Aucune épave, ma pauvre amie! La mer a tout emporté et n’a rien rejeté
sur le sable.
Merci de tant t’apitoyer, mais je commence à me rasséréner, et ma
cousine est courageuse, quoique navrée. De tous côtés on nous envoie des
compliments de condoléances à la sincérité desquels je crois ou ne crois
pas... Paris rend sceptique.
Quant aux mouches brillantes, pas une de tout l’essaim n’a essayé encore
de faire sa ruche; le sucre a fondu, elles sont parties avec le sucre!
Tout orgueil s’effondre sous de pareilles épreuves.
Mais quelle lettre tendre, délicate, Hervé m’a écrite! Je l’ai montrée à
Mme de Lines pour la consoler; je n’ai réussi qu’à la faire pleurer, non
sur la lettre, mais sur l’acceptation inévitable maintenant de mon
mariage.
«J’avais tant espéré pour toi une vie complètement heureuse! s’est-elle
écriée. Quels remords pour moi que cette ruine!»
A quoi j’ai répondu que j’étais bien assommée d’entendre parler de
remords, étant donné que, pendant huit jours, mon tuteur, bourrelé,
avait scruté devant moi cet état d’âme; qu’on avait fait pour le mieux,
et que les événements ayant tourné contre le mieux, ainsi qu’il arrive
souvent dans la vie, il fallait montrer aux événements un visage un peu
stoïque.
«Vous avez bien vu, ajoutai-je, que je ne me suis point laissé éblouir
par l’opulence et les plaisirs de toutes sortes que vous m’avez donnés.
--Tu ne dis pas tout ce que tu penses... m’a-t-elle répondu d’un ton
pitoyable.
--Ce que je pense! dis-je avec un peu d’impatience; évidemment j’aurais
préféré garder ma fortune, mais je vais reprendre avec joie ma vie où je
l’avais laissée avant de venir ici... et vous savez si je la trouvais
bonne!»
Pauvre femme! elle m’a embrassée sans rien répondre; c’est un coup dont
le retentissement se prolongera bien avant dans son existence.
Pour moi, je continue à bouder la Providence... et pourtant de quoi me
plaindrais-je quand je reçois des lignes comme celles-ci:
«Ma Claude chérie, si je déplore pour votre bien-être à venir la perte
de cette fortune, je ne puis, en égoïste que je suis, m’empêcher d’être
heureux que mon amour seul vous apprenne ce qu’est une longue vie de
bonheur...»?
Ces mots ont suffi pour détruire tout le plâtrage que les événements,
depuis six mois, avaient mis sur mes idées et ma nature. Dieu soit loué!
ce n’était que du plâtre en effet, et une secousse l’a fait tomber.
Papillon et rosée ont reparu avec leur grâce et leur poésie.
Bonsoir; je ne t’écrirai maintenant que du Vaulné.