L’homme propose et Dieu dispose... cette vérité m’accable aujourd’hui.
Pourquoi bouleverser les vies paisibles qui ne demandent qu’à rester
paisibles? pourquoi donner aux gens précisément le contraire de leurs
désirs? pourquoi trépasse-t-on quand on ferait si bien de rester en vie?
Mais les questions se poseraient à l’infini, et nul ne saurait y
répondre.
Et ce qui me met en colère, ma chère amie, c’est que, bien certainement,
en apprenant l’événement tu vas chanter hosannah! C’est une manie de
l’homme, et surtout de la femme, qui est parfois un peu plus bête que le
premier en matière de pur raisonnement, de vouloir juger les sentiments
des autres d’après ses propres sentiments. Il y a longtemps que la
raison et l’humanité sont brouillées à mort, hélas!
Je sortais à peine des portes du Vaulné et, assise sur ce petit mur, tu
sais, au bout de l’allée des noyers mourants, je méditais.
Cet endroit est enchanté pour moi... J’y revis sans cesse cette
sensation de bonheur aiguë que m’apporta, un soir, certain revenant de
la Perse. J’emporte un livre, mais, à vrai dire, je ne lis guère, si ce
n’est en moi, et l’œuvre me paraît si pleine d’intérêt que je me
surprends à oublier le monde entier, à l’exception d’un seul homme.
Avant-hier, dans cette admirable journée d’octobre, mes impressions
heureuses étaient plus vives, plus enveloppantes qu’elles ne l’avaient
encore été. Je vivais, en vérité, dans une plénitude de joie que tu dois
connaître, et, prêtant l’oreille aux divers bruits des champs,
j’écoutais si Rossinante n’arrivait pas en buttant contre les pierres
blanches dont est rempli le chemin qui contourne le mur extérieur du
parc.
Mais ce fut la cloche du Vaulné qui me sortit de ma rêverie. Tirée par
une main vigoureuse, à toute volée elle me disait de revenir à la
maison, ce que je fis avec humeur, et sans me presser. En entrant dans
la grande cour, je vis l’équipage rustique de notre notaire, et j’allai
à la cuisine pour tempêter contre l’idée saugrenue de me faire rentrer
pour si peu.
«Qu’y a-t-il donc? Pourquoi m’appelle-t-on? demandai-je à René, qui
continuait à sonner avec acharnement.
--C’est enfin vous, mademoiselle, ce n’est pas malheureux! dit-il en
lâchant la corde. Pardi! ce qu’il y a! allez dans le salon, vous le
saurez.
--Personne n’est malade?
--Ah! bien oui, malade! Si ce n’est qu’ils sont tous fous...»
Ainsi renseignée, je ne fis qu’un saut jusqu’au salon.
Grand’mère, dans son embrasure de fenêtre, écoulait le notaire qui
parlait d’une voix flûtée. Le regard de grand’mère était brillant de
larmes et son visage rose tout souriant. Marie la Vache, dans un coin,
s’essuyait les yeux avec son tablier; le père Jamin, debout, bien campé
sur ses pieds, sa blouse ouverte et son chapeau sur la tête, selon
l’habitude, répétait d’un air stupéfait:
«Onze cent mille!... C’est-y vrai seulement? Ah! onze cent mille!!!»
La mère Jamin, plongée dans un ahurissement funèbre, semblait ne plus
rien comprendre du tout à la vie; ce qui lui arrive souvent.
En m’apercevant, Mme de Lines, le visage bouleversé par l’émotion, mais
avec un air rayonnant inconnu jusqu’à ce jour, s’élança vers moi et me
serra dans ses bras en disant:
«Ma chère fille, mon enfant... il est mort!»
Je jetai un grand cri:
«Hervé!...»
J’ignore si mes lèvres ont proféré le nom, mais mon cœur l’avait crié
et, dans son angoisse subite, il cessa de battre; du moins c’est la
sensation que j’éprouvai.
Quand je revins à moi, j’étais étendue sur la grande chaise longue Louis
XV; Mme de Lines me soutenait la tête, en me bassinant le front avec son
mouchoir qu’elle avait précipitamment trempé dans un des vases pleins de
fleurs du salon.
«Elle revient... ses yeux s’ouvrent; ce ne sera rien!» dit-elle d’une
voix angoissée.
Mes yeux contemplaient en effet avec étonnement les visages effarés qui
m’entouraient, et je fis un mouvement pour me lever.
«Mais, mon enfant, qu’as-tu? s’écria Mme de Lines; pourquoi cette grande
impression? Tu le connaissais à peine!
--Mais qui, qui donc? dis-je en me redressant tout à fait.
--Ton cousin... M. Métierne.
--Ah! c’est lui!...»
S’imagine-t-on, quand on meurt, que sa mort produira un tel apaisement
dans un cœur? Je me levai, en affirmant que je n’éprouvais plus aucun
malaise.
«Mais tu es encore toute pâle, dit grand’mère en reprenant sa place
qu’elle avait à peine eu le temps de quitter, car ma syncope n’avait pas
duré trois minutes. Peut-être, Laure, ajouta-t-elle à voix basse,
vaudrait-il mieux attendre pour lui dire qu’elle hérite.
--Mais tu le lui apprends, Agathe.
--J’hérite? de quoi? dis-je tranquillement.
--Mon enfant chérie, s’écria Mme de Lines qui ne pouvait plus modérer
son impatience, ma petite Claude, ta vie est métamorphosée. Tu hérites
de onze cent mille francs!»
Ils avaient tous fait un mouvement, comme à l’annonce d’une Altesse, et
c’était bien, hélas! un prince qui entrait dans ma vie pour la
bouleverser. Ils me regardaient avec étonnement, car, immobile, les bras
ballants, je ne disais rien.
Mon esprit avait couru à Chétigné et n’en pouvait plus sortir.
«Il fera des voyages, il n’aura aucun souci d’argent, il sera plus
heureux.»
Telle avait été ma première pensée. Mais, presque aussitôt, je m’écriai
en moi-même: «Il ne voudra plus m’épouser... il me l’a dit!»
Cette terrible pensée m’écrasait quand Mme de Lines reprit:
«Tu ne dis rien, mon enfant? parle donc!
--Quel malheur! dis-je lamentablement.
--Un malheur!...»
L’exclamation fut générale.
«Mlle Métierne est encore souffrante, étourdie, insinua le notaire, et
ne comprend pas bien la situation.
--Je ne suis pas une bête, monsieur! dis-je, me tournant vers lui d’un
air furibond, et ravie de trouver une cible pour l’irritation
incompréhensible que j’éprouvais tout à coup. J’ai l’habitude de
comprendre du premier coup ce qu’on me dit.
--Mais qu’est-ce qu’elle a, Laure? dit grand’mère. Je ne l’ai jamais vue
ainsi!
--Allons, mademoiselle Claude, allons, dit maître Jamin dont la bonne
figure placide rayonnait de satisfaction, M. le notaire a raison: vous
n’avez point encore retrouvé vos esprites... Mais vous comprendrez plus
tard pour de bon. Immanquable que vous pourrez vous donner maintenant
tout le plaisir que vous voudrez.»
Le plaisir! quand ma vie en était pleine! Mais je me secouai moi-même
pour entrer dans la satisfaction des autres.
«Vous avez raison, monsieur Jamin», répondis-je.
Ce mot fut une détente. Le notaire me félicita; ma cousine, dont la joie
était inexprimable, ne cherchait pas non plus à l’exprimer. Grand’mère,
qui avait repris tranquillement son ouvrage, nous dit:
«Alors on pourra faire changer la porte de la terrasse, dont un morceau
m’est tombé sur la tête hier soir...»
Et Mme Jamin, sortant de son ahurissement, m’adressa ses compliments.
«Ce n’est pas une petite affaire qu’un héritage, mademoiselle Claude.
Vous allez avoir ben du tourment, allez!
--Voyons, voyons, mon enfant, lui dit son mari, tu vois toujours en
noir.
--Dame, comment donc faire pour placer tout ça! C’est qu’il y a bien des
voleurs et du mauvais monde sur la terre!
--Il y en a bien du bon aussite! répliqua Jamin. Voilà M. le notaire qui
s’occupera de tout ça. J’allons laisser ces dames avec lui. Allons,
bonsoir, mesdames et la compagnie, portez-vous donc bien!»
