XVI

Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du

Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut

toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait

le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout

à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.

A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais

été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si

l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de

plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir

davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut

leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je

regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me

parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme

elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer

que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les

soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai

pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes

filles étant partis pour faire place aux amis du président, et

Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je

jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser

Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M.

Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains

ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se

répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui

font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la

taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent

à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes

filles à marier.

Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple

à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence

de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait

à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la

présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se

fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit

qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune,

soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,

hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:

les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec

mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de

la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant

pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.

Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sœur Isabelle,

j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!

Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux

ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite

d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance;

soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs

très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,

à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que

quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés,

et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je

serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur

sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas

une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en

somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer

un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais

moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,

ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage

vous éblouit!... J'eus peur.

Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé

le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les

marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour

me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans

les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon

exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se

présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;

aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas

fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds,

réduite à l'état de boue.

De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me

releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond

comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand

mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et

malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort,

et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir

ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à

mon écœurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de

nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,

j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des

phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne

pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais

fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie

de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure

que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.

Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la

scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais

eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont

les mœurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement

jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût

jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré

qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse

non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette

imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais

dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité

et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de

même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de

me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup

aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais

acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de

ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il

s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder

avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes

l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour

moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir

point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui!

mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme

plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à

temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel

je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant

en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit

aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait

en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un

mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la

maîtresse de quelqu'un.

Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même;

il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une

forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être

hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer

comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas

de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le

savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement,

qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il

s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer

le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine

décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il

faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer

d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce

qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches

fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant

d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était

l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée

d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation

si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de

mœurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à

nous-mêmes et à notre meilleure volonté.

Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs

durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme

que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté

héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,

et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins

matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à

comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,

sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité

physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un

attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me

parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame

Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui

sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté

que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures,

et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais

il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il

les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas

que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions

demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles

qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas

sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur,

avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt,

bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle

disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres

à rien.»

Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le

souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites

parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.

N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les

moments les plus doux de ma vie!...

Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.

Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il

n'épouserait pas la petite Voulasne.

Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,

dit:

--Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!

Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais

pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre

Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je

m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler

de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre

nous de petites plaintes.

Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année

précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se

dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée;

tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main,

on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait

en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les

châtaigniers.

Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré

un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture.

M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre

sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là

qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par

la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs

et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis

XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de

nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse,

et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques

formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les

autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement

aplanies. Cela faisait un peu mal au cœur...

Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à

sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la

cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait

pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à

rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les

moments où cela convenait le moins:

--Comme vous êtes jeune!

Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les

paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant

le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille

tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.

Madeleine, jeune femme · 第 25 / 37 题