XXIII

Vers le même temps, c'est-à-dire à la fin de juillet, je reçus à

midi, au moment de nous mettre à table, une dépêche de mon mari,

datée de Dinard. Que faisait-il à Dinard? Je le croyais dans le

Midi... Il me demandait de lui envoyer d'urgence des vêtements

de deuil et son chapeau haut de forme avec un crêpe «de hauteur

moyenne». «Lettre suit», portait le maudit papier qui si souvent

fait l'économie de quatre sous pour nous consumer par vingt-quatre

heures d'angoisse. De quoi s'agissait-il? Et comment mon mari se

trouvait-il à mon insu chez ses cousins partis pour Dinard la

semaine précédente?

Madame Du Toit qui n'était venue qu'une fois à Neuilly, que je

n'avais pas vue depuis un certain temps, qui ne m'avait pas

invitée cette année à Fontaine-l'Abbé, arriva dans un fiacre, à

ma porte, avant que trois heures fussent sonnées. Elle était en

possession d'une dépêche plus explicite; elle venait s'informer si

j'en avais une plus explicite que la sienne. On lui annonçait, à

elle, qu'un grave accident était arrivé à Pipette. Je lui appris

qu'à moi mon mari réclamait des vêtements de deuil.

A elle comme à moi on avait voulu épargner la vérité tout entière.

Nos deux tronçons d'information réunis formaient quelque chose

de pire. Pipette!... notre charmante Pipette!... Ah! mon Dieu!

Quoi? qu'avait-il pu lui arriver? A son âge, en si parfaite santé,

disparaître? Mourir si soudainement!... Pipette! pauvre petite

Pipette!... Nous demeurâmes là à nous morfondre, à nous épuiser en

conjectures, madame Du Toit et moi, écrasées par l'événement qu'il

fallait conclure de nos deux télégrammes réunis.

La lettre annoncée par mon mari me parvint le lendemain matin

seulement. Elle ne contenait que quelques mots griffonnés à

la hâte: «C'est moi qui suis chargé d'accompagner le corps.

J'arriverai à la gare à dix heures. C'est un accident. La pauvre

petite, étourdie comme elle était, vous savez, avait mangé,

paraît-il, avant d'aller au bain. Le désespoir des parents

dépasse toute imagination.» A la gare, à l'heure dite, bien avant

l'arrivée du train qui eut du retard, je trouvai monsieur et

madame Du Toit. Les Albéric étaient à Dinard; c'était par eux

que ma vieille amie avait des nouvelles. Albéric, en dernière

heure, disait qu'il était obligé de tenir la tête à sa femme et à

ses beaux-parents littéralement fous de douleur. «Par un hasard

heureux, ajoutait-il, Serpe s'est trouvé là pour accompagner la

pauvre enfant dans son dernier voyage.» Et nous nous regardions

tous les trois sur le quai, embarrassés, mordillant sur nos lèvres

l'expression cuisante de notre crainte commune et inavouable, de

notre crainte plus grande que la stupéfaction et la douleur même

de cette mort: la crainte que cette mort ne fût pas le résultat

d'une étourderie, d'un accident fortuit...

Je ne tenais pas Pipette pour étourdie. Depuis le jour où je

l'avais vue se jeter dans l'escalier avec ses grands patins,

j'avais connu en elle une décision rapide et téméraire, et il y

avait en son esprit quelque chose de sérieux qui s'ignorait parce

que le sérieux n'avait pas droit de cité autour d'elle. Et côte

à côte avec madame Du Toit, sur le quai de la gare, je pensais:

«Madame Du Toit a eu grand tort de contribuer à faire rentrer

cette enfant sous le toit paternel!...» Et madame Du Toit, j'en

suis sûre, se disait que l'événement eût peut-être été évité, si,

pour obéir à mes scrupules, je n'avais pas abandonné Pipette à

elle-même. Hélas! hélas! que de choses inconciliables en ce monde!

En effet, une amie eût été bonne à ce cher petit être, forcé comme

la pauvre et jolie bête aux abois, par des chasseurs insensés!...

On la poussait à un mariage horrible non par méchanceté, mais par

indolence criminelle, et pour ne point interrompre une partie de

plaisir!...

Le train n'arrivant pas, monsieur Du Toit s'exténuant à lire dans

tous les journaux le fait divers rapporté d'une façon identique,

madame Du Toit qui rongeait son frein s'approcha de moi, me mit

son doigt ganté sur le bras et me dit:

--Cette petite avait un amour au cœur!...

