Le Vaulné, 3 mai.
Si mon écriture est illisible, ne t’en étonne pas, ma chère amie; j’ai
emporté mon buvard dans le bois, et c’est sur mes genoux que j’écris, au
milieu de feuilles tendres qui ont encore le velouté de la grande
jeunesse... Bientôt les violettes, les coucous et les anémones auront
entièrement disparu, mais des fleurs d’un bleu très pur les remplacent;
dans un mois, sous aurons des ancolies violettes et blanches, des
orchidées sauvages, toute une flore fine et variée qui sera
l’accompagnement heureux de notre bonheur.
Notre arrivée ici a été peine pour les uns, mais joie parfaite pour les
autres. A la gare, nous aperçûmes tout de suite le visage rose et très
peu ridé de grand’mère, bien encadré dans ses papillotes châtaines, car
grand’mère mourra sans connaître les neiges. De précaution, elle avait
tiré son mouchoir, et, avant de nous embrasser, elle essuya quelques
larmes que la vue de nos personnes ruinées avait fait couler.
«Il ne faut pas trop y songer, mes enfants, nous dit-elle. Vous n’avez
rien oublié dans votre compartiment? Je n’ai jamais vu Claude aussi bien
habillée...»
Pâté et la calèche nous attendaient. René nous salua de façon rogue et
en ayant l’air de dire:
«Voilà ce que c’est!... il ne fallait pas y aller!»
Lorsque nous fûmes en voiture, grand’mère nous questionna et nous donna
toutes les petites nouvelles du Vaulné.
Le jardin était en bon état, il y avait beaucoup de légumes, mais, dans
la petite cour, les canards avaient arraché les plants de pétunias.
C’est la faute de Marie la Vache, qui ne peut pas fermer les portes. La
femme Méran avait donné une claque à son gendre, qui était parti chez
lui, à Montfort, emmenant sa femme. Une dame de Saumur, en regardant la
voiture de grand’mère, avait dit: «Mme Azay n’a pas un bel équipage!» A
quoi René, très offensé, avait répondu:
«Et vous, madame, avez-vous seulement une brouette pour vous traîner?»
Après avoir entremêlé questions et récit de ses distractions
habituelles, grand’mère ajouta en regardant Mme de Lines:
«Laure... il y a toujours les 25,000 francs.
--Je sais! répondit d’un ton désolé ma pauvre cousine, qui ne pouvait
accepter avec philosophie cette mince consolation.
--Je crois, Laure, reprit grand’mère à voix basse et mystérieuse, que
nous serons obligées de les laisser se marier?
--La figure de Claude le dit bien!» répondit Mme de Lines en essayant de
sourire.
Je me laissais en effet bercer avec délices sur les pavés cahotants de
Saumur, et, en approchant du Vaulné, mes dernières mélancolies ont
disparu et ne sont plus revenues.
Lorsque la vie a subi différentes transformations, c’est un plaisir
d’une grande vivacité, plaisir que tu ignores, de revoir tant de visages
connus qui sourient sur votre passage. Les paysans, hommes et femmes,
s’arrêtaient dans leur travail, soulevant leurs chapeaux, en inclinant
la tête d’un petit mouvement sec qui remuait les ailes des grandes
coiffes.
«Les v’là revenues!»
Et j’entendais, comme s’ils avaient été dits devant moi, les
commentaires plus ou moins bienveillants de ces braves gens aux yeux
desquels notre prestige a dû diminuer, l’argent, dans cette contrée,
étant tout l’idéal. Mais je les aime quand même, ces humains terre à
terre; j’aime jusqu’au garde champêtre qui nous a fait un grand salut
quand nous l’avons croisé, mais qui devrait bien commencer par
s’empoigner lui-même, tant sa mine est suspecte!
