Dès les premiers temps de ma vie à Paris, j'avais remarqué qu'une
période de l'année soulevait un peu partout, dans les familles,
des difficultés. C'est la période dite des vacances, pendant
laquelle il faut s'éloigner de chez soi. Nous autres, en province,
il y a vingt ou trente ans, nous voyions se succéder les quatre
saisons dans le clos ou sur les plates-bandes du parterre, sans
songer jamais à nous demander quelle figure elles eussent pu faire
ailleurs. Il en devait être désormais tout autrement. L'année de
l'Exposition, nous eûmes un prétexte pour demeurer chez nous;
mais la suivante, déjà, la question des vacances s'était posée.
Comme il était à prévoir, mes vieux parents avaient tout de suite
offert de nous accueillir à Chinon; c'était, d'ailleurs, le
séjour qui me paraissait, à moi, le plus agréable, et j'étais
fière de revenir dans mon pays avec une enfant gentille et que
je nourrissais encore. Mais il se trouva que ces vacances ne
nous donnèrent point les bons résultats espérés. Je ne croyais
cependant pas avoir été gagnée par Paris, mais j'avais été touchée
assez par Paris ou par ma vie nouvelle, pour ne plus me sentir à
l'aise entre mes grands-parents et maman, à qui je devais taire
la plupart des sujets qui me préoccupaient, mes malaises moraux,
mes tristesses intimes, les moindres détails sur la famille de
mon mari, sur ses amis et sur ses affaires; ils en auraient été
bouleversés. La réserve à tenir vis-à-vis d'eux m'était à présent
plus pénible que celle dont je souffrais au milieu du monde le
plus hostile. Et de celui-ci même j'avais, peut-être, malgré tout,
adopté quelque chose: le préjugé qui fait que la vie de province
semble bien petite, bien étroite et systématiquement ignorante de
la fameuse découverte que Paris croit faire chaque matin et chaque
soir: fumée, vapeur, vains bruits dès le lendemain, mais qui nous
enveloppent quotidiennement d'une vaniteuse illusion. Outre cela,
mon mari, si patient à Chinon durant mes longues fiançailles, y
était pris d'un mortel ennui, inventait mille prétextes pour le
fuir, y produisait à mes parents et à nos connaissances le plus
déplorable effet et y laissait finalement l'impression que notre
ménage était défectueux.
Par-dessus le marché, nous fûmes favorisés, cette année-là,
d'un été torride; la Touraine est chaude, on le sait, et Chinon
exposé contre son rocher, en espalier, en plein midi; ma petite
fille en souffrit; mon mari déclara que le climat de ce pays
était mortel. Qu'on juge de l'état de ma famille, l'année
suivante, lorsqu'il fallut leur signifier, de par messieurs les
médecins, que leur vieille maison, que leur jardin planté par
leur arrière-grand-père, que leur ville où j'étais née, moi, et
où j'avais passé sans maladie mon enfance, ma jeunesse, étaient
dangereux, au premier chef, pour la santé de ma fille! D'autre
part, nous n'étions guère en fonds pour nous payer une saison à
la mer; notre embarras était grand. Moi, je disais à mon mari:
«Mais nous allons avoir le parc Monceau à nous tout seuls!...» Il
accueillait cela comme une plaisanterie de mauvais goût, et il
avait l'air plus malheureux qu'au temps critique de ses affaires.
Ce que je redoutais, moi, arriva: les Voulasne nous invitèrent à
Dinard. Une saison dans un des «petits trous» dont il était si
souvent question chez madame Du Toit nous eût coûté moins cher
que le séjour gracieux dans l'opulente villa des Voulasne, avec
les abonnements au Casino, le jeu des petits chevaux, le poker,
les voitures et la valetaille. Mais mon mari, de la meilleure
foi du monde, donnait tête baissée dans ce faste. Il chérissait
tendrement sa petite fille: on l'avait vu, l'année précédente,
tempêter à cause de la santé de Suzanne compromise à Chinon; eh
bien! à Dinard, cette enfant eut à souffrir d'une indisposition
qui lui fut beaucoup plus néfaste que la chaleur de Touraine:
cela ne compta point. Le papa disait: «Au moins, ici, est-elle
entre les mains d'un excellent médecin!» Il était parfaitement
tranquillisé parce que sa fille, même gravement malade, était
entre les mains d'un médecin excellent. Et je le sentais sincère.
