Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer
à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien
«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à
mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte
à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une
façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à
reprocher...»
--Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils
sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!
--Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?
Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce
mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.
--Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en
somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent
sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un
espoir pernicieux; ils vous démoralisent...
Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de
service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari
trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non
plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le
motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre
lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les
regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté,
amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait
de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant
Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde.
Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en
personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en
automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande
colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il
avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.
Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,
à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis
plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon
mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait
pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il
assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne
m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait
sans recours.
Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les
sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait
plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne
croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir
des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que
c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des
proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait
d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à
mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire?
La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit
mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on
lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la
situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne
devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer
d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui
était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à
parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils
devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était
pas guéri d'espérer!...
Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer
l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond
de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé
que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de
jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des
affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout,
qu'il logeât au cœur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il
s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus
possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique.
Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que
nous pussions espérer afin seulement de vivre.
Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent
de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il
avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à
présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable,
j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête
devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir
atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon
but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma
petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et
mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de
confiance à mon malheureux mari.
Il me disait:
--Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...
Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme
heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite
spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse
intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me
reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne
luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui
consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à
ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait?
à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la
douleur...
Je répondais à mon mari:
--Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien.
Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part,
assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux,
mais dans son cœur d'homme il était attendri douloureusement par
ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé
avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que
moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais
que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était
logée au coin de son œil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais
juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un
domestique en livrée!...
Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite
maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la
Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût
ameuté le voisinage!
Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant
mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon
sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour
me plaindre!
--La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et
madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces
une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux
hôtel...
--Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un
cabinet d'affaires...
Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de
conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu
jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait:
dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte
du cabinet d'affaires!
Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du
jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école
primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule
vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au
bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient
sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de
l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet
espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de
peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté
chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était
accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le
coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un
vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat
proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son
industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus
que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel
indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau
dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé
de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cœur, pour ne
pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante,
autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour
l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion,
je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule
compagnie de la terre et du ciel nus.
Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi
grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune
d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,
spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait
jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des
représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une
planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer
la comédie!...
Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux
pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si
laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt
il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner
les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du
pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des
bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène
fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,
quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.
Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même
jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée
humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule
romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des
hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les
Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et
rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos
contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie..