L'ascétisme de madame de Clamarion s'adaptait mieux à mon besoin.
La voir, la voir agir, cette martyre à l'extatique supplice, me
reversait dans les veines le sang de ma jeunesse. J'aimais trop
à la voir, sans doute. Elle me dit un jour que si je voulais
vivre bien, il ne fallait pas rechercher les satisfactions,
fussent-elles de cet ordre. Nous nous mîmes à causer des plaisirs
permis... Dans sa pauvre chambre, je m'imaginais au couvent,
écoutant encore la voix séraphique de madame Du Cange; et, en
effet, sur les traits beaucoup moins réguliers et moins purs de
Charlotte, par un étrange effet de la transparence d'une même âme,
une beauté analogue à celle de mon ancienne maîtresse générale
se répandait et me subjuguait. La supériorité de Charlotte sur
moi, sa constante ascension morale, sa sainteté, l'incomparable
bonheur qui rayonnait de toute sa personne, contribuaient à
augmenter l'illusion de mes jeunes années aux pieds d'un être
qui représentait plus que la sagesse humaine: l'inspiration
directe d'en haut. Charlotte n'avait que du dédain pour la
seule expression de «plaisirs permis». Elle m'ouvrit le livre
de l'_Imitation_, et me lut cette imploration surhumaine mais
dont le timbre est cependant à l'unisson de je ne sais quel cri
profond de mon cœur: «_Faites que toutes les choses de la terre me
soient amères..._» Elle m'indiquait du doigt ces lignes brûlantes,
soulignées de sa main, tous les jours relues dans un petit
volume aux marges grasses; et ses yeux brillaient d'un feu qui
m'attirait. Elle dit, de mémoire, un second verset que je croyais
connaître, comme tous les autres, mais que je n'avais lu que des
yeux, non du dedans: «... _Que je retire mon cœur de toutes les
choses créées_...» Et, comme elle me répétait cela, je me mis à
pleurer, moi, aussi soudainement que je l'avais vue pleurer, elle,
autrefois, lorsqu'en me parlant de son bonheur, elle m'avait avoué
tout à coup que son mari ne l'aimait pas.
«Que je retire mon cœur de toutes les choses créées...»
Sublimité!... épouvante!... Terre!... ciel!... arbres chéris!...
lumière du jour! Pelouses arrosées, ombres de l'été, petite
allée qui tourne, banc dans le jardin, souvenir d'une fleur,
parfum de la goutte d'eau qui tombe, ô goût des beaux fruits
mûrs!... Soirs!... Soirs!... calme des champs!... ô nuits d'été
divinisées!... Désirs, désirs!... incertitude de l'appel informulé
de nos lèvres!... Petits enfants!... êtres humains!... figures
aimées!... «toutes les choses créées!...»
Charlotte me dit: «Mais qu'avez-vous donc?» Elle avait franchi,
elle, le cercle où l'on s'attendrit et où l'on pleure! Un paradis
prématuré l'avait reçue, où je voulais m'élancer et la joindre;
mais moi, je pleurais encore toutes mes larmes à la seule
évocation des choses créées!...
Charlotte me fit honte de mes attachements. Elle était vraiment
très grande et très pure; elle n'essayait pas de me capter en
me parlant du bonheur qui m'attendait si j'accomplissais tout
le sacrifice; elle ne faisait pas miroiter une récompense, une
compensation à mes yeux comme on le fait aux mercenaires; elle
me parlait seulement de la nécessité de «vivre bien» et de
l'abnégation qui en est le moyen unique.
Alors, moi, dans mon désarroi, et dans cet état particulier où
nous mettent les larmes et qu'on peut comparer à une mer agitée
dont le fond obscur lui-même se soulève, voilà que je pousse un
cri imprévu:
--Vous ne savez pas!... Charlotte, vous ne savez pas!...
