Madame Du Toit ne se montrait plus pour moi tout à fait la même.
Ce n'était pas qu'elle me donnât tort en ce que j'avais fait,
mais, oubliant les causes, elle me donnait tort en ce que les
résultats de ce que j'avais fait étaient désastreux pour notre
situation, pour mon mari, pour mes enfants. J'allais la voir comme
autrefois, et certes elle m'accueillait fort bien, mais elle fut
longtemps sans venir jusque chez moi: la distance, la «barrière»
à franchir!... en réalité l'amicale appréhension de voir de ses
yeux mon appauvrissement. Elle ne se décida, la chère vieille
amie, à accomplir le voyage de Neuilly, que le jour où elle put
m'apporter la nouvelle d'une assez grosse affaire qu'elle avait,
dit-elle, «enlevée» pour mon mari. Munie de ce joli cadeau, elle
osa sonner à la porte de notre petite maison. Je fus témoin de
son étonnement à trouver mes deux enfants poussant des cris joyeux
dans le jardinet embelli et égayé par l'été. Je lui dis: «Vous
voyez, les enfants ont de l'air; nous sommes beaucoup mieux, je
vous assure!...» Il ne fallait pas lui dire cela; ce n'était pas
du tout conforme à l'idée implantée en son cerveau: elle tenait
notre installation modeste pour provisoire; nous n'étions là,
selon elle, qu'au «garde-meuble».
La vérité est qu'elle nous rendit un immense service en procurant
à mon mari la construction d'un immeuble à Passy qui commençait
à se bâtir. Et cette construction en entraîna plusieurs autres.
Mais madame Du Toit ne nous invita plus guère chez elle à dîner.
Nous tombions. Vivoter nous était encore possible; mais nous
n'étions pas de ces gens ou qui sont solidement assis, ou qui
s'augmentent. Elle avait aussi de graves ennuis, je le savais, la
pauvre femme: pourquoi ne m'en faisait-elle plus la confidente?
Peut-être par une délicatesse excessive, après tout, et pour ne
point me manifester que je ne lui avais servi à rien, moi, dans
mon ancienne croisade destinée à «ramener» son fils?... Le ménage
d'Albéric n'allait plus; Isabelle, ayant cessé d'aimer son mari,
devenait insupportable. Albéric se réfugiait volontiers à la
maison paternelle, oui; Albéric revenait à sa mère, il est vrai;
mais il revenait sans sa femme; ce n'était pas cela qu'on avait
attendu de lui. Et sa femme, où allait-elle? Qu'allait-elle faire,
l'impulsive Isabelle, du nom honoré des Du Toit?... Mon mari
pourtant bien peu observateur, m'avait dit, un soir, en revenant
de chez ses cousins: «Isabelle prend des libertés!...» Je ne
l'avais pas poussé à m'en dire davantage, mais pour qu'il m'eût
dit cela, quelles libertés Isabelle ne devait-elle pas prendre? Je
voulais tout ignorer des Voulasne, et surtout de peur d'apprendre
au sujet de la chère petite Pipette et de son mariage possible des
choses qui m'indignaient outre mesure. Madame Du Toit ne parlait
plus de Pipette, plus des Voulasne, plus du ménage d'Albéric...
Elle me parlait de son neveu Juillet. Il fallait bien qu'elle
parlât de lui, parce que le nom de M. Juillet était sur toutes
les bouches, à la suite du retentissement «injustifié,» disait sa
tante, d'un ouvrage récemment publié par lui. C'était une sorte
d'essai psychologique et moral, de fond très savant, mais de forme
excessivement libre, et contenant des idées que la famille Du Toit
tenait pour beaucoup plus mauvaises que les mauvaises. Toujours
est-il que le succès du livre se trouvait organisé, à la grande
surprise de l'auteur, par les milieux dont il prétendait combattre
les tendances; et l'auteur se voyait renié, honni, par l'opinion
à laquelle il s'était piqué d'apporter des renforts nouveaux. «Il
est perdu! s'écriait madame Du Toit; il va passer à l'ennemi!»
--Ne le combattez pas, lui disais-je; ses intentions sont
louables; toutes ses conclusions saines: c'est un soldat
précieux!...
--Un soldat qui combat à sa guise!... et, vous le voyez bien, qui
se fait applaudir par l'autre camp!
--Mais ce que l'autre camp applaudit, ce sont les points sur
lesquels vos adversaires peuvent s'entendre avec vous?...
--On s'entend sur tout, ou l'on ne s'entend pas.
