XX

Mon penchant à rêvasser sur ces sujets fut promptement interrompu.

Ma jeune et unique bonne ayant pris la grippe, aussitôt entrée

dans la maison nouvelle, je dus mettre la main à tout le ménage et

aller moi-même aux provisions. Dans la rue, un matin, discutant

le prix des légumes avec une marchande ambulante, je me trouvai

côte à côte avec mon ancienne compagne de couvent, Charlotte

Le Rouleau, devenue madame de Clamarion, que je n'avais pas

vue depuis la première année de mon mariage. Sans nous être

regardées, nous nous reconnûmes à nos voix qui répétaient avec une

âpreté identique les prix qu'on nous faisait. Et nous rougîmes,

toutes les deux, non pas peut-être d'en être réduites à l'état

de pauvres ménagères, mais de nous surprendre l'une l'autre en

cet état. Et ce furent aussitôt des exclamations, et un certain

ton entre nous, où nous nous efforcions, à l'envi, de faire

reconnaître notre qualité de «femmes du monde». La marchande

que nous impatientions sans doute, avec nos manières, poussa sa

charrette, et je discernai que, dans son grommellement éraillé,

elle nous traitait de «détresses». Charlotte et moi demeurâmes là,

au bord du trottoir, échangeant des phrases banales, l'indication

de notre domicile, et reculant l'une comme l'autre l'aveu des

événements qui nous avaient conduites de la rue Monsieur et de

la porte du Parc Monceau, à ce carrefour boueux de Neuilly, où

simultanément, à dix heures du matin, nous nous indignions de la

cherté des vivres. Il se trouva que nous étions presque voisines.

Elle avait perdu sa belle-mère, et son mari avait fui avec la

comtesse de P..., toujours la même maîtresse, âgée maintenant de

cinquante ans, la dot dissipée, la fortune même des parents Le

Rouleau entamée aux trois quarts. Mais Charlotte me racontait ces

détails lamentables de sa vie comme un enfant récite la biographie

des grands hommes; elle ne pleurait plus comme lors de notre

entrevue rue Monsieur; elle avait contracté l'habitude de la vie

cruelle. Malheureuse en ménage, tout de suite, elle avait donné

tout de suite sa fortune à manger; elle avait pris tout de suite

le parti de se hausser hors de ces contingences, et elle les

tenait, à présent, pour des particularités ordinaires à cette

obligation souveraine qu'est la vie. Ancienne jeune fille bien

élevée, dressée à nouveau par sa belle-mère, elle n'avait pas

cessé un instant de se conformer à la discipline des maisons où

le sort l'appelait. Elle élevait son petit garçon; elle apprenait

le latin et des éléments de grec et d'algèbre, me dit-elle,

pour lui servir de répétiteur, et le nombre d'œuvres auxquelles

cette femme sans fortune était employée de ses mains m'émut et

m'humilia. Elle courait, en tramways, à pied, aux dispensaires,

bandait les plaies hideuses, mouchait, lavait par douzaine de

pauvres enfants sordides, mendiait pour les indigents honteux,

grimpait dans les galetas, y avait reçu un jour le coup de couteau

d'un homme ivre; son chagrin, disait-elle, était de ne laisser

jamais qu'un soulagement provisoire; mais elle ne parlait pas du

souvenir vivace et embaumé qui doit demeurer après le passage d'un

être angélique. Elle me narrait, sur un ton simple, uni, sans un

mot à effet et sans bouger le petit doigt, des drames à faire

reculer jusqu'à l'effacement toutes les fictions littéraires,

et des drames, à ses yeux, si communs, qu'elle en semblait à

peine comprendre la grandeur et même l'intérêt. Je frissonnais,

l'émotion me prenait à la gorge; elle me voyait tout à coup en

larmes et me demandait: «Mais qu'est-ce que vous avez?»

--Je vous admire, Charlotte!

Ou bien je lui disais:

--«Je songe, en vous écoutant, Charlotte, à toutes les femmes que

j'ai connues et dont la vie se consume à colporter des calomnies

et des potins idiots.»

Mais en disant cela, je parlais un langage qui n'atteignait plus

Charlotte. Elle ne pensait pas à être admirable; elle était

possédée d'un zèle sublime; une passion magnifique et heureuse

l'animait, mais elle la sentait encore bien éloignée de ce qu'elle

eût dû être pour contenter le cœur de Jésus qu'elle adorait.

Du monde, du «siècle» plutôt, pourrait-on dire en parlant d'elle,

elle semblait n'avoir conservé que le préjugé du rang et celui

du nom. C'était assez étonnant, même, chez une femme arrivée au

point culminant dans l'ordre moral où je la voyais. Elle était

pauvre; elle s'exténuait pour les pauvres; mais toutes les

catégories intermédiaires entre ce que l'Évangile nomme «les

pauvres» et le monde auquel elle appartenait par le nom de son

mari l'intéressaient très peu.

Elle faisait encore des visites dans son monde, et elle trouvait

moyen de recevoir en son réduit une fois par mois. La vraie

sympathie qu'elle me témoignait, c'était à l'ancienne élève du

Sacré-Cœur qu'elle l'accordait, mais je sentis bien qu'elle ne

tenait pas à «voir» la femme du petit architecte. Que m'importait

cela? elle m'enthousiasmait et elle était le seul être, depuis

mon mariage, qui me redonnât le goût franc et pur de cette joie

ineffable qui m'avait exaltée au couvent. Si elle ne venait point

chez moi, ce dont elle eût d'ailleurs eu peu le temps, moi,

j'allais la voir au moindre signe.

Madeleine, jeune femme · 第 30 / 37 题