Les témoignages si particuliers d'estime qu'à tout instant M. Du
Toit m'accordait ne me gênèrent pas, tant que l'amour en moi eut
toute sa virulence. Un nuage épais, qui m'environnait, me cachait
le monde et moi-même, et m'abusait sur la valeur des choses. Tout
à coup, les témoignages de M. Du Toit me gênèrent.
A la suite de la conversation sur le rouleau de pierre, j'avais
été plongée dans une hébétude telle que l'on ne saurait dire si
l'on y souffre ou bien si l'on n'y éprouve pas une espèce de
plaisir barbare qui vient de sentir qu'on ne pourrait souffrir
davantage. C'est une stupeur qui trompe nos bourreaux et peut
leur donner à croire que nous sommes insensibles. Le soir où je
regardais le petit chat noyé dans la douve, et où M. Juillet me
parlait de son voyage, M. Juillet se disait probablement: «Comme
elle est tranquille! c'est fini; on a toujours tort de s'imaginer
que cela va faire des histoires...» Je pleurais, presque tous les
soirs, à mon balcon, avant ce soir-là, mais ce soir-là je n'ai
pas pleuré. Et, depuis ce soir-là, les jeunes gens, les jeunes
filles étant partis pour faire place aux amis du président, et
Pipette demeurant seule de ce petit monde, à Fontaine-l'Abbé, je
jouais, après le dîner, quelques airs de valse pour faire danser
Pipette, soit avec son beau-frère Albéric, soit aussi avec M.
Juillet!... Et lorsque Pipette valsait avec M. Juillet, mes mains
ne tremblaient pas, sous mes doigts si calmes naissaient et se
répandaient ces ondes amoureuses, sensuelles et troublantes qui
font pencher les têtes, clore à demi les yeux, frissonner la
taille sous le bras qui la presse, et dont les effets semblent
à tous salutaires du moment qu'ils sont produits sur des jeunes
filles à marier.
Mais M. Du Toit commença à me proposer trop souvent comme exemple
à la jeune Voulasne pour qui il n'avait pas toute l'indulgence
de sa femme. Madame Du Toit elle-même, il est vrai, se montrait
à présent plus serrée, à l'égard de Pipette, soit à cause de la
présence du président et de ses nouveaux hôtes, soit qu'elle se
fatiguât des incartades de la jeune fille, parfois vives, soit
qu'une apparence de flirt avec M. Juillet lui parût inopportune,
soit enfin qu'elle fît involontairement expier à Pipette l'échec,
hélas! probable, de toute la fameuse stratégie matrimoniale:
les trois jeunes gens s'étaient montrés pourtant au mieux avec
mademoiselle Voulasne; aucun n'avait fait mine, en partant, de
la vouloir épouser. Bref, Pipette, telle qu'elle était, n'ayant
pas enlevé un mari, on essayait de dompter la farouche Pipette.
Et de même que j'avais été le modèle proposé à sa sœur Isabelle,
j'allais servir désormais d'«exemple» à Pipette!
Tout le temps qu'une image nette et de relief un peu vigoureux
ne s'était pas présentée à mon esprit pour figurer ma conduite
d'amoureuse, celle-ci bénéficiait de toute ma complaisance;
soudain, un beau jour, à table, M. Du Toit, d'un mot d'ailleurs
très discret, très supportable, ayant fait allusion, en souriant,
à je ne sais quelle de mes prétendues «vertus», l'idée me vint que
quelqu'un pouvait se lever, là, devant tous ces juges assemblés,
et déclarer que si M. Un Tel, ici présent, eût voulu de moi, je
serais aujourd'hui sa maîtresse. L'image, le ton des paroles, leur
sens, cela fut devant moi comme une hallucination. Ce n'était pas
une épouvante si chimérique; quelqu'un était là qui eût pu, en
somme, à la rigueur, se lever et parler ainsi, et moi, à supposer
un «instant de démence»,--j'en avais bien eu d'autres,--je pouvais
moi-même me lever, m'accuser publiquement, dire cela!... Et cela,
ç'aurait été la vérité, la vérité vraie, celle dont le visage
vous éblouit!... J'eus peur.
Cela m'écrasa. Pas une seule fois, jusque-là, je n'avais éprouvé
le sentiment de la honte. L'année précédente, quand sur les
marches du perron, là, tout à côté, j'avais senti que l'amour
me possédait, j'étais fière; lorsque j'étais parvenue, dans
les toutes dernières semaines, pour ainsi dire au faîte de mon
exaltation amoureuse, lorsque la réalisation même osait se
présenter à mon imagination, je ne me sentais pas amoindrie;
aujourd'hui, l'image de ce qui eût pu se faire et ne s'était pas
fait s'offrant à mon esprit, je me sentais foulée aux pieds,
réduite à l'état de boue.