L'année suivante, où il fallut à tout prix me montrer à Chinon,
sous peine de blesser irrémédiablement mes parents, il se contenta
de ne point m'accompagner, et il oublia de m'objecter la chaleur.
Un sort malin voulut qu'elle fût, cette fois-ci, précisément,
accablante. Nous en fûmes incommodées, moi autant que mon enfant.
J'avais perdu l'habitude du climat de mon pays; je me jurai de n'y
plus revenir avant la fin de septembre. C'était rouvrir moi-même
la question épineuse des deux mois qu'on ne doit pas passer à
Paris.
Et voici que mon amitié nouvelle avec la famille Du Toit, ou,
si l'on veut, la politique de madame Du Toit, faisait surgir à
présent, sous un aspect nouveau, le spectre des vacances.
Madame Du Toit ne consentait pas à se séparer de moi pendant
une période aussi longue. Madame Du Toit, à qui je n'avais pas
caché les ennuis que me valait cet exil annuel, croyait fermement
résoudre pour moi la question en m'invitant avec mes enfants à
passer sept ou huit semaines dans sa propriété de Fontaine-l'Abbé,
en Normandie. Là, rien à redouter de la canicule, sous des
ombrages séculaires et si abondamment arrosés par les pluies;
là, en rase campagne, point d'épidémies: de l'espace, de l'air,
et, ajoutait ma vieille amie, «presque rien de changé dans nos
habitudes, quant aux figures»...
L'invitation de madame Du Toit fut l'objet d'une discussion qui
dura deux jours, car il ne s'agissait pas de compter seulement
avec nos convenances personnelles, mais avec la façon dont ma
famille prendrait la chose. Qu'allait-elle dire, à Chinon, si je
me laissais héberger, à la campagne, chez des étrangers, plutôt
que chez eux?
Nous en étions là, et nous discourions à perdre haleine sur
l'aimable proposition de madame Du Toit, sans pouvoir adopter
un parti, lorsque la décision nous fut fournie par une visite
inopinée du jeune ménage Albéric. Albéric et Isabelle, nous n'y
songions pas, se trouvaient agités par la question des vacances
tout autant que nous-mêmes; ils avaient deux familles à contenter:
les Voulasne, jugeant que leur saison de Dinard était gâchée sans
la présence d'Isabelle; les Du Toit brandissant la sentence de
leurs médecins d'après laquelle le bord de la mer était néfaste à
Albéric. Quant aux deux époux, ils étaient d'accord; ils voulaient
aller à Dinard et point au manoir de Fontaine-l'Abbé.
--Mais, votre santé? dis-je à Albéric, l'opinion des médecins?...
Albéric se moquait des médecins. D'ailleurs, il répliquait
galamment:
--Il y a aussi la santé de ma femme. Isabelle est accoutumée aux
bains de mer.
--Mais enfin, leur disais-je, rien n'est plus simple que de mettre
tout le monde d'accord: passez trois semaines à Dinard, le temps
de la saison, et le mois de septembre à la campagne; c'est logique.
Isabelle me dit:
--Que nous quittions Dinard au bout de trois semaines, comme au
bout de six, du moment que nous le quittons avant eux, papa et
maman sont fâchés comme si nous n'y étions pas allés, ça c'est
réglé. Mais il faut vous dire qu'au mois de septembre, ils ont
l'intention de faire un voyage, peut-être en Italie, et de nous
emmener. Alors, vous comprenez, pour le manoir, zut et zut!...
Albéric sourit. Il dit qu'il s'était «rasé» au manoir depuis sa
tendre enfance.
Je ne soupçonnais pas ce qu'ils semblaient attendre de moi en
cette affaire.
