LE RÉVEIL

Les magistrats étaient entrés en trombe. Mata-Hari dormait. On la secoua

doucement.

--L’heure de la justice est venue... Votre recours en grâce a été rejeté

par M. le Président de la République... Il faut vous lever... Ayez du

courage.

--Comment? fit la condamnée. Ce n’est pas possible!... Ce n’est pas

possible!... Des officiers?...

Elle aperçut dans le groupe son avocat.

--Merci d’être venu, fit-elle en lui tendant la main.

Le défenseur, penché vers elle, murmura quelques mots à voix basse. Nous

entendîmes:

--Marguerite, si vous voulez... enceinte... le Code pénal. Dites que...

c’est l’article 27.

Le docteur Socquet s’approcha.

--Marguerite, je vous en supplie, laissez-vous examiner... fit l’avocat

d’une voix tremblante.

La condamnée se mit brusquement sur son séant en rejetant la couverture.

Assise, les jambes nues, elle dit, avec un mouvement de révolte, d’une

voix forte:

--Non! Non! Je ne suis pas enceinte. Je ne veux pas recourir à ce

subterfuge... Non... Il est inutile de m’examiner. Je vais me lever...

Et d’un bond elle se dressa dans sa chemise de grosse toile blanche,

laissant voir sa poitrine.

--Petite sœur Marie, passez-moi mon beau linge que nous avons mis de

côté, là-haut, sur la planche.

Le pasteur Darboux lui parla à l’oreille.

--Oui, tout à l’heure.

Et elle s’habilla tranquillement, à peine aidée par les deux

auxiliaires.

--Puis-je mettre un corset?

Et sur un signe affirmatif du directeur:

--Donnez-moi aussi mon cache-corset en dentelles... Maintenant le

peigne...

En même temps, elle s’agenouilla aux pieds du pasteur. Celui-ci prit un

quart en fer-blanc, le remplit d’eau et le jeta sur la tête de Mata

pendant que, toujours agenouillée, elle continuait à se coiffer.

C’était une sorte de baptême. Je n’ai pas compris cette cérémonie chez

une protestante. On m’a dit que c’était un rite spécial à certaine secte

de la religion de Luther[E].

Les auxiliaires lui avaient ajusté ses fines bottines: c’était à peu

près tout ce qui lui restait de son ancien luxe.

--Maintenant, mes gants.

Elle les boutonna longuement, attentivement. On lui passa son chapeau.

--Il me va bien, n’est-ce pas, maître? dit-elle à son avocat. Mais il me

faut mes épingles à chapeau.

--Nous ne les avons pas, dit petite sœur Marie.

--C’est défendu par le règlement, fit le directeur.

Le greffier capitaine Thibault s’avança, un crayon et une feuille de

papier à la main:

--Avez-vous des révélations à faire?

--Moi? fit Mata, comme en colère. Je n’ai rien à vous dire et, si

j’avais quelque chose à dire, ce n’est pas à vous que je le dirais.

Et elle haussa les épaules en toisant les officiers avec dédain.

Petite sœur Marie fondait en larmes.

--Ne pleurez pas, sœur Marie. Ne pleurez pas... Soyez gaie comme moi. Et

lui tapotant les joues:

--Comme elle est petite, la sœur Marie! Il faudrait deux sœurs Marie

peur faire une Mata!... Ne pleurez pas.

La brave sœur de charité était secouée par les sanglots.

--Voyons, reprit Mata. Figurez-vous que je pars pour un grand voyage,

que je vais revenir et qu’on se retrouvera. D’ailleurs vous allez venir

un peu avec moi, n’est-ce pas? Vous m’accompagnerez.

Et elle l’embrassa.

Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia · 第 36 / 134 题