XI

Paris, 25 novembre.

Depuis un mois que nous sommes installées ici, ma chère amie, je n’ai

pas encore trouvé un instant pour t’envoyer le récit que tu me demandes.

Aujourd’hui Mme de Lines a la migraine: j’en bénis le ciel, quoique je

souhaite tout le bien imaginable à ma cousine, mais vraiment je devenais

fourbue, et ces instants de repos sont précieux.

Nous avons quitté le Vaulné par un temps doux qui nous invitait à rester

au milieu de nos chênes; ils perdaient leurs feuilles, le taillis de

noisetiers était dénudé, mais j’aime ce moment de transition; je l’aime

autant que le printemps quand les bourgeons gonflés éclatent et

débordent de vie...

Un omnibus, demandé à Saumur, nous attendait dans la petite cour.

Grand’mère accompagnait notre départ d’une larme, immédiatement

remplacée par un sourire. Elle ne redoute pas la solitude, puisqu’elle

vit perpétuellement avec ses souvenirs; néanmoins nous avons obtenu

qu’elle fît venir auprès d’elle une vieille amie, qui passera l’hiver au

Vaulné.

«Saurez-vous bien prendre vos billets, mes enfants? disait-elle. Je

crains que vous n’ayez pas assez de sacs; je vous ai descendu mon cabas,

il est très commode; mais vous me le renverrez.»

Un cabas en tapisserie, que grand’mère emporte consciencieusement avec

elle dès qu’elle quitte le Vaulné pour une journée. Il nous eût

achevées!

M. et Mme Jamin nous avaient apporté un panier de pommes; Marie la Vache

avait parlé, la veille, de confectionner un tôt-fait, de tuer deux

poulets et de les faire rôtir pour notre voyage, et ma cousine, tout en

refusant pommes, gâteau et poulets, avait bourré son sac de tartines de

rillettes, sous prétexte qu’en six heures de trajet nous avions le temps

de périr d’inanition.

«Faudra écrire tout de suite à madame, disait maîtresse Jamin. Il y a

tant d’accidents sur les chemins de fer! Faudra que madame soit

prévenue; si vous êtes blessées, vous ne le serez pas toutes les deux à

la fois, peut-être bien? S’il arrive quelque chose, il y en aura

toujours une qui pourra écrire.

--Ah! bien oui, des accidents! dit Jamin. Est-ce que ces messieurs-là ne

surveillent pas bien leur ouvrage! Ce ne sont pas des feignants.

--Allons, adieu, mes enfants, dit grand’mère en laissant le sourire pour

la larme; j’espère que vous ne manquerez de rien là-bas. Amusez-vous

bien.»

Et nous quittons nos chères habitudes, notre vieux couvent aux ais

disjoints, nos petits chemins pierreux, notre plaine monotone, notre

ciel d’Anjou encore limpide pour un hôtel banal, où l’on est bien, j’en

conviens, et pour vivre effarées au milieu d’inconnus dont l’affairement

paraît être la plus claire des occupations.

En approchant de Paris, je voyais que l’émotion de Mme de Lines

disparaissait. Toute sa vie, elle avait attendu l’événement, et

l’événement la trouvait forte. Elle descendit du train avec son calme

habituel.

«Avez-vous dans votre sac quelque chose à déclarer?

--Des tartines de rillettes! répondit-elle avec gravité.

--Ça ne paye pas!» répliqua l’employé d’un ton bourru, croyant qu’on se

moquait de lui.

Nos malles, je ne sais pourquoi, inspirèrent des inquiétudes; peut-être

craignait-on qu’elles ne renfermassent quelque terrible engin, bien

qu’il fût aisé de voir, ce me semble, que nous étions des gens de mœurs

surannées. On nous enjoignit d’ouvrir une caisse, mais ma cousine s’y

refusa énergiquement.

«La bienséance s’y oppose, monsieur, et la bienséance est la clef de

l’éducation.»

L’employé ouvrit des yeux énormes; il insista, perdit patience, et je

vis le moment où Mme de Lines, au nom de la bienséance, allait lui

casser son parapluie sur les épaules.

Elle n’était pas complètement calmée lorsque nous arrivâmes à l’hôtel,

et prîmes possession d’un appartement gai, confortable, et même luxueux.

Cependant ma cousine éprouvait, comme moi, une défaillance intime

qu’elle manifesta ainsi:

«Il faut toujours un certain temps pour s’habituer à un habit neuf! me

dit-elle en tirant son carnet pour noter l’impression et la pensée.