Eh bien! voilà. Ils venaient me dire, tout uniment, que si
j'acceptais d'aller au manoir, pour être agréable à madame
Du Toit,--car ils ne concevaient même pas que cela pût me
plaire,--leurs projets de Dinard, leur voyage d'Italie, tout en un
mot, était «fricassé».
--Comment cela?
--Mais, c'est bien simple. Supposez que vous soyez à Dinard avec
nous, dit Albéric, maman se console parce qu'elle s'imagine
que ce n'est pas du temps complètement perdu: vous allez nous
y «travailler...» Oui... enfin, vous allez travailler au salut
de notre âme... Ne vous défendez pas! c'est son idée... Je la
connais, maman, peut-être!... A Dinard, avec vous, tout s'arrange,
j'en réponds. A Dinard, sans vous, ce n'est pas l'émeute, c'est
la révolution. Nous à Dinard, vous à Fontaine-l'Abbé... Oh! ça,
alors!...
Albéric n'acheva pas sa phrase, il allait dire: «C'est la
gaffe!...» et me faire entendre par là qu'il ne doutait pas que sa
mère ne m'eût invitée que pour l'édification de ses enfants.
Pour achever de me convaincre, Albéric m'esquissa un petit tableau
du séjour au manoir qui était de nature à m'en détourner, quand je
m'en fusse déjà fait ouvrir la grille.
Ils n'y allaient pas par quatre chemins, les Albéric! Que leur
démarche fût de la plus grave indiscrétion, ils n'en avaient cure;
qu'elle me mît dans le plus grand embarras, voilà qui leur était
bien égal! J'étais «bon type», comme ils disaient eux-mêmes, mais
je n'aimais pas que l'on se jouât de moi. J'étais en train de me
creuser la cervelle, afin de trouver la réponse qu'il fallait,
lorsque mon mari, moins patient que moi, et qui avait assisté à
l'entretien sans y prendre part, y intervint pour le clore d'un
mot:
--Mais, Madeleine, dit-il, il me semble que la question est jugée:
n'avez-vous pas écrit ce matin à madame Du Toit que vous acceptiez
son invitation?
La lettre n'était pas écrite, il est vrai, mais elle le fut un
quart d'heure après.
* * * * *
C'était, ma foi, un fort joli château que le manoir de
Fontaine-l'Abbé, et je poussai une exclamation lorsqu'il nous
apparut, au débouché d'un bois épais où madame Du Toit nous avait
invités à faire une petite prière près de la source, lieu de
très ancien pèlerinage, qui donne son nom au pays. Après l'avoir
deviné, entre les troncs bossus des ormes et sous le feuillage des
châtaigniers, si bien égalisé par en bas, je le vis tout à coup,
entier, ses trois corps de logis d'époques différentes juxtaposés
simplement: un gros pavillon carré, sur la droite, coiffé d'un
immense toit Louis XIII; le centre, moins élevé, allongé, simple,
noble, pareil à un bon vieil hôtel cossu du Marais; une aile enfin
ajoutée au XVIIIe siècle; tout cela sans façon, s'harmonisant si
heureusement que je regrettai beaucoup que mon mari ne fût pas
avec nous pour apprécier une si raisonnable architecture. Comme
nous abordions le château par une pelouse spacieuse et doucement
inclinée jusqu'au petit pont flanqué de deux lions de pierre, qui
traversait le fossé, nous discernions très nettement la lanterne
au-dessus du pavillon central, et par delà, la campagne lointaine
et feuillue qui semblait s'évanouir dans la brume.
Je dis à madame Du Toit:
--Comme vous êtes discrète!... Je ne vous ai jamais entendue
parler de cette merveille que sur le ton dont vous auriez décrit
une maison de campagne ordinaire.
--J'y ai toujours vécu, l'été, me dit-elle, depuis mon enfance,
c'est un endroit qui n'a pour moi rien d'extraordinaire. Et vous
voyez que mon fils, lui, ne le trouve guère séduisant...
