réponse définitive. On peut pourtant assurer que la position horizontale

de l’organe ne dépend pas du diagétropisme, c’est-à-dire que la racine

ne tâche pas de se maintenir à angle droit avec la direction de la

pesanteur. En effet, quand la surface du sable est inégale, les racines

montent et descendent avec elle, de manière à rester toujours à la même

distance de la lumière. C’est peut-être ce dernier facteur qui joue le

rôle principal, aidé ou non de l’humidité.

Parmi les Drîn et les _Aristida floccosa_, moins hauts et plus touffus

que les premiers, de gros buissons verts appellent l’attention. Les uns

ont de longs rameaux grêles, flexibles, que le vent penche et rabat tous

d’un même côté. Ce sont des Papilionacées sans feuilles, _Retama Raetam_

(voir phot. 13) et _Genista saharae_. Les autres ont un air rabougri,

misérable, malgré leur taille qui atteint jusque deux mètres : _Ephedra

alata_ et _Calligonum comosum_. Tous deux sont dépourvus de feuilles ;

les ramuscules verts, articulés aux nœuds, naissent souvent en houppes

sur des branches tortueuses qui ont l’air d’avoir été cassées plusieurs

fois de suite. Les racines de _Calligonum_ s’enfoncent verticalement

dans le sable. Les longues et grosses racines noires de l’_Ephedra_

rayonnent tout autour de l’arbuste, à une faible profondeur.

Contrairement aux racines des Graminacées, celles de l’_Ephedra_ se

ramifient et subissent la croissance en épaisseur. Les portions adultes

ont perdu les poils radicaux.

Citons encore parmi les végétaux les plus répandus : _Helianthemum

sessiliflorum_ avec des feuilles cendrées, enroulées en dessous ; —

_Lithospermum callosum_, plante canescente toute couverte de poils

blessants ; — _Rhanterium adpressum_, une Compositacée frutescente à

capitules jaunes, à feuilles petites et rares, dont les rameaux velus-

floconneux se disposent en boule ; — _Monsonia nivea_, Géraniacée à

feuilles argentées, étalées sur le sable ; — _Danthonia Forskahlei_,

dont les feuilles, courtes et larges, sont presque blanches tant elles

sont velues.

Toutes ces plantes, on le voit, sont bien protégées par leur revêtement

pileux contre la transpiration excessive. De plus, le _Rhanterium_ a

perdu la majeure partie de ses feuilles. La réduction de la surface

transpiratoire est plus accentuée encore chez les espèces tout à fait

privées de feuilles, et qui assimilent à l’aide des rameaux : _Retama

Raetam_, _Genista saharae_, _Calligonum comosum_, _Ephedra alata_.

Durant l’été, cette dernière plante ferme complètement ses stomates par

un bouchon résineux, ce qui réduit naturellement le courant

transpiratoire au minimum (Volkens, =1887=, p. 48).

Les plantes annuelles, éphémères, n’ont pas besoin de tant se garantir

de la sécheresse : elles lèvent aussitôt après une averse, et

s’efforcent de vivre le plus vite possible, de façon à posséder déjà des

graines mûres au moment où les dernières traces de la pluie seront

évaporées. Aussi la plupart de ces espèces sont-elles maintenant

desséchées ; et il a fallu toute la compétence de M. Battandier pour

mettre un nom sur les débris informes que nous lui avons rapportés du

Souf.

Jusqu’au soir le paysage garde les mêmes caractères. Le lendemain

seulement, après le bordj Maouiet Ferzan les bosselures deviennent plus

hautes, tout en restant verdoyantes. C’est un spectacle fort imprévu que

celui de ces dunes si désolées partout ailleurs, devenues dans le Sahara

le rendez-vous d’une végétation, sinon variée, du moins abondante.

« Loin de les fuir, dit M. Schirmer dans son intéressant ouvrage sur le

Sahara (=1893= p. 179), le Saharien les recherche, comme une des régions

qui offrent le plus de ressources à ses troupeaux. Ce résultat n’est

paradoxal qu’en apparence. Sous un climat humide, c’est le degré de

fertilité du sol qui importe ; sous un climat sec, c’est la quantité

d’eau qu’il contient. » Et ce qui importe à la végétation, ce n’est pas

tant la quantité absolue d’eau que renferme le sol, mais celle que la

plante peut lui emprunter. Dans les sebkha et les chott, dont le limon

semble devoir être très riche, le terrain est stérilisé par les sels. La

terre en est à peu près saturée, et les plantes ont beaucoup de peine à

arracher aux matières salines le liquide que celles-ci tendent à

conserver. Même quand l’argile est débarrassée de ses sels, elle reste

pourtant moins favorable que le terrain arénacé : les particules très

fines qui les constituent retiennent avec plus d’énergie les molécules

d’eau que les grains plus gros du sable. En outre, celui-ci étant

beaucoup plus meuble, permet aux racines de plonger à la recherche de la

nappe souterraine. Chaque fois qu’on essaie de déterrer un _Calligonum

comosum_ ou un _Euphorbia Guyoniana_, on reste confondu devant le nombre

et la longueur de leurs racines ; et l’on comprend alors que ces plantes

soient capables d’exploiter l’eau qui lentement a filtré vers les

profondeurs. La facilité avec laquelle les végétaux utilisent l’eau des

sables nous explique pourquoi les dunes offrent en toute saison de

l’herbe pour les chameaux. (Voir phot. 14). L’abondance du fourrage

permet aux Nomades du Souf d’habiter leur pays même pendant l’été.

Nous sommes donc ici au milieu d’une végétation des plus luxuriantes.

Entendons-nous ; elle est très belle pour le Sahara, mais considérée

d’une façon absolue, elle est d’une pauvreté désespérante. Rien ne

donnera mieux l’idée de cette pénurie d’espèces que la liste, tout à

fait complète, des plantes que nous avons observées dans les dunes du

Souf, depuis que nous sommes partis ce matin du bordj Maouiet Ferzan,

jusqu’au moment où nous y reviendrons dans quatre jours. Nous ne

négligeons dans cette énumération que les espèces propres aux oasis.

Montagnites Candollei.

Ephedra alata ♄.

Aristida pungens ♃.

— floccosa ♃.

Cutandia memphitica ☉.

Danthonia Forskahlei ♃.

Cyperus conglomeratus ♃.

Asphodelus pendulinus ☉.

Calligonum comosum ♄.

Un voyage botanique au Sahara · 第 1 / 6 题