Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation
de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était
loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous
de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente.
Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin
de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des
Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle,
et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de
l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...»
En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!...
Et elle me disait:
--Mais il ne sait donc pas s'arranger?
--Comment cela?
Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un
demi-jour à sa pensée:
--Dans la multitude des entreprises d'aujourd'hui, ces messieurs
ont pourtant, dit-on, mille moyens de servir leur fortune!
Je répliquai, en souriant, pour ne point m'en fâcher:
--Mille moyens! sans doute, mais pas un seul peut-être qui soit...
irréprochable...
--Oh! je tous entends, vous, ma belle! Je vous reconnais bien
là!... Je parie que vous introduisez le nez dans les affaires de
votre mari pour l'empêcher de réaliser les bénéfices consacrés par
l'usage!...
--Jamais je n'ai connu une seule des affaires de mon mari. S'il se
conduit en honnête homme, à lui en revient tout le mérite... Il va
sans dire que, si je l'avais soupçonné de se conduire autrement,
je ne l'aurais jamais mené chez vous...
--Allons! allons! ma chère amie,--ah! que vous êtes vive! et
quel feu pétille au dedans de cette petite femme si placide!--il
ne vient à personne de supposer que vous ayez jamais pu être
l'épouse d'un homme autre que celui qui est le plus probe en son
métier; mais encore, mon enfant, s'agit-il ici d'un métier; chacun
d'eux, sachez-le, comporte des accommodements qui, avec le temps,
deviennent des obligations... des usages si vous voulez, usages
dont une conscience par trop scrupuleuse ne s'arrange pas toujours
sans regimber...
--Je ne connais pas les affaires, je ne connais pas les «usages»
auxquels vous faites allusion, et vous voyez, le mérite que mon
mari aurait pu acquérir à mes yeux, reste vague... Mais je me
souviens de lui avoir tant rabâché l'horreur que m'inspiraient les
compromissions du monde où l'on s'enrichit!... Cela, surtout au
moment de l'affaire Grajat, qu'il n'est pas d'usage de rappeler,
je sais, mais dont le président Du Toit doit se souvenir... De
voir mon mari à la suite de cet homme, madame, je serais morte de
honte!
--Allons! Je suis sûre encore que vous vous exagérez les choses!
Monsieur Grajat, de qui vous parlez, a aujourd'hui une situation
considérable. En s'aliénant son influence, votre mari a dû subir
une grande perte...
Madame Du Toit, comme tout le monde, avait oublié la phase
mauvaise des affaires de Grajat, parce que Grajat, en somme, s'en
était tiré, et parce qu'il avait su s'en tirer audacieusement, en
élargissant plutôt qu'en restreignant son étalage.
Qu'objecter à cela? et qu'objecter à une femme comme madame Du
Toit, âgée, expérimentée, et de la plus parfaite dignité, qui, tel
un médecin au chevet du malade, devait savoir mieux que moi la
nature de mon mal et avait pris à tâche de me sauver?
Elle n'avait pas moins de deux sauvetages, en ce moment, à mener
à bien: celui de la petite Voulasne et le mien. Tous les deux se
réduisaient en définitive à empêcher ou à favoriser un changement
de lieu, à obliger Pipette à réintégrer le domicile de son père,
et moi à ne pas quitter le mien.
Comment madame Du Toit s'y prit-elle pour rencontrer les Voulasne
au débotté et pour leur parler? ce fut son affaire et son secret.
Elle arriva un jour chez moi, après le déjeuner, radieuse; elle
m'annonça:
--Tout est arrangé! D'abord en ce qui vous concerne, ils n'ont eu
qu'une voix l'un et l'autre: «Mais cela va de soi!...
--Et en ce qui concerne leur fille?
--Mais ils sont prêts à l'accueillir à bras ouverts!
--Et monsieur Chauffin aussi, sans doute?
--Ma petite amie, ne soyez pas sarcastique! J'ai abordé de front
la question de monsieur Chauffin...
--Ah! Eh bien?
--Eh bien! mais, on se fait des monstres de ces chers Voulasne; et
ce n'est pas exact du tout. Il n'y a pas d'êtres plus éloignés de
vouloir contraindre qui que ce soit à quoi que ce soit. Un mariage
avec monsieur Chauffin, d'eux à moi, ne m'a point paru leur
plaire...