M. Du Toit avait flétri d'une façon tranchante et
impitoyable l'œuvre de son neveu en qualifiant l'auteur de
«catholique-dilettante».
Je n'avais point lu le livre de M. Juillet; je m'interdisais de
le lire. Mais, si sévère que me parût le jugement de M. Du Toit,
je le devinais assez fondé, parce que, à bien réfléchir, c'était
sous cet aspect que m'apparaissait à présent M. Juillet. Il louait
tout du catholicisme; il en aimait la beauté sensible et il en
pénétrait l'âme, admirablement, je le crois; il prêchait, il eût
fait, comme je l'avais dit, des conversions; mais il n'était pas
catholique. Il se montrait le même homme vis-à-vis de la morale
dont il reconnaissait et grandeur et nécessité, mais il ne vivait
pas conformément à la morale. Et l'amour, le beau, le suave, le
délicat et grave amour, l'amour que le christianisme inventa,
celui dont tant de conversations de M. Juillet en ma présence ou
avec moi s'étaient plu à évoquer la fascinante image, une image à
ce point radieuse que lui-même avait failli s'y brûler, de cet
amour-là, en définitive, il avait craint les extases, l'intensité,
la gravité, la naïveté, la durée peut-être, en termes plus
bruts: la responsabilité, les obligations; ç'avait été chez lui
romanesque de causerie, ornement de salon, objet d'art si l'on
veut ou littérature! Mais le fond de lui-même?... C'était un grand
égoïste, aimant les plus beaux des plaisirs, et aussi les autres,
au vrai, n'aimant que son plaisir. Il donnait à son esprit, qui en
était avide, des fêtes magnifiques et des divertissements du plus
haut goût; à part cela, il vivait et se vautrait comme un homme
ordinaire.
Ah! ah! je commençais à le juger!... avec une impartialité un peu
fière d'elle-même.
Mais madame Du Toit, chaque fois que j'allais la voir, revenait
avec une insistance curieuse à son neveu; ne fût-ce que pour
l'anathématiser ou m'annoncer que M. Du Toit ne le voyait plus,
elle trouvait un moyen de me parler du «succès de son neveu».
Je crois que, dans quelque arrière-retraite quasi ignorée
d'elle-même, le succès de son neveu, qu'elle qu'en fût la nature,
la flattait.
Et je crois aussi qu'elle souhaitait que j'en fusse un peu
flattée, à mon tour, à cause de l'amitié que M. Juillet m'avait
fait l'honneur de me manifester et à cause peut-être d'une
plus particulière complaisance à mon égard, dont un jour, en
souriant, elle s'était elle-même faite l'interprète. Elle
croyait sincèrement m'être agréable en suscitant ces retours
d'échos évanouis. Madame Du Toit était une femme qui avait de
l'indulgence pour les affections sentimentales, comme toutes les
femmes que l'amour, «ce qui s'appelle l'amour», ainsi qu'elle
disait elle-même, n'a pas mordues au rouge. Et elle n'en imaginait
le souvenir qu'agréable. Elle ne comprenait pas plus mon état
d'esprit qu'elle n'avait compris le mouvement qui me tenait
farouchement heureuse, terrée au fond de Neuilly.
Bonne et serviable amie, elle ne soupçonnait pas que c'était une
certaine fièvre qui me soutenait, non le cours normal de mon
sang! que ma résignation était une passion, et que ce n'était pas
quelque chose d'agréable qui me pouvait plaire!
En m'entendant juger du haut d'une impartialité de glace son neveu
tout couvert d'une jeune renommée, elle eut un regard surpris,
elle se tut un instant, parut réfléchir, et me dit:
--Il ne faut pas vous dessécher le cœur, mon enfant!...
Mot terrible! Je ne sais pas si elle en percevait tout le sens.
Inconsciemment prononcé ou bien résultat de l'expérience d'une
femme comme madame Du Toit, il fit frémir toutes mes moelles.
Intransigeante, à n'en pas douter, sur tous les grands principes
directeurs de la vie, je suppose que madame Du Toit, comme
elle me l'avait laissé entrevoir dans un autre entretien,
admettait avec le ciel des accommodements que le grand zèle
de Pascal eût raillés: pour elle, le souvenir attendri d'une
passionnette innocente était un dérivatif possible à la rigueur
d'une vie honnête. Moi, qui eusse commis la faute au milieu de
l'ouragan déchaîné, c'était la détestation furieuse de la moindre
peccadille, qui, aujourd'hui, me donnait des forces!...