«Mon fils...» Ah! je vis que ce serait là le point épineux de
notre séjour, et que peut-être le château ne m'avait tourné que
sa plus jolie face. L'absence d'Albéric nous promettait un sujet
de conversation monotone... Pourvu que M. Juillet fût là pour me
soutenir! Était-il là? Y devait-il seulement venir? On ne m'en
avait rien dit, mon «allié» étant absent de Paris quand le sort de
nos vacances s'était décidé.
M. Juillet n'était pas à Fontaine-l'Abbé, je m'en aperçus au
dîner, et le lendemain seulement je sus qu'il viendrait peut-être,
quelques jours, entre deux excursions; il était, comme beaucoup
de ses contemporains, en mal de voyage,--encore une disposition
chez lui que les Du Toit comprenaient peu.--Nous nous trouvions à
table, en très petit nombre et presque entre femmes, les vacances
des cours et tribunaux n'étant pas ouvertes, et il y avait une
demi-douzaine d'enfants que l'on ne devait mettre à part que
lorsque seraient arrivés ces messieurs. Ma Suzanne était dans la
joie, malgré l'absence de son père. Dès que je fus tranquillisée
pour elle au sujet des fossés emplis d'une eau courante, mais que
je vis partout garnis de balustrades, je ne voulus plus songer
qu'au charme incontestable de cette belle demeure ancienne et des
magnifiques soirées d'été que nous pourrions goûter là.
L'intérieur était très simple, garni presque partout de meubles
de l'Empire et de la Restauration, dont madame Du Toit s'excusait
comme de vieilleries qui eussent dû être au grenier; il y avait
aux murs quantité de gravures et d'estampes coloriées. Le seul
meuble moderne était un piano, un piano à queue tout récemment
accordé, à propos duquel on me dit: «J'espère bien que vous allez
vous y remettre!...»
La salle à manger et le salon, une grande bibliothèque aussi,
prenaient l'air par la façade opposée à celle qui m'avait souri
à mon arrivée. Les portes ouvertes, on se trouvait de plain-pied
sur une terrasse dallée, ornée de grenadiers en caisse, et qui,
par une douzaine de marches enjambant le fossé, donnait accès aux
allées du parc.
--Le parc, disait modestement madame Du Toit, c'est de l'herbe.
Il me faudrait dix jardiniers pour entretenir ici ce qu'on
appelle un parc... Quand l'herbe est trop haute et s'oppose à
la promenade, on la fauche, voilà pour le parc; mais je vous
montrerai mon potager...
Pour le premier soir, nous restâmes assis sur la terrasse entre
les caisses de grenadiers. Il avait fait dans la journée un peu
d'orage, de lourdes nuées couraient encore dans le ciel et on
recueillait la fraîcheur comme une rareté précieuse.
Il me semblait n'avoir rien goûté d'aussi bon depuis des années.
Parfois un mouvement de l'air remuait les branches des platanes
penchées sur la douve, et le contact des feuilles et de l'eau
imitait le bruit infinitésimal du poisson qui gobe une mouche à
la surface; et il y avait un parfum indéterminé qui venait des
feuillages ou de l'eau, de l'herbe fauchée ou de la nuit même.
A part un vieux célibataire, nommé M. Froulette, qui tenait à
faire l'empressé et le boute-en-train, les quelques hôtes de
madame Du Toit étaient paisibles et troublaient peu le beau
silence. Moi, je n'ai jamais pu être témoin de ces moments du
soir, à la campagne, sans que mon cœur se contracte; et il est
curieux que cet effet soit en moi à peu près le même que celui
d'un gros chagrin. Je jurerais que je suis comblée de bien-être,
et j'en suis à me demander si cela ne me procure pas la vision de
toutes les choses heureuses que j'ai rêvées, appelées éperdument,
et qui m'ont fuie... C'est à moitié le bonheur, à moitié la
déception douloureuse, et c'est si bien l'un et l'autre parfois,
que je n'y discerne plus rien, sinon ce qu'on appelle le «trouble»
plus déchirant qu'une peine réelle, et plus attrayant que le
bonheur défini.
