XIX

Je n'étais soutenue que par l'enivrement qui me venait de renoncer

à de grands avantages matériels; mon mari me suppliait de ne rien

«solutionner», disait-il, d'une façon si radicale; il se jetait à

mes pieds, afin de m'entraîner de nouveau chez ses cousins, quitte

à dire non à Chauffin, mais du moins afin de ne point rompre d'une

façon désobligeante pour les Voulasne «à qui nous n'avions rien à

reprocher...»

--Mais j'ai à leur reprocher leur lâcheté, répliquais-je; ils

sacrifient leur fille de la façon la plus indigne!

--Qu'en savez-vous? Qui sait comment tourneront les choses?

Ah!... «les choses!... les choses!...» J'entendais fréquemment ce

mot: on attendait toujours le secours des choses, non de soi-même.

--Non, non! je n'irai pas chez vos cousins. Que leur dois-je, en

somme? ils se sont constamment moqués de vous; ils vous bernent

sans cesse; ils ne sont pour vous qu'un incessant mirage, un

espoir pernicieux; ils vous démoralisent...

Il alla sans moi chez les Voulasne; il y retourna; il y fut de

service un peu plus qu'auparavant; on m'oubliait. Mais mon mari

trop soumis, ils ne le craignaient pas; il ne pouvait pas non

plus à lui seul être utile à Chauffin qui, d'ailleurs, pénétra le

motif de mon absence. Un beau jour Chauffin se chargea d'apprendre

lui-même à mon mari, en le chargeant de m'exprimer tous les

regrets des bons cousins, qu'un architecte s'était présenté,

amenant avec lui un puissant bailleur de fonds qui permettrait

de donner plus d'ampleur à l'affaire, et soulagerait d'autant

Voulasne pour qui l'entreprise était un peu lourde.

Mon mari avait voulu d'emblée en appeler à ses cousins en

personne, mais on avait expédié pour trois jours les cousins en

automobile, le temps qu'on estimait nécessaire pour que la grande

colère de la victime fût tombée. Mon mari me confessa qu'il

avait vu rouge, qu'il avait cru un moment étrangler Chauffin.

Son ressentiment ne se reporta pas sur moi parce que Chauffin,

à lui-même, lui avait, paraît-il, mis le marché en main depuis

plusieurs semaines, en le priant de me faire agir sur Pipette. Mon

mari avait eu la faiblesse de paraître acquiescer, mais il n'avait

pas eu l'audace de me faire part de l'ultimatum; de sorte qu'il

assumait une part de responsabilité qui atténuait la mienne. Il ne

m'accusa pas d'être cause de son malheur. Son malheur l'accablait

sans recours.

Il retourna pourtant trouver ses cousins aussitôt qu'il les

sut revenus; il leur rappela leur promesse. Voulasne semblait

plus malheureux que lui, non de le savoir malheureux, car il ne

croyait pas qu'on pût l'être, mais d'être obligé, lui, de subir

des récriminations. Il dit, avec son ordinaire rondeur, que

c'était bien malgré lui que l'affaire de Levallois avait pris des

proportions imprévues, absorbait tous ses fonds et en nécessitait

d'étrangers. Et il eut cette idée singulière: «Pourquoi, dit-il à

mon mari, ne participeriez-vous pas à l'émission qui va se faire?

La valeur des obligations va décupler en trois ans?..» «Mais, dit

mon mari, parce que je n'ai pas d'argent!» Depuis le temps qu'on

lui en demandait, Voulasne ne s'était pas encore représenté la

situation de son cousin dénué d'argent. Voulasne, d'ailleurs, ne

devait jamais atteindre la notion de ce que c'est que de manquer

d'argent. Son innocence avait encore une fois désarmé mon mari qui

était sorti de chez lui après avoir, une heure durant, consenti à

parler de voyages en automobile. Ils n'étaient point fâchés; ils

devaient se revoir; et mon mari, malgré son accablement, n'était

pas guéri d'espérer!...

Mais j'obligeai, séance tenante, mon mari a sous-louer

l'appartement. J'avais pris mes précautions et avisé, tout au fond

de Neuilly, une petite maison d'un loyer trois fois moins élevé

que le nôtre, où nous aurions plus de logement et même un bout de

jardin avec un pavillon pouvant servir d'atelier. La plupart des

affaires de mon mari étant en province, qu'importait, après tout,

qu'il logeât au cœur de Paris ou dans cette petite banlieue! Il

s'y transporta, lui, comme au cimetière; mais hésiter n'était plus

possible. Nous nous trouvions dans une situation très critique.

Que quelques travaux vinssent nous relever, c'était le moins que

nous pussions espérer afin seulement de vivre.

Comment n'étais-je pas atteinte par le désespoir trop apparent

de mon mari? Je ne l'étais à aucun degré. Auparavant, dès qu'il

avait le teint bilieux ou le front préoccupé, je tremblais; à

présent que j'avais la certitude d'une diminution irrémédiable,

j'étais insensible à ces nuages que la violence même de la tempête

devait poursuivre et dissiper, et j'avais la certitude d'avoir

atteint mon port à moi, d'avoir abordé à ma terre et atteint mon

but. Nous fîmes notre déménagement parmi les cris de joie de ma

petite Suzanne, ravie, elle, de se transporter n'importe où, et

mes chantonnements à moi, qui finirent par communiquer un peu de

confiance à mon malheureux mari.

Il me disait:

--Mais on croirait, en vérité, que vous êtes contente!...