Je profitai de leur départ pour me sauver, et, montant dans ma chambre,
j’écrivis à Hervé le billet suivant:
«Une terrible catastrophe est arrivée... Venez vite; je vous attendrai
dans deux heures à la porte du Pontignon, au bout du bois.»
Heureusement c’était un jeudi, et le petit garçon de la ferme n’était
pas à l’école. Je l’expédiai à Chétigné en lui promettant cinq francs
s’il ne mettait pas plus d’une heure à faire la course.
Quand je rentrai dans le salon, Mme de Lines, calmée, et grand’mère
consultaient le notaire sur le moment où nous entrerions en jouissance
et sur les placements qui offraient le plus de garanties.
«Vous entrerez en jouissance immédiatement, d’après ce que m’écrit mon
collègue de Paris, répondit-il. Quant aux placements, on réfléchira, on
consultera le tuteur de Mlle Métierne. Mais il est probable que vous
hériterez de bonnes valeurs, car le défunt s’y connaissait bien.»
Il se leva sur ces derniers mots, et, quand il eut disparu, je pensais
que le moment était arrivé où nous allions enfin parler d’Hervé.
«Voilà ma petite-fille très riche, dit grand’mère d’un air satisfait. Il
faudra, Laure, la conduire chez une bonne couturière.
--Dites: nous sommes riches, grand’mère! répliquai-je avec vivacité.
J’espère bien que vous prendrez pour vous la moitié de cette fortune.
--Nous n’en avons pas le droit, répondit Mme de Lines en riant, et nous
n’en avons pas besoin. Nous sommes trop vieilles maintenant. Nous
jouirons avec toi des revenus tant que tu seras avec nous, mais je crois
que ce ne sera pas long...
--Que voulez-vous dire? balbutiai-je le cœur battant.
--Je veux dire que tu te marieras maintenant comme tu voudras. Mon avis
est que nous allions passer l’hiver à Paris, où tu verras le monde. Les
prétendants ne manqueront pas, et tu pourras choisir...»
J’étais pétrifiée... Il semblait qu’elles eussent absolument perdu le
souvenir d’Hervé, ou plutôt qu’il n’eût jamais existé.
«Ah! bien, mes enfants, si vous allez à Paris, dit grand’mère qui
relevait tranquillement les mailles de son tricot, vous me chercherez
des caoutchoucs comme je les aime... à Saumur je n’en trouve pas à mon
gré.»
Je sortis brusquement, de peur de m’emporter, ou du moins de parler en
moment inopportun, et je courus dans le bois.
La commission avait été faite si promptement que, en approchant de la
petite porte, j’entendis le souffle haletant de Rossinante qui, sous
l’éperon d’Hervé, avait trotté éperdument.
«Est-ce vous, Claude? cria Hervé en cognant dans la porte. Au nom du
ciel qu’y a-t-il? Ouvrez vite! Est-ce que tout le monde est mort ici?
--Non, non, dis-je en employant toutes mes forces pour tourner la clef
dans la serrure rouillée; au Vaulné, on est en vie, et plaise à Dieu
qu’il en fût ainsi partout!»
Il était pâle, et tenait par la bride la pauvre bête qu’il attacha à un
chêne.
«Eh bien, eh bien, Claude?
--M. Métierne est mort...»
Puis je m’arrêtai.
«Qui ça, Métierne? Ah! votre cousin l’industriel, le financier, je ne
sais quoi!
--Je suis au nombre de ses héritiers... j’hérite de onze cent mille
francs!» criai-je d’un trait.
J’avais baissé les yeux d’un air confus, comme à l’aveu d’une faute
énorme.
Un silence profond accueillit ma révélation.
«Voulez-vous encore de moi, Hervé?» dis-je timidement, me décidant à le
regarder.
Il mordait ses lèvres, changeait de couleur à chaque seconde et, tous
les deux, devions avoir l’air épouvanté.
«Parlez! dis-je d’un ton suppliant.
--Que voulez-vous que je vous dise, Claude? Je vous félicite... mais
adieu mon pauvre bonheur! me dit-il très bas.
--Êtes-vous fou? m’écriai-je, recouvrant aussitôt toute mon énergie.
