Avant l’ouverture des débats l’accusée avait déclaré au colonel Semprou,
président du conseil de guerre, qu’elle tenait à parler longuement. Le
colonel lui avait simplement objecté qu’il valait mieux pour elle
répondre aux questions précises qu’il lui poserait, et que d’ailleurs
elle aurait toute liberté de s’expliquer. Mata-Hari n’insista pas et
parla d’ailleurs fort longtemps.
Telle est la vérité.
Or, voici le papier que nous avons reçu, imprimé en bleu à la machine à
écrire. Nous citons textuellement:
_Est-il vrai_... que Gertrude Zelle, dite Mata-Hari, réfugiée au
début de la guerre dans une paisible retraite éloignée du théâtre
des opérations militaires, ait été contrainte par le Service
français des renseignements à cet organisme?
Qu’on lui ait imposé une périlleuse mission sous peine
d’emprisonnement en cas de refus?
Qu’elle ait dû, déjouée par la finesse allemande, avouer son rôle
sous la menace du browning?
Et qu’on l’ait fusillée à son retour pour ce motif?
_Si c’est faux._
Il convient de le démentir, car cette thèse fait paraître peu
reluisant le caractère «chevaleresque» français. Mais alors
quelques documents indiscutables et vérifiables permettraient seuls
de ne pas douter. Il y a, en effet, de fortes présomptions en
faveur de la thèse ci-dessus. En effet, Gertrude Zelle, tout le
monde le sait, gagnait aisément de quoi s’offrir tous les luxes,
grâce à sa vogue comme artiste. Pourquoi aurait-elle risqué sa vie
dans un métier de tête brûlée, où tombent seulement les
impécunieux? _Et puis, il y a certaines révélations de source
étrangère qu’on va prochainement traduire..._
Cette note n’est pas signée. Emane-t-elle d’un Français? Ce n’est pas
probable, car elle reproduit purement et simplement la version boche
imaginée de toute pièce.
A moins que ce ne soit un écrivain, un romancier à l’imagination
fertile, chercheur de complications, qui l’ait écrite...
Les questions posées ci-dessus sont absurdes. Je puis affirmer, de
nouveau, après avoir entendu l’espionne pendant les deux audiences, que:
1º Mata-Hari a reconnu avoir été dans la voiture du préfet de police de
Berlin le jour de la déclaration de guerre. Elle a joué le rôle
d’infirmière à Vittel, espionnant nos aviateurs;
2º On ne lui a pas imposé une mission: tout au contraire, elle s’est
offerte à notre service pour ne pas être arrêtée--ce que font tous les
espions sur le point d’être pincés;
3º On ne l’a pas fusillée parce qu’elle a refusé de nous servir, mais
parce que la preuve _matérielle_ a été apportée qu’elle aidait
consciencieusement les Allemands, pour 20.000 florins, 10.000 florins,
et, en revenant d’Espagne, pour 15.000 pesetas.
La Mata n’avait plus rien à son retour de Madrid. Elle a avoué avoir eu
besoin d’argent et avoir reçu les sommes indiquées plus haut, des mains
du chef de l’espionnage allemand à Amsterdam et à Anvers, et des mains
de l’attaché naval allemand à Madrid (ou plutôt, sur l’ordre du
lieutenant de marine von Kroon, par l’intermédiaire de la légation de
X).
Quant aux révélations diplomatiques nous les attendons de pied ferme.
L’aveu de ses relations avec les Allemands et de la provenance de
l’argent a été fait formellement par l’accusée. Elle a prétendu
seulement que cet argent avait servi, non à payer ses renseignements,
mais à payer ses faveurs!
Encore une fois elle n’a rien contesté et nous l’avons entendue
s’expliquer en toute liberté avec une rare impudence.
Nous avons donné les détails les plus circonstanciés sur les débats--les
deux audiences--qui eurent lieu à huis clos il est vrai, comme tous les
procès d’espionnage, mais qui furent remplis par les déclarations
passionnées de la danseuse et la défense chaleureuse de l’avocat de
grand talent, Mᵉ C., commis d’office, sur sa demande.
Quant à la résurrection de l’histoire de la _Tosca_ c’est encore--nous
l’avons dit--de la fantaisie pure. Que son avocat ait fait croire à la
condamnée qu’elle ne serait fusillée que pour la forme, c’est-à-dire
qu’il n’y aurait pas de balles dans les douze fusils, c’est possible,
mais c’est invraisemblable. Ce qu’il y a de certain, c’est que, quand
au moment du réveil, le défenseur a offert à la danseuse d’invoquer un
prétendu état de grossesse pour obtenir un sursis en vertu de l’article
27 du Code pénal, Mata a répondu formellement: «Je ne suis pas enceinte
et je refuse d’invoquer un pareil prétexte. Puisque je dois mourir, je
dois me résigner!» Et elle a repoussé l’offre de l’examiner que lui
faisait le docteur Socquet.
A cet instant Mata-Hari était fixée et bien fixée sur son sort. J’ajoute
qu’elle ne semblait avoir nourri aucune illusion, et que son avocat ne
m’a point paru l’avoir trompée sur la réalité de l’exécution du
jugement.