Je m'en doutais, mais je blêmis:

--En êtes-vous sûre... et comment?...

--Dans son embarras, me dit-elle, _il_ s'en était ouvert à moi...

Vous savez comme elle était mal élevée et ignorante des usages:

n'avait-elle pas osé lui écrire! C'est peut-être par là qu'elle

s'est perdue, la malheureuse. Quel homme eût donné sa main à une

jeune fille aussi déterminée!

Les paroles de madame Du Toit me faisaient frémir, et à cause

des faits qu'elle m'apprenait et à cause de l'opinion qu'elle en

avait, qu'elle ne pouvait manquer d'en avoir, que tout le monde en

eût eu comme elle!

Malheur aux infortunées petites filles trop naturelles et trop

sincères! Oh! qu'elles ne soient, ni aujourd'hui ni demain, dupes

d'une prétendue libération des mœurs! Monsieur Juillet, si libre,

lui, averti si à fond de toutes choses, recevant une lettre

amoureuse d'une jeune fille à la suite d'un flirt léger, riait

d'elle, et d'un acte si grave, et de portée si tragique pour elle,

il n'était qu'embarrassé!

Nous vîmes mon mari, avec son vêtement de deuil et son demi-crêpe,

descendre du fourgon. Il était très ému; il nous parla

immédiatement de l'état indescriptible des parents. Il doutait

si Albéric réussirait à les faire monter dans une voiture pour

prendre le train suivant; c'étaient deux «loques», dit-il, des

gens qui ne concevaient pas le malheur et qui se trouvaient tout à

coup en présence de la pire chose qui leur pût advenir. Isabelle

ne valait pas mieux que ses parents.

Quant à l'accident, eh bien! c'était un accident... Elle avait

mangé peu de temps avant d'aller au bain... On répétait cela; on

n'avait que cela à dire. Elle était excellente nageuse; elle avait

fait ses preuves...

--Mais précisément à cause de sa grande expérience de l'eau, de la

mer, de la natation, elle n'ignorait pas le danger?...

--Elle était retournée à l'office manger le quart d'un

plum-pudding!... les domestiques ne savaient pas qu'elle allait au

bain; ils se sont souvenus de ce détail après...

--C'est affreux! C'est affreux!...

A cause, précisément, de sa grande expérience de la natation,

elle allait prendre son bain à marée basse et sans que personne

l'accompagnât. On l'avait vue, de la villa, partir en courant

sur le sable, son peignoir gonflé par la brise et le petit

nœud bleu de son bonnet lui voltigeant sur la tête, comme un

papillon. Là-bas, là-bas, sur la nappe d'eau tranquille et qui

semblait si mince, trois ou quatre boules noires flottantes: des

têtes de nageurs, et puis le canot, pareil à une coque de noix

où le maître-baigneur entre ses deux avirons flottants, cuisait

au soleil... Des témoins avaient vu la jeune fille déposer son

peignoir en un petit tas, sur le sable, et s'avancer avec cet air

résolu qu'ont tous ceux qui l'aiment en allant vers la mer...

Ah! Dieu!... j'imaginais, moi, à ce récit, ces deux jambes

fines, ces chevilles et ces petits pieds blancs marquant leur

dernière empreinte sur le sol humide qui la conserve comme une

cire!... Tout le monde, après, avait retrouvé, paraît-il, ce

chemin sinistre et gracieux, cette suite de sceaux mise par une

enfant mourant d'amour, au dernier feuillet de son histoire... Et

là-bas, entre les trois ou quatre boules noires, sa petite tête

lourde d'une si grande résolution, s'était enfoncée... Le baigneur

ne savait-il pas que mademoiselle Voulasne plongeait comme un

poisson?... Il avait fallu plusieurs minutes pour que la coquille

de noix s'agitât, pour que des cris s'échangeassent entre les

nageurs lointains... On avait vu plusieurs d'entre eux plonger à

diverses reprises, autour du canot aux rames battantes, puis l'un

d'eux regagner la plage en poussant le lugubre appel: «Au secours!

au secours!» Alors, tout Dinard, comme une fourmilière dérangée,

descendait sur la plage, un commissaire méticuleux ayant la

précaution d'ailleurs bien vaine de faire respecter, dans un but

d'identification, la trace des petits pieds nus...

