XVII

On sait comment les jours mauvais se groupent d'ordinaire et se

mettent volontiers bout à bout, de manière à former ce qu'on

appelle une série noire. Ce ne fut pas le lendemain du départ

de M. Juillet, ce ne fut pas le soir de ce départ, ce ne fut

même pas trois heures après la disparition de la voiture sous

les châtaigniers de Fontaine-l'Abbé, que mon petit Jean tomba

malade. Rien ne le faisait redouter dans la première partie de

la journée; il avait très peu mangé au déjeuner, il n'avait rien

pris au goûter, mais c'était un enfant à l'estomac capricieux à

qui cela arrivait maintes fois; il jouait sans turbulence, de

coutume; personne n'avait remarqué qu'il était sans entrain. Tout

à coup la fièvre le prit, une fièvre violente. Je me souvins qu'on

avait parlé dernièrement, à mots couverts, de peur que j'en fusse

inquiète, d'un cas de croup dans le pays. Je fus épouvantée.

J'ouvrais la bouche du pauvre petit qui criait comme si je

l'étranglais; je lui trouvais la gorge rouge.

--Mais, me faisait observer madame Du Toit, pour le moindre bobo à

la gorge ils ne l'ont pas moins rouge!... Il aura pris froid;...

une petite angine, peut-être!... Le croup! ma bonne amie, mais un

enfant qui a le croup, on ne l'entend plus!...

--Mais! disais-je, ce n'est peut-être que le commencement; il

l'aura demain!... Et la scarlatine!... Me voyez-vous ici avec une

scarlatine, à huit kilomètres du médecin!...

Mon idée première, immédiate, avait été d'emmener mon enfant

à Paris. On me trouvait folle. Pourquoi tant d'alarme sous le

prétexte qu'un enfant a la fièvre?

--Attendez le médecin, tout au moins! Le fils du jardinier est

monté sur sa bicyclette; il va prévenir le docteur Houdart...

--Mon Dieu! mon Dieu!... une heure plus tôt! la voiture qui

conduisait justement au train de Paris!...

J'étais affolée; je pensais à ce qui aurait pu être, à ce que

j'aurais pu faire: si je n'avais pas perdu cet enfant de vue, si

je n'étais pas restée au goûter, si je ne m'étais pas attardée

dans la cour pavée, dans le corridor, on eût pu encore faire signe

à la voiture, et j'emmenais mon enfant à Paris!...

Le fils du jardinier revint sur sa bicyclette, à peu près en

même temps que la voiture: il avait laissé un mot chez le docteur

Houdart, mais le docteur Houdart était en visites, et dans une

direction opposée à Fontaine-l'Abbé! Point d'autre médecin dans

la petite ville... A quelle heure ce satané médecin viendrait-il?

Viendrait-il aujourd'hui? Et qu'était-ce que ce médecin? Un jeune

homme, nouvellement établi. Et si c'était le croup!... Dans ce

temps-là on ne connaissait pas le sérum; il fallait pratiquer

d'urgence une opération difficile... Envelopper mon enfant, le

porter dans mes bras à Paris, voilà ce que je voulus à toutes

forces. Il n'y avait pas de train avant onze heures du soir. Si

le médecin n'était pas venu à dix heures, je partirais. Mais

j'étais d'avance décidée à partir: quelque chose en moi voulait,

voulait absolument que le salut de mon enfant ne fût qu'à Paris.

Mais je risquais, dans le trajet, long, en pleine nuit, d'aggraver

l'état du pauvre petit? On me le disait. Je n'en voulais rien

croire. C'était un entêtement étrange, farouchement obstiné.

Nous avons des raisons d'agir que, vraiment, nous ne connaissons

pas. Le docteur Houdart vint à neuf heures; il avait l'air d'un

homme méticuleux, très prudent; il ne me parut pas avoir le coup

d'œil assuré du médecin qui devine; il ne pouvait rien affirmer;

il fallait attendre; il reviendrait le lendemain. Il connut ma

décision d'emmener l'enfant, il ne la combattit pas assez pour

m'obliger à rester.

Grave affaire au château: supplications, partis divers, la plupart

comprenant mon inquiétude, mais n'approuvant pas ma détermination;

désespoir de Pipette qui se lamentait déjà parce que la voiture

avait rapporté le courrier pris à la poste, et une lettre de

ses parents partis pour l'Espagne!... Sans elle, sans sa sœur,

sans avoir averti ni l'une ni l'autre!... «Un tour de Chauffin,

disait-elle; il se venge!...» Albéric et Isabelle pestaient comme

la jeune sœur; ils se rappelaient le voyage d'Italie, l'année

précédente, à pareille époque. A n'être pas chez les Voulasne,

cette année, ils perdaient l'Espagne!...

Je fis, moi, un voyage de nuit pénible; mais, aussitôt dans le

train roulant vers Paris, je ne sais pourquoi, la confiance

renaquit en moi. Fontaine-l'Abbé me semblait le tombeau; Paris,

que j'atteindrais dans la matinée, me parut le port, le salut

assuré. J'avais fait monter Suzanne avec la bonne, dans un autre

compartiment, afin d'éviter les contacts avec le petit malade;

aussitôt à Paris, j'expédierais Suzanne en Touraine...

