_Ancien commandant de la prévôté du camp retranché de Paris, juge
au 3ᵉ Conseil de guerre._
La cause est entendue. Il n’y a que des Allemands qui puissent désormais
défendre l’odieuse femme qui leur a rendu tant de services et qui fut
certainement la plus grande espionne de la plus grande guerre.
* * * * *
Ce n’est pas tout. Certains journaux américains ont tout dernièrement
dépassé les bornes de l’invention permise.
L’un a voulu mêler l’ex-capitaine Dreyfus à l’affaire Mata-Hari et a
imaginé que c’était l’ancien hôte de l’île du Diable qui avait
contribué à l’arrestation de la danseuse!...
Un autre raconte que le dernier amant (?) de Mata-Hari serait un mondain
jeune et opulent, qui serait devenu trappiste après l’exécution de
l’espionne et vivrait actuellement en ascète à la Cartula de Miraflores
(Espagne).
M. Camille Pitollet cite cet extrait du journal américain dans lequel
l’identité de ce «mondain» est dévoilée:
«Moine aux pieds nus et amaigri dans les cloîtres de la Chartreuse de
Miraflores, près Burgos (Espagne), le dernier amant de Mata-Hari, la
belle danseuse fusillée comme espionne par les Français, s’efforce
d’expier son amour fou pour la femme au corps de déesse, aux charmes de
démon. L’homme que Mata-Hari eut si fermement en son pouvoir qu’il ne
pouvait vivre sans son amour, n’est autre que Pierre Mortissac, le
brillant membre de la jeune société parisienne qui fit tourner les têtes
dans les salons, à Paris et à Londres.»
M. Camille Pitollet ajoute ce qui suit, pensant, dit-il, «contribuer à
élucider l’un des plus angoissants problèmes d’une aventure tissée
entièrement d’épouvante»:
«On savait généralement que Mata-Hari était
[Illustration: Mata-Hari débarquant à Gijon (Espagne) en novembre 1916,
où l’attendait un agent chargé de la surveiller.]
[Illustration: Exécution à Vincennes de l’Espionne Francillard le 10
Janvier 1917.]
la fille d’un planteur hollandais et d’une Javanaise, qu’elle était née
le 7 août 1876,[G] que son nom était Marguerite-Gertrude Zell, qu’ayant
de bonne heure perdu son père, elle avait été conduite à Burma par sa
mère et placée, comme danseuse, dans un temple bouddhique de cette
ville... En vérité, elle n’avait que quatre ans lorsque mourut l’auteur
de ses jours, qui avait su acquérir, à la colonie hollandaise de Java,
des richesses considérables, et sa mère connaissant le destin
communément réservé aux Eurasian girls--ces filles à demi blanches et
brunes qui naissent en Asie--la voulut garder d’une existence de
désordre et la fit entrer dans un sanctuaire de la foi bouddhiste comme
danseuse sacrée, mais à Batavia et non point à Burma. Elle ne comptait
que quatorze printemps, lorsqu’un officier de l’armée britannique, sir
Campbell Mac Leod, la vit et la persuada de s’enfuir avec lui. Ils
furent légalement mariés, mais cette sorte de rapt n’ayant pas laissé de
causer un scandale dans les milieux civils, ecclésiastiques et
militaires, Campbell, membre d’une honorable famille écossaise, se
sentit, malgré ses influences, contraint de quitter le service et aller
habiter l’Inde, où Mady Mac Leod lui donna deux enfants. L’aîné, qui
était un garçon, était mort subitement dans des circonstances qui
semblaient indiquer un empoisonnement, la mère, soupçonnant un
domestique indien, devança l’action de la justice en faisant, d’un coup
de revolver, sauter la cervelle à celui-ci, durant son sommeil. Campbell
était absent du home lorsque se produisit ce meurtre. Il n’y revint que
pour apprendre la disparition de celle qu’il aimait, afin d’échapper au
procès et à la condamnation qui l’attendaient. Il la suivit, néanmoins,
en Europe avec leur petite fille, la rejoignant enfin à Paris, où il la
trouva luxueusement installée, sous la protection d’un officier
supérieur allemand faisant partie d’une de ces grandes coteries
d’espionnage militaire germanique qui pullulaient à Lutèce avant la
guerre. Lady Mac Leod se refusa pourtant à reprendre la vie conjugale,
et Campbell, épave désemparée, s’en alla avec sa fille dans sa famille,
en Ecosse, où il est mort peu avant qu’éclatât la conflagration
européenne.»
