XIII

Ce que j'ai à dire de moi me confond. Mais j'écris l'histoire de

ma vie: quelle raison d'être pourrait-elle avoir, si ce n'est la

fidélité?

Je m'approchais de Chinon, avec mes deux enfants, j'allais revoir

mon pauvre grand-père qu'on me disait mourant, j'allais retrouver

ma chère maman et ma grand'mère, mon mari que je n'avais pas vu

depuis plus de six semaines; et une idée dominait toutes celles

qui se formaient le long de cette perspective: c'était qu'en

quittant Fontaine-l'Abbé je n'avais rien dit à M. Juillet!

A Tours où nous changions de train, mon mari nous attendait sur le

quai de la gare, afin d'arriver en même temps que nous à Chinon.

Je fus plus contente de le retrouver que je ne l'avais imaginé.

Il faut dire que j'avais été tourmentée pendant le trajet à la

pensée qu'il pouvait y avoir eu malentendu dans nos échanges

de télégrammes: quel embarras s'il ne se fût pas trouvé là, à

l'heure convenue! Il était là, et j'avais une véritable joie de

le revoir... Et puis, ma joie était formée aussi du grand bonheur

qu'il éprouvait à embrasser ses enfants. En nous installant tous

ensemble dans le compartiment du train de Chinon, je goûtai

l'impression heureuse d'être au complet, d'être en famille: papa,

maman, les deux petits, la nounou dont le plus jeune ne saurait

se passer, et les bagages comptés plutôt trois fois qu'une!

Impression bourgeoise entre toutes, humaine aussi, je le crois

volontiers, et bien plus profonde et plus stable que mainte

autre d'un ordre évidemment plus relevé, mais qui ne demeure pas

comme elle. Et sur ce modeste bonheur sain, passa, comme le vol

d'un sombre oiseau, le souvenir de ma dernière entrevue avec M.

Juillet. «Je ne lui ai rien dit!...» Mais qu'est-ce que j'aurais

pu lui dire?

Faillir à mes devoirs était une éventualité qui ne m'effleurait

pas; et cela, non par oubli, non par négligence, indifférence,

mais par suite d'une inaccoutumance absolue à l'idée que commettre

une faute,--surtout de cet ordre,--m'était chose possible, à moi.

Je me faisais si peu de scrupule que, de ma liaison encore

inqualifiable avec M. Juillet, j'étais fière, et tout en écoutant

mon mari qui me parlait de la Dordogne d'où il arrivait, du

château dont il allait chaque année surveiller une aile construite

par lui, et des pâtés de foie gras qu'il avait mangés, je songeais

que, depuis que j'avais fait ce même trajet de Tours à Chinon,

avec lui,--car, n'est-ce pas? on compare toujours,--ce qu'il

m'était arrivé d'essentiel, eh bien! c'était d'avoir gagné un

ami, un ami infiniment cher, un ami avec qui il n'existait aucun

sujet de l'ordre le plus haut qui ne pût être abordé, et un

ami qui consentait à aborder ces sujets-là avec moi: et toute

la partie orgueilleuse de moi se gonflait de cette acquisition

et s'efforçait de la retenir, de l'accaparer pour la conserver

pure à mes yeux en la faisant intellectuelle. Bien des fois,

déjà, au couvent, on m'avait fait reproche sur un ton singulier

qui semblait admettre une indulgence cachée: «Vous êtes une

orgueilleuse!» Tous et toutes, chez nous, nous étions, au fond,

des orgueilleux. Et mes maîtresses, qui croyaient devoir me

blâmer de ce sentiment, savaient bien que le détruire en nous

est impossible, et que c'est à nous en servir qu'il nous faut

apprendre; et elles savaient probablement que, ce sentiment-là

nous manquant, c'était l'armature même de nos vieilles mœurs qui

s'ébranlait. En attendant, ce sentiment-là était en train de me

jouer un singulier tour.