Il me fut impossible de m'éloigner de la bière qui contenait le

corps de cette enfant chérie. Le fourgon, le coffre de bois, le

transfert dans une salle spéciale de la gare, les voyageurs qui

se découvraient, se signaient, le prêtre qui priait au-dessus

des restes d'une pauvre petite à qui le nom même de Dieu n'avait

jamais rien dit!... Pour quelles misérables joies avait-elle

vécu vingt ans, la fille des Voulasne, morte sans espérance? On

l'avait élevée pour le rire, les jeux, la vie amusante, et elle

venait de sacrifier dans sa fleur son jeune corps, seul instrument

de plaisir connu d'elle, au dur et sévère amour!... Pipette!

Pipette!... grâce, insouciance, allégresse, image accomplie du

bonheur de vivre! vous étiez là, percée par le trait le plus noir

que les plus sombres mœurs puissent décocher contre la créature

humaine! Mensonge, duperie suprême que la vie de plaisir, puisque

au cœur même de son ébriété vous atteint la même blessure que dans

la vie spiritualisée qui veut connaître la douleur et qui, elle,

du moins, en aperçoit l'au delà radieux!

Lorsque je me fus ressaisie et que je pus demander à mon mari:

«Mais, enfin, comment vous trouviez-vous à Dinard?» il me dit:

--Les cousins avaient tant insisté!

Il ne pouvait pas résister à la prière de ses cousins; il en avait

un peu honte; il avait préféré s'en cacher.

Les Voulasne arrivèrent enfin, méconnaissables. Albéric avait

assez à faire de s'occuper d'Isabelle que la fin de sa petite

sœur anéantissait comme la première révélation de notre sort

mortel. Isabelle avait eu des crises de nerfs pendant le voyage;

on l'emporta pareille à une malade; l'appréhension de voir le

cercueil, d'entrevoir seulement le prêtre en surplis, la faisait

hurler d'horreur. Les parents, c'étaient deux paquets inertes, des

colis encombrants, dont Chauffin prenait soin. Jusqu'aux obsèques,

ils demeurèrent en cet état, et même Gustave n'y put paraître, le

médecin le maintenant au lit comme un enfant sensible à qui l'on

cache les préparatifs mortuaires. Il échappa, ainsi, à la vue des

tentures, des cires brûlantes, des candélabres d'argent et aussi

du clergé, dont lui aussi avait une peur puérile; il esquiva, par

une défaillance non feinte, l'église, les chants divins, trop

grands pour lui, le piétinement derrière le char lugubre, et le

spectacle,--auguste, celui-là,--de la restitution d'une partie de

lui, pauvre Voulasne, à la majesté sereine de la terre qui ne rit

pas.

Henriette, elle, s'évanouit devant la fosse béante. Pareil

accablement fut d'un effet considérable. C'est la faiblesse

des parents qui avait poussé leur enfant à la mort; chacun le

savait, le disait; personne qui se privât d'incriminer une inertie

connue de tous et à ce point monstrueuse. C'est leur faiblesse

qui les sauva. Ils avaient tous deux tant de chagrin, que l'on

se tut, presque respectueusement. Ce fut de leur chagrin qu'on

parla. Le chagrin des Voulasne avait dépassé la mesure commune.

Leur responsabilité dans l'événement? mais ils l'ignoreraient

toujours! Que leur fille eût voulu mourir, qui donc le leur eût

fait comprendre! Inconscients ils avaient vécu, inconscients ils

avaient écrasé leur chair la plus tendre; inconscients, l'image

physique de leur douleur écartée, ils renaquirent peu à peu à leur

vie facile de corps simples.

* * * * *

Pendant le temps que les restes de Pipette demeurèrent rue

Pergolèse, j'étais retournée, naturellement, chez nos cousins. Mon

mari leur fut utile, et il est juste d'ajouter que Chauffin se

multiplia: c'était lui qui, dans la maison, était au fait de tout;

il faisait tout, Gustave laissant tout faire. Une commune besogne,

une tristesse partagée, et l'impression identique du désastre

irréparable nous unissait. Nous oubliions momentanément tout ce

qui nous avait si totalement disjoints. Le sacrifice de la victime

immaculée avait, comme aux temps anciens, sa vertu apaisante.

Et le besoin de pleurer Pipette me ramena encore, après les

obsèques, chez les Voulasne!