Adieu votre bonheur? pour quelle raison? Désormais notre vie est
délivrée de soucis et d’entraves. Nous serons plus heureux, cent fois
plus heureux! Vos chers voyages que vous regrettez au fond, je le sais,
nous les ferons ensemble, Hervé. Puis nous reviendrons dans notre manoir
restauré pour repartir ensuite quand bon nous semblera. L’argent écarte
toutes les difficultés; c’est un bonheur ajouté à l’ancien.»
Comme on a bien toujours deux poids et deux mesures! J’aurais désiré
toute ma vie la fortune, ma chère amie, que ma conviction n’eût pas été
plus profonde. La versatilité de l’homme est effrayante; en accourant au
fond du bois, mon imagination avait eu le temps de saisir tous les côtés
séduisants de la situation et de créer une existence délicieuse.
Mais Hervé me regardait du même air triste.
«C’est trop bête! dis-je alors d’une voix entrecoupée; c’est trop bête!»
Et, durant quelques instants, je ne pus que répéter cette phrase qui
exprimait admirablement ma pensée.
«Voyons, Claude, entendons-nous, me dit-il.
--Assurément, interrompis-je avec vivacité, si c’était vous qui aviez
ces diables de onze cent mille francs, je n’hésiterais pas un instant à
vous épouser!
--D’abord ce n’est pas la même chose, me dit-il. Il est très pénible
pour un homme de se mettre dans une dépendance complète vis-à-vis de sa
femme.
--Allez vous promener avec votre orgueil d’un autre âge! dis-je en
frappant du pied. Est-ce ainsi que l’on pense aujourd’hui? Tâchez d’être
un peu plus de votre temps, Hervé! Vous et votre père vous êtes les
êtres les plus vieillots que je verrai jamais.
--C’est possible! répliqua-t-il d’un ton vif, mais j’ai plus d’un ami
qui pense comme moi, et vieux je suis, vieux je resterai.»
Dans mon impatience, j’avais fait fausse route, et nous discutions du
reste sur un malentendu.
«Hervé, repris-je d’une voix caressante en posant ma main sur son bras,
une misérable question d’argent va-t-elle nous diviser? Allez-vous, par
une fierté exagérée, compromettre notre bonheur à tous les deux? Vous
n’en avez pas le droit.
--Nous ne nous comprenons pas bien, Claude... J’ai répondu avec vivacité
à des paroles froissantes pour un sentiment qui a toujours été le mien
et celui de mon père. Mais je sais que ma fierté est sauvegardée,
puisque j’avais parlé avant cet héritage. Aussi les obstacles ne
viendront-ils pas de moi. Mais voyez les difficultés soulevées devant le
projet de notre mariage alors que, nos positions étant les mêmes, nous
pouvions nous aimer! Si au moins j’avais une position brillante, un nom,
quelque chose enfin à vous offrir!... s’écria-t-il d’un ton désespéré.
--Vos paroles sont blessantes, dis-je avec chaleur. Si vous calculez,
vous n’aimez pas, Hervé. Quand on m’a dit que j’étais riche, je n’ai
pensé qu’à vous, moi! Un nom? vous l’acquerrez un jour dans les lettres;
mais ai-je besoin de la sanction du monde pour savoir ce que vous valez
et pour être contente de devenir votre femme?»
En dépit de son petit air calme, cet homme, ma chère Yvonne, est un
brandon. Il prend feu comme de l’étoupe; ou mieux, c’est une chaudière
qui bout, et un ardent baiser de fiancé est, paraît-il, une soupape de
sûreté.
«La paix est faite! dis-je en me dégageant. Venez demain renouveler
votre demande, Hervé.
--Oh! ça, jamais!» s’écria-t-il en rougissant et reculant de trois pas.
Je restai une minute complètement abasourdie.
«Quel être plein d’orgueil! dis-je avec dédain. Il est si grand, cet
orgueil, que vous ne pouvez même pas le sacrifier à votre amour. Eh
bien, j’agirai sans votre aide.»
Sans rien répondre, il détacha Rossinante, et, une fois en selle dans le
chemin du Minerve, il me tendit la main d’un air triste en disant:
«Ma pauvre Claude... vous n’arrangerez rien, soyez-en certaine. De
toutes façons, on vous circonviendra pour vous décider à faire un
brillant mariage et...
