XXII

L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin.

La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me

reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop

à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais

vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,

fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs

permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,

écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en

effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de

Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme,

une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale

se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur

moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable

bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à

augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être

qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration

directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la

seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre

de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais

dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri

profond de mon cœur: «_Faites que toutes les choses de la terre me

soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes,

soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit

volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui

m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais

connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des

yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cœur de toutes les

choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à

pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,

autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué

tout à coup que son mari ne l'aimait pas.

«Que je retire mon cœur de toutes les choses créées...»

Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!...

lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite

allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,

parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits

mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été

divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé

de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures

aimées!... «toutes les choses créées!...»

Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi,

elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis

prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre;

mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule

évocation des choses créées!...

Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment

très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en

me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout

le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une

compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle

me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de

l'abnégation qui en est le moyen unique.

Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où

nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée

dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un

cri imprévu:

--Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...

Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux

doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que

par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que

j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les

liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de

Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à

quel point j'avais aimé!...

Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée

que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre

chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle

recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et

sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude

donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle

recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»

Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque

l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être

pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la

confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cœur. Ah! je

comprenais qu'il eût fui!

--Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...

puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et

expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande

aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque

chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre

vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans

nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes

maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre

esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...

quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que

n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous

scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été

un instrument utile entre les mains de Dieu...

Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à

elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant

sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme

constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,

malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux

siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les

veuleries, à toutes les compromissions...

Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même

pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que

les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver

jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais

failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.

Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite

et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cœur trop aride;

à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande

tendresse de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception

de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à

mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté,

mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement

dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...

Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses

terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la

blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes

yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes

vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart

d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...

Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,

les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie,

effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec

ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie.

Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de

juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop

jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis

sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une

bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et

une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas

de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.

Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre

jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds

plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.

O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne

plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce

pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je

cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon.

Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me

guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la

toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,

et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,»

disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux

genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme

le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à

donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans

un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sœur,

tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était

indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah

Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre

montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses

mouvements en piétinant sur place.

Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la

scène d'un «théâtre?»

--Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture

enlevée?

--Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne

pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire

quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous

n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce

qui se passerait...

Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!»

comme son père...

L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses

travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la

maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que

mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes

plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et

les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions

vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:

notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble.

Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à

moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la

modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie

de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi

bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,

s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour

escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil

de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle

une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens

cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?

Madeleine, jeune femme · 第 32 / 37 题