De cet état de prostration, le chagrin me tira. Le chagrin me
releva à mes propres yeux. C'était un chagrin immense, profond
comme mon amour même; intermittent comme un sanglot. Quand
mon chagrin éclatait, je ne me voyais plus qu'amoureuse et
malheureuse; j'avais pitié de moi-même; je pleurais si fort,
et si abondamment, que je n'aurais pu, alors, ni m'en vouloir
ni m'en mépriser. Quand il faisait trêve, c'était pour céder à
mon écœurement et à mes nausées. Alternatives de clarté et de
nuit, comme dans un tunnel percé de jours fréquents. Au fond,
j'étais d'une grande ignorance des procédés de la passion et des
phénomènes que j'avais subis; ma solitude était complète; je ne
pouvais m'ouvrir de mon tourment à personne; et ce que j'avais
fait, l'énormité de ce que j'avais fait durant l'étrange maladie
de ma conscience, ne se révélait à moi que par bribes, à mesure
que se multipliaient en moi les intervalles lumineux.
Quel réveil, le jour où il fut établi, à mes yeux, que moi, la
scrupuleuse et la timorée, moi la correcte et la délicate, j'avais
eu tout simplement plus d'audace que la plupart des femmes dont
les mœurs me scandalisaient! Moi? mais je m'étais tout simplement
jetée à la tête d'un homme! Moi? mais sans que cet homme m'eût
jamais dit un mot d'amour, sans que cet homme m'eût déclaré
qu'il me désirait, moi? par mes assiduités, par ma tendresse
non retenue, par tout le feu qui rayonnait de moi, par cette
imploration que tous mes gestes probablement traduisaient, j'avais
dû contraindre un homme à prononcer cette formule dont la banalité
et le caractère artificiel m'avaient tant stupéfaite, et tout de
même satisfaite!... Moi, moi? j'avais mis un homme en demeure de
me faire cette grâce, cette charité!... Sans qu'il tînt beaucoup
aux minces avantages qu'il en pouvait retirer, oui, moi, j'avais
acculé cet homme à endosser la responsabilité de détourner de
ses devoirs «une femme comme moi»! Car enfin, soyons francs, il
s'entendait à merveille avec moi; il prenait plaisir à bavarder
avec moi, oui,--surtout chez sa tante où toutes les autres femmes
l'ennuyaient;--il avait même une complaisance particulière pour
moi; il regrettait peut-être, je l'ai déjà dit, de ne m'avoir
point connue en un temps où il eût pu m'épouser; oui, oui, oui!
mais avec tout cela, il ne me parlait point d'amour!... Une femme
plus expérimentée que moi ne s'y fût pas trompée! elle eût à
temps brisé son élan, évité de s'écorcher à ce mur contre lequel
je poussais un homme embarrassé, m'aimant bien, mais pressentant
en moi ce qui, en effet, allait se produire, ce qui se produisit
aussitôt dit le mot fatal, un homme pressentant qu'il y avait
en moi, sous la femme amoureuse, si passionnée fût-elle, un
mystérieux et insurmontable obstacle à ce que je fusse jamais la
maîtresse de quelqu'un.
Cet obstacle s'était élevé de moi, à mon insu et contre moi-même;
il m'avait environnée, encerclée comme la ceinture d'une
forteresse; et de quel revêche système de défense avais-je dû être
hérissée tout à coup pour qu'un homme qui venait de se déclarer
comprît, dans l'instant, à mon seul aspect, que je n'étais pas
de l'espèce des femmes dont on tire le plaisir!--Mais il le
savait depuis longtemps! et c'était pour cela, probablement,
qu'il ne me parlait pas d'amour!...--Oui, oui, il le savait; il
s'en doutait du moins; mais moi, ne semblais-je pas lui affirmer
le contraire?... Et lorsque enfin il avait pris la soudaine
décision d'agir, un visage que je ne gouverne pas, un visage, il
faut le croire, aussi mien que le mien, l'avait fait reculer
d'effroi... Ce visage, quand j'y songe, je crois que c'était ce
qu'on appelle «l'air de famille», qui rapproche les plus fraîches
fillettes du masque décrépit des aïeules, et le poupon naissant
d'un arrière-grand-oncle, foudre de guerre et moustachu; c'était
l'air de famille qui me liait sans doute à une longue lignée
d'honnêtes grand'mères, autant et plus peut-être que mon éducation
si idéaliste et si pure; c'était un ensemble, une accumulation de
mœurs réservées et contraintes, force puissante, bien supérieure à
nous-mêmes et à notre meilleure volonté.