Ils ne disaient rien, ni le père, ni la mère; ils ne savaient

absolument que faire, ayant l'impression qu'aucune de leurs

occupations habituelles ne convenait à leur situation; ils

pleuraient. Isabelle, Albéric pleuraient. Je pleurais avec eux.

Chauffin, faisant comme nous, se purifiait à nos yeux!

Rentrée chez moi, je pleurais encore. Je pleurai ainsi jusqu'au

jour où je m'aperçus que, dans un chagrin si grand, se mêlait

l'idée de la douleur qu'avait dû subir la malheureuse enfant en

songeant à celui qu'elle aimait, à qui elle avait écrit, elle, et

envoyé l'expression de son amour...

Les Voulasne ne devaient plus jamais retourner à Dinard. Un jour,

Chauffin leur proposa de partir à la recherche d'un autre endroit

où passer l'été. Ils partaient en automobile. Ils n'emmenaient

point les Albéric qui déjà recommençaient leurs chamailleries

intolérables; moi, j'étais retenue par mes enfants; mais ils

offrirent une place dans leur voiture à mon mari, à côté de

Chauffin.

Nous causâmes, le soir, de la proposition, mon mari et moi. Il me

dit:

--La pauvre Pipette disparue, la question Chauffin se trouve avoir

bien changé de figure: elle ne vous épouvantera plus, j'imagine?...

Je fus cependant épouvantée. Je n'avais pas songé à cette

conséquence en effet trop logique de la mort que nous pleurions:

mon mari, qui, déjà, avant l'événement, retournait chez ses

cousins, allait m'y retenir et recommencer à se leurrer d'espoirs,

à y prendre cette fièvre troublante que donne le contact de la

fortune et de la fête. Et tout était à recommencer.

J'avais bien senti, hélas! que je ne convertirais pas mon mari

à la vie modeste où toutes les joies ne peuvent provenir que de

l'intérieur. Sinon pour moi, du moins pour lui et pour l'avenir

de nos enfants, mieux valait peut-être prolonger la duperie à

la lisière de la fortune des Voulasne: un espoir sans cesse

reculé de puiser chez eux le moyen de relever sa situation ne

vaudrait-il pas mieux que ces incorrigibles tentatives d'emprunt

dont l'une, tout dernièrement, m'avait tant alarmée?... Hélas!

qu'était mon influence et qu'eût été ma volonté la plus acharnée,

mais solitaire, contre l'universel mouvement qui entraînait les

hommes vers le dehors, vers les grands jouets propres à divertir

un monde rajeuni? Par moments, le doute me prenait de la valeur

de mon rôle en une pièce où j'apparaissais, me semblait-il, comme

un fantôme du passé. «Qui suis-je, me disais-je, et qu'ai-je à

faire ici?...» Et le doute que j'avais sur ma propre valeur était

plus effroyable que le sentiment de mon caractère étranger... «Je

viens du fond des temps; je suis une image affaiblie des femmes

d'autrefois; je porte en moi le spectre de mes aïeules au point de

faire reculer l'amant que mes bras entr'ouverts appellent, mais

je n'ai ni la simplicité, ni la rude foi de ma mère et de la mère

de ma mère qui leur ont épargné, à elles, de se demander jamais ce

qu'elles étaient... Je tiens trop encore de leur intégrité pour

faire aux yeux du meilleur monde de mon temps la figure tout à

fait convenable d'une madame Du Toit, et je n'ai pas hérité une

assez haute vertu pour boire au calice enivrant de Charlotte de

Clamarion... Mon Dieu! Mon Dieu! je crois en vous... Je ne me sens

pas assez forte pour douter de tout ce qu'on m'a enseigné en votre

nom: mais j'ai besoin de me dire, pour n'en point douter, que mes

propres lumières sont insuffisantes!... Quel abîme entre le pâle

fantôme que je fais et la figure de celles à qui je ressemble

encore!... Je ne doute point; mais déjà je n'ai plus la foi qui

agit. Et quand un instinct secret, une voix du plus profond de

moi, m'affirme que ce que je sens de meilleur en moi provient des

restes de cette foi candide et parfaite, je pâlis et je tremble

à la pensée de ce que vaudra ma fille, élevée par l'ombre que je

suis et dans une atmosphère cent fois plus hostile à la cohésion

de nos vieux atomes chrétiens, si raréfiés, que ne le fut l'air

que j'ai respiré!...»

Madeleine, jeune femme · 第 33 / 37 题