--Évidemment! Mais ils le laisseront accomplir!
--J'en reviens à mes moutons: sur les deux questions, difficiles,
vous le reconnaissez, que j'avais à poser aux Voulasne, les
Voulasne m'ont répondu gentiment, spontanément, sans hésitation,
sans condition: «oui» et «oui!»
--Mais parce qu'ils ne savent pas dire non! Ils vous ont dit
«oui»; ils diront «oui» à leur fille; et ils diront «oui» à
Chauffin...
--Et à votre mari aussi! ne vous en plaignez pas, pour le moment.
--Ils diront «oui» à mon mari, parce que «non» est bien plus
difficile à dire; mais s'exécuter sera pour eux plus difficile que
de dire «non».
--On n'a qu'une parole!
--Mais, si l'on n'a point d'action?...
Pauvre madame Du Toit! je la taquinais. Elle était si heureuse
d'avoir accompli une mission, qu'elle seule d'ailleurs avait prise
à tâche, mais qui était généreuse et qu'elle avait tenue pour
ingrate parce qu'elle croyait les Voulasne pareils à elle! Les
premières objections épuisées, en la poussant un peu dans le récit
de sa visite, je vis qu'elle était tombée sur les Voulasne en un
moment où ils brûlaient, comme de grands enfants qu'ils étaient,
de raconter à tout venant leur voyage, et qu'ils lui avaient
raconté leur voyage, et que madame Du Toit se présentant à eux
comme négociatrice de la rentrée de Pipette, la rentrée de Pipette
leur était apparue comme un surcroît de plaisir et avait exalté
leur excellente humeur, et qu'ils eussent accordé à ce moment-là à
madame Du Toit tout et n'importe quoi, fût-ce l'exil de Chauffin,
quittes à se trouver plus tard à bout d'arguments si Chauffin
leur eût demandé: «Pourquoi me chassez-vous?» et qu'enfin, s'ils
avaient tranquillisé madame Du Toit quant au danger émanant
de Chauffin, c'était en traitant leur cher ami comme ils le
faisaient toujours, en personnage inoffensif et propre uniquement
à distraire, à amuser sans méchanceté, sans malice même, en un
mot, tel qu'ils se voyaient eux-mêmes. Que Pipette eût pris au
dramatique les intentions de leur ami, voilà qui les dépassait!
Ils ne connaissaient pas le dramatique; se mettre martel en
tête? ah! quelle folie! Si Pipette voulait rentrer le soir même,
avaient-ils proposé, on irait tous ensemble au théâtre!... «Tous
ensemble?... avait demandé madame Du Toit, serait-ce avec monsieur
Chauffin?...»--«Pourquoi pas?...» avaient dit les Voulasne. Et ils
avaient soudain paru chagrinés, mais franchement chagrinés, que
leur fille ne consentît pas à aller ce soir même au théâtre en
compagnie de M. Chauffin!...
--Vous voyez bien! dis-je à madame Du Toit, vous voyez bien qu'ils
n'ont rien compris à ce qui est arrivé, rien!...
--Si, si, fit madame Du Toit, ils ont été extrêmement sensibles au
fait que leur fille n'irait même pas dîner avec eux ce soir en de
telles conditions; et cela leur servira de leçon.
«Cela leur servira de leçon», disait madame Du Toit! Et à
elle-même, douée de conscience et d'intelligence, quarante
années de fréquentation des Voulasne ne servaient pas de leçon,
puisqu'elle les croyait capables d'être demain autres que ce
qu'ils avaient été toujours!
Mon mari écrivit à ses cousins, leur exposa de nouveau son bilan,
comme s'ils n'avaient point lu la première lettre, et les remercia
des bonnes promesses transmises par madame Du Toit; il sollicitait
un rendez-vous pour causer. Les cousins répondirent par une
invitation à dîner.
On ne saurait imaginer la bonhomie et la joie de nos cousins
en nous recevant. Cela était franc, cela était dépourvu
d'arrière-pensées. Ils ne songeaient même pas que nous venions
leur demander cent mille francs; ils songeaient que, depuis
longtemps, ils étaient privés du plaisir de nous avoir autour
d'eux, et qu'ils avaient aujourd'hui ce plaisir. Toute pensée
désagréable, ils étaient munis du pouvoir de l'écarter d'eux, de
la dissoudre par enchantement.