Ainsi, d’après ce récit, Mata-Hari aurait tué de sa main un domestique
soupçonné d’avoir empoisonné son fils[H]! Ce n’est pas mal. Continuons:
«Comment Mata-Hari--l’Œil du Matin, en javanais--est-elle devenue,
elle-même, une espionne à la solde de l’Allemagne? Il est probable que
des relations par elle contractées au cours de ce compagnonnage avec
l’officier germain attirèrent sur sa personne l’attention des service
occultes d’information de Berlin et que son départ de Paris pour cette
dernière ville avait pour mobile réel la nécessité d’y être initiée à sa
nouvelle profession. Et quand, la première année de la guerre, elle
réapparut dans la capitale française en qualité de danseuse de théâtre,
ce n’était plus là qu’une profession fictive, destinée à mieux couvrir
ses machinations néfastes, où furent impliqués maints hauts personnages,
tant civils que militaires, de qui elle sut obtenir des informations
d’une valeur inappréciable pour l’ennemi.»
C’est la partie la plus vraisemblable de ce gros roman. Voici la partie
la plus fantastique:
«Mais l’histoire vraie de la découverte de sa forfaiture; celle des
raisons secrètes de sa condamnation à mort; celle, enfin, du complot
ourdi par Pierre Mortissac pour la sauver du peloton d’exécution à
Vincennes, en octobre 1917, constituent une trilogie que l’on n’écrira
probablement jamais et qui, si elle pouvait l’être aujourd’hui,
rejetterait dans l’ombre l’histoire des plus fameuses aventurières
depuis les jours mythiques d’Hélène de Troie.»
Nous sommes en plein mélodrame! Un complot pour faire jouer un rôle de
complaisance aux douze soldats du peloton d’exécution? C’est enfantin!
Quand on sait comment les choses se passaient à Vincennes on ne peut que
hausser les épaules à la lecture de pareilles sornettes. Pour organiser
un tel «complot» il aurait fallu la connivence de deux mille militaires,
et encore!
Mais l’auteur tient absolument à faire du Sardou et à vouloir rééditer
l’histoire de sa Tosca. Reprenons la citation:
«La vérité, l’intrigue imaginée par Sardou pour sa Tosca a été vécue
dans la tragédie réelle de Pierre Mortissac, avec, toutefois, cette
différence que ce dernier n’a jamais été à même de savoir exactement à
qui il était redevable de l’échec de son plan. Et il importe encore de
rappeler que, dans la collection d’après-guerre d’un hebdomadaire
parisien dédié à des potins de théâtres et de boulevards, l’on a imprimé
que Mata-Hari avait été «trahie» par quelqu’un--un de ces hommes qu’en
anglais l’on dénomme _responsible men_--qui ne lui pardonnait pas
d’avoir dit de lui, encore qu’en badinant, que c’était un officier
allemand et que ç’avait été par son entremise qu’elle était entrée au
service de l’Allemagne! Mais ce ne sera qu’en tenant bien présentes à
l’esprit ces énigmes, assez claires pour quelques-uns, qu’on
s’expliquera comment l’espionne put aller à la mort comme à une parade,
ainsi que l’a admirablement décrit, sur la foi des révélations de Mᵉ
Clunet, défenseur de Mata-Hari--à qui celle-ci avait remis, à l’aube du
matin de l’exécution, sa lettre à Pierre Mortissac, qui croyait
obstinément à son innocence--le grand romancier espagnol Blasco Ibànez,
aux pages 415-428 de _Mare Nostrum_, sans cependant soupçonner le secret
de cette audacieuse attitude en face d’une destruction que l’espionne ne
bravait que parce qu’elle la croyait irréelle.»