Personne ne peut douter de la sincérité de mon tourment. Quand on

va oser ce que je m'apprête à dire, on ne mesure pas l'étendue

de la franchise... Ma conscience, je le jure, n'éclairait pas en

moi une autre pensée que celle de mon enfant malade, de mon autre

enfant qui pouvait le devenir... Eh bien!--et je le dis pour

peindre l'amour tout entier, avec ses conséquences,--je me demande

aujourd'hui si j'eusse éprouvé pareille démangeaison de conduire

mon enfant malade, à Paris, dans le cas où cette maladie se fût

déclarée la veille, par exemple, ou trois jours auparavant, M.

Juillet étant encore à Fontaine-l'Abbé!...

* * * * *

Vers sept heures et demie du matin, nous arrivions à la maison

sans que le petit eût souffert du froid; c'était plutôt miracle

qu'il n'eût pas été étouffé sous l'amoncellement de châles, de

couvertures, de foulards, dont on nous avait surchargés au départ;

d'ailleurs, à peu près tout ce que, dans notre fuite précipitée,

nous avions pris comme bagages. Le fiacre aussitôt arrêté, je sors

avec mon précieux fardeau entre les bras. A ma grande surprise, le

concierge, qui balayait l'entrée, ne donne pas signe d'étonnement

de nous voir ainsi revenir à l'improviste; il touche à peine de la

main sa calotte.

--Ah! mon pauvre monsieur Bailloche, rendez-moi le service de

sauter dans la voiture qui nous a amenés et de courir chez le

docteur Clair, et dites-lui qu'il vienne en commençant sa tournée,

que mon petit garçon est mourant... entendez-vous?... mourant!...

Je me précipite dans le corridor d'entrée au fond duquel est la

loge.

La concierge, occupée à se coiffer, entr'ouvre le carreau, fait

un petit signe de tête un peu familier, elle d'ordinaire si

prévenante. Je dis en passant, avec mon lourd paquet vivant sur

les bras: «Ah! ma pauvre madame Bailloche!» ce qui signifiait

pour moi: «J'ai bien du malheur avec mon pauvre petit...» Entre

femmes, on attend sur ces sujets un signe de commisération, un

mot interrogatif. Madame Bailloche ne me dit rien. Des premières

marches de l'escalier, je lui crie:

--Ah çà! est-ce que vous auriez été informée de mon retour?

L'idée m'était venue que madame Du Toit avait pu avertir le

concierge par télégramme.

Madame Bailloche me répond:

--Monsieur ne nous a rien dit.

--Comment! Monsieur?...

Je savais mon mari dans la Dordogne. Madame Bailloche en quelques

mots rapides, débités sur un ton étrange, m'apprend que monsieur

est de retour depuis le commencement de la semaine. Je ne veux

pas m'arrêter, pourtant; je monte, je monte l'escalier, tout

en regardant au-dessous de moi la tête de la concierge aux

cheveux épars et aux petits yeux vairons où semble contenue je

ne sais quelle humeur perfide.... Mon mari est revenu depuis

le commencement de la semaine; et il ne m'en a pas avertie! Il

n'était pas convenu qu'il dût revenir à Paris; nous devions,

comme l'année précédente, nous retrouver à Chinon... Et cet

air des concierges!... Que se passe-t-il?... Mon cœur bat si

violemment que je suis obligée de faire une station à chaque

palier... Ma femme de chambre m'a rejointe ainsi que Suzanne, et

elles montent devant moi:

--Monsieur est là, à ce qu'il paraît!... Ton père est là,

Suzanne!...

Suzanne qui faisait la sérieuse, à cause de son petit frère

malade, ne contient plus sa joie à l'idée que son père est là. Au

cinquième, elle carillonne et crie: «Papa!... papa!...»

Jusque de l'étage inférieur, j'entends le bruit bien connu de la

chaîne de sûreté, du verrou, puis la voix du papa étouffée par les

embrassements et les rires de Suzanne, qui s'est barbouillée de

savon, son père ayant été surpris le blaireau à la main. J'arrive

enfin:

--C'est Jean qui est malade... J'ai voulu le ramener dare-dare...

Le concierge est chez le docteur Clair...

Une fois chez moi et ayant vu mon mari vivant, et debout, je ne

songe même plus à m'informer du motif qui peut faire qu'il soit

là, et non dans la Dordogne; je ne songe plus qu'à coucher mon

petit dans son lit, à épier la sonnerie de l'entrée, la visite du

docteur.

Après s'être informé de ce qui concerne le petit malade, la

première question que mon mari me pose est celle-ci:

--Avez-vous eu là-bas des nouvelles des Voulasne?

--Des Voulasne? mais oui: ils sont partis pour l'Espagne.

Il sursaute:

--Quand ça?... Mais depuis quand?...

--La nouvelle en est parvenue hier; ils ont écrit à leurs filles,

de Burgos...

--Leurs filles ne les savaient donc pas partis?

--Mais non! elles sont furieuses...

Je le voyais s'effondrer comme j'avais vu le faire Isabelle,

Pipette, Albéric lui-même, à l'annonce de ce voyage impromptu:

--Eh bien! dis-je, qu'est-ce que cela peut vous faire?

Comptiez-vous être du voyage?

Il m'écoutait à peine; il se livrait à un calcul de dates. Il

aboutissait à une conclusion qui lui paraissait désastreuse:

--Ils ont pu ne quitter Dinard que dimanche!...

--Eh bien?

--Je cherche, dit-il, à me rendre compte, parce que je leur ai

écrit. Je n'ai pas reçu de réponse...

--Comment! vous attendiez une réponse des Voulasne?...

La négligence des Voulasne était, entre nous, matière ordinaire

à plaisanterie. Il ne dit rien, mais souleva tous les muscles de

son visage, ce qui semblait signifier que le cas était de nature à

modifier les us et coutumes des Voulasne eux-mêmes.

Et son attitude à lui, en effet, était telle que, penchée sur

mon pauvre petit dont le front avait la chaleur d'un linge

ébouillanté, je commençais à doubler mon inquiétude de celle qui

bouleversait mon mari.

A ce moment, on sonna. Je bondis, je fus à la porte d'entrée sans

attendre l'intervention de la bonne, et j'ouvris au docteur comme

à un sauveur. Le bon docteur Clair, qui connaissait mes enfants,

qui les avait un peu mis au monde, accourait, avant l'heure de la

première visite, et dans la voiture même que j'avais envoyée le

chercher. Bailloche était monté avec le docteur et me réclama à la

porte le prix du fiacre.

--C'est bon! c'est bon! voulez-vous avoir la complaisance de payer

le cocher, nous réglerons ça...

Bailloche tournait entre ses doigts sa calotte; il avait une

mine singulière et me manifesta qu'il préférait être réglé sur

l'heure. Je ne comprenais rien à une exigence aussi insolite;

je dus regagner ma chambre où j'avais laissé mon porte-monnaie;

mais, une fois-là, j'oubliai le concierge pour n'être plus qu'à

la consultation. Il fallait une bougie, une cuiller à potage pour

servir de réflecteur, une autre pour peser sur la langue. Et

pendant que le docteur, armé de cet appareil, examinait la gorge,

moi, haletante, je regardais la figure du docteur, comme si le

destin allait s'y inscrire en caractères déchiffrables.

Je n'y lus rien du tout; et, comme le docteur Clair ne se pressait

jamais ou voulait avoir l'air de ne jamais porter un diagnostic

hâtif, il prit le temps de souffler la bougie et de reposer sur la

table de nuit ses deux cuillers, avant de me dire:

--C'est une affaire de quarante-huit heures... une angine

herpétique... trois boutons en pleine floraison... Il a dû faire

cette nuit une fièvre de cheval?... Et vous êtes partie, comme ça,

avec un enfant dans cet état?...

Je lui énumérai mes raisons: huit kilomètres de la ville, médecin

inconnu, hésitant; ma crainte d'une maladie grave dans ce désert

qu'est la campagne... Il ne m'approuvait ni ne me blâmait. Je

crois que, si la maladie eût été grave, il eût été content de

tenir l'enfant sous sa main; mais il se trouvait que la maladie

n'était pas grave, et il me dit:

--Que vous êtes nerveuse!

Il eût pu m'attraper, à présent! cela m'eût été bien égal; j'étais

soulagée, tranquillisée. Et je pensais que le médecin de campagne,

là-bas, tel que je l'avais vu, n'eût pas été homme à se prononcer

si catégoriquement, et nous eût fait languir d'inquiétude. Nous

voulons tout de suite savoir. Au fond, nous pensons beaucoup à

nous-mêmes jusque dans les tourments que nous causent les malades

les plus chers.

En reconduisant le docteur, je trouvai la porte ouverte et le

concierge qui était resté là.

--Comment! vous voilà encore! Vous n'avez pas payé le fiacre?...

--J'attends l'argent..., dit-il, d'un ton finaud qui me parut

désobligeant en présence du docteur.

Je lui remis dix francs pour payer le fiacre. Il me demanda:

--Faudra-t-il prendre là-dessus les deux petites courses que ma

femme a déjà avancées à monsieur?...

--Prenez donc! lui dis-je en refermant la porte et retournant à

mon malade.

Le papa devait se charger de porter lui-même l'ordonnance chez le

pharmacien. Je poussais des soupirs: «Ça ne sera rien! ça ne sera

rien!... une angine...» Mais lui, qui n'avait pas traversé mes

inquiétudes, ne participait pas à ma détente heureuse. Et il me

fallut revoir son teint bilieux pour me rappeler où nous en étions

lorsque le docteur avait sonné. L'affaire du voyage Voulasne!...

Mon mari poursuivant ses calculs,--que je ne me charge pas de

reconstituer,--aboutissait à conclure que les Voulasne avaient

très bien pu ne quitter Dinard que deux jours après réception de

sa lettre; et il voulait me faire juge du cas. Moi, à qui l'on

eût fait adopter tous les calculs du monde, je lui disais: «Mais,

qu'importe? quelle importance cela peut-il avoir?» Je voyais bien

qu'il avait un très gros souci et qu'il hésitait à me le confier.

--Ce sont bien eux, s'écriait-il; ah! je les reconnais bien là...

Ils sont capables de s'être dérobés!...

--Pourquoi?...

Il ne me le disait pas encore. Je lui rapportai les suppositions,

les soupçons, si l'on voulait, que ce voyage inopiné nous avait

inspirés, à Fontaine-l'Abbé: un coup de M. Chauffin pour se

venger de Pipette et obliger en même temps le couple Albéric à se

morfondre à la campagne tout l'automne...

--C'est plausible, me dit mon mari: mais voilà ce qui s'appelle

une coïncidence!...

--Une coïncidence?...