C'était la rentrée de Pipette sous le toit paternel. Oh! cela
ne rappelait en rien le retour de l'Enfant prodigue! Cela ne se
faisait point avec cette solennité que comportait l'expression
«rentrer sous le toit paternel» dans la bouche de madame Du Toit,
par exemple, car un reste de solennité n'est possible que là où
subsiste un reste de principes. Cela se faisait ce soir chez les
Voulasne comme si cela n'était rien, c'est-à-dire comme s'il n'y
avait jamais eu ni départ ni retour.
Avec les Albéric, avec Pipette, il y avait là les Baillé-Calixte,
et un autre couple que nous ignorions, les Blonda, amis nouveaux,
connaissances de plage; et il y avait là, comme de juste, M.
Chauffin; car si M. Chauffin n'eût pas été là, cela eût fait
précisément du retour de Pipette un événement, événement qu'il
fallait à tout prix éviter; telle était du moins l'explication que
je me donnais de sa présence afin de la trouver supportable, mais
la vérité, beaucoup plus simple, était que M. Chauffin était là
parce qu'il lui plaisait d'y être.
Le sort de la jeune fille qui venait ici ce soir reprendre sa
place m'empêchait de trop penser à la disgrâce du nôtre. Mais,
d'ailleurs, qui eût pensé, dans cette maison, à quelque disgrâce?
Les Baillé-Calixte étaient triomphants; le mari venait d'adjoindre
à sa fabrique de bicyclettes l'industrie de l'automobile à ses
débuts, et qui fournissait les plus grandes espérances; la femme,
toujours la même, identifiée par dévouement inné, non seulement à
son mari mais à l'industrie, aux industries de son mari, avait,
une des premières, exécuté des randonnées merveilleuses, sur le
«véhicule de l'avenir».
Les Blonda possédaient une de ces voitures. Gustave Voulasne
en avait depuis six mois commandé une. Il ne fut pas question
d'autre chose. Mon mari s'était de tout temps passionné pour la
locomotion. Un tel sujet lui voilait momentanément ses malheurs.
De loin, et essayant de m'enflammer moi-même au contact de
l'excellente madame Baillé-Calixte, je sentais, comme aux premiers
jours de mon entrée dans cette maison, mon cœur se glacer et ma
bouche se tordre en voyant la déférence servile où tous, devant
Chauffin, s'abaissaient.
C'était Chauffin, non les Blonda, non les Voulasne, qui s'était
épris de l'automobile, et il me fut très apparent, tant à
certaines paroles prononcées qu'à l'attitude nouvelle de madame
Baillé-Calixte envers lui, que Chauffin avait «fait», comme on
dit, «l'affaire» de la vente aux Voulasne et de la vente aux
Blonda.
Vers la fin de la soirée, qui me sembla longue, je demandai à
mon mari s'il avait causé avec son cousin. Il n'en avait pas
trouvé l'occasion. Je lui dis: «Il le faut, pourtant!...» Il alla
tout droit saisir Gustave par le coude et l'entraîna. Mais ils
reparurent presque instantanément l'un et l'autre et reparlant
déjà d'automobile. Gustave lui avait dit: «Allons donc! c'est
entendu... Mais comment causer de cela ce soir? Si vous étiez
gentils, votre femme et vous, vous viendriez dîner en famille,
après-demain?» Mon mari vint me rapporter la proposition. Gustave
en avisait d'autre part Henriette. La cousine vint me prendre les
mains, me faire jurer de revenir dîner «entre nous».
Et nous retournâmes le surlendemain.
Chauffin n'était pas là!
Pendant tout le repas, les Voulasne furent pour nous comme des
parents de bonne humeur, qui tiennent une surprise en réserve.
La conversation ne manquait pas d'être un peu pauvre, chez eux;
quand M. Chauffin ne la dirigeait point, nos cousins ressemblaient
trop au malheureux acteur qui regarde avec angoisse le trou du
souffleur resté vide; ils étaient paresseusement accoutumés non
seulement à ce qu'on agît, mais à ce qu'on parlât pour eux. Ils
n'en gardaient pas moins une sécurité manifestée par un échange de
regards malins et joyeux, et qui me faisait à la fois espérer et
craindre qu'ils ne nous donnassent au dessert le chèque de cent
mille francs dans quelque pièce de pâtisserie. J'aurais préféré
plus de discrétion, mais que ne transformaient-ils pas en farces
et en joujoux!
