Chétigné, 21 juillet.
Ma chère amie,
Ton cri de détresse en songeant à mon sort nous a fort divertis, Hervé
et moi. Il y a cinq semaines, tout a été consommé en effet dans notre
petite église de Cizay; désormais je revêts le droguet et me prépare
avec un rare courage à manger énormément de perdrix aux choux sans
perdrix.
Le manoir est enfoui derrière de grands arbres verts rangés en cercle;
les murs, en maints endroits, comme je te l’ai déjà dit, n’existent
plus; la ferme, je crois, ne tient guère; dans un coin du jardin, une
petite chapelle ne me paraît pas bien solide... tout est pauvre,
chancelant et charmant.
Quand Mme de Lines vient à Chétigné, son visage s’assombrit; elle
voudrait fermer les yeux pour ne rien voir, et, quand elle m’embrasse,
c’est avec une énergie nerveuse qui exprime ses angoisses. Elle fait
élever des quantités de poulets, de pintades, de dindons, et nous devons
nous attendre à ce que, chaque semaine, Pâté arrive ici avec un
chargement pour soulager notre famine.
Grand’mère pense seulement que le Vaulné est bien plus joli; elle le dit
à M. de Chétigné, qui discute avec elle et finit par convenir qu’il lui
manque des voûtes, un saint et des pèlerinages.
Mais il parle de son ruisseau, qui donne à ce petit coin une fraîcheur
inconnue au Vaulné et permet à Rossinante de pâturer en liberté dans le
pré ombragé de grands arbres semés à l’aventure derrière la maison.
Ce soir, mon mari m’a trouvée rêvant en face du chemin qui s’en va vers
Distré, notre paroisse, rejoindre la route de Montreuil-Bellay et de
Saumur. Il me fit tressaillir en jetant sans crier gare un bras
caressant autour de moi.
«Quelle rêveuse!... Es-tu triste, Claude? Regrettes-tu?...
--Je songeais, dis-je, à cette quiétude profonde dans laquelle nous
vivons; si un jour la fortune nous revient et que nous prenions ce
chemin pour nous sauver, je crois bien que nous laisserons quiétude et
bonheur sur les grandes routes.
--En attendant laissons-la agir! me répondit Hervé en riant. Je crois
qu’elle se fera assez attendre pour que nous jouissions longtemps du
moment présent...
--Je songeais aussi à Yvonne, repris-je. Je pense que le chemin pour
s’enfuir serait à ses yeux le principal attrait de Chétigné.
--Qu’elle vienne donc y voir!» s’écria-t-il.
Tu entends! Viens contempler de près ce phénomène singulier de gens qui
ne désirent rien. La nouveauté de te sentir abritée par un toit qui crie
misère et de manger prosaïquement la poule au pot ou les pintades de Mme
de Lines te reposera des raffinements du luxe.
Au revoir! Je compte sur toi, et je me fais un plaisir d’obtenir ton
approbation pour notre rusticité. Tu protestes et, en femme pratique, tu
penses que nous sommes des enfants, et qu’on ne vit pas éternellement
d’une idylle? Pourquoi pas? Les besoins factices sont-ils plus vrais?
Laisse vivre nos illusions. Elles sont comme les roses qui naissent avec
le printemps, s’effeuillent avec lui, puis refleurissent en automne,
avec des couleurs moins vives, mais aussi séduisantes. A notre âge, le
printemps est long... Qui peut en limiter pour nous la durée?
Breuil, 1893.