--La réception de ma lettre qui, j'en suis certain, leur est

arrivée tel jour; leur départ, très probablement le surlendemain,

pour un voyage dont il ne fut auparavant jamais question...

--Eh! mon Dieu! que pouvait donc bien contenir cette lettre?

Il parut fauché tout à coup comme une gerbe d'épis, s'affala sur

un fauteuil bas où j'avais jeté toutes les couvertures prêtées par

madame Du Toit:

--L'aveu, dit-il, d'une grande, d'une très grande détresse.

Et je me souviens qu'avant d'être touchée par l'annonce de la

catastrophe, je ne pus m'empêcher de manifester mon étonnement que

l'aveu en eût dû être fait aux Voulasne. Pourquoi aux Voulasne?

Mon mari n'avait jamais cessé de croire que son salut reposât

dans la maison de ses cousins; il les tenait pour sa Providence;

on eût dit qu'il se les fût de tout temps réservés pour le jour

du malheur... Si je ne partageais point son sentiment, ce n'était

pas que je les tinsse pour incapables de rendre quelque service;

mais je savais, par mainte épreuve, que c'étaient des gens qui ne

voulaient pas, qui ne voulaient absolument pas être ennuyés, et

que les joindre pour leur demander quoi que ce fût qui n'eût point

de rapport avec un divertissement, était l'entreprise la plus

insensée.

Et donc, voilà qu'ils étaient encore une fois en voyage! Je me

remémorais leur départ opportun au moment de la cérémonie du

mariage à Chinon...

Enfin, mon mari me raconta, lui qui ne disait jamais mot de ses

affaires, la triste affaire qui l'accablait. Une affaire que lui

avait passée Grajat, il y avait plus de quinze ans: l'adjonction

d'une aile à un corps de logis ancien, en Dordogne, sur un terrain

sableux. Il y avait eu difficulté à construire, risques à courir;

Grajat d'ailleurs avait averti, en se déchargeant d'un travail

qui l'ennuyait sur un jeune architecte encore inconnu et dont il

piquait l'amour-propre. Le jeune architecte s'en était tiré; sa

réussite même avait fait un certain bruit, l'avait servi dans sa

carrière, et il ne pouvait de ce chef adresser aucun reproche à

Grajat.

Mais, au bout de dix-sept ans, l'aile tout entière se lézardait,

nécessitait de coûteux travaux d'étayage, de reprise des

sous-sols, causait d'importants dommages, les locaux étant devenus

inutilisables. C'était pour cette construction que mon mari avait

été si fréquemment obligé d'aller en Dordogne; il ne s'en était

pas vanté... Enfin, et malgré tous les travaux supplémentaires, un

dernier glissement du sol emportait tout ce que l'ingéniosité, la

hardiesse ou la ténacité des architectes modernes avaient ajouté

à un vieux bâtiment demeuré depuis trois siècles manchot, laissé

tel, probablement, par la prudence des bonnes gens du temps,

que préoccupaient moins les prouesses ou le bénéfice pécuniaire

que les œuvres durablement établies. Enfin, la responsabilité

incombait à l'architecte constructeur. On plaiderait, oui, sans

doute, me disait mon mari, mais pour que le tribunal fixât

l'indemnité, non pour en esquiver le paiement. Le propriétaire du

château était un vigneron du Bordelais, assez âpre, et à court

d'argent dans le moment; il proposait une transaction. Le chiffre

de la transaction, débattu, finalement accepté en principe, était

de cent mille francs. Mon mari affirmait qu'éviter, à ce compte,

le bruit du procès et l'indemnité prévue était avantageux. Ces

cent mille francs, il me confessa qu'il ne les avait pas, qu'il

n'avait rien. C'étaient ces cent mille francs qu'il demandait à

ses cousins Voulasne.

--Pourquoi pas à d'autres?

--Ce n'est pas si facile que cela!...

--Comment!... un architecte... Vous... cent mille francs!...

Il leva sur moi des yeux misérables, des yeux que je ne lui

connaissais pas, des yeux de ces bons animaux de chiens qu'on

a tapés et qui vous regardent en levant vers vous une patte si

tendre... Je sentis ma gorge se contracter. Je m'approchai de lui;

je lui touchai la main. Alors je vis de chacun de ses yeux sourdre

une grosse larme qui lui coula sur la joue et dans la moustache

avec une rapidité étonnante, comme si c'eût été une petite bille

de cristal.

Il n'avait pas de crédit! Il n'avait jamais dû exécuter de travaux

considérables, ou bien il était, comme me l'avait dit Grajat,

maladroit en affaires... Peut-être aussi, pensais-je, était-il

simplement très honnête?... Il n'avait non plus jamais cessé

d'être rongé par sa sœur à qui je le soupçonnais de fournir de

l'argent, soit directement, soit par l'intermédiaire de la vieille

mère, afin d'éviter qu'elle ne fût tentée de s'en procurer d'une

manière indécente... De ses affaires, dont il ne m'informait

point, par principe, je ne connaissais qu'une conséquence: la

maigreur de notre budget; mais en me remettant, d'ailleurs très

ponctuellement, l'argent du ménage, ne me disait-il pas souvent:

«Je ne suis plus jeune, il faut faire des économies pour vous et

vos enfants...» Eh bien! il n'avait pas fait d'économies.

