26 avril.

Aucune épave, ma pauvre amie! La mer a tout emporté et n’a rien rejeté

sur le sable.

Merci de tant t’apitoyer, mais je commence à me rasséréner, et ma

cousine est courageuse, quoique navrée. De tous côtés on nous envoie des

compliments de condoléances à la sincérité desquels je crois ou ne crois

pas... Paris rend sceptique.

Quant aux mouches brillantes, pas une de tout l’essaim n’a essayé encore

de faire sa ruche; le sucre a fondu, elles sont parties avec le sucre!

Tout orgueil s’effondre sous de pareilles épreuves.

Mais quelle lettre tendre, délicate, Hervé m’a écrite! Je l’ai montrée à

Mme de Lines pour la consoler; je n’ai réussi qu’à la faire pleurer, non

sur la lettre, mais sur l’acceptation inévitable maintenant de mon

mariage.

«J’avais tant espéré pour toi une vie complètement heureuse! s’est-elle

écriée. Quels remords pour moi que cette ruine!»

A quoi j’ai répondu que j’étais bien assommée d’entendre parler de

remords, étant donné que, pendant huit jours, mon tuteur, bourrelé,

avait scruté devant moi cet état d’âme; qu’on avait fait pour le mieux,

et que les événements ayant tourné contre le mieux, ainsi qu’il arrive

souvent dans la vie, il fallait montrer aux événements un visage un peu

stoïque.

«Vous avez bien vu, ajoutai-je, que je ne me suis point laissé éblouir

par l’opulence et les plaisirs de toutes sortes que vous m’avez donnés.

--Tu ne dis pas tout ce que tu penses... m’a-t-elle répondu d’un ton

pitoyable.

--Ce que je pense! dis-je avec un peu d’impatience; évidemment j’aurais

préféré garder ma fortune, mais je vais reprendre avec joie ma vie où je

l’avais laissée avant de venir ici... et vous savez si je la trouvais

bonne!»

Pauvre femme! elle m’a embrassée sans rien répondre; c’est un coup dont

le retentissement se prolongera bien avant dans son existence.

Pour moi, je continue à bouder la Providence... et pourtant de quoi me

plaindrais-je quand je reçois des lignes comme celles-ci:

«Ma Claude chérie, si je déplore pour votre bien-être à venir la perte

de cette fortune, je ne puis, en égoïste que je suis, m’empêcher d’être

heureux que mon amour seul vous apprenne ce qu’est une longue vie de

bonheur...»?

Ces mots ont suffi pour détruire tout le plâtrage que les événements,

depuis six mois, avaient mis sur mes idées et ma nature. Dieu soit loué!

ce n’était que du plâtre en effet, et une secousse l’a fait tomber.

Papillon et rosée ont reparu avec leur grâce et leur poésie.

Bonsoir; je ne t’écrirai maintenant que du Vaulné.

Badinage · 第 38 / 43 题