Je trouvai, à Chinon, mon grand-père, en effet, très malade;

il ne quittait plus son lit; la vie s'était presque subitement

retirée de lui; l'année précédente il nous étonnait encore par

sa verdeur, et maintenant c'était un moribond épuisé. L'émotion

s'étalait à ce point dans toute la maison et jusque dans le

voisinage, que j'eus quelque honte de le remarquer, ce qui

prouvait que je n'étais peut-être pas à l'unisson. Étais-je

devenue une étrangère? Est-ce que, par hasard, je n'aimais plus

mon grand-père? Je ne pouvais m'empêcher d'observer que la

mort de mon père, fauché en pleine maturité et à la suite de

circonstances tragiques, n'avait pas donné lieu à un si grand

appareil douloureux: on avait paru lui en vouloir de quitter

la vie au milieu de sa course, tandis qu'on s'inclinait sans

arrière-pensée devant le cycle achevé du vieillard, mais alors,

en s'adonnant à tout le déploiement de deuil qui était de rite

dans nos familles. Et les rites sont faits pour les événements

normaux. Mon grand-père avait accompli toutes choses à leur

heure et régulièrement, et il mourait au terme ordinaire de la

vie. Mon père, lui, c'était un héros; il était mort à cinquante

ans, des chagrins de sa cause perdue, et ayant déjà livré pour

elle sa fortune; c'était aussi un téméraire. Et je m'imaginais

que M. Juillet, s'il eût été là, m'eût dit: «Il est juste que

les symboles de l'ordre soient particulièrement honorés et qu'un

secret instinct leur rende les hommages qui seraient dus aux

astres, par exemple, dont le parcours n'est jamais troublé; et il

est juste, en définitive, que l'insuccès ne soit pas récompensé,

si belle qu'ait été la tentative... etc.» Et il était, lui,

comme mon père et comme moi, en ma nature première, partisan des

tentatives, dussent-elles être malheureuses!... Pourquoi est-ce

que j'imaginais des paroles de M. Juillet jusqu'en présence de mon

grand-père mourant? Est-ce que les circonstances m'imposaient pour

ainsi dire sa pensée, son opinion? Ou bien était-ce la pensée de

lui qui me faisait ainsi interpréter les circonstances?

Ma pauvre maman, dont on avait tant admiré le ferme courage lors

de la mort de son mari,--qu'elle aimait et admirait pourtant au

delà de tout,--perdait la tête en prévision de la fin prochaine de

son vieux père. Quant à ma grand'mère, elle représentait, à elle

seule, toutes les terreurs que pourrait inspirer la fin du monde.

Il fut heureux que mon mari se trouvât là, pour que quelqu'un dans

la maison eût son sang-froid, car au bout d'une seule journée,

moi-même, la belle raisonneuse, j'étais gagnée par la contagion,

mes nerfs étaient secoués par le frisson commun, et mes larmes

se mêlaient, sans répit, à celles de ma grand'mère, de maman,

des domestiques et de la touchante procession de bonnes gens qui

pénétrait librement par la porte ouverte.

C'était un homme d'une intégrité absolue, qui disparaissait. Cette

idée se présenta tout à coup à moi parce qu'elle fut émise, dans

le corridor, par un monsieur quelconque, qui venait prendre des

nouvelles et qui ne semblait pas attacher d'autre importance à

un jugement pour lui sans doute quasi habituel. Mais un jugement

de cette sorte, je ne l'entendais plus jamais prononcer autour

de moi, à Paris. Qu'il correspondît ou non à la réalité, il

correspondait, dans la bouche du monsieur de Chinon, à un idéal

communément admis par les mœurs du temps, et le prononcer était

tenu par tous pour le suprême hommage. Dans un certain monde, que

je connaissais, on n'osait plus, fût-ce par flatterie, balancer

autour de la dépouille d'un homme un encens de cette sorte-là.

Est-ce que c'était un tel sujet, s'imposant à moi, qui me faisait

désirer de m'en entretenir avec M. Juillet? ou bien était-ce parce

que j'avais le trop vif désir de m'entretenir avec M. Juillet, que

j'imaginais et souhaitais un sujet de causerie aussi peu féminin

et qui n'était possible qu'avec lui?...

Pour épargner aux enfants la vue des sinistres préparatifs

auxquels toute la maison était vouée, je les envoyais passer la

journée chez mes vieux amis d'autrefois, les Vaufrenard, dans le

parterre en terrasse et dans le clos du haut, où toute mon enfance

et une partie de ma vie de jeune fille s'étaient écoulées; et

lorsque j'avais un moment de répit, je courais les rejoindre. La

vue de ma petite fille en train de jouer aux endroits mêmes où

j'avais été, moi, petite fille, m'attirait d'une façon toute

particulière, Suzanne avait élu, d'instinct, comme moi autrefois,

sur la terrasse, le balcon de fer d'où l'on apercevait entre les

barreaux, à trois mètres en dessous, la vigne et la citerne;...

la vigne du vieux père Sablonneau, maintenant courbé en deux,

et la citerne au grand œil glauque, en face duquel j'avais tant

rêvé... Une odeur de sureau, de tilleul, de cerfeuil et d'herbes

arrachées, surchauffées et pourrissantes, s'exhalait alentour.

