Le 15 mai 1918 Yvonne Schadeck, coupeuse de chaussures, née à
Aubervilliers en 1896, et Anne Garnier, femme Desjardins, repasseuse,
arrivaient à Paris. Elles étaient nanties d’un sauf-conduit faux du
commissaire de police de Plaisance. Elles furent immédiatement prises en
filature, sur l’avis de l’agent qui nous les avait «données».
Et voici ce que firent ces deux femmes.
Anne Garnier se rendit d’abord place de la Nation, où l’on disait qu’un
obus était tombé; elle erra sur les boulevards, télégraphia à sa sœur
habitant Houilles qu’elle arriverait le soir, et se rendit à la gare du
Nord pour interroger les permissionnaires.
Yvonne Schadeck, elle, voulut tout d’abord consulter une
cartomancienne! Elle alla ensuite rue La Fayette pour essayer de
rencontrer Charlot, ami de Guaspare, son amant.
Pendant les premiers temps, c’est autour des gares de l’Est et du Nord
que les deux femmes portèrent leurs investigations. En arrivant des
tranchées, les permissionnaires étaient très bavards et aimaient se
retrouver sur «le Chemin des Dames».
A la gare régulatrice du Bourget, Anna et Yvonne firent connaissance
d’un soldat nommé Rouleau, qui leur expliqua comment on prévenait les
postes en cas d’alerte; il leur donna même son adresse: «Secteur 23, 9ᵉ
territ., 9ᵉ Cie». Cette adresse servit à Yvonne Schadeck pour rester en
correspondance avec le poilu sous le nom de Georgette.
Puis les femmes se rendirent à Noisy-le-Sec, et entreprirent les
artilleurs.
Le lendemain deux alertes de gothas eurent lieu. Vite elles allèrent
constater les dégâts: gare d’Orléans et station du métro Campo-Formio.
Elles étaient infatigables: l’après-midi elles retournèrent aux gares du
Nord et de l’Est «voir les soldats», et--le comble du zèle--pour ne pas
perdre de temps, elles prenaient leurs repas au bouillon Duval situé à
côté de la gare.
Naturellement elles firent la connaissance de nombreux militaires avec
lesquels elles passèrent de longues heures...
Entre temps Anna écrivait à sa mère: «On est bombardé. Mais il ne faut
pas avoir peur. C’est la destinée.»
Le gros canon tonnait toujours. Un obus tomba rue Palestro, au coin du
boulevard Sébastopol: elles se précipitèrent pour enregistrer les
dégâts. Boum... On les arrêta!
Au moment où ces abominables femmes perpétraient leurs actes de
trahison, on se trouvait dans la tragique semaine de mars 1918. Le
bombardement de Paris avait commencé le 27 à 6 h. 30 du matin et dura
toute la journée. Une offensive ennemie puissante était déclenchée entre
Soissons et Reims. Quand les Berthas cessaient les Gothas arrivaient.
Le 28 nous reculions au sud de l’Aisne, Soissons était pris et Reims
menacé.