Marie la Vache, M. et Mme Jamin nous attendaient dans la petite cour, de
chaque côté de la porte ronde enfouie dans le lierre épais: ils étaient
plantés là comme des dieux lares; toutefois, j’espère pour les Anciens
que leurs divinités protectrices avaient un air plus égayé que celui de
maîtresse Jamin.
«Je l’avais bien dite tout de même qu’il y avait du mauvais monde sur la
terre!»
Grand’mère, qui descendait lentement de voiture, s’arrêta sur le
marchepied pour se fâcher.
«Mon Dieu, madame Jamin, on le sait bien qu’il y a des voleurs dans le
monde! Quand vous le répéteriez indéfiniment, ce n’est pas cela qui
rendra l’argent.»
Jamin, avec sa philosophie de paysan résigné, nous dit:
«Puisque ces dames étaient heureuses avant, immanquable qu’elles
pourront bien le devenir encore après.»
Je répondis par un signe de tête affirmatif, car cette bouche simple
exprimait toute ma sagesse.
Grand’mère, voyant que j’avalais si vite mon dîner que j’étais tout
étouffée, consulta Mme de Lines:
«Laure... qu’est-ce qu’elle a?
--Elle veut aller trouver Hervé, répondit ma cousine, qui avait deviné
que le rôdeur ne devait pas être loin et qui ne se reconnaissait plus le
droit d’empêcher notre réunion.
--Autrefois, on se faisait désirer pour que la flamme fût plus vive;
c’était beaucoup mieux! dit grand’mère, qui a sur ce point les idées les
plus romanesques.
--Pourquoi faire souffrir les autres?» dis-je en m’échappant.
Si physiquement j’avais la légèreté de mon âme, je devais ressembler à
un sylphe en passant sous le vieux portail ouvert et en m’avançant vers
l’extrémité de l’allée des noyers.
Rossinante broutait paisiblement l’herbe nouvelle, tout près d’un grand
trou que les blaireaux ont fait dans le mur du bois. Hervé, son stick à
la main, était appuyé contre un arbre et, les yeux baissés, attendait
mon arrivée, qu’il ne croyait pas être aussi prompte. Aussi, quand il
m’aperçut à quelques pas de lui, il s’élança vers moi et instantanément
me fit disparaître dans ses bras.
Ta correction mondaine blâmera cette façon très primitive d’exprimer ses
sentiments, mais souviens-toi que l’amour aux champs est démonstratif,
et que dans un prieuré la simplicité est une vertu. En cette sainte
demeure nous sommes tout ronds, et point du tout alambiqués ou
entortillés comme les amoureux parisiens.
Hervé m’attira vers le petit mur d’où je l’avais vu revenir de la Perse,
un an auparavant, et, assis tout près de moi, me tenant les mains, il me
dit ces folies charmantes qui ne s’oublient jamais. Puis il imagina de
plonger au fond de ma conscience.
«Pas une fois, pas un jour, vous ne m’avez oublié, Claude?»
Je toussai un peu.
«Oublié?... jamais! Seulement...
--Seulement quoi?... dites, dites!
--Supposez, répondis-je, que vous soyez transporté à Tombouctou, que
vous n’avez jamais vu..., vous penserez bien plus à Tombouctou qu’à
votre pays.
--Je ne crois pas... mais ce n’est pas de ce genre de distractions que
je veux parler, Claude!
--Mon Dieu... beaucoup de soupirants m’ont entourée, dis-je avec
malignité, car je n’ai pas traversé pour rien un foyer de coquetterie.
--Eh bien?
--L’un d’eux aimait... dis-je du bout des lèvres.
--Ah!... est-ce qu’il s’est permis de...
--Ne me brisez pas les mains, Hervé... Mais oui, il a parlé.
--Et vous?... Que pensiez-vous? Pourquoi m’en parlez-vous?... Étiez-vous
donc émue, hésitante?
--Quel inquisiteur! m’écriai-je. Il était charmant!...
--Si je le tenais!... me dit-il les dents serrées.
