LA SOURICIÈRE

Le domicile de Marguerite était transformé en souricière et on se

gardait bien de l’arrêter. Il est vrai qu’elle s’absentait de temps à

autre pour porter les rapports destinés au chef de l’espionnage en

Suisse. Mais ces transmissions ne présentaient plus aucun danger. En

effet, si elle refusait de trahir son amant pour trahir simplement la

France--car on savait maintenant qu’elle n’ignorait plus le rôle qu’on

lui faisait jouer--elle acceptait bien volontiers des invitations à

déjeuner ou à dîner que lui adressaient les agents chargés de la

surveiller. C’était une bonne fille! Et pendant qu’elle était à

table--elle se laissait facilement griser--des gens très curieux de leur

métier se rendaient à son hôtel, visitaient ses tiroirs, copiaient ou

photographiaient les documents destinés à nos ennemis, et remettaient le

tout en place.

Elle pouvait partir ensuite pour Genève sans inconvénient. On savait ce

qu’elle avait dans son sac. Et pour lui faciliter sa mission on

n’hésitait même pas à lui procurer toutes les facilités du voyage.

Ah! les femmes! Stupides sont ceux qui les emploient dans des besognes

qui exigent de la prudence et de la discrétion. Car, tôt ou tard, elles

commettent une gaffe et compromettent ou perdent à tout jamais ceux qui

s’en servent.

Aussi les Anglais n’ont-ils jamais voulu les employer dans le service

secret.

Grâce à Marguerite Francillard--et à quelques bouteilles de

champagne--nous avons pu démasquer une douzaine d’agents dangereux que

nous n’aurions pas pu prendre sans elle. A la fin elle causait un peu,

mais sans jamais «manger le morceau».

--D’où vient mon argent? répondait-elle aux questions qu’on lui posait

négligemment. Mais de mon amant de Genève qui change chaque fois ses

billets afin de me donner de la monnaie française. Et il me paye

uniquement pour que je lui apporte des petits bouts de papiers sur

lesquels on ne voit pas grand’chose. Ce n’est pas difficile et ça

rapporte... Mon amant est sûrement un Boche, quoi qu’il se dise Suisse

allemand, et peut-être bien que si on savait ce que je porte, on me

ferait du mal. Mais il n’y a pas de danger: une femme, ça n’a pas

d’importance...

Presque tous les correspondants de Marguerite Francillard ayant été

pris, son rôle était terminé. On l’arrêta.

Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia · 第 48 / 134 题