--Et quand l’ancien n’est pas usé, on a grand tort de le quitter,

répliquai-je. Ma cousine, il ne tiendra qu’à nous de reprendre dès

demain ce vieil habit.

--Tu n’as pas le sens commun, Claude!»

Et elle se leva pour secouer la mélancolie que lui inspiraient notre

isolement et la banalité de l’hôtel.

J’avais espéré exploiter à mon profit cette impression, mais la vue du

banquier auquel nous étions recommandées dissipa tous les noirs qui

assombrissaient l’âme de Mme de Lines.

Cet homme aimable nous arriva vers sept heures, en tenue de bal. Il

allait dîner chez sa fille qui recevait, cette nuit même, deux ou trois

cents personnes. Sa bonhomie, jointe à son usage du monde, nous a

charmées.

«Mademoiselle est l’héritière? dit-il en me regardant avec un vague

intérêt.

--Oui, monsieur...

--Votre tuteur, qui est un de mes bons amis, m’a écrit au sujet de cette

petite fortune... Je verrai à la placer le mieux possible en vue de vos

intérêts.»

Nous eûmes l’air étonné de sauvages qui voient pour la première fois un

ballon.

Petite fortune! onze cent mille francs! Depuis, j’ai tant entendu parler

de millions chez M. Mérite, que je me demande si je ne suis pas une

pauvresse bien à plaindre. Il m’est arrivé de regarder tout à coup avec

inquiétude nos vêtements, craignant de découvrir des haillons.

«J’ai les pleins pouvoirs du tuteur de Claude, monsieur, dit Mme de

Lines, et je désire causer avec vous des affaires.

--Très volontiers, madame; demain matin vers dix heures, si cet

arrangement vous convient, j’aurai l’honneur de me présenter ici, et je

serai entièrement à votre disposition.»

Le résultat de cette seconde entrevue a été que M. Mérite placerait dans

sa banque tous mes fonds, non seulement au taux de 5 pour 100, mais

encore avec l’espoir de les faire prospérer.

Mme de Lines est enchantée.

«Il prétend, m’a-t-elle dit, que, par d’heureuses combinaisons, il

arrivera probablement à doubler ton capital.

--Pourquoi faire le doubler? dis-je avec ennui. C’était déjà trop bien

ainsi.

--Tu ne sais ce que tu dis! M. Mérite m’a fait comprendre qu’un million

de dot ici n’allait pas bien loin. Du reste, rien ne sera réglé sans

l’assentiment de ton tuteur, car je ne veux pas prendre la

responsabilité de cette décision.»

Et mon tuteur ayant écrit qu’il était parfait de s’en rapporter

entièrement à son ami, tout est pour le mieux dans le meilleur des

mondes. Tu comprends que je ne discute pas, puisque mon sort est à

jamais fixé dans le fond de mon cœur. Que mes capitaux prospèrent ou

non, il m’importe peu!

En attendant, je suis, dans ce monde nouveau, comme un malheureux auquel

on supprime les horizons qu’il a toujours connus pour les remplacer par

des lignes nouvelles qui s’embrouillent à plaisir sous ses yeux. C’est

une déroute de mon moi habituel, et Claude II, que je n’aime guère, me

jette dans une stupéfaction qui m’étourdit. Je suis comme un étranger

dans un pays compliqué. Mes pensées sont autant d’auberges auxquelles je

m’arrête pour demander ma route, mais je n’ai pu encore me décider à

gîter dans l’une d’elles et je ressemble au Juif errant.

O mes arbres, ô mes champs, où êtes-vous?

«Pleurez, mes yeux, pleurez, mon âme!...»

Cette élégie, sanglotée en mon intime, en l’honneur d’Hervé, est un

apaisement pour mon cœur, peut-être aussi pour ma conscience, car

l’infortuné que j’aime est parfois égaré par moi dans le dédale de mes

impressions nouvelles. Il n’est pas aisé de se débrouiller au milieu des

foules, surtout quand on les déteste. Je cours après Hervé entre deux

courses, deux spectacles, deux monuments, deux tableaux, Mme de Lines

trouvant apparemment que les lois naturelles sont renversées ici et

qu’il est inutile de respirer. Tout à coup, au coin d’une rue je le

rattrape; mais, à peine ai-je eu le temps de le regarder, que nous

sommes bousculés, lui et moi, par les passants, séparés violemment, et,

à la fin du jour, la fatigue me domine si bien que je n’ai même pas le

courage de lui dire bonsoir.