Ce n'était pas ce genre de surprise qui nous était réservé. Pour
nous être agréables, ils avaient imaginé deux choses. La première
était d'emmener mon mari dans la voiture nouvelle que les ateliers
Baillé-Calixte devaient livrer incessamment; et la seconde,
destinée à me flatter personnellement, consistait à m'offrir une
mantille espagnole, en dentelle d'ailleurs magnifique, et qui me
permît de figurer dans la _corrida_ burlesque qu'ils comptaient
donner chez eux pour la Noël: Chauffin en _prima spada_, Gustave
avec Blonda, accolés sous une peau, devant à eux deux faire la
bête...
Le plaisir, ineffable, de Gustave et d'Henriette Voulasne
annonçant cette fête et me tendant la mantille avait je ne sais
quoi de primitif, d'innocent, de céleste, oui, de cette pure
puérilité des bons imagiers naïfs de jadis. Henriette me confessa
tout de suite qu'elle se réservait le rôle de la reine-régente; on
cherchait un Alphonse XIII enfant.
Nous ne pensions, mon mari et moi, qu'aux cent mille francs,
dont le besoin était impérieux; mais nos cousins n'y pensaient
pas, parce qu'ils ne parvenaient pas à se mettre à la place
de quelqu'un qui a des besoins. Je vis et j'entendis mon mari
rappeler cette question à Gustave. Je vis la plus entière
bonne foi sur les traits de Gustave: «Ah! oui, oui, les cent
mille francs!...» Et il semblait dire: «Quelle singulière
préoccupation!...»
--Mais il avait été convenu que ce soir?... disait mon mari.
--C'est pardieu vrai! disait Gustave Voulasne. Mais, d'ailleurs,
ajouta-t-il, une idée!...
Et il prit son cousin par le bras pour lui exposer une idée qu'il
avait, prétendait-il, ou que, peut-être, avait-on eue pour lui.
Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la
figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal
Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla
que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller
voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit
voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir,
et de M. Chauffin, cela allait de soi.
Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la _corrida_,
promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et
remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce
ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette
revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de
prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait
déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se
déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles
de l'Exposition.
Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée».
Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments
importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à
Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la
construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices
qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme
que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!»
avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever
l'affaire.
--La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux,
disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle
d'un secours dû aux Voulasne.
--Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»?
--En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie
à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et
fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble...
--Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être,
gouverne Baillé-Calixte!...
Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses
cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre
mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive
qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la
perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.
Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour
nous, du plus grand des maux.
Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta
dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter
avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait
la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de
véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.
Il revint le soir, à l'heure habituelle. Il ne s'était pas
transporté sur les terrains; il n'avait pas vu la voiture.
--Mais, en revanche, lui dis-je, vous avez vu Chauffin?...
--Oui, dit-il, j'ai vu Chauffin.
--Et le cousin vous a-t-il reparlé de l'affaire?
--Le cousin, vous le connaissez! il n'a guère été question que de
la _corrida_. Pour l'affaire, je dois voir Baillé lui-même; et je
le préfère.
Une dame, venue déjà plusieurs fois visiter l'appartement, était
décidée à le sous-louer aux conditions imposées par nous. Je
pressais mon mari de conclure avec elle. Il me dit:
--Pas avant que je n'aie revu ces messieurs!...
Il escomptait à présent une affaire si belle, que peut-être
pourrions-nous conserver l'appartement!...
Mon mari retourna chez son cousin qui ne lui dit rien de sérieux,
mais, pendant que Chauffin avait le dos tourné, l'autorisa à
aller chez Baillé-Calixte. Il alla chez Baillé-Calixte qui
l'intéressa beaucoup en lui faisant visiter ses voitures en
construction, et celle, particulièrement, qui était destinée à
Gustave Voulasne, et en lui faisant jeter un coup d'œil sur les
dix mille mètres de terrain à bâtir, mais ne lui parla point de
l'architecte constructeur. Désespéré, mon mari s'enhardit à lui
déclarer en confidence que son cousin Voulasne avait l'intention
de lui confier les travaux. «Mais! cela ne dépend que de lui,
répondit Baillé-Calixte: les dix mille mètres sont sa propriété,
et c'est lui qui fait construire; je ne suis, moi, que locataire
désigné.»--«Ah!»