--Vous lui ressemblez avec vos yeux furieux, Hervé. Oui, il aimait...
passionnément! mais... c’était ma dot.
--L’imbécile!
--J’ai seulement été peinée un instant..., un peu troublée... parce que
je l’avais cru sincère. Mais quand il a parlé... quelle chute! Pendant
sa déclaration compassée, je n’ai pensé qu’à votre aveu aux pieds de
saint Coqueluchon... Allons le voir!» dis-je en sautant à bas du mur.
Il prit Rossinante par la bride, je m’appuyai sur son bras, et nous
revînmes lentement à la maison.
Les fermiers, de retour des champs, nous disaient:
«Vous voilà donc revenue par icite? Vous n’avez point pâti dans votre
voyage, mam’selle. Bonjour, mam’selle!»
Et quand, à leur grande surprise, après leur avoir confié Rossinante,
nous entrâmes dans l’église par le portail du bas de la nef, qui était
autrefois l’entrée principale, ils se dirent:
«C’est son bon ami, tout de même!»
La chapelle était sombre, car il n’y avait pas eu de pèlerinage, et
aucune lumière ne faisait ressortir le chœur. Nous nous avançâmes en
tâtonnant jusqu’au bas des marches, et je sentais qu’Hervé était aussi
ému que moi.
«Quel souvenir!» me dit-il en me pressant tendrement contre lui.
Mes yeux s’habituaient à la pénombre, je regardais avec un plaisir
extraordinaire saint Étienne de Grammont, aux couleurs effacées par le
temps et dont la silhouette, dans le crépuscule, se détachait à peine
sur le fond du chœur. Je revoyais sa belle expression implorante, toute
pleine d’amour divin... et, un sentiment de reconnaissance
m’attendrissant soudain, je dis à Hervé:
«Laissez-moi remercier saint Coqueluchon...»
Je m’agenouillai dévotement, comme les bonnes femmes, pendant que M. de
Chétigné se découvrait avec gravité, car mon savant est un savant tout à
fait démodé, tant il aime la vieille foi et les vieilles idées.
Lorsque nous sommes entrés dans le salon, Mme de Lines donna la main à
Hervé en disant avec beaucoup de bonne grâce:
«Votre temps d’épreuve est fini, Hervé!»
Grand’mère le regarda avec une mine qui signifiait que, malgré sa poésie
de fiancé, elle le trouvait toujours fort laid; je connais la
physionomie de grand’mère, mais elle lui tendit, elle aussi, sa main
potelée:
«Allons, mes enfants, puisque vous le voulez absolument, mariez-vous...
J’ai une petite-fille extraordinaire!»
Il arrive par conséquent que le Vaulné est un vieux paradis qui déborde
de bonheur. On me voit trop heureuse pour que les douleurs de la ruine
ne s’apaisent point, et que grand’mère ne s’humanise pas complètement
avec Hervé.
Elle s’habitue déjà à le voir assis tout près de moi, me contant des
choses étrangement douces, au milieu des fleurs et des livres, et sous
notre voûte magnifique aux douze nervures.
Que penseraient les Gramontins s’ils voyaient leur salle de Chapitre
ornée par l’Encyclopédie, et, dans ces vieux murs très saints, des
amants échanger des caresses très tendres lorsque grand’mère s’endort en
lisant Mme de Genlis?...
Adieu, chère Yvonne; jamais les amis innombrables que je possède sous
les brins d’herbe les plus menus n’ont eu un babillage si vif, si
continu et si charmant. Si je suivais leur exemple et mon penchant, je
t’écrirais indéfiniment, tant je trouve adorable ma vie présente, mon
vieux prieuré aux contrastes délicieux, aux traditions austères qui ont
été remplacées par la jeunesse et l’amour... Toutefois, dis-moi pourquoi
ces traditions graves mettent tant de poésie dans ma vie, tant de saveur
dans mes impressions. Adieu encore.