Il paraît que cette vie d’écureuil, qui ne laisse penser à rien, fait

partie des ondes vitales. Rouler ainsi aux quatre coins de Paris donne

de l’intelligence aux gens qui n’en ont pas, développe, dans de vastes

proportions, celle de ceux qui en possèdent, est enfin une panacée pour

la bêtise, qui perd là dedans ses racines. Nous sortirons de cet

exercice avec un esprit renouvelé, frais, pimpant, profond, capable de

trancher n’importe quelle question. Jusqu’ici, nous avons été des

huîtres, mais maintenant que nous sommes transformées en brouillons, que

des queues d’idées surgissent--et surgiront--dans nos cerveaux

essoufflés, nous appartiendrons à l’humanité; ce qui, jusque-là,

pourrait bien n’avoir point été notre cas.

C’est évidemment l’opinion de Mme de Lines, et si on me demandait ce que

je trouve de plus curieux ici, je ne répondrais pas comme le doge:

«C’est de m’y voir!» mais bien: «C’est d’y observer ma cousine.»

Pendant que je promène un ahurissement incroyable qui me fait croire,

par instants, que l’âme de maîtresse Jamin a passé dans la mienne, Mme

de Lines rajeunit chaque jour d’une année. Elle ressemble à un émouchet,

tant elle est éveillée. Elle saute d’un émerveillement à un autre

émerveillement, elle admire de confiance, et les choses se casent dans

son esprit comme dans les cartons d’un notaire. Sous prétexte que je

dois avoir l’ardent désir de tout observer, elle se dévoue avec une

abnégation admirable!

De longue main, elle avait vécu son rêve; aussi n’a-t-elle pas de grands

étonnements; mais, au point de vue matériel, on ne quitte pas des

habitudes de soixante ans sans qu’il en reste l’écorce, et je subis des

affronts que je dévore en riant.

Par exemple, ma cousine, oubliant qu’elle n’est pas dans une allée de

notre bois, s’arrête tout à coup sur les boulevards ou dans les rues,

et, son parapluie dans la main droite, la main gauche appuyée sur la

hanche, médite profondément jusqu’au moment où je lui rappelle que nous

sommes loin du Vaulné. Ou bien, comme elle meurt de peur quand il s’agit

de traverser une voie, elle appelle deux sergents, et, flanquée à droite

et à gauche de ses gardiens comme un insigne malfaiteur, elle passe avec

effroi et majesté au milieu des voitures.

L’autre jour, en face de la Madeleine, elle s’est assise tout à coup sur

un banc.

«J’attendrai, m’a-t-elle dit résolument.

--Attendre quoi? demandai-je étonnée.

--Qu’il ne passe plus une voiture.»

Et nous y serions encore si je ne l’avais fait monter dans un fiacre qui

nous a déposées sur l’autre trottoir.

Nous courons les restaurants comme deux gamins en vacances. Hier, chez

Bignon, ma cousine a refusé tous les potages et demandé de la soupe aux

choux verts.

«Madame ne veut pas de la purée à l’italienne, une bisque...»

Mais Mme de Lines, joignant l’éloquence du geste à celle de la parole, a

posé un doigt sur la table d’un air résolu, en répétant avec fermeté:

«Je veux de la soupe aux choux verts!»

Le garçon, éploré, est allé quérir un monsieur imposant qui, avec une

exquise courtoisie, nous a exprimé ses regrets affreux: Bignon n’avait

pas de choux verts!

«En Anjou, il y en a partout dans les champs», répondit Mme de Lines,

d’un ton sévère.

Il insinua que les champs et Paris étaient choses différentes, mais que,

si nous voulions attendre quelques instants, on pourrait nous servir un

potage aux choux blancs.

«Verts, verts! répliqua Mme de Lines. Les deux n’ont aucun rapport. Je

ne veux pas attendre, donnez-moi ce que vous voudrez.»

J’ai souvent de ces alertes humiliantes, mais j’ai pris le parti de

m’amuser, de vivre au jour la journée et, pendant mes mois d’exil, de

considérer la vie comme une comédie, les hommes comme de plaisantes

marionnettes créées précisément pour me divertir, et moi comme une

étrangère qui se fait visite à elle-même.

Ta sollicitude pour ma toilette me remplit de reconnaissance. Je

m’empresse de calmer tes angoisses en t’apprenant que Mme Mérite, qui

est une aimable femme, nous a conduites dans une excellente maison où

nous avons été entourées de dames bien dressées, dont la politesse

recouvre une impertinence qui échouait devant la gravité de Mme de Lines

comme un flot au pied d’une muraille de granit. Elles se disaient en

nous regardant:

«Bon Dieu, qu’est-ce que c’est que ça!»