Lorsque j'eus couché mes enfants, j'ouvris ma fenêtre, une
vieille et haute fenêtre à crémone avec des volets intérieurs
et donnant sur un balcon à appui de fer. On voyait la lueur de
la lune baigner au loin la cime moutonneuse des bois, et elle
rendait plus sombres, auprès de moi, les dessous obscurs des
platanes qui flanquaient le château, à droite comme à gauche.
De grandes prairies semblaient des lacs de lait. Un aboiement,
un vulgaire aboiement de chien, qui avait l'air de venir d'une
lieue, augmentait, je ne sais pourquoi, le charme de la nuit
tranquille, et se balançait, d'une façon tantôt plaisante et
tantôt pénible, et comme aux deux bouts de la nuit, avec la voix
de M. Froulette qui, sur la terrasse, au pied des grenadiers,
continuait à faire glousser les dames. Ici, pensais-je, la nuit
des hommes, qui rapetissent tout avec leur manie de rire ou leur
préoccupation pratique de mettre un peu d'ordre dans leur vie;
là-bas, partout, la nuit de la majestueuse sérénité des choses,
qui nous grandit, nous ennoblit et qui inspire le besoin de tomber
à genoux... Mais je me souvins que M. Juillet avait discuté devant
moi ce genre d'impression, un jour, et m'avait beaucoup étonnée
en soutenant que la noblesse de l'homme est d'un tout autre ordre
que la grandeur apparente des spectacles de la nature, et que
de la contemplation de la terre, de la mer et des cieux il ne
résulte pour nous qu'un état d'exaltation assez vague, dont nous
ne saurions rien tirer de bon pour notre perfectionnement humain,
si ce n'est des images à rendre nos pensées plus sensibles, et qui
mène infailliblement à l'ennui, à l'inaction, à la désespérance.
«Oui, oui, me disais-je, on soutient cela dans un salon, mais s'il
eût été là, ce soir, et s'il eût vu cette belle nuit!...»
Je pris la résolution de faire de mon séjour à la campagne une
retraite, un peu analogue à celles qu'on nous imposait au couvent,
chaque année. Cela consistait à éteindre pendant plusieurs jours
tous les bruits de la vie, et, sous l'œil de Dieu, à se retrouver
soi-même, à renouer ses anneaux si souvent rompus sans qu'on y
ait pris garde, exercice excellent, mais bien plus avantageux aux
femmes qu'à de toutes jeunes filles. Et je fis un effort pour
commencer de suite, en me couchant, ces opportunes méditations
sur moi-même. Mais les images de la belle nuit couvraient mes
tentatives de réflexion, avec cette impertinente assurance que
mettent toutes les choses qui flattent les sens, à se substituer
aux travaux de l'esprit.
Oh! les réveils, le matin, à Fontaine-l'Abbé, lorsque, par une de
mes fenêtres, le soleil, entre les volets mal clos, m'appelait,
comme un grand cri de joie! Malgré mon goût de sommeil prolongé,
je sautais à bas du lit, j'ouvrais, et toute la jeunesse
embaumée et heureuse qui est dans l'air matinal pénétrait en
tumulte, emplissait ma chambre et m'environnait de caresses.
Cet air incomparable et charmant qui vient des prairies et des
bois, m'arrivait avec le soleil par une grande trouée entre les
feuillages déchiquetés des platanes; et, par la même ouverture,
un champ très éloigné, de seigle ou de blé, apparaissait, où une
faucheuse, tirée par un cheval, avançait lentement, virant à angle
droit, rognant insensiblement le beau carré d'épis drus et pressés
qui, en tombant, perdaient le lustre de leur couleur blonde.
Au-dessous de moi, le murmure de l'eau qui, de la douve, par un
barrage, se déversait dans un canal souterrain allant rejoindre
la rivière. Des abeilles entraient en bourdonnant et s'affolaient
longtemps, à l'intérieur, en faisant contre les vitres de pénibles
marches forcées, avec leurs pattes lourdes, comme des jambes de
zouaves. Pourquoi ce détail me revient-il agréable, délicieux?...