J'étais surprise qu'il n'eût pas recouru, dans sa détresse, à

Grajat qui en était la cause initiale, et avec qui il demeurait

en relations; mais, à l'interroger là-dessus, j'aurais préféré la

misère. Et d'ailleurs, s'il ne recourait pas à Grajat, n'était-ce

pas qu'il l'avait déjà fait en vain? Il recourait à ses cousins

Voulasne.

Il reçut de ses cousins Voulasne, huit jours plus tard, une carte

postale expédiée de Séville, toute remplie par les exclamations

ordinaires aux voyageurs: joie, admiration, ciel idéal, affolement

produit par le légitime désir de s'instruire, oubli de tout

dans une enivrante activité, courses de taureaux par-dessus le

marché! Un coin de la carte, un petit triangle, séparé même du

reste par un trait de plume, au-dessous des initiales de Gustave

et d'Henriette, contenait cette simple allusion à la lettre qui

rendait mon mari si anxieux: «Bien attristés par votre mot, mais,

hélas! que nous sommes loin de tout!»

Rien de plus ne nous parvint d'eux. Quand la carte postale

nous arriva, d'ailleurs, l'infortuné cousin des Voulasne ne

comptait plus sur leur secours. Il ne fut presque pas plus abîmé

par l'énumération des attractions sévillanes et par le tour

d'escamotage exécuté dans le petit triangle. Une incertitude

planait sur l'acte de nos cousins. Agissaient-ils par eux-mêmes?

Agissaient-ils par leur ami Chauffin? Avaient-ils reçu la lettre

avant leur départ, ou, réellement, cette lettre aurait-elle été

décachetée par eux dans le courant d'air d'un hall d'hôtel ou

d'une gare de chemin de fer, ou bien en prenant des billets pour

la course de taureaux? «A quoi bon approfondir? disait mon mari,

le résultat n'en est pas moins négatif.» Là se trahissait encore

la différence de nos caractères: pour moi, le résultat importait

moins que le procédé; mon mari pensait à son besoin d'argent et

moi à mon indignation.

Il avait, aussitôt son malheur constaté, donné congé de

l'appartement que nous occupions rue de Courcelles et aussi de ses

ateliers situés dans le voisinage. Qu'il eût pu se procurer les

cent mille francs nécessaires à la transaction, les intérêts à

payer, fût-ce à ses cousins, ne lui eussent pas permis d'habiter

un quartier où les loyers augmentaient chaque année. Ç'avait déjà

été très peu prudent de nous installer là au moment du mariage,

mais que de sacrifices n'eût pas faits mon mari pour donner à un

cocher une adresse qui sonne bien! Je vis que le désastre pour

lui était dans la nécessité de s'amoindrir aux yeux des gens, de

s'amoindrir quant à la façade. Ayant commis l'imprudence de lui

rapporter l'insistance du concierge à se faire payer le prix du

fiacre, j'appris à respecter en lui ce qui pouvait lui causer une

telle douleur:

--Moi, me dit-il, qui avais fait exprès de demander par deux fois

à Bailloche de payer ma voiture, afin de voir sur sa figure s'il

était informé ou non!...

C'était une torture pour lui de penser que son concierge était

informé ou se doutait de son désastre. Le concierge était informé

du congé des ateliers par les employés qui venaient quelquefois à

l'appartement; les employés devaient être informés de l'affaire

de Dordogne. Je croyais, moi, que ces concierges, qui avaient

toujours été pour moi pleins de prévenances et à qui, en outre,

mon mari avait rendu quelques services, seraient compatissants,

qu'ils nous plaindraient en leur âme. On n'aime pas à être plaint,

assurément; mais avoir perdu de l'argent n'était pas du tout pour

moi une honte... Jamais personne ne me fera admettre qu'un homme

soit diminué parce qu'il a moins d'argent aujourd'hui qu'hier.

Oui, je savais bien qu'au temps de ma jeunesse, à Chinon, mes

parents avaient beaucoup souffert de pareil accident; mais je

pensais qu'à Paris on était plus avancé, et je m'efforçais, quant

à moi, de prendre ce malheur-là à la légère.

--Mon cher ami, disais-je à mon mari, je vous jure bien que cela

ne me fait ni chaud ni froid; si c'est à cause de moi que vous

vous mettez martel en tête, mon Dieu! que vous avez donc tort!...

Il croyait que je faisais un effort surhumain pour ne point

paraître lui reprocher notre disgrâce. Je n'en faisais aucun.

Tout cela me semblait si peu de chose au prix des transes que

j'avais souffertes dernièrement: l'alarme à propos de la santé du

petit, et, hélas! aussi, des douleurs d'autre sorte!... Pensant

à ces dernières, l'idée d'une punition de Dieu me traversa

l'esprit, et alors je me dis: «Dieu lui-même se trompe!...» Ce

n'étaient pas là des châtiments pour moi. Déchoir aux yeux des

concierges, rompre avec nos connaissances opulentes, renvoyer les

domestiques, habiter un quartier sans lustre et faire mes courses

en omnibus, quelle plaisanterie pour une femme élevée dans nos

maisons économes de province!... Je conseillais à mon mari d'aller

nous installer au fond d'Auteuil. Il s'indigna. Il ne voulait

entendre parler d'Auteuil sous aucun prétexte. Passy, alors? Point

davantage. C'était pour lui l'exil.