--Eh bien! dis-je à mon mari, mi-décontenancé, mi-satisfait
pourtant d'avoir appris que l'affaire était toute aux mains de
Gustave, est-ce assez clair? Discernez-vous qui, pour l'instant,
vous met des bâtons dans les roues? Et ne savez-vous pas ce qu'il
vous reste à faire?
Il dit:
--J'aurai une conversation définitive avec Voulasne, et pas plus
tard que ce soir...
--Non! dis-je, avec Chauffin!...
Il savait, certes, que ce n'était pas à Voulasne qu'il fallait
s'adresser; mais il était piqué au vif que j'eusse discerné, et à
qui il fallait s'adresser, et ce qu'il y avait à faire.
Un mot des Voulasne nous priait d'aller le soir même les retrouver
au Folies-Bergère.
J'avais réduit les dépenses de la maison à l'économie la plus
étroite. Je ne prenais plus de voitures et je ne m'étais pas
commandé une robe depuis la rentrée. Il s'agissait de la
«première» d'une revue de fin d'année. Et mon humeur, comme ma
toilette, était singulièrement défraîchie. Je ne voulus pourtant
faire encore aucune objection à l'invitation des cousins. Nous
allâmes au Folies-Bergère par l'omnibus des Filles-du-Calvaire
avec correspondance à la Madeleine. Mon pauvre mari était vert
d'humiliation en payant au conducteur ses douze sous. Seul, il eût
pris, je le crois, une voiture! Nous arrivâmes en retard et les
pieds un peu crottés, dans une salle éblouissante.
Gustave et Henriette étaient seuls avec Chauffin dans la loge.
Je me refusai obstinément à me placer en avant, à cause de mon
chapeau de l'an passé, de sorte que je me trouvai côte à côte
avec l'inévitable ami. Il fut d'une prévenance excessive; il
se mit en frais absolument inusités à mon égard. Il m'avait de
tout temps inspiré une instinctive répulsion; il s'en était
aperçu; nous ne nous parlions ordinairement quasi point. Il me
fit remarquer les Blonda aux fauteuils, les Baillé-Calixte dans
une autre loge avec les Albéric. La plupart des amis étaient là.
Attendait-il que je lui disse qu'il était regrettable que Pipette
fût jeune fille encore et ne pût être là aussi?... Je reconnus
le gros Grajat, gonflé et rubicond, en compagnie d'une actrice
de la Comédie-Française, s'il vous plaît: il progressait en ses
liaisons, notre ex-ami, mais non pas la Comédie-Française. Un air
de luxe vibrait autour de cet hémicycle de loges élégantes; les
femmes ne demandaient rien que d'exhiber les modes nouvelles; les
hommes semblaient avoir accompli leur destinée en ayant paré ces
femmes, chacun un peu au delà de ses moyens; et l'on sentait que
tous les travaux du jour avaient été accomplis pour aboutir là, le
soir, rien que là, non au delà.
L'odeur grisante de ces chambrées de Paris où l'on vous demande
d'avoir de l'argent à dépenser et pas du tout d'où il peut
provenir, comme ils la respiraient tous! et comme je sentais bien
que mon mari, venu en omnibus et à pied, s'en laissait étourdir!
Il se voyait choyé par ses opulents cousins; il observait du coin
de l'œil,--parce qu'il était surtout venu pour se rapprocher de
Chauffin,--les obséquiosités dont Chauffin par extraordinaire me
couvrait. Je tremblais. Ah! que j'avais été moins mal à l'aise le
jour où j'appris crûment qu'il nous fallait renoncer à tout!...
Je regardais de loin madame Baillé-Calixte, la femme-modèle de
l'homme lancé dans les affaires: quels sourires! quels petits
yeux complices et reconnaissants adressés à Chauffin, à combien
d'autres! Je me la rappelais, aux premiers temps de mon mariage,
brave et bonne femme de ménage, qui me confessait n'aimer que son
mari, ses enfants, la table où fume le potage et puis la campagne
avec une basse-cour; je me la rappelais écoutant des messieurs
lui dire des horreurs, leur en disant, et se laissant baiser le
creux des bras... Comme elle avait aidé à la prospérité de son
mari! Comme ils étaient tous les deux larges, gras, débordants!...
