Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.
Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée
dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et
aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant
le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai
côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte
Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas
vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être
regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une
âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes,
toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état
de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en
cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain
ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire
reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande
que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa
charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé,
elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là,
au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication
de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des
événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de
la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où
simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la
cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines.
Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la
comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de
cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le
Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces
détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie
des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre
entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie
cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné
tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite
le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les
tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette
obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien
élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas
cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où
le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait
le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle,
pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'œuvres auxquelles
cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et
m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,
bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de
pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,
grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau
d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser
jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du
souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un
être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un
mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire
reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,
et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à
peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais,
l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en
larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?»
--Je vous admire, Charlotte!
Ou bien je lui disais:
--«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que
j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies
et des potins idiots.»
Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus
Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était
possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse
l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle
eût dû être pour contenter le cœur de Jésus qu'elle adorait.
Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle,
elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui
du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au
point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était
pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les
catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les
pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son
mari l'intéressaient très peu.
Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait
moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie
sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du
Sacré-Cœur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne
tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait
cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis
mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie
ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point
chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi,
j'allais la voir au moindre signe.