Il s'agissait avant tout de sous-louer notre présent appartement,

car, par malchance, nous commencions un nouveau bail. Et c'était

cette particularité encore qui sentait la catastrophe aux narines

des Bailloche: si ce n'est pour cause d'«inconvénients locatifs»

ou bien d'«agrandissements», on ne demande au propriétaire cette

faveur que sous le coup d'une infortune.

Pendant les quatre ou cinq premières semaines, il ne se passa

presque pas de jour que madame Bailloche ne sonnât à la porte,

à partir d'une heure de l'après-midi, pour faire visiter. Et

aussitôt la porte ouverte, elle entrait comme l'envahisseur en

pays conquis. Alors commençait pour nous la retraite précipitée,

de pièce en pièce, qui amusait beaucoup les enfants, ne me

plaisait guère, je l'avoue, et faisait verdir de rage mon pauvre

mari, quand il était encore là. Dans notre inexpérience, au début,

nous étions pris souvent par madame Bailloche, tassés au fond

d'une chambre obscure, que la concierge se hâtait d'inonder de

clarté en ouvrant les persiennes; et sa suite pénétrait derrière

elle: des messieurs, des dames, gênés comme nous-mêmes, saluant,

s'excusant, faisant mine de n'apercevoir que murs, cloisons et

ouvertures, et non les traces de notre vie privée, tant que madame

Bailloche, d'autorité, ne leur avait fait entendre qu'ils étaient

«dans leur droit» et que selon son expression, «c'était bien la

moindre des choses». Petit à petit, nous apprîmes la tactique de

la fuite efficace, et madame Bailloche, à moins de capricieux

retours des visiteurs, ne nous atteignait plus.

Quelquefois, en rentrant à la maison, l'après-midi, si, par

exemple, la pluie nous avait chassés du dehors, nous trouvions une

famille chez nous ou bien s'étant attardée à regarder, du balcon,

la vue sur la grille dorée du parc Monceau. J'étais tellement

interloquée qu'il m'est arrivé de demander pardon à madame

Bailloche, comme si c'était moi qui pénétrais chez elle.

Mon mari s'exténuait; il quittait la maison, le matin, beaucoup

plus tôt qu'à l'ordinaire, parce qu'il exécutait à lui seul la

besogne de plusieurs employés congédiés; et il travaillait encore

dans la soirée, sur la table de la salle à manger. Il passait

l'après-midi en courses. Il était d'une complaisance chaque jour

grandissante pour moi parce qu'il s'émerveillait de me voir

supporter si patiemment les revers. Moi, j'éclatais de rire toutes

les fois que j'étais témoin de son étonnement; je lui affirmais

que je n'avais aucun mérite:

--Mais, mon pauvre ami, moi, je ne suis bonne qu'à cela!

--Qu'à être malheureuse?...

--Qu'à m'accommoder au mieux des malheurs de ce genre-là. Je vous

jure que ce n'est pas cela qui m'atteint.

Il ne pouvait pas comprendre. Cependant, pourquoi donc avait-il

été me choisir dans une famille trempée par les épreuves? Oui, je

sais bien, c'était surtout pour que je fusse «correcte» en toutes

les circonstances; mais aussi pour que, ignorante que j'étais du

bonheur matériel, j'y fusse initiée par lui et le lui dusse tout

entier. Il ne croyait qu'à celui-là; et c'était sa bonté, à lui,

de vouloir me le procurer.

J'étais tentée de lui faire remarquer que l'infortune présente

était ce qui nous rapprochait le plus depuis notre entrée en

ménage. C'était la première fois que nous avions, sincèrement,

quelque chose à nous dire. Lorsque, autrefois, pour me séduire,

il me parlait de la «voiture» ou «du valet de chambre en livrée»,

je le trouvais un peu puéril, et lorsqu'il me contait aujourd'hui

ses déboires, il m'inspirait une grande sympathie, je me sentais

de cœur avec lui et j'éprouvais une réelle et toute nouvelle

satisfaction de sentir cela. Mais non, je n'avais aucun mérite à

faire bonne figure: j'étais véritablement plus heureuse.

Mes plaisirs à moi, je commençais à m'en rendre compte, sont

d'ordre tout intime et secret, sans communication avec les

amusements du monde; et je ne déteste pas qu'ils aient un certain

goût amer.

Un soir, en rentrant, mon mari poussa un profond soupir et me dit:

--Enfin, ça y est! La transaction se fera.

Il était parvenu, à force de démarches, à se procurer la somme

nécessaire, «par lambeaux», me dit-il, et dont le moindre lui

coûterait fort cher. Mais le procès n'aurait pas lieu. D'ailleurs,

il ne désespérait pas de pouvoir contracter, un jour ou l'autre,

un «emprunt sérieux» et se débarrasser de ses petits prêteurs.

Aussitôt libéré du plus gros danger, il eut même une crise

d'optimisme; il entrevoyait déjà la possibilité, si quelque belle

affaire survenait, de pouvoir conserver son appartement!...

N'empêche qu'il allait avoir à payer désormais en intérêts plus

que le prix de son loyer. Mais il comptait toujours sur les

Voulasne.

Nous étions tenus au courant des déplacements des Voulasne par

Pipette, réfugiée chez sa sœur Isabelle, comme avant les vacances

à Fontaine-l'Abbé, puisque les vacances à Fontaine-l'Abbé

n'avaient point abouti à la marier. Les cartes postales des

heureux voyageurs pleuvaient chez les Albéric: gentillesse

paternelle? peut-être; ou taquinerie un peu cruelle, destinée à

faire subir le supplice de Tantale aux trois «lâcheurs» qui, en

effet, rongeaient leur frein non sans pester avec turbulence?