Elle ouvrit des yeux étonnés. Elle tenait toujours entre deux
doigts le petit livre aux accents surhumains. Je croyais que
par un seul mot j'allais la rendre pitoyable à mon cas; ce que
j'allais dire, je croyais que cela formait le faisceau de tous les
liens qui ont noué mes membres avec la trop charmante création de
Dieu. Je lui dis, sans rien omettre, de quelle façon et jusqu'à
quel point j'avais aimé!...
Charlotte fut aussi stupéfaite, aussi indignée, aussi terrorisée
que si elle eût eu la vision, dans l'encoignure de la pauvre
chambre, de Satan avec ses braises et son odeur soufrée. Elle
recula, elle fit une figure horrible, et puis, tout aussitôt, et
sans prononcer un mot, elle commanda, oui, toute son attitude
donna un ordre impérieux, orgueilleux, souverain;--et là, elle
recouvra sa beauté d'ange,--tout, en elle, ordonna: «Va-t'en!»
Je pensai instantanément à la figure que j'avais faite lorsque
l'homme que j'aimais m'avait parlé d'amour: j'avais dû être
pareille, exactement, à ce qu'était Charlotte recevant la
confidence de ce qu'il y avait de profane dans mon cœur. Ah! je
comprenais qu'il eût fui!
--Mais, Charlotte, puisque je n'aime plus, je vous le jure!...
puisque je vous confesse un péché d'intention presque ancien et
expié, depuis, tous les jours!... puisque je vous dis la grande
aile protectrice qui m'a sauvée de la faute et qui est quelque
chose de bien plus auguste que moi, que ma volonté, que notre
vertu, quelque chose fait d'un amoncellement d'honnêteté dans
nos familles, quelque chose fait de la parole de nos communes
maîtresses, dix ans écoutée et poussée plus loin même que notre
esprit: jusqu'à notre chair, jusqu'aux muscles de notre visage;...
quelque chose d'un bien plus large et plus fécond enseignement que
n'eut été ma résistance volontaire, isolée, chétive... ne vous
scandalisez pas, Charlotte! ne me méprisez pas! j'ai peut-être été
un instrument utile entre les mains de Dieu...
Charlotte n'avait rien de la mansuétude évangélique. Dure à
elle-même et dure à tous,--par une étrange contradiction, vouant
sa vie au soulagement des maux,--elle était haussée à l'héroïsme
constant; et ma faiblesse de femme, qui conservait encore,
malgré tout, malgré moi, un parfum pour mes narines, devait aux
siennes exhaler l'odeur putride que je sentais, moi, à toutes les
veuleries, à toutes les compromissions...
Elle ne m'infligea pas de paroles sévères; elle ne discuta même
pas avec moi. Je devinai en elle un sentiment pire pour moi que
les plus infamantes invectives: la désespérance de me sauver
jamais; comme si un manquement du genre de celui que j'avais
failli commettre était la marque d'une incurable dégénérescence.
Douloureux cahots du chemin de ma vie! je me heurtais à droite
et à gauche: à madame Du Toit qui me trouvait le cœur trop aride;
à Charlotte de Clamarion qui me jugeait perdue par la trop grande
tendresse de ce même cœur; à ma vieille amie dont la conception
de la vie, trop raisonnable, ne satisfaisait pas mon idéalisme; à
mon ancienne compagne de couvent de qui m'attirait la sainteté,
mais que sa superbe attitude morale même rendait cruellement
dédaigneuse de mon infime et trop imparfaite nature!...
Hélas! j'avais la passion de m'élever. La platitude des basses
terres m'obligeait à tenter l'ascension des sommets; et la
blancheur de leur neige, à peine entrevue, trop pure, pour mes
yeux, me rejetait meurtrie, en me laissant accrochée par mes
vêtements de femme, à ces régions de mi-côte, où, pour la plupart
d'entre nous, sans doute, où seulement la vie est possible...
Je descendis l'escalier de madame de Clamarion comme un automate,
les yeux hagards, effrayée de la perte de ma dernière amie,
effrayée de ce qui me manquait pour me trouver de niveau avec
ceux qui vivent et avec ceux qui dominent complètement la vie.