En effet, avant l’exécution, le bruit a effectivement circulé que Mᵉ
C... avait fait croire à sa cliente qu’il n’y aurait qu’un simulacre de
fusillade. Mais, au récit de cette histoire dans le cabinet du directeur
de la prison, tout le monde, y compris, je crois, le défenseur, a haussé
les épaules.
La vérité est que le défenseur avait caressé un moment l’espoir
d’échanger Mata-Hari contre un prisonnier français important. Nous
l’avons entendu dire:
--On devrait échanger Mata-Hari (les Allemands y tiennent beaucoup),
avec le général Marchand. Ce serait une bonne affaire pour nous...
A ce moment Mᵉ C... croyait que le général Marchand était prisonnier.
Il n’y a pas eu autre chose qu’un projet--en l’air--de l’avocat.
La légende a survécu. Il n’importe.
* * * * *
Nous avons dit que la fille Marguerite-Gertrude Zelle, dite Mata-Hari,
_alias_ lady Gresha Mac-Leod, était inscrite sur les registres du centre
d’espionnage d’Amsterdam sous l’initiale et le chiffre H. 21.
Or ce chiffre prouve que _Mata était espionne_ depuis longtemps et avait
été immatriculée avant la guerre. En effet le chiffre donné aux agents
allemands à partir de 1914 avait pour lettres A. F. suivies d’un numéro.
Les lettres signifiaient: A., _Anvers_, centre primitif de l’espionnage
allemand, et F., _France_.
Le fait que Mata portait simplement la lettre H., suivie du numéro 21,
établit qu’elle avait été enrôlée bien avant l’ouverture des hostilités.
L’histoire de Mata-Hari est aussi simple que celles des autres espionnes
dont nous allons parler. Ce n’est pas une raison parce que c’était une
danseuse, et une femme intelligente--plus dangereuse que les
autres--pour faire autour de son nom du sentiment et du roman.
Si on veut connaître la vérité, on n’a qu’à s’en tenir au compte rendu
analytique des débats qu’on a trouvé dans ce livre.
Maintenant, le correspondant dont j’ai reproduit la note, dit encore:
«Mon enquête se poursuit: 1º du côté de M. Malvy; 2º du côté du docteur
P..., agent de l’Allemagne en Suisse pendant la guerre.»
Je ne vois pas ce que M. Malvy viendrait dire sur les derniers moments
de Mata-Hari.
A moins qu’on ne veuille absolument rappeler que l’amie de M. Malvy,
Néry Beryl, était la grande amie de Mata-Hari et que les deux femmes se
voyaient souvent.
Quant au Dʳ P..., agent de l’Allemagne, il pourra publier ce qu’il
voudra; cela n’aura aucune importance: 1º parce que cet Allemand, qui
était en Suisse, n’a pu savoir exactement ce qui s’est passé; 2º parce
que son témoignage ne saurait prévaloir contre l’affirmation de dix
officiers français présents à l’instruction, au jugement et à
l’exécution.
Miss Cavell, que les Allemands représentent comme criminelle, s’est
bornée à secourir quelques soldats et quelques blessés. Elle n’a jamais
envoyé de renseignements et ce n’était pas une espionne. La comparaison
de cette honnête femme avec Mata-Hari, la Messaline cosmopolite, est
une injure pour celle qui ne fut victime que de sa générosité et de son
patriotisme.
Mata est morte en cabotine, après un jugement contradictoire, exécutée
régulièrement par douze soldats; miss Cavell est tombée en chrétienne,
assassinée par un lieutenant prussien, devant un peloton de six hommes
qui refusèrent de tirer.
La reine de Hollande ne voulut pas demander la grâce de Mata.
Au contraire la légation américaine, le pape Benoît XV et le roi
Alphonse XIII implorèrent la grâce de miss Cavell, qui allait mourir
pour son pays.
* * * * *
Enfin j’ai reçu la lettre suivante d’un des juges qui ont condamné
Mata-Hari.
Mon cher camarade,
Permettez-moi de vous féliciter de tenir tête à la personne qui
semble vouloir réhabiliter H. 21, numéro donné à Mata-Hari par les
Boches.
Sur quoi se base cette personne?...
Eh bien, moi, je me base sur les PREUVES que j’ai eues entre les
mains, et sur les _aveux_ de cette immonde espionne pour affirmer
qu’elle a fait tuer peut-être 50.000 de nos enfants, sans compter
ceux qui se trouvaient à bord des vaisseaux torpillés dans la
Méditerranée sur les indications de H. 21, sans aucun doute.
De plus, il faut se rappeler que H. 21 était en Allemagne, en
juillet 1914, la maîtresse d’un _prince allemand_, et qu’après sa
juste condamnation à mort aucun recours en grâce ne fut présenté,
tellement sa cause était mauvaise.
Veuillez croire, mon cher camarade, à nos meilleurs sentiments de
bonne camaraderie, et accepter ma plus cordiale poignée de main.