Isabelle rejetait la responsabilité du voyage manqué sur Pipette.

Si Pipette n'avait pas quitté le domicile de ses parents, ceux-ci

n'auraient pas fait une pareille fugue sans les prévenir et sans

les inviter!

--Non! répliquait Pipette, ils ne me reprochent point d'avoir

quitté la maison, car depuis mon départ ils s'amusent davantage;

c'est à vous qu'ils en veulent d'avoir été assez lâches pour aller

à Fontaine-l'Abbé!...

--Nous, lâches d'avoir été à Fontaine-l'Abbé, s'écriait Isabelle,

en fureur, quand on a consenti à s'y enterrer deux mois et demi

pour essayer de marier mademoiselle!...

--Oh! pour ça, faisait Pipette, il aurait fallu d'abord m'avertir

et me consulter. Je n'avais et je n'ai aucune envie de me marier.

--Eh bien! c'est gai.

--Ça ne serait pas gai pour moi d'épouser des cornichons!

--«Cornichons» depuis que tu sais qu'ils ne t'ont pas demandée!

Auparavant, ils n'étaient pas si bêtes!... «Cornichons», même

monsieur Juillet?...

--Oh! celui-là, dit Pipette, ce n'est pas un jeune homme, c'est un

célibataire!

Heureusement qu'avec Pipette, on finissait toujours par rire, car

la vie fût devenue intolérable chez les Albéric. La vérité sur

la tentative de mariage était d'une particulière tristesse: sur

les trois jeunes gens mariables invités à Fontaine-l'Abbé, deux

avaient demandé la main d'une des jeunes filles si comme il faut

qui étaient les sœurs du troisième; aucun celle de Pipette avec

qui pourtant ils avaient tant paru se plaire. Madame Du Toit,

de l'événement, était abasourdie: «Oui, certes! disait-elle,

mademoiselle Voulasne a été élevée d'une façon déplorable, mais

qu'il n'y ait pas un de ces messieurs pour deviner l'excellente

nature qui se cache sous cette exubérance, c'est à désespérer du

jugement des hommes!...»

C'était une personnelle défaite qu'elle venait de subir là et

que rendait plus cuisante le succès non escompté de l'autre

jeune fille «si quelconque», disait-elle; et, en outre, c'était

un désastre pour la pauvre petite de qui le sort allait être

inquiétant, la période des vacances écoulée. Qu'allait-elle en

effet devenir, la gracieuse et endiablée Pipette? Demeurer

chez sa sœur était une solution qui semblait de plus en plus

impossible. Retourner chez ses parents? Hélas! il était bien peu

probable que les parents, tels qu'on les connaissait, eussent

modifié la situation qui avait mis leur fille en fuite. Ils

voyageaient avec M. Chauffin, comme ils l'avaient toujours fait,

et ils ne s'étaient pas du tout cachés pour nommer à leurs filles,

dans leur correspondance, les personnes qui, durant la saison

dernière, égayaient la villa de Dinard: pour la plupart des

connaissances particulières de M. Chauffin, et qu'ils n'osaient

auparavant pas inviter lorsqu'une jeune fille se trouvait sous

leur toit, ce qui était beaucoup dire! Le règne de M. Chauffin,

loin qu'il eût été entamé par les événements, s'annonçait bien

plutôt comme engagé dans une ère audacieuse et redoutable. Ah!

oui, pauvre Pipette!...

«La pauvre Pipette» était le thème ordinaire, désormais, des

nouvelles lamentations de madame Du Toit, qui croyait avoir

reconquis son fils, pour l'avoir eu,--fût-ce grincheux et

dépité,--toute la saison à la campagne.

Madame Du Toit venait chez moi plus souvent que je n'allais chez

elle, car elle ne recevait pas encore. Ensemble, nous causions du

sort des jeunes filles. Elle m'effarait parfois avec des idées

que je jugeais, moi, délibérément «d'un autre âge». «D'un autre

âge», pourquoi? Parce que, comme je le voyais, elles n'étaient

plus conformes aux idées qui gouvernaient le monde le plus

actif ou le plus remuant, parce qu'elles se trouvaient même en

opposition tout à fait nette avec le courant qui emportait une

société nouvelle, ou, si l'on veut, avec ce qui, pour le moment,

«était dans l'air». Il faut accorder une grande attention à

ce qui «est dans l'air», non pour le happer et s'en nourrir

stupidement, bien entendu, mais parce que, quoi que l'on fasse ou

que l'on veuille, ce qui «est dans l'air» tend à nous pénétrer.