Mais aussi, qu'est-ce qu'il y avait dans l'air de ces matins
d'août, à la campagne, pour que jusqu'au fait de marcher, pieds
nus, sur les nattes de paille, me parût, à moi si sérieuse, un jeu
irrésistible, auquel je m'abandonnais, quasi courant et dansant,
à la grande hilarité de ma petite Suzanne et de la nounou
elle-même, qui disait, d'un si drôle d'air: «Oh! Madame a de la
vie!...»
Pendant une quinzaine de jours, ces messieurs n'étant pas arrivés,
le séjour de Fontaine-l'Abbé ne fut pour moi qu'une récréation. Je
m'étais promis de faire retraite en moi-même: ah! bien ouiche!...
Je réfléchissais beaucoup moins qu'à Paris; j'avais beaucoup moins
de temps à moi qu'à Paris. Le soleil, les ombrages, l'eau, les
routes poussiéreuses, les champs de pommiers clos de haies, les
petits chemins entre les clôtures, et l'au delà de chacune de ces
haies vives: la vue longue et toujours diverse sur une vallée, son
ruisseau, son clocher, m'attiraient, m'enchantaient; j'étais une
marcheuse infatigable. Une ou deux dames m'accompagnaient, et le
boute-en-train M. Froulette qui, par coquetterie, ne se fût jamais
plaint, mais rentrait fourbu. Par ces randonnées nous échappions
à l'antienne de la bonne madame Du Toit, plus fatigante que la
marche, et au désespoir qui suivait toute arrivée du facteur
sans une lettre de Dinard. En compensation, une ou deux fois par
jour, je donnais mon bras à la pauvre maman désolée, et elle
m'entraînait avec elle au potager.
On parvenait au potager par une allée couverte, où les enfants
jouaient l'après-midi à l'abri du soleil ardent; on y voyait une
balançoire, entre deux fourches de tilleuls, des bancs de bois,
un peu vermoulus, et un rouleau de pierre destiné à égaliser
le sol, qui n'avait jamais servi, disait madame Du Toit, qu'à
encombrer le passage depuis plus de soixante ans. Un mur bas,
noirci par la vieillesse et l'humidité, longeait l'allée, sur
la droite, derrière les troncs d'arbres; sa crête écorchée en
plusieurs endroits était toute velue de lichens, et, en passant,
on entendait, de l'autre côté, les hoquets grognons et la toux
de coqueluche des poules. Au bout, un escalier d'une douzaine de
marches descendait au potager, assez semblable à tous les potagers
du monde, mais dont madame Du Toit était fière parce que c'était
la partie la plus cultivée de son jardin. Là, du moins, elle
consentait parfois à cesser de parler d'Albéric, pour me donner à
goûter des petits pois dans leur gousse, une grappe de groseilles
ou de cassis, ou bien une belle fraise couleur de rubis, qu'elle
me présentait entre ses deux doigts dégantés tout exprès.
Combien de fois, aussi, au bas de la dernière de ces marches, me
tira-t-elle tout à coup de son corsage une lettre arrivée par
le courrier de midi ou bien une carte datant de plusieurs jours
et qu'elle m'avait lue déjà, mais où elle venait de découvrir
quelques lignes ambiguës qu'il s'agissait d'interpréter à nous
deux. La pauvre femme! tout en m'efforçant de lui prouver
l'inanité de ses imaginations, je la comprenais et j'avais pitié
d'elle. Les lettres qu'elle recevait et qu'elle analysait avec
une telle application étaient d'une incurable aridité; c'était
le compte rendu obligatoire, officiel et impersonnel de la
semaine de Dinard, texte bâclé ou élaboré avec efforts pour
couvrir jusqu'au verso une carte de correspondance, amphigouri
quasi comique, destiné à laisser entendre la possibilité d'un
départ pour Fontaine-l'Abbé sans nul engagement toutefois de
l'exécuter; misérable dissimulation, plaisanterie lugubre. Le plus
maladroit était Albéric; Isabelle plus spontanée, inaccoutumée à
feindre, racontait les farces de sa sœur Pipette, qui n'étaient
pas toujours du meilleur goût, quoique innocentes, et racontait
d'autres farces aussi, celles de la plage, celles du cercle et
celles de la ville, qui valaient beaucoup moins. Albéric ne
racontait point tout cela, mais on voyait trop qu'il le cachait
et qu'il avait négligé de lire telle lettre de sa femme où,
naïvement, s'étalait le témoignage du rôle tenu par lui en telle
ou telle de ces aventures. Par un hasard heureux, mon mari ne se
trouvait pas alors à Dinard, étant retenu par des travaux dans
la Dordogne, sans quoi il eût fallu nous livrer, en confrontant
ses lettres avec celles du jeune ménage, à un véritable travail
de chartiste, afin de découvrir la vérité, la seule vérité
importante: les Albéric avaient-ils ou n'avaient-ils pas
l'intention de venir?