Dans les instants de lucidité qui me cinglaient comme des éclairs
durant ma grande perturbation, je commençais à entrevoir l'homme
que l'amour avait transfiguré à mes yeux et que ma chasteté
héréditaire avait fait reculer. Il était apte à tout comprendre,
et il s'était plu à comprendre mes aspirations vers une vie moins
matérielle et moins rudimentaire. Mais il se plaisait autant à
comprendre celles de la jeune Voulasne qui consistaient à jouer,
sauter, danser, tonitruer, cavalcader, dépenser une activité
physique surabondante, et dont surtout la jeune chair exerçait un
attrait sur les hommes. Il savait lui parler comme il avait su me
parler à moi; comme il avait su parler, peut-être, à une madame
Le Gouvillon... Il était le seul homme, à Fontaine-l'Abbé, qui
sût amuser Pipette. Il aimait dans la femme autant la légèreté
que la gravité; il avait de l'admiration sincère pour les pures,
et des arguments pour les encourager dans la bonne voie; mais
il appréciait, d'un point de vue différent, les autres, et s'il
les accompagnait dans leur chemin non classé, je ne pense pas
que ce fût pour les remettre sur la grande route... Ses opinions
demeuraient, en tous les sujets, cohérentes et conformes à celles
qui régnaient dans la famille Du Toit, mais il ne conformait pas
sa vie strictement à ses opinions. Il avait un démon intérieur,
avouait-il lui-même, avec lequel tantôt il se colletait, tantôt,
bras dessus bras dessous, il «tirait des bordées». Son oncle
disait de lui: «C'est un impulsif, comme les génies et les propres
à rien.»
Mais lorsque je retombais au creux de mon chagrin, seul, le
souvenir me restait des choses si belles qu'il m'avait dites
parfois et qu'il avait si bien l'air de ne dire que pour moi.
N'était-il pas sincère, à ces moments-là comme aux autres? Les
moments les plus doux de ma vie!...
Lorsqu'il partit, je fus précipitée au dernier degré de ma misère.
Il partit parce que madame Du Toit lui avait demandé pourquoi il
n'épouserait pas la petite Voulasne.
Pipette, qui ne cachait pas ses impressions, en le voyant partir,
dit:
--Ah! bien, ça va être gai, ici, sans vous!
Je la trouvai délicieuse de penser et de dire cela. Si je n'avais
pas su pourquoi il partait, j'aurais peut-être été jalouse. Pauvre
Pipette! elle ne savait pas, elle, la cause de ce départ; et je
m'apprêtais à partager un peu avec elle ma tristesse, sans parler
de lui trop directement, moi du moins, mais en échangeant entre
nous de petites plaintes.
Il partit par le même train qui m'avait emportée l'année
précédente; un train de fin d'après-midi qui permettait de se
dire adieu au goûter. La voiture attendait dans la cour pavée;
tout le monde vous reconduisait jusque-là; on se serrait la main,
on disait les mots ordinaires, et puis la voiture s'en allait
en grimpant l'allée en lacets, avant de disparaître sous les
châtaigniers.
Un an auparavant, quand c'était moi qui partais, il était demeuré
un des derniers dans la cour, à regarder s'éloigner la voiture.
M. Du Toit ne faisait point à son neveu l'honneur d'interrompre
sa chasse pour lui dire adieu, de sorte que nous n'étions plus là
qu'entre femmes sur le pavé, et personne ne resta. En rentrant par
la galerie dallée, aux murs blancs, où étaient des têtes de cerfs
et des gravures représentant des prises de villes par le roi Louis
XIV, et qui s'éclairait tout au long sur la façade Nord, par de
nombreuses fenêtres, je me retournai du côté de l'allée sinueuse,
et je vis la voiture déjà rapetissée et affectant de fantastiques
formes, à travers les vieilles vitres, les unes bleuâtres, les
autres vert bouteille, certaines incolores, toutes inégalement
aplanies. Cela faisait un peu mal au cœur...
Pipette avait décroché dans le corridor une ancienne corde à
sauter suspendue au portemanteau, et, étant repassée dans la
cour pavée, sautait à la corde. J'étais convaincue qu'elle avait
pourtant du chagrin. Je lui dis, bêtement, sans trop penser à
rien, ce qu'on m'avait dit tant de fois à moi-même, et dans les
moments où cela convenait le moins:
--Comme vous êtes jeune!
Elle ne me répondit pas. Elle fermait aux trois quarts les
paupières; la corde claquait à intervalles réguliers en touchant
le sol et semblait couper autour du corps entier de la jeune fille
tous les fils qui la pouvaient relier au monde extérieur.