N'était-ce pas pour avoir absorbé, moi, par exemple, ce qui était

dans l'air à l'époque de ma jeunesse, c'est-à-dire la rébellion

contre toute contrainte, que j'avais été si encline à critiquer

mon éducation? Un peu moins de soumission héréditaire, quelques

exemples concrets d'indépendance sous les yeux, et je pouvais

déjà, moi, de mon temps, à Chinon, faire figure d'une jeune

«affranchie»! Combien subtils ou combien rares encore étaient

cependant les miasmes en ce temps-là à ma portée! Et aujourd'hui,

ce n'était pas que j'eusse adopté les idées nouvelles, puisqu'on

a vu combien le monde qu'elles formaient m'était instinctivement

antipathique: la femme tendant à n'être plus qu'une courtisane,

la société à ne plus obéir qu'aux caprices des sens, rien ne

me paraissait plus répugnant et plus bête; cependant, lorsque

madame Du Toit me disait: «Mon enfant, la meilleure recette

pour obtenir un bon mariage, c'est de le fonder sur ce qui peut

durer le plus longtemps, et par conséquent sur des intérêts...»

je bondissais. Elle ne se troublait pas: «... Sur des intérêts

matériels, reprenait-elle, qui sont quelque chose de bien fort

dans la vie, et qui obligent plus de couples aux mutuelles

concessions, à la patience et finalement à contracter cette

_habitude_ sans laquelle aucune union n'est possible, que ne le

ferait même aucun commandement moral... Et, en second lieu, sur

des considérations de convenances, de situation publique, etc.,

qui agissent plus sûrement et plus longuement sur l'esprit de la

femme, en particulier, que la considération même de l'amour!...»

Je bondissais de nouveau; le sang me montait à la figure. Comment

pouvait-elle me dire cela, elle qui m'avait confié avoir tant

souffert en manquant un mariage d'amour!... Elle m'apaisait en

me faisant «Tout beau! tout beau!» de la main: «Ma chère enfant,

affirmait-elle, il y a beaucoup moins de femmes amoureuses, ou

du moins destinées irrévocablement à l'amour, qu'on le croit ou

que l'on se plaît à le dire... Les femmes ont l'instinct de la

maternité, avant tout, et après cela ou à défaut de cela, le goût

de la vanité et de la coquetterie qui souvent se confondent...

Mais, celles qui ont l'instinct de l'amour? car il y en a,

certes, je vous concède qu'il y en a, eh bien! il n'y en a pas

probablement beaucoup plus qu'il n'y en a qui ont l'instinct

de l'art, du commandement ou de la véritable charité; ce sont

des exceptionnelles, et comme leur disposition, pour mériter

qu'on en tienne compte, a besoin d'être ardente, elle trouve,

en toutes les situations, le moyen de se réaliser. Quand nous

parlons du mariage, il ne peut s'agir que de la bonne moyenne des

jeunes filles; or, la bonne moyenne, croyez-en mon expérience,

ma chère enfant, la bonne moyenne est peut-être capable d'un

amour, que l'on ne manque pas de prendre pour la grande passion,

naturellement, mais qui n'existe que dans l'imagination,

entendez-moi bien, qui n'a d'intensité que parce qu'il est un

rêve, un rêve conduit à notre guise, et j'ajoute: parce qu'il est

généralement malheureux, car il vit surtout de compassion pour

soi-même; mais qui ne résisterait pas au prétendu bonheur réclamé

par lui à grands cris, qui s'écorcherait et s'évanouirait comme

une bulle de savon au contact de la première réalité... Pour aimer

l'amour, et j'entends par amour ce qui s'appelle l'amour, oh! oh!

il faut être d'une autre trempe que la plupart de nos femmelettes!

Ce sont des gaillardes, ma petite, celles de nous qui sont

réellement et par vocation spéciale appelées à l'amour; on les

reconnaîtrait entre mille, parce qu'il n'y en a pas une sur mille

qui ait les reins taillés pour cela!

--Mais, osais-je objecter, c'est peut-être faute de plus nombreux

mariages d'amour!...

--Le mariage d'amour! s'écria-t-elle, qu'est-ce que ça dure?

--Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...

--La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre

poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des

femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est

meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et

de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles

et des femmes est abondamment illustrée!

Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une

génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités

comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes

pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie;

je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais

alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle

disait me faisait de la peine.

J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde,

une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en

horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne

est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y

est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne

croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à

propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait

malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement

entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon

temps:

--Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions,

nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui

présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des

mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi

différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où

nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du

bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh

bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir

plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté

excessive de nos parents...

--Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!...

Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est

en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne,

où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a

toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même,

une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle

et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement

des mœurs.

Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous

le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour.

--Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille

livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les

parents donnent carte blanche!

--La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.

--Mais il y a parents et parents...

--Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne

se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère

qu'en y demeurant malgré une situation anormale.

--Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?...

--Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement

quand il s'agit d'une jeune fille à marier.

Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit

appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus

importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien

entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à

la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte

établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et

les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en

définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient

dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain,

moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de

plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes

extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier

excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que

vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption,

de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune

exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du

bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce

panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse

un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter

jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme

il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans

d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant

souffrir en secret. «_L'orgueil_ est mon péché!» j'en convenais

avec lui.

J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si

misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances

terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât

chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je

cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La

voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis:

--Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je

n'en aurai peut-être pas pour moi!...

Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des

changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions

quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on

changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour

m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la

détrompai:

--Non! pour me diminuer...

Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme

avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut

dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit

sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation

souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant

que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après

quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère.

Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me

diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien

d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans

les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des

fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus

que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans

les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de

façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son

visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je

n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court

le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût,

d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la

«situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait

amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade.

L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante

avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention

exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente

et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille

protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher.

Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme

occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin,

hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute

simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma

déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me

perdre!...

Madeleine, jeune femme · 第 26 / 37 题