Mais enfin elles ont daigné nous bien habiller, et nous sommes sous les

armes pour accepter les invitations. Demain nous commençons une série de

visites.

«Nous allons, maintenant, avoir une vie un peu plus tranquille et, dans

un sens, plus intellectuelle, m’a dit Mme de Lines. Bien que nous

sortions de l’Anjou, nous sommes femmes à apprécier l’esprit fin et

varié des conversations parisiennes.

--Amen!» répondis-je en tirant de ma poche une lettre qui m’intéressait

plus que Paris et ses habitants.

C’était grand’mère qui m’écrivait:

«Je remercie ma petite-fille, mais je ne veux pas commencer les

réparations du Vaulné ni changer ma manière de vivre avant le printemps

prochain. J’ai porté les 25,000 francs chez mon notaire, à qui j’ai dit

que son poêle était désagréable, et qu’il ferait bien de brûler du bois;

c’est la seule manière agréable de se chauffer. En revenant, j’ai voulu

passer par Chétigné, mais Pâté n’a jamais voulu tourner, car ce n’est

pas dans ses habitudes. Nous serons obligées d’avoir un meilleur cheval.

Hervé est venu me voir aujourd’hui. Il a l’air ennuyé, et cet air-là

n’embellit pas. J’espère bien que ma petite-fille aura meilleur goût à

Paris. J’ai conseillé à Hervé de se couper la barbe pour être un peu

moins laid,--je n’aime pas les hommes barbus,--et de faire la cour à

Mlle d’Allonge, qui est aussi insignifiante que lui, à mon avis; ils

iraient très bien ensemble.

«Les Jamin vont bien. Je brûle beaucoup de javelles; toi qui aimes, ma

petite-fille, à les faire flamber, tu serais contente si tu étais au

Vaulné. Les vendanges étaient bonnes et t’auraient amusée. Je ne

m’ennuie pas, et suis contente de vous savoir à Paris. Le temps n’est

pas très froid jusqu’ici. Un des fûts, qu’on avait bondé trop tôt, a

éclaté, et la cave, inondée de vin, sent bien mauvais. Adieu, ma chère

enfant, amuse-toi bien.»

Ce bon souffle de terroir fait rêver. Quand nous avons quitté le Vaulné,

on ne parlait que vignes, vendanges et barriques. C’est un moment que

j’aime par-dessus tout, quand l’automne est beau et que les gens sont

contents. Par gens contents, j’entends parler des cultivateurs, car des

propriétaires satisfaits, on n’en peut jaser. Lorsque nous sommes

parties, ils jetaient les hauts cris, parce que la récolte s’annonçait

comme devant être superbe. Vois-tu, les vendanges au Vaulné sont un

spectacle plus pittoresque que celui des passants que je regardais

circuler, il y a un instant, dans l’avenue de l’Opéra.

Le soir, quand on presse le raisin au fond de la nef, nous nous

enveloppons dans des châles et, un flambeau à la main, nous passons par

la sacristie pour entrer dans l’église. A la lumière de nos bougies et

des lanternes apportées par les fermiers, nous regardons les hommes qui

pèsent sur la grande barre pour serrer l’énorme vis... le vin coule en

gros ruisseau dans l’_enchère_, les chauves-souris volent autour de

nous, les visages, dans la lumière heurtée, ont du caractère.

Grand’mère, assise sur des poutres, raconte que, lorsqu’on a établi le

pressoir, des ossements de moines ont été trouvés en quantité; et les

hommes, qui connaissent les traditions du Vaulné, rappellent avec

admiration le temps où l’enchère, cinq fois grande comme aujourd’hui,

contenait à la fois jusqu’à trente barriques de vin... Et puis nous nous

en allons en trébuchant dans l’ombre, malgré nos flambeaux; nous saluons

saint Coqueluchon en passant et, du chœur en ruine, nous apercevons, à

travers les trois portes restées ouvertes, le grand salon bien éclairé;

le contraste est exquis!

J’ai beau digresser pour m’étourdir, je ne puis m’empêcher de te tout

confier. As-tu remarqué combien souvent il serait agréable de ficeler

ses principes en un petit paquet, de les enfouir au fond de sa poche et

de ne les en tirer qu’une fois la sottise accomplie? Au reçu de la

lettre de grand’mère, j’ai écrit à Hervé que j’avais entendu parler de

lui, et que s’il s’avisait de faire la cour même à une bûche, je me

ferais enlever par le premier prince russe qui me tombera sous la main.

J’attends la réponse. Adieu.

Badinage · 第 23 / 43 题