L’audition des témoins à décharge va commencer. Mata semble plus calme.
Elle se met du rouge sur les lèvres et a le sourire.
Son avocat lui a remis un bouquet discret, et elle croque des bonbons,
tout en jetant, à la dérobée, des regards sur les juges officiers.
--Introduisez M. X..., dit le colonel.
Un personnage d’allures extrêmement distinguées--mais aussi très
gênées--se présente à la barre.
La danseuse s’est levée; elle affecte de ne pas regarder le témoin, sans
doute pour ne pas augmenter son embarras qui est visible.
--Veuillez décliner vos nom, prénoms, qualité, dit le colonel.
Le témoin obéit. Qu’il nous suffise de dire qu’il occupait au Ministère
des Affaires étrangères une des plus hautes fonctions, presque la plus
haute.
--Pourquoi avez-vous fait citer le témoin? demande le président.
Sans bouger et sans regarder, Mata répond d’un ton calme, avec douceur,
presque à voix basse:
--_Monsieur occupe une des plus hautes fonctions qui existent en
France._ Il est au courant de toutes les intentions du gouvernement, de
tous les projets militaires. A mon retour de Madrid, je l’ai rencontré.
Il avait été mon premier ami après mon divorce, il était tout naturel
que je le retrouvasse avec plaisir. Nous avons passé trois soirées
ensemble. Je lui pose aujourd’hui la question suivante: «A un moment
quelconque, lui ai-je demandé des renseignements? Ai-je profité de notre
intimité pour lui arracher un secret?»
--Madame ne m’a posé aucune question, répond le témoin.
--Vous voyez bien que ce n’est pas une espionne! s’écrie le défenseur.
Si elle avait voulu recueillir des renseignements précieux, elle n’avait
qu’à tendre la main.
--Alors de quoi avez-vous causé pendant ces trois soirées? interroge le
président toujours curieux. En pleine guerre vous n’avez pas parlé de ce
qui nous préoccupe tous: la guerre?
--Nous avons parlé d’art, répond le témoin, d’art indien.
--Admettons, fait remarquer le commissaire du gouvernement. Admettons.
Mais reconnaissez que le fait d’approcher une personnalité aussi haut
placée que vous donnait à l’accusée un singulier crédit auprès des
Boches. C’est sans doute à cette haute relation qu’elle a dû les
suppléments de solde qu’elle a obtenus à diverses reprises par le canal
de la légation de...
Le témoin se retire avec un soupir de soulagement Ouf! on n’a pas trop
insisté.
Mata s’est-elle servi, pour correspondre avec le chef de l’espionnage,
de papier à lettre portant l’en-tête «Ministère des Affaires
étrangères--Cabinet du Ministre»? On ne saurait l’affirmer. Mais
certains débris de papier trouvés permettent d’admettre cette hypothèse.
La comparution de ce personnage--considérable répétons-le--ne produisit
aucune impression favorable; il ne provoqua qu’un sentiment de gêne pour
tout le monde.