Je tremblais... J'écoutais bien mal la Revue, dont les passages
les plus désopilants ne me faisaient seulement pas rire, et quand
le rideau baissait, mon Dieu! que je me sentais bête, à court de
paroles, vide à donner tout autour de moi le vertige!... J'aurais
trouvé sans difficulté des choses à dire à des pauvres dans la
rue, à des malades inconnus de moi, dans un hôpital, mais à des
gens hilarants et pleinement satisfaits de ce qu'ils faisaient
là, pas un mot qui consentît à sortir de ma gorge sans me brûler,
comme un mensonge ou un blasphème. Recevant, entre les Voulasne
et Chauffin, les salamalecs des Baillé-Calixte, des Blonda et de
ce grand dadais d'Albéric, environnée de leur fade haleine, et
leur parlant comme un «sujet» en état d'hypnose, serrée, pressée,
comprimée avec eux en un groupe, entre le grouillement du public
de l'orchestre et le va-et-vient des filles, de l'arrière-fond le
plus obscur de moi monta une nostalgie plus troublante que celle
qu'inspirent les plus pures nuits de l'été; c'était quelque chose
comme le souvenir d'une suavité sans mélange et d'un contentement
sans regret... Ce fut une fumée qui passa, une vision qu'aucun
objet précis n'altéra... Mais c'était le rappel qu'une région
existait, au dedans de moi, où des ressources inouïes étaient
accumulées, et d'où s'exerçait sur moi le plus puissant attrait:
un exilé un peu oublieux ou ahuri par les mœurs étrangères, et qui
voit passer le drapeau de sa patrie...
Lorsque nous quittâmes cet endroit, après avoir remercié nos
cousins de l'excellente soirée due à leur gentillesse, mon mari
héla un fiacre.
--A quoi pensez-vous donc!...
--Bast!... fit-il, en me prenant le bras pour me pousser dans la
voiture.
Et il me confia, à peine assis, que sa cousine lui avait glissé à
l'oreille: «Vos affaires semblent en bonne voie...»
--Sur quoi se fonde-t-elle? lui dis-je, sur les aménités de
Chauffin?...
--Le fait est, dit-il, qu'il s'est prodigué ce soir... Vous voyez
bien que vous exagériez en prétendant que nous aurions à le
gagner; c'est lui, tout au contraire, qui...
--Qui va nous demander quelque chose, mon pauvre ami... et quelque
chose de beaucoup plus cher!...
--Je ne comprends pas.
--Il vous fera comprendre!...
Les aménités de Chauffin retardèrent la solution.
Mon mari, à qui elles s'adressaient presque autant qu'à moi, se
fondait sur elles pour estimer superflue la redoutable extrémité
d'entamer avec lui des négociations.
--Je le vois venir, me disait-il. Il nous ménage; il tient à nous.
--Mais pourquoi?... C'est ce que je me demande et c'est ce qui me
terrifie...
--Oh! vous, avec votre pessimisme!... disait mon mari, vous
n'aurez de plaisir que lorsque tout sera perdu!...
Il m'accusait de me complaire à faire l'oiseau de mauvais augure;
et il écartait mes noires prévisions.
En attendant, rue Pergolèse et dans tout Paris, nous roulions à
la remorque des Voulasne. Nous dînions chez eux à tout propos, et
ils nous convoquaient une ou deux fois par semaine dans quelque
«théâtre à côté». Au plus bas de nos malheurs, nous vivions à
l'instar des plus insouciants viveurs. Tout juste obtenions-nous
la grâce, en quittant nos cousins, de ne pas achever la fête par
le restaurant de nuit! Qu'ils nous eussent donc tenus pour de
meilleurs amis s'il nous eût été agréable de les y accompagner!
Enfin, à ce prix, nous achetions leur alliance, et mon mari
affirmait qu'il sentait l'affaire se préciser à petits mots tombés
ici ou là de la bouche des Voulasne ou de Chauffin, généralement
aux moments mêmes où nous paraissions partager le plus volontiers
leurs plaisirs. Tel était l'unique moyen de s'emparer de Gustave;
Baillé-Calixte confessait n'avoir pas procédé autrement. Chauffin
était avec nous, cela semblait évident. Mais pourquoi?... Il était
si gratuitement avec nous, et d'une façon à ce point apparente,
qu'il devenait superflu de lui parler de l'affaire: elle
s'engageait, elle était engagée. Mon mari alla cette fois sur les
terrains de Levallois avec Gustave Voulasne, avec Baillé-Calixte,
avec Chauffin, avec un employé autorisé à prendre des notes. Et
il fit une excursion en automobile. Il revint enchanté, enivré
quelque peu, ayant accompli un des rêves de sa vie, mais qui
excitait en lui d'autres convoitises.