Je ne voulais pas non plus affecter une attitude de femme

heureuse, pour qu'on me trouvât du courage ou quelque mérite

spécial; j'avais la notion que ce qui faisait mon allégresse

intérieure n'était et ne serait jamais compris. Je ne me

reconnaissais en réalité aucun courage ni aucun mérite. Je ne

luttais pas; je suivais ma pente; j'entrais dans ma voie qui

consiste à être d'accord, complètement d'accord avec moi-même, à

ne plus faire un geste de comédie, et aussi, peut-être, qui sait?

à tourner en un certain plaisir ce que l'on nomme généralement la

douleur...

Je répondais à mon mari:

--Je vous jure, mon ami, que je n'ai jamais encore été aussi bien.

Il ne pouvait pas le croire. Son esprit positif était, d'une part,

assuré qu'aucun reproche de moi ne viendrait accroître ses maux,

mais dans son cœur d'homme il était attendri douloureusement par

ce qu'il appelait ma résignation. Il eût peut-être mieux aimé

avoir à me donner quelque bon conseil, à se sentir plus fort que

moi. J'avais beau l'assurer que je n'étais point forte, mais

que je satisfaisais en ce moment un goût à moi; une larme était

logée au coin de son œil. Et le pauvre homme songeait, je l'aurais

juré, à cet instant même, qu'il m'avait promis une «voiture» et un

domestique en livrée!...

Il a pensé à cela constamment en s'installant dans la petite

maison, au fond de Neuilly, là-bas, non loin des berges de la

Seine, où une livrée eût été bien comique! où une voiture eût

ameuté le voisinage!

Je n'avais gardé que ma petite bonne, complaisante, active, aimant

mes enfants; elle, et moi, nous devions tout faire. Ah! si mon

sort m'avait paru malheureux, je n'aurais eu guère de loisir pour

me plaindre!

--La vie ne nous coûtera presque rien, disais-je à mon mari; et

madame Du Toit s'est engagée à vous dénicher au fond des provinces

une clientèle qui ne viendra pas voir si vous habitez un somptueux

hôtel...

--Peut-être, soupira-t-il, pourrai-je bientôt avoir en ville un

cabinet d'affaires...

Dès qu'il se reprenait à espérer, il espérait quelque chose de

conforme à ses rêves de toujours. Son imagination n'avait revêtu

jamais qu'une seule figure; il la revoyait dès qu'il imaginait:

dans ses projets, un petit domestique, en livrée, ouvrait la porte

du cabinet d'affaires!

Nous le conduisîmes par la main, Suzanne et moi, au bout du

jardinet, dans le pavillon où ronflait un petit poêle d'école

primaire et où j'avais fait disposer ses grandes tables. La seule

vue de ce pauvre toit de zinc, isolé, derrière un if noir, et au

bout de trois ou quatre plates-bandes incultes où pourrissaient

sous la pluie, après les gelées de l'hiver, quelques choux de

l'année passée, lui causait une mortelle tristesse. Tout cet

espace autour de nous, ce silence, çà et là ces squelettes de

peupliers, lui imposaient un effroi que je n'aurais pas redouté

chez un homme aussi insensible aux choses de la nature. Il était

accoutumé au coup de fouet que donnent le bruit de la rue, le

coudoiement continuel des hommes, l'illusion ininterrompue d'un

vaste affairement qui doit, semble-t-il, aboutir à un résultat

proportionné. Le voisinage de l'homme nous fait attendre de son

industrie un secours merveilleux; lorsque nous ne touchons plus

que le sol terrestre, et que le contact direct avec le grand ciel

indifférent nous est rappelé par le bavardage monotone de l'eau

dans la gouttière, ou par le geste infatigable du bras endeuillé

de l'if sous la pluie, il nous faut alors dans le cœur, pour ne

pas faiblir, autre chose que la duperie de la ville trépidante,

autre chose que la farce bouffonne que l'homme joue à l'homme pour

l'étourdir et le leurrer jusqu'à la fin. Illusion pour illusion,

je n'admire que celle qui nous permet de vivre en la seule

compagnie de la terre et du ciel nus.

Suzanne, elle, était ravie parce qu'elle n'avait jamais vu d'aussi

grandes tables; elle se fit hisser par son père sur chacune

d'elles, et, une fois là-dessus, cette enfant n'eut-elle pas,

spontanément, l'unique idée de jouer la comédie? Elle n'avait

jamais été à la comédie; nous ne parlions guère entre nous des

représentations chez les Voulasne: et, aussitôt montée sur une

planche un peu plus haute que le sol, l'envie lui venait de jouer

la comédie!...

Nous revînmes, sous la pluie, par la petite allée entre les choux

pourrissants, à notre pauvre maison si exiguë, si bourgeoise, «si

laide», disait mon mari qui ne l'avait pas construite; et aussitôt

il fallut se mettre, avant toute besogne plus pressée, à dessiner

les plans d'un théâtre d'ombres que l'on placerait au fond du

pavillon, sur la grande table. En une demi-journée, avec des

bristols, quelques lattes, et un vieux foulard de l'Inde, la scène

fut debout, le rideau glissa sur sa tringle, et l'on put imaginer,

quand il s'ouvrait, tous les décors souhaitables.

Et moi je me demandais, en voyant mon mari ranimé par ce même

jouet qui enchantait sa fille, si le problème de la destinée

humaine n'était pas d'une simplicité puérile, si la formule

romaine «du pain et des jeux» ne rassasiait pas la plupart des

hommes, si,--déception, ô chute lamentable de tout moi-même!--les

Voulasne, ignorants, insouciants, pareils à des enfants joviaux et

rêvant de travestissements, n'incarnaient pas le seul idéal de nos

contemporains: avoir de la fortune et jouer la comédie..

Madeleine, jeune femme · 第 29 / 37 题