Ah! mon cœur et ma tête!... C'était là que j'avais conçu tant

d'espérances!... Peut-être, devant moi, ma fille commençait-elle

déjà, les mains cramponnées au balcon, à imaginer des chimères?...

Elle semblait captivée par les mouvements des araignées d'eau,

comme je l'avais été moi-même; elle avait, comme j'en avais eu,

des réflexions d'une puérilité rassurante, et cependant, quel

monde d'idées n'était-il pas en formation dans cette petite

tête?... N'était-ce pas moi qui, sous mes yeux mêmes, reprenais

mon élan, et de mon point de départ?... Le spectacle de la vie qui

recommence est aussi tragique que celui de la vie qui finit.

Derrière moi, de l'autre côté des persiennes toujours rabattues

pour abriter le salon contre l'ardeur du jour, quelques notes

isolées au clavier du grand piano, où M. Vaufrenard, encore

aujourd'hui, essayait sa belle voix de baryton, maintenant

bien fatiguée... Mon Dieu! quelle source d'émotions que la

confrontation des divers moments de notre vie! C'est à ce piano

que j'avais éprouvé, après mes grandes joies religieuses, plus

fortes que tout, l'enivrement de la musique, mêlé à celui de la

dix-huitième année. Et une seule note: _la... la... la..._, et

le timbre, hélas! un peu fêlé de mon vieil ami, me dilataient le

cœur jusqu'à provoquer les larmes, comme jadis, un soir, à ce

même endroit exactement, les grosses gouttes d'une pluie orageuse

commençant à percer les feuillages...

C'est à ce piano qu'était né mon amour imaginaire pour le jeune

homme qui me tournait les pages... celui dont le souvenir, à

Fontaine-l'Abbé, s'était superposé à celui de M. Juillet.

Assise sur un de ces vieux fauteuils rustiques, en bois de

châtaignier, où il y avait toujours quelques pointes de fer

rouillé dont on redoutait à la fois la tache et l'écorchure pour

sa robe, je regardais le grand paysage de mon enfance à travers

les barreaux de fer du balcon et les jarrets nus de Suzanne: la

vigne... la citerne... la cheminée de troglodytes plantée comme

une borne dans le champ d'asperges..., puis les toits d'ardoise,

la plupart à pignons, des maisons du quai..., la Vienne..., les

grandes toues si paisibles..., l'île et ses peupliers..., et puis

au delà, la plaine bleue, qui, autrefois, me semblait immense...

Oh! si j'insiste, c'est que je ne peux me retenir de rappeler

toutes ces choses...

Qu'est-ce qu'elles ont donc, toutes ces choses? Ce n'est pas

qu'elles soient en elles-mêmes si remarquables; ce n'est pas

seulement parce qu'elles sont mon pays, car d'autres endroits,

où je n'avais jamais vécu, m'ont donné des émotions proches de

celles-ci... Ce que ces choses-là me rappelaient, c'était un

temps de ma vie où il y avait sans cesse devant moi une espèce de

lumière, intense et magnifique, vers laquelle il me semblait que

je courais en m'élevant toujours!... Toute mon enfance, période

religieuse, période musicale, période amoureuse même, elle se

résumait en une seule idée: il y a quelque chose de sublime vers

quoi nous devons tendre. Il a pu se faire que j'aie confondu

parfois ce sublime avec mes désirs et même avec mes appétits

personnels, mais j'agrandissais ceux-ci, et peut-être que je les

ennoblissais un peu en pensant à mon sublime. Ce qu'on m'avait

appris ici, c'était la dignité de la personne humaine, c'était

notre vocation commune à atteindre un but plus élevé.

Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en

ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était

resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de

Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps

a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un

à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et

s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé

puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux

génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu.

Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en

une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion,

M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela!

dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est

vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!»

Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je

rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes

heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes

plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle

est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des

derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces

réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est

là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à

fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu;

et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est

la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles

prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante

expression!

A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus

solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale,

plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante

complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à

ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé

par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en

m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer

la pensée de M. Juillet.

Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au

moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité

imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait

encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu

de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma

grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait

dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence

déconcertantes,--franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si

c'était l'une ou l'autre,--je portais la pensée de M. Juillet.

Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même

la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui.

Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part

moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une

sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son

beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon

jugement.

L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos

couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien

de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se

révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément

nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des

lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.

Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne

pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries;

mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées

tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je

l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur

la mort que j'étais capable de citer.

--Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma

grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?

Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il

m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon

premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas

lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire

que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus,

et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir

de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans

l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit.

J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant

absenté peu après, je confessai à ma grand'mère:

--Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu

connaissance sans monsieur Juillet...

Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet.

Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus...

Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit:

--Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il

faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le

goût du bien!

J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations

de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci.

Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à

confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet,

que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée

m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à

parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain,

une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce

sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère

et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur

les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais

pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle

s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à cœur ouvert

avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés,

subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.

Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations

de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je

pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule,

parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas

chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule,

je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus

magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et

la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle

suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.

A la fin, elle me dit:

--Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de

penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.

Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait

parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce

qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un

peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute

glacée.

Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans

l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement

me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en

moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux

que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité

de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le

sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet

lui-même,--car il avait quelquefois abordé de pareils sujets

devant moi,--quel long exercice, quel séculaire entraînement

de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans

leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des

expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé

si bien.

Et ce fut la première fois que ma fierté native se sentit

atteinte. C'était une mortification pour moi excessivement

douloureuse. Elle eût peut-être enrayé la marche du démon qui me

possédait, si, pendant le reste de mon séjour à Chinon, on ne

m'eût un peu trop étroitement persécutée.

Ma grand'mère avait cru remarquer que je ne faisais pas montre

d'une grande piété à l'église, que je suivais mal les offices,

regardais devant moi en ayant l'air de rêver; que Suzanne

n'avait pas du tout l'attitude d'une enfant habituée à assister

régulièrement à la messe;--la nourrice n'avait-elle pas commis

l'imprudence de dire, à la cuisine, qu'il lui arrivait quelquefois

à Paris de manquer la messe?

--Maman elle-même, qui n'avait, certes, aucun esprit

d'inquisition, s'avisa de me prendre en flagrant délit de

négligence, un jour de jeûne! Et pendant une courte absence de mon

mari, elle frappa à la porte de ma chambre, un soir, et me trouva

bien tôt couchée:

--Déjà! dit-elle, tu ne fais donc pas ta prière?

Je croyais, franchement, être restée très fidèle à tous mes

devoirs religieux,--la prière du soir exceptée;--mais je

pratiquais, c'est certain, une religion de Paris, ou du moins de

beaucoup de Parisiens, un peu relâchée, une religion qui m'avait

moi-même scandalisée lors de mon arrivée à Paris, mais qui, peu

à peu, s'était rachetée, par contraste avec l'absence complète

de religion chez la plupart des gens qui m'entouraient. Ah! je

savais par cœur cent textes moraux et édifiants, oui, constataient

grand'mère et maman, mais la pratique de ma religion, non, je ne

la connaissais plus.

--Et alors, qui donc, je te le demande un peu, l'enseignera à ta

fille?...

Elles avaient raison. Mais, outre que je voyais dans leurs

remontrances une petite guerre engagée à un autre propos, j'avais,

dans ce temps-là, la conviction de comprendre, moi, la religion

mieux qu'elles, parce que je la contemplais des hautes altitudes

et du point de vue savant où un homme comme M. Juillet, ancien

normalien, agrégé, docteur, etc., imbu de toutes les connaissances

modernes, se plaçait pour proclamer hardiment et en plein Paris

la grandeur du catholicisme. La manière humble et docile de mes

bonnes femmes assurément était la meilleure. Mais je vivais à

Paris, où elles m'avaient envoyée, et j'avais l'esprit disloqué

par des mondes où bien d'autres ont perdu complètement leur foi;

et je subissais, comme toute femme, des influences... Eh bien!

qu'est-ce qu'elles auraient dit, si j'avais subi celle de mon mari

et de sa famille?...

