M. Lefranc, en parlant des impies, dit:

Le faux calme dont ils jouissent

Est toujours _prêt à_ se troubler.

Un éclair seul les fait trembler;

Ils blasphèment, mais ils frémissent.

Racine le fils termine le dernier chant de son Poëme sur la Religion,

par ces vers:

À la fin de mes chants, je me hâte d'atteindre,

Et si je ne sentois ma voix _prête à s'éteindre_,

Vous me verriez, etc.

M. de Fontanes, dans le Discours qu'il prononça sur la tombe de M. de

Laharpe, dit en parlant de cet illustre écrivain:

«Les injustices se réparoient; nous étions _prêts_ à le revoir dans ce

sanctuaire des lettres et du goût dont il étoit le plus ferme

soutien.»

Il me seroit aisé de pousser beaucoup plus loin mes citations; celles

que j'ai produites me paroissent devoir suffire.

Le passage que j'ai cité de Pascal, est vicieux, je le sais. Les

anciens Grammairiens ont enseigné qu'il ne faut pas employer

indifféremment ces deux locutions, _prêt de mourir_[17], et _prêt à

mourir_. Bouhours fonde cette exception sur la nécessité d'éviter

l'équivoque qui peut avoir lieu, et il me paroît que c'est en général

la seule attention qu'aient eue nos bons auteurs. Il est, du reste,

certain que _Pascal_ a écrit _prêt à mourir_; et cette faute ne prouve

que davantage à mes yeux l'usage dans lequel on étoit d'employer _prêt

à_, pour signifier également _sur le point de_, et _disposé_, _préparé

à_, en laissant aux phrases antécédentes le soin de déterminer celui

des deux sens dans lequel il falloit l'entendre. Nos éditions

actuelles des _Pensées_, portent: «Ne sommes-nous pas _près de_

mourir?» Cette correction est récente: elle fut faite pour la première

fois dans l'édition de 1783.

[Note 17: J'écris ici _prêt_ de mourir, parce que c'est ainsi

qu'on écrivoit dans le 17.e siècle.]

Je sais encore que M. de Wailly critique le passage de Rollin. Mais

a-t-il raison? Et ne devoit-il tenir aucun compte des autres écrivains

qui ont parlé comme _Rollin_, entr'autres de Bossuet et de Boileau?

«Rome, dit M. de Wailly, étoit sur le point de succomber; mais elle

n'y étoit pas _disposée_. Donc, il falloit dire _près de succomber_,

et non pas _prête à succomber_.» Cette remarque suppose toujours ce

qui est en question, savoir que _prêt_ n'a pas d'autre signification

que celle de _disposé_, et ce point me ramène à l'Académie, dont j'ai

parlé d'abord.

D'après l'Académie, _prêt_ signifie non-seulement _préparé_,

_disposé_, comme le prétend M. Molard, mais encore _qui est en état de

faire_, ou _de souffrir quelque chose_. La dernière partie de cette

définition auroit pu, ce me semble, être exprimée avec plus de netteté

et de justesse. Cependant, malgré son obscurité, on voit d'abord

qu'elle donne plus de latitude à la signification du mot _prêt_; et

certainement dans ce premier exemple, qui vient à la suite, le dîner

est _prêt à_ servir, _prêt_ signifie non pas _disposé_, mais en état

d'_être servi_.[18] En second lieu, ne suffit-il pas quelquefois

qu'une personne ou une chose soit _sur le point de_, pour être _en

état de_, dans la _situation de_? Ce qui me fait croire que c'est la

pensée de l'Académie, c'est qu'elle fournit encore cet exemple: Une

maison qui est _prête_ à tomber. Or, je le demande, cela veut-il dire

une maison qui est _préparée_, _disposée à tomber_, ou bien une maison

qui est _sur le point de tomber_? Que l'on rapproche maintenant ces

deux phrases, l'une de Rollin, critiquée par M. de Wailly, et l'autre,

citée comme régulière par l'Académie:

Rome _prête à_ succomber,

Une maison _prête à_ tomber.

et que l'on prononce. S'il y a quelque différence entre ces deux

exemples, à coup sûr elle est bien subtile.

[Note 18: Ce seroit une chose fort intéressante que l'examen des

locutions dans lesquelles le verbe actif est employé dans un sens

passif, comme dans ces phrases: _Prêt_ à servir, bon à manger, qui

signifient bon à _être mangé_, prêt à _être servi_. Mais ce n'est

pas ici le lieu.]

Je finirai cette discussion par une observation importante. Tout le

monde connoît les Remarques de l'abbé d'Olivet. Cet illustre

Grammairien a pris soin de relever dans Racine, non-seulement les mots

_qui ont vieilli_, mais encore les _phrases où il a cru entrevoir

quelque sorte d'irrégularité_. Du nombre des pièces qu'il a examinées,

sont Phèdre et Bérénice, et dans ces pièces, on lit les vers suivans:

Et que les vains secours cessent de rappeler

Un reste de chaleur _tout prêt_ à s'exhaler.

PHÈDRE, act. I, scèn. 3.

Je sens bien que sans vous, je ne saurois plus vivre,

Que mon coeur de moi-même est _prêt_ à s'éloigner.

BÉRÉNICE, act. IV, scèn. 5.

Comment l'abbé d'Olivet n'a-t-il pas _entrevu_ dans ces vers et autres

semblables _quelque sorte d'irrégularité_? Comment dans un examen où

il _suppose_ que les fautes, _les vraies fautes se réduisent à si

peu_, ce sont encore ses termes, comment, dis-je, n'a-t-il pas censuré

ce que M. Molard appelle une _faute_? Ne seroit-ce pas parce qu'il a

jugé que Racine avoit parlé d'une manière _régulière_ en cette

rencontre?[19]

[Note 19: M. Luneau de Boisjermain garde également le silence sur

cette prétendue faute de Racine.]

Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage · 第 58 / 73 题