Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à
midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari,
datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le
Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements
de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur
moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent
fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre
heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se
trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la
semaine précédente?
Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je
n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas
invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à
ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en
possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si
j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à
elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris
qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.
A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière.
Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose
de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!
Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé,
disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite
Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en
conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il
fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.
La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin
seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à
la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps.
J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre
petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,
paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents
dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant
l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et
madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux
que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière
heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à
ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard
heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la
pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions
tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres
l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de
notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même
de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat
d'une étourderie, d'un accident fortuit...
Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je
l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,
j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y
avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce
que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte
à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:
«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer
cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en
suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si,
pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à
elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde!
En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme
la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...
On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par
indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de
plaisir!...
Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans
tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique,
madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit
son doigt ganté sur le bras et me dit:
--Cette petite avait un amour au cœur!...
Je m'en doutais, mais je blêmis:
--En êtes-vous sûre... et comment?...
--Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi...
Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages:
n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle
s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une
jeune fille aussi déterminée!
Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause
des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en
avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en
eût eu comme elle!
Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop
sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes
d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre,
lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre
amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait
d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle,
il n'était qu'embarrassé!
Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe,
descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla
immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait
si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour
prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des
gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à
coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle
ne valait pas mieux que ses parents.
Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait
mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on
n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait
fait ses preuves...
--Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la
mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...
--Elle était retournée à l'office manger le quart d'un
plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au
bain; ils se sont souvenus de ce détail après...
--C'est affreux! C'est affreux!...
A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation,
elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne
l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant
sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit
nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un
papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui
semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des
têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix
où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait
au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son
peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air
résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...
Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes
fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur
dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une
cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce
chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une
enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et
là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête
lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur
ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un
poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille
de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les
nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à
diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un
d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours!
au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée,
descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la
précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but
d'identification, la trace des petits pieds nus...
Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le
corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le
transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui
se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus
des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait
jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle
vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On
l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle
venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument
de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette!
Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du
bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir
que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature
humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque
au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans
la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle,
du moins, en aperçoit l'au delà radieux!
Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari:
«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:
--Les cousins avaient tant insisté!
Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait
un peu honte; il avait préféré s'en cacher.
Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait
assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite
sœur anéantissait comme la première révélation de notre sort
mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;
on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le
cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait
hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des
colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques,
ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le
médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on
cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des
tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi
du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par
une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop
grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le
spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de
lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit
pas.
Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil
accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse
des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le
savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie
connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse
qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on
se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on
parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune.
Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient
toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût
fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils
avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image
physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur
vie facile de corps simples.
* * * * *
Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue
Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon
mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se
multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout;
il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,
une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre
irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce
qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime
immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.
Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les
obsèques, chez les Voulasne!
Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient
absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs
occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils
pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux.
Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!
Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au
jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait
l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en
songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et
envoyé l'expression de son amour...
Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour,
Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit
où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient
point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries
intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils
offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de
Chauffin.
Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me
dit:
--La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir
bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?...
Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette
conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:
mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses
cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs,
à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la
fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.
J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari
à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de
l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir
de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à
la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse
reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne
vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt
dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas!
qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée,
mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les
hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir
un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur
de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme
un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à
faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était
plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je
viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes
d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de
faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais
je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère
de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce
qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour
faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à
fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une
assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de
Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens
pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre
nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes
propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle
fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble
encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui
agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de
moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des
restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble
à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je
suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion
de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air
que j'ai respiré!...»