De telles escarmouches, dont j'apprécie très bien aujourd'hui

l'intention généreuse et la fin excellente, mais qui n'étaient

peut-être pas très adroites, m'irritèrent. Les procédés indirects

ont toujours produit sur moi des résultats opposés à ceux qu'on en

attend. Mais les procédés de maman et de ma grand'mère n'auraient

rien été encore s'ils n'avaient paru se mêler à un concert formé

de toutes nos voisines et amies, qui s'éleva tout à coup pour

célébrer, au moyen de cent soupirs, réticences et expressions

ambiguës, ce qu'on appelait «mon deuil élégant».

La vérité était que mon deuil ayant été commandé à Chinon, et

bien que ce fût chez une couturière pour qui maman et grand'mère

ne tarissaient pas d'éloges, je m'étais toutefois un peu méfiée

de son talent, et, afin de m'épargner l'achat d'une nouvelle

robe de deuil à Paris, j'avais manifesté par trois visites chez

la couturière mon souci d'avoir une robe bien faite. Ces trois

malheureux essayages, au lendemain de la mort de mon grand-père,

et, si je me souviens bien, deux retouches postérieures à la

cérémonie des obsèques, avaient été très commentés dans le

quartier. Ma robe n'était ni plus ni moins qu'une robe de deuil,

sans la moindre fantaisie, sans la plus mince atténuation à

la rigueur classique. Je ne pense pas nuire aujourd'hui à la

réputation de la couturière si estimée de ma famille, en disant

que sa robe, malgré essayages et retouches, n'allait pas très

bien; mais c'est le deuil même qui, paraît-il, m'allait bien,

comme il va généralement aux blondes et à celles dont les

cheveux sont mal contenus sous le crêpe du chapeau. Mon mari,

sans arrière-pensée, croyant plutôt être agréable à tous comme

à moi-même, avait eu l'étourderie de dire: «Le deuil lui va à

ravir...» On avait haussé les épaules, et il s'était attiré par là

des remarques désobligeantes. Commérages, avis détournés, souci

trop zélé de mon bien, tout cela n'aboutissait qu'à me piquer et à

me détourner de la pensée de ma petite ville, des miens et de tout

ce que mes souvenirs de jeunesse ou d'enfance eussent pu offrir

pour moi de salutaire.

Le comble me fut servi par madame Vaufrenard.

Madame Vaufrenard, dont le mari avait jadis chanté à l'Opéra, qui

avait habité cinquante ans Paris avant de venir à Chinon, et qui

n'était pas exempte de péché, me glissa dans l'oreille, peu avant

mon départ:

--Jolie comme vous êtes, ah! il faut profiter de la vie, mon

enfant!...

C'était complet. Celle-ci, différente pourtant de toutes

les autres, croyait, comme les autres, que j'étais appelée

irrévocablement à manquer à mes devoirs, et elle m'engageait

ouvertement à le faire.

Eh bien! si quelque avis eût dû contribuer à me retenir dans le

droit chemin, c'eût été celui de madame Vaufrenard!

Les autres m'avaient exaspérée, mais sèchement, en me laissant

un goût secret de réaction contre leur puritanisme grincheux;

celui-là me fit pleurer pendant une demi-journée, pleurer de

découragement, de désespoir et de rage.

Mes larmes furent à la fois bien et mal interprétées. Maman y

vit, au moment de mon départ, une explosion un peu tardive, mais

touchante, du regret de son pauvre père; grand'mère y reconnut

l'effet des sages conseils à moi si fréquemment prodigués,

durant mon séjour, et qui opéraient enfin, en produisant dans

ma conscience une grande confusion. L'une et l'autre, en somme,

furent satisfaites, d'elles-mêmes, tout au moins, plutôt que

de moi, car, depuis que j'étais «parisienne», comme elles

disaient, il y avait bon gré mal gré un voile entre nous; elles

le sentaient; je le sentais aussi; ni elles ni moi ne voulions le

voir, mais nos mains en se tendant s'empêtraient dans son tissu

impalpable et pourtant réel.

Étais-je donc si changée? Mais, lors de mes précédentes visites

à Chinon, malgré mille nuances disparates, aucune différence

essentielle ne nous avait séparées... Étais-je donc si changée?...

Madeleine, jeune femme · 第 22 / 37 题