Chez les Voulasne, du moins voyais-je Pipette. Malgré tous mes
sermons, elle aimait à rappeler cet été à la campagne, le tennis,
le rouleau de pierre où elle m'avait vue assise un jour, et les
valses du soir... Nous trouvions toujours à bavarder ensemble.
Sa mère me confiait: «Elle vous en dit plus qu'à moi!...» Elle
ne m'en disait pas long, parce qu'elle n'avait jamais appris
à parler que de jeux ou à prononcer que des mots excessifs et
destinés à faire rire. Mais elle avait une complaisance à me
laisser entendre son langage, tel qu'il était, et moi j'avais à
l'entendre une complaisance qui m'étonnait presque... Peut-être
prêtais-je à ces mots légers ou cocasses, à cette jonglerie et
jusqu'à ce cynisme d'expression je ne sais quel sens caché, car
enfin, pourquoi voulais-je m'imaginer qu'il y avait chez la petite
Voulasne autre chose que ce qu'elle manifestait, autre chose que
ce que contenaient son père, sa mère, sa sœur aînée elle-même,
attachée à son mari, fidèle amoureuse, mais si vide? Pipette, il
est vrai, s'était montrée un jour capable d'un acte énergique en
fuyant Chauffin avec un éclat bien grand pour une jeune fille;
était-ce à cause de cela que je lui prêtais de sérieux dessous? A
la vérité, elle ne manifestait absolument rien qui contrastât avec
les mœurs de sa famille, nulle modification à sa gaminerie bien
connue, nulle tristesse à se retrouver chaque jour vis-à-vis d'un
adorateur haïssable, nulle trace d'un autre sentiment.
Je lui disais:
--Mais voyons, Pipette, vous connaissez beaucoup de jeunes gens
qui viennent aux fêtes de vos parents, est-ce qu'aucun ne vous
plaît?
--A quoi ça servirait-il? et quand ils me plairaient? puisqu'ils
ne tiennent pas à moi?...
--Comment! aucun, jamais, n'a demandé votre main?
--Rien que des vieux... dans ce genre-là... dit-elle en tirant la
langue du côté de Chauffin qui jouait au billard.
--Oh!... cependant, j'ai entendu dire...
--Oui, oui; des gosses alors... Il y en a eu trois, toqués... Ils
n'avaient seulement pas fait leur service militaire!...
--Mais ils pouvaient le faire et vous revenir après?...
Elle se tordit de rire:
--Ah! bien, ouiche!... la grande passion? le genre sérieux?...
Nous ne tenons pas ça, madame!...
--En êtes-vous si sûre, Pipette?
Elle se secoua, s'agita, fit la folle. Je ne pus rien tirer d'elle.
Un soir, la partie de billard finie, Chauffin vint s'asseoir près
de moi et me dit, lui, qu'il avait à me parler de la façon la plus
sérieuse.
Tout mon corps fut saisi d'un tremblement, mes mains se glacèrent,
ma bouche se sécha, mes dents claquaient quand, ayant pris
haleine, il commença son discours.
Il fit allusion à la sympathie qu'il avait eue de tout temps pour
mon mari, puis à «l'admiration respectueuse» que je lui avais
inspirée dès le premier jour et que les années n'avaient fait
qu'accroître...
Je me ressaisis, d'un effort violent, pour n'avoir point tout de
même l'air d'une proie rendue:
--Même les années, dis-je en souriant, où vous ne m'avez pas vu le
bout du nez?...
Il n'entendait pas plaisanter et il avait préparé son discours.
Il me dit que, précisément, il avait beaucoup regretté ces temps
de quasi-froideur avec les Voulasne, parce que l'avenir de mon
mari était avec ses cousins. Sans vergogne aucune, il me dit qu'il
prenait sur lui que tout allât au mieux si de francs rapports
amicaux s'établissaient entre nous...