--Et quoi? dis-je. Douteriez-vous de moi, par hasard?
--De vous, non! De la faiblesse humaine... oui!»
Et il partit au grand trot. Je le regardai s’éloigner dans le
crépuscule. Ses doutes, au lieu de me blesser, me gonflaient d’orgueil à
la pensée des preuves qui sanctionneraient ma tendresse. Mon cœur plein
d’amour, plein d’espérances, n’avait jamais mieux senti la poésie qui se
dégageait de la terre voilée et des élans de mon âme. En retraversant le
bois, complètement abandonnée à mes émotions intimes, j’avais oublié le
grand événement de la journée.
Je retombai sur la terre, à la voix de Mme de Lines.
«Mais où étais-tu donc, Claude? nous avons tant de choses à nous dire,
tant de projets à déterminer!
--C’est vrai! dis-je, résolue à parler sans attendre une seconde et
m’asseyant sur la marche du salon.
--Faites vos projets, mes enfants, dit grand’mère, pour moi je ne bouge
pas du Vaulné. Vous m’écrirez ce que vous voyez, et cela me suffira.»
Aussitôt je courus au gouffre et je m’y jetai la tête la première.
«Ce que nous verrons, grand’mère, dis-je d’un ton calme et sérieux,
c’est mon mariage immédiat avec Hervé.»
Aux regards qu’elles échangèrent, je vis que la question avait été
traitée en mon absence.
«Hervé!»
Ce nom fut prononcé du ton que l’on prend pour répondre à un caprice de
petit enfant.
«Nous verrons cela l’année prochaine, ma petite-fille, répondit
tranquillement grand’mère avec un sourire qui disait clairement que,
dans ce temps-là, il y aurait beau jour que le cours de la rivière
serait changé...
--L’année prochaine? Et pourquoi pas tout de suite? Quelle difficulté
pouvez-vous soulever maintenant? Ma cousine, votre rêve est réalisé, je
suis riche, et riche pour deux. Je viens de causer avec Hervé et...
--Comment? de causer avec Hervé!... s’écrièrent-elles.
--Oui, oui; j’ai envoyé le petit garçon de la ferme à Chétigné, car je
voulais apprendre moi-même à Hervé notre malh... c’est-à-dire le grand
bonheur qui nous arrivait.»
Longtemps j’ai parlé; j’ai dit qu’Hervé était trop délicat pour
renouveler sa demande, que je m’étais chargée à moi toute seule
d’enlever la redoute; qu’il fallait que la redoute se rendît au plus
vite, parce que forcément elle en viendrait là, l’amour étant le plus
fort, le plus habile, le plus entêté des guerriers...
Mme de Lines me répondit avec l’insouciance de quelqu’un qui ne croit
plus au danger:
«Nous t’avons dit, avant cet événement, que tu attendrais un an... eh
bien, nous ne changeons pas d’avis. C’est ce que nous écrirons demain à
M. de Chétigné.»
Le soir, je suis allée trouver grand’mère dans sa chambre et, de
nouveau, j’ai plaidé chaleureusement.
«Passe-moi mon bonnet», m’a dit grand’mère qui procédait à sa toilette
de nuit.
Je saisis le bonnet et le lui présentai dans un grand mouvement
oratoire.
«Je l’aime, grand’mère, puisque je l’aime!...»
Et grand’mère m’a répondu tranquillement:
«Tuh! tuh!...»
Adieu; je suis sens dessus dessous, comme ce prieuré qui n’a jamais
abrité tant de folie, même quand des saints l’habitaient. Il semble que
notre vie, jusqu’ici, n’ait été qu’une méchante plaisanterie et que nous
allons enfin nous plonger dans les «ondes vitales». Le mot est de ma
cousine, qui écrit toute la journée des lettres, des pensées, des
recettes pour bien voyager, et reçoit avec dignité le ban et
l’arrière-ban des voisins, qui viennent contempler dans notre attitude
le spectacle d’un million.
Nous partirons incessamment... Mme de Lines a fait descendre des
greniers toutes les malles; il y en a onze, et chaque jour elle passe en
revue son bataillon.
Supposes-tu que j’aie le cœur content au milieu de ce bouleversement?
Mais tu es capable de sourire et d’applaudir aux caprices de la fortune.
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