--«Nous», lui dis-je, est-ce vous ou les Voulasne!
Il bondit, comme un grand félin, à ma question qui était
impertinente; il se tourna vers moi et fut tout près de me poser
les mains sur les genoux:
--Il ne tiendrait qu'à vous, dit-il, que les Voulasne et moi
puissions être confondus!...
--Comment cela?
Il me confessa cyniquement l'attrait qu'il éprouvait pour la
petite Voulasne, ce qu'il appelait «sa dernière flambée!» Il me
dit qu'il comprenait, certes, qu'étant donné la différence d'âge,
il ne pouvait espérer, «du moins avant la vie commune», être payé
de retour; qu'il ne se dissimulait point l'obstacle à vaincre;
mais, que, néanmoins, «les parents aidant», et s'il avait la
chance d'être secondé en outre par une personne de grand sens et
d'influence certaine, il triompherait et serait le meilleur des
maris...
Je le vois encore tournant vers moi sa moustache grise, relevée au
fer, deux dents de porcelaine à crochets d'or, et ses yeux vils et
flétris.
Une vague de dégoût, qui venait de loin, qui grondait en moi
depuis des années, qu'avait grossie la honte de me montrer à côté
de cet homme, ces dernières semaines, dans tous les lieux de
Paris où l'on peut être le plus sot, s'enfla tout à coup au fond
de moi, comme un mascaret, m'étourdit de son bruit, jeta bas les
idées de patience, de prudence, de résignation, de raison dont je
me faisais une forteresse, m'obstrua l'entendement et me causa
soudain un soulagement indicible, une volupté profonde et jamais
savourée jusqu'ici, en faisant irruption hors de moi comme un
vomissement: oui, j'eus l'impression de couvrir d'une salissure
vengeresse cette face de papier mâché, cette image blême et
fripée de l'oisiveté, de l'imbécillité, de la sordide médiocrité
en toutes choses; en lui se ramassa pour moi toute la hideur
d'un monde qu'aucune idée morale ne gouverne; la vilenie qu'il
s'apprêtait à commettre m'inspirait moins d'aversion encore que
la bassesse organisée de sa vie;--mais l'audace de prétendre m'y
associer, moi, souleva encore une fois ce qui, dans ma nature, est
plus fort que la conscience même et que la volonté.
Oh! je n'ai nul esprit, nul pouvoir de faire justice par le moyen
d'un mot mémorable! De quels termes ai-je usé pour lui demander
s'il me prenait pour une procureuse? mon cerveau trop troublé
alors en garde incomplètement la mémoire, mais tout ce que le fond
et l'arrière-fond de nous dirige et fait mouvoir: les muscles
du visage, le souffle qui passe par les narines ou ce spectacle
miraculeux, objet d'étonnement pour les plus grands des hommes
et accessible même aux plus sots, que jouent dans nos yeux nos
prunelles, toute ma personne, en mainte autre occasion plus
éloquente que moi-même, se prononça, parla, injuria, commit la
chose définitive.
Je me levai. J'allai prendre le bras de mon mari. Je prétextai
que je ne me sentais pas bien et qu'il fallait rentrer à la maison
au plus vite...
--A l'anglaise! dis-je à mon mari, filons!...
Je ne voulais pas embrasser Pipette parce que je pressentais que
sa seule approche romprait mon élan de somnambule... Mais mon idée
fixe était de donner quelque chose aux domestiques...
--Vous êtes folle! disait mon mari.
Je ne lui dis pas ce qui était arrivé, ni ce que j'avais fait.
Il continuait à être joyeux et confiant. Et en moi naissait
parallèlement une joie nouvelle, une confiance éperdue en un
sort nouveau, en un avenir providentiel... Nos deux états,
presque semblables, mais contradictoires, se côtoyèrent pendant
plusieurs jours, comme deux bêtes, que l'on voit s'éloigner
bondissant, folâtrant, de qui l'on saurait que l'une sera par
l'autre fatalement étranglée;... et je n'en pus supporter le
spectacle,--moi qui savais!...--qu'à cause de l'exaltation même
qui m'animait. J'étais possédée d'une joie impérieuse, égoïste,
même cruelle en son irrésistible élan. Sérénité, paix, enfin!
Renaissance, résurrection!... Fête en tout moi-même!... Ah! moi
aussi je savais donc ce que c'était que la fête!... La joie,
moi aussi je la célébrais, sans oripeaux, sans castagnettes!...
C'était ma conscience qui me valait toute cette joie. Ma joie
n'était ni de chanter, ni de danser, ni de crier, mais d'aller
droit. Rien, rien, non, plus jamais rien, j'en avais la certitude,
ne m'empêcherait désormais d'aller droit mon chemin en suivant
mon commandement. Suivre son commandement sans se soucier de la
route, des traverses, de la boue et des ornières, ah! celui qui
n'a pas éprouvé le bonheur de faire cela, qu'il ne vienne pas me
parler de ses plaisirs et de ses chétives voluptés!... Malheureux!
je vous plains tous, et je ne plains au monde que vous, malheureux
qui n'avez jamais entendu la voix qui commande, ou qui n'avez
jamais eu l'incomparable fortune de lui obéir!...
Oh! la mystérieuse et toute-puissante voix!... L'étrange voix
aussi qui, par exemple, s'était tue lorsque l'amour s'offrit sur
mon chemin... et qui, aujourd'hui, me félicitait de n'être pas
encombrée de l'amour pour m'élancer sur la seule route, celle qui
est toute droite et absolument pure!...