Nous avons fait justice de cette histoire. Mata-Hari a refusé
ouvertement--nous le répétons--le prétexte que son avocat lui offrait
pour retarder l’exécution. Ce moyen pouvait être bon. Il était en tout
cas le seul légal--et pratique.
Quant à l’histoire du détraqué qui, à la mort de l’espionne, se serait
enfermé dans un couvent espagnol, nous ne la contredisons pas. Mata-Hari
a tourné assez de cervelles pour que l’anecdote soit vraie--quoique
démentie par le supérieur du couvent. Voyez plutôt:
«Ce fut dans la semaine même de l’exécution que Pierre Mortissac
disparut de Paris. On fit croire d’abord qu’il s’était suicidé. Puis
l’on sut, beaucoup plus tard, grâce à notre article du «Mercure» que,
tel le moine Paphruce dans la «Thaïs» d’Anatole France, il avait endossé
le froc des Chartreux pour la rémission de ses péchés et le repos de
l’âme de celle qu’il avait si follement aimée. Cet élève des Jésuites de
Deusto ne pouvait finir d’autre sorte. Mais n’allez pas, touristes
romantiques, le rechercher aujourd’hui à Miraflores, ce monastère dont
Théophile Gautier a chanté, en 1840, «la montée âpre, longue et
poudreuse», et le triste paysage, d’où l’on aperçoit
_...Dans le bleu de la plaine,
L’église où dort le Cid près de dona Chimène._
«L’on vous rira au nez, soit que vous demandiez un Mortissac, ou un
Marow, ou un Martzov, car l’on a, par confusion, parlé de nous ne savons
quel officier russe, répondant à l’un de ces deux derniers
patronymiques, qui, amant de Mata-Hari, se serait réfugié dans le pieux
asile[I]. Le Frère Edmond Curdon, prieur de Miraflores depuis septembre
1920, affirme à qui veut l’entendre que ces histoires d’un amant de
Mata-Hari sont «une pure invention, une blague de journaliste et pas
autre chose». Il l’affirme au besoin en français, qu’il parle et écrit
fort bien. Et le maître des novices de la Cartuja en fonctions depuis
huit ans, abonde dans son sens et répète qu’il n’a aucune idée de qui
«il peut s’agir, aucun postulant répondant aux noms ci-dessus n’ayant
sollicité son admission dans l’établissement». Mais qui ne sait que les
Ordres Religieux, et surtout celui des Chartreux, sont comme la Légion
étrangère de l’Eglise romaine et que le nom importe peu de ceux qui y
entrent, puisque, morts au monde et à ses vains simulacres, ils ne sont
plus là que pour _instaurare omnia in Christo_?»
* * * * *
Nous avons reproduit ce récit pour montrer que, quand il s’est agi de
Mata-Hari, on n’a pas reculé devant les limites de l’invraisemblance. Il
est probable que nous n’en avons pas fini avec les légendes et que
demain comme hier des snobs continueront à divaguer sur son compte.
Mon Dieu, que l’histoire vraie est difficile à écrire et à établir! La
vérité est pourtant si simple!
La façon dont Mata-Hari est morte n’a rien d’extraordinaire. _Toutes les
femmes_, et tous les hommes (sauf Lenoir) que j’ai vus devant le
peloton (j’en ai compté vingt-sept) se sont fort bien tenus. Cela tient
à ce qu’une exécution militaire comporte une mise en scène très
solennelle qui n’a rien d’effrayant.
L’histoire de la Tosca a troublé bien des esprits. Il est possible qu’un
maniaque ait voulu, dans un délire littéraire, recommencer cette
tragédie en intervertissant les sexes. Certaines lamentations ultra
sentimentales semblent en effet inspirées de la dernière lettre du
chevalier Mario Cavaradossi à son amante Tosca, la grande cantatrice,
quelques instants avant d’être passé par les armes. Certainement le
drame de Sardou est très beau et a dû détraquer quelques faibles
d’esprit. Seulement à Vincennes on ne jouait pas l’opéra-comique, et la
musique de Puccini était remplacée par des trompettes d’artillerie.
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