Je me souviens qu'en bas je fus aveuglée par un soleil de
juillet féroce qui cuisait l'interminable avenue aux arbres trop
jeunes pour fournir de l'ombre. Il y avait un cantonnier assis
sur sa brouette, qui se versait dans la gorge le contenu d'une
bouteille; plus loin, sur un banc, deux malheureux, un homme et
une femme, en vêtements sordides, et qui n'avaient peut-être pas
de quoi manger, s'embrassaient avec transport. Je pressai le pas.
Des cloches sonnaient l'_Angélus_ de midi. A la porte de notre
jardinet, ouverte, Suzanne et son petit frère, les cheveux blonds
plus lumineux que le soleil, épiaient mon retour.
O chers petits! mes enfants! ne plus penser qu'à vous, ne
plus vivre que pour vous voir vivre mieux que moi! n'était-ce
pas assez? Qu'est-ce que je demandais et qu'est-ce que je
cherchais?... Suzanne et Jean m'entraînèrent au pavillon.
Ce n'était pas à cause de mon retard à déjeuner qu'ils me
guettaient, c'était parce que Suzanne avait réussi à démolir la
toiture du petit théâtre édifié si soigneusement par son père,
et, le couvercle enlevé, à s'introduire, «elle tout entière,»
disait-elle,--ses deux pieds tout au moins et les jambes jusqu'aux
genoux,--dans la boite ouverte que devenaient par son vandalisme
le minuscule édifice, et, là dedans, s'agitant, gesticulant, à
donner des représentations à son frère. On l'asseyait, lui, dans
un panier haussé à la dignité de fauteuil d'orchestre, et sa sœur,
tour à tour mime, danseuse, artiste tragique et comique, était
indifféremment Peau-d'Ane, madame Mac' Miche, Footitt ou Sarah
Bernhardt. Excessivement gênée par sa situation entre les quatre
montants du cartonnage, elle était réduite à exécuter tous ses
mouvements en piétinant sur place.
Mais qu'importait cet inconvénient, pourvu qu'elle se crût sur la
scène d'un «théâtre?»
--Mais qu'est-ce que ton papa dira quand il verra sa toiture
enlevée?
--Papa comprendra très bien, dit Suzanne, que ce théâtre ne
pouvait pas toujours durer, et je lui confierai le soin de faire
quelques agrandissements... Des dégagements, regarde un peu, nous
n'en avons pas! En cas d'incendie, par exemple, je me demande ce
qui se passerait...
Suzanne ne rêvait pas que théâtre: elle rêvait «agrandissements!»
comme son père...
L'avant-veille de ce jour même, le papa étant absent pour ses
travaux en province, un monsieur ne s'était-il pas présenté à la
maison, pour tout peser et examiner, en me laissant entendre que
mon mari cherchait à contracter un emprunt?... Or, d'après mes
plus minutieux calculs, nos dépenses étant réduites à l'extrême et
les travaux en cours d'exécution étant importants, nous pouvions
vivre... Mon mari partageait certes l'avis de madame Du Toit:
notre petite maison ne représentait pour lui qu'un garde-meuble.
Pauvre petite maison de Neuilly, à laquelle je m'étais, quant à
moi, si vite accoutumée, et qui plaisait aux enfants! Dans la
modestie, et dans l'éloignement du tumulte humain, c'est la vie
de notre âme qui s'augmente, s'enrichit et s'élève... Mais à quoi
bon? diront tous les hommes d'aujourd'hui. Monter tout seul,
s'élever loin des yeux du monde? Admissible, ceci, jadis, pour
escalader un ciel d'où Dieu nous voit!... Pourtant, quand l'œil
de Dieu ne me verrait point, je sentirais à gravir cette échelle
une volupté incomparable et secrète... Pourquoi est-ce que je sens
cela? Pourquoi ne le sentez-vous pas?