Ma chère amie,
C’est fait, nous partons! Quant à répondre à ta dernière lettre, je m’en
garderais bien, car ce serait te dire des injures... Nous ne sommes pas
du même avis, voilà tout! Le bonheur est à ma porte, je n’aurais qu’à la
lui ouvrir, et on m’oblige à pousser les verrous. Il n’est donc pas
possible que je partage l’exaltation des gens qui m’aiment à tort et à
travers. Il m’importe peu qu’on refuse d’admettre que mon amour est
sérieux: je saurai prouver l’égarement des hommes, mais je suis blessée
pour Hervé.
Parfaitement! il est blessant pour lui qu’on veuille me lancer sur une
mer nouvelle avec l’espoir que je m’y perdrai corps et biens. Mais il
peut être tranquille! les vents lui seront propices, et mon bateau ne
coulera pas, j’en fais le serment.
Au reste, Hervé est un joueur qui présente un visage serein à la
mauvaise fortune. M. de Chétigné et lui sont venus nous voir aussitôt
après avoir reçu la lettre de grand’mère. J’avais décrété en moi-même
que, à peine assis, ils auraient à écouter une harangue de ma façon,
qu’elle serait courte et bonne, et débitée avec l’aplomb d’un tribun.
«Messieurs, je ne puis empêcher ce qui se passe. Mon désir était que
notre mariage eût lieu immédiatement, mais on veut que je voie le monde
avant d’engager ma vie. Je ne suis pour rien, rien, absolument rien,
dans cette décision.»
Grand’mère, stupéfaite, s’est tournée vers ma cousine scandalisée, en
disant:
«Laure, ma petite-fille est étonnante!»
Hervé m’a jeté un regard reconnaissant, et M. de Chétigné a répondu d’un
ton posé:
«Votre famille a raison, Claude; vous n’êtes, en tout cas, engagée à
rien vis-à-vis de mon fils. Vous n’êtes pas fiancée, mon enfant,
rappelez-vous bien cela; votre liberté est complète, et je trouve très
sage qu’on vous en fasse jouir avant de vous laisser prendre des
engagements.»
Et aussitôt après ce joli discours, tout orné de raison et de dignité,
il a parlé de nos projets, et la conversation est devenue l’expression
de notre folie. Leur visite a été courte, car nous avions, les uns
vis-à-vis des autres, l’aisance de ces braves gens qui courent dans des
sacs les jours de fêtes villageoises...
C’est demain que nous partons, et ma mélancolie augmente avec les
minutes écoulées. Tu ris? Il est certain que je ne pars pas pour le
Kamtchatka, encore qu’on pourrait le supposer, d’après l’agitation de
nos esprits. Jamais caravane s’enfonçant dans les vastes solitudes du
Sahara n’a pris tant de précautions. Aujourd’hui encore, ma cousine est
allée à Saumur pour acheter une multitude de choses dont nous n’avons
pas besoin, et grand’mère, qui adore circuler dans sa voiture, l’a
accompagnée.
Avec grande satisfaction, car je prévoyais qu’Hervé ne résisterait pas à
la tentation de me voir une dernière fois, j’ai assisté au départ,
toujours long et difficile, à cause de grand’mère qui commence à se
livrer à quantité de petites occupations quand on vient lui dire que
c’est attelé. Pâté s’impatiente, René grogne, mais grand’mère, sans se
troubler, va faire le tour de son jardin, arrange elle-même sa lampe
pour le soir, met du feu dans sa _chaufferette_ pour le voyage, quand il
fait froid comme aujourd’hui, dépose sur le feu une pelure de pomme, en
guise de parfum, et enfin se décide à monter en voiture.
Au milieu de la grande cour, des cris se font entendre:
«Mon Dieu, mon Dieu!... Arrêtez, arrêtez!»
René, furieux, retient brusquement Pâté, ce qui imprime une telle
oscillation à la calèche que nous tombons les uns sur les autres, comme
des capucins de cartes.
Grand’mère passe la tête à la portière et crie:
«Surtout fermez la porte à cause des canards!»
Car nous sommes en guerre perpétuelle avec ces volatiles, qui ont tous
les instincts de l’humanité; ils aiment avec passion le fruit défendu,
et quand ils peuvent fourrager les fleurs de la petite cour, ils
accomplissent cet exploit avec la joie que nous éprouvons dans
l’immoralité.
Tous les rites accomplis, y compris la fermeture des portes, je restai
seule, et aussitôt je m’en allai à la recherche de mon seigneur qui,
doué d’un sens divinatoire très juste, s’avançait clopin-clopant au
milieu des pierres du chemin, comme nous tous, pauvres malheureux, qui
devons gagner le ciel en traversant tant de ronces et d’épines, ce qui
est bien désagréable.
«Comment! sans votre inséparable Rossinante? dis-je.
--Elle boite, me répondit-il lugubrement.
--Quelle figure! dis-je sans pouvoir m’empêcher de rire. Vous venez
faire une visite à grand’mère, mais il n’y a personne à la maison, que
votre servante, qui va vous recevoir avec toute la dignité d’une vieille
femme.»
Son visage s’éclaira, et nous revînmes au Vaulné, que nous avons
parcouru une dernière fois de la cave au grenier, et de l’extrémité du
bois à la pointe extrême du potager. Au milieu des choux nous avons
échangé de nouveaux serments, et la poésie n’y perdait rien, car les
feuilles frisées de ce végétal, d’ailleurs très calomnié, étaient
couvertes d’une rosée qui scintillait.
Telle a été ma dernière journée ici..., journée délicieuse! et lorsque
je pense qu’il eût été si facile de n’en avoir plus que de semblables,
je ne puis, ma chère amie, dominer ma mélancolie et ma rancune.
Tu me demandes comment nous allons nous débrouiller en arrivant à
Paris... D’abord nous y avons des relations; ensuite un banquier en qui,
nous écrit mon tuteur, nous pouvons avoir la plus entière confiance, se
chargera de toutes mes affaires. Il a même poussé l’obligeance jusqu’à
nous retenir un appartement dans un hôtel, et cette circonstance rassure
ma cousine, qui, au fond, est plus effrayée qu’elle ne veut l’avouer à
la pensée de se plonger ainsi toute crue dans les ondes furieuses de la
vie...
Bonsoir; je n’aime ni l’inconnu, ni les amies zélées qui chantent un
cantique d’action de grâces sur les ruines morales d’une âme aux abois.
Arrivée à Paris, je t’écrirai.