UN MINISTRE

Mais voici un incident plus caractéristique.

On avait trouvé chez Mata beaucoup de lettres d’officiers, d’aviateurs,

et de notabilités parisiennes. L’une de ces lettres émanait d’un

ministre de la Guerre... Nous n’en dirons pas plus pour ne pas le

désigner et, en cela, faire comme Mata-Hari.

La lettre qui figurait au dossier parlait des événements du jour et de

choses très intimes.

Le président, debout, en avait commencé la lecture...

Mata se leva tout à coup et dit:

--Ne lisez pas cette lettre, monsieur le colonel.

--Je suis forcé de la lire.

--Alors ne faites pas connaître la signature.

--Et pour cela?

--Parce que, répliqua Mata, parce que le signataire est marié, et que je

ne veux pas être la cause d’un drame dans une honnête famille. Ne dites

pas le nom, je vous en prie.

Le colonel s’arrêta, hésitant.

Un officier, membre du Conseil, se leva:

--Je demande, dit-il, qu’on lise toute la lettre avec la signature.

Ce qui fut fait. C’est ainsi que nous apprîmes le nom de ce gros

personnage. Ce nom produisit une profonde stupéfaction, et--pour être

exact--de nombreux sourires.

--Vous n’êtes pas discret, ne put s’empêcher de crier la danseuse en

faisant la moue.

La discrétion est, en effet, une qualité professionnelle des filles

galantes. Il ne faut à aucun prix compromettre l’ami d’un jour,--ou

d’une nuit,--jamais s’occuper de l’identité du client, jamais trahir

l’incognito du passant, surtout quand ce passant passe souvent... la

revue des armées françaises.

--Bien entendu, vous n’avez jamais parlé de politique ni de guerre, avec

le ministre? demanda le colonel.

--Jamais! s’écria Mata d’une voix forte.

Et elle se rassit aussitôt de l’air satisfait d’une petite femme ravie

de faire connaître ses relations avec un ministre. Elle regarda

attentivement les juges pour voir l’effet produit et, prenant une

attitude dégagée, se pencha sur son avocat.

Ces relations avec les puissants du jour n’avaient probablement d’autre

importance que d’asseoir la situation de Mata en face de nos ennemis.

Pour les Allemands, une espionne qui pouvait entrer dans le cabinet du

ministre des Affaires étrangères, ou dans celui du ministre de la

Guerre, n’avait pas de prix.

Or, Mata était surtout avide d’argent. On estime que le chef de

l’espionnage lui a fait parvenir plus de 60.000 marks, soit 75.000

francs. C’était beaucoup pour eux. Avec leurs agents ordinaires ils

dépassaient rarement le billet de mille. Aussi combien de misérables,

qui voulaient se vendre et qui se sont vendus, ont été déçus en recevant

leurs maigres deniers--les trente de Judas.

A cette audience, pourtant tenue dans le huit clos le plus absolu, on ne

fit pas connaître--et d’ailleurs on ne fit jamais savoir:

Comment on avait surpris le secret des relations de Mata et de ses

correspondances avec Amsterdam;

Comment on avait appris son nom de baptême d’espionne, les lettres et

les chiffres qui servaient à la faire reconnaître des agents allemands;

Comment on avait déchiffré les télégrammes par fil ou sans fil à elle

adressés ou pour elle adressés à une légation;

Comment, enfin, on avait été mis sur sa piste et quelle légation plus ou

moins neutre lui servait de boîte à lettres.

Ce sont là les petits mystères du contre-espionnage. Il suffirait de

consulter le dossier de Mata pour les connaître. Mais nous ne nous

croyons pas autorisé à les dévoiler.

D’ailleurs les suppositions les plus simples sont permises et le lecteur

peut deviner.

L’important est que la justice militaire ait découvert des faits précis

et les ait mis sous les yeux de l’accusée qui ne les a pas niés, qui

s’est efforcée de les expliquer: ses lettres aux Boches, c’était des

lettres d’amour; l’argent reçu des espions officiels, c’était de

l’argent de ses amants.

Avec ce système de défense on n’est jamais pris en flagrant délit de

mensonge ou de contradiction. On avoue tout et on explique tout.

Seulement pour tenir le coup il faut avoir une rare audace et une belle

intelligence. Mata avait les deux, et c’est pour cela qu’elle fut la

plus dangereuse des espionnes.

«JE NE SUIS PAS FRANÇAISE»

La plaidoirie du défenseur avait été chaleureuse, mais peu convaincante.

Cependant, Mata était confiante; elle ne croyait pas à sa condamnation.

A la fin des débats, elle se composa un visage, comme au théâtre, et

prit une attitude. Elle était transfigurée.

Redevenue la sirène au charme étrange, elle déploya pour l’avant-dernier

acte toute la coquetterie dont elle était capable. Elle cessa d’être

l’accusée qui s’inquiète et discute pour sauver sa tête. Elle redevint

femme et artiste, souriant aux juges. Pour un peu, elle se serait

dévêtue et leur aurait offert un échantillon de ses talents

chorégraphiques. Elle avait réussi auprès des grands, pourquoi

échouerait-elle auprès des petits?

--Avez-vous quelque chose à ajouter pour votre défense? demanda le

colonel.

--Rien. Mon défenseur a dit la vérité. Je ne suis pas Française. J’avais

le droit d’avoir des amis dans d’autres pays, même en guerre avec la

France. Je suis restée neutre. Je compte sur le bon cœur des officiers

français.

Son avocat lui prit les mains avec effusion... Tout était fini.

Quand dix minutes après les juges sortirent de la salle des

délibérations, j’entendis le commandant C... dire avec émotion.

--C’est affreux d’envoyer à la mort une créature si séduisante et d’une

telle intelligence... Mais elle a causé de tels désastres que je

l’aurais condamnée douze fois si j’avais pu!...

Lecture de la sentence fut donnée à la condamnée hors la présence du

Conseil, devant la garde assemblée. Mata, prévenue par son avocat qui

pleurait, arriva impassible, droite, raide, blême.

--Jugement! dit le greffier. Au nom du peuple français...

--Présentez armes! commanda l’adjudant de service.

Mata se mordit les lèvres, haussa les épaules et sourit. Elle paraissait

seulement un peu contrariée de ne pouvoir sortir, et retourner à ses

schekt, à ses pompes et à ses œuvres.

Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia · 第 28 / 134 题