Et tout à coup, madame Du Toit posait le pied, repliait la
lettre, pour me désigner un poirier planté par elle, l'année où
Albéric avait fait sa première communion, un bassin d'arrosage, à
fleur de terre, où Albéric avait failli se noyer à l'âge de six
ans et demi: aussi le potager était-il absolument interdit aux
enfants.
Un jour, ce fut une autre affaire. Un paragraphe d'une lettre
d'Isabelle se terminait ainsi: «Enfin, chère mère, il se passe
ici quelque chose d'assez intéressant, de triste ou de gai, c'est
comme on l'entend, et dont nous vous parlerons sans doute à mots
couverts, quand nous aurons le plaisir de vous voir...»
Madame Du Toit me dit:
--Ou j'ai la berlue ou ceci signifie qu'elle a l'espoir d'être
enceinte...
En effet, cela pouvait avoir cette signification.
--Comment! cela peut avoir cette signification! s'écriait madame
Du Toit, mais il n'y a pas de doute possible; tout y est: mystère,
pudeur, attente d'une certitude, et jusqu'à cette réserve qui est
bien de nos jours, «triste ou gai, c'est comme on l'entend»! Cela,
c'est toute la malheureuse qui n'ose pas se réjouir franchement
d'être bientôt mère!...
Madame Du Toit écrivit une lettre débordante de joie, gonflée de
félicitations, mais très explicite, et qui fit à Dinard l'effet
le plus déplorable, parce qu'on n'y découvrait point du tout ce
qui l'avait pu motiver. Albéric y vit même une taquinerie, voire
une satire de la part de sa mère, et lui répondit sur un ton
fielleux, qui nous valut, à Fontaine-l'Abbé, de tristes heures
de lamentation, de discussion dans les allées du potager, dans
les corridors frais, sinon jusque sur la terrasse, le soir, et
nonobstant les vieilles fusées de l'excellent M. Froulette.
C'est en voyant madame Du Toit à ce point possédée d'une seule
idée et, pour parler franc, un peu ennuyeuse, que je remarquai
l'extrême habileté qu'elle avait déployée, dans les premiers
temps de nos relations, pour me conquérir, car, alors, elle
m'avait charmée par une conversation variée, aisée, dont elle
était, je le voyais bien encore, capable devant le monde, mais le
fond d'elle-même, aussitôt qu'il se découvrait, n'était qu'une
maternité passionnée.
Pour échapper un peu à ses redites et au sentiment que j'avais
d'être impuissante à la consoler, je me remis un jour au piano.
Lorsque je n'étais ni dans ma chambre à regarder au loin les
travaux des champs ou à me laisser bercer par le murmure
rafraîchissant du barrage, ni par les chemins et les routes, à
user les jambes de M. Froulette, je demeurais au salon et essayais
de dégourdir mes doigts de pianiste, inertes depuis mon mariage.
J'ai dit combien la musique m'avait passionnée lorsque j'étais
jeune fille, et que j'avais failli avoir quelque talent
d'exécution, mais mon mari, insensible à la musique, s'était
trouvé d'accord avec ma grand'mère pour réprouver qu'une jeune
femme se donnât en spectacle et provoquât des applaudissements.
Le renoncement à ce qui m'avait donné d'aussi grandes joies m'eût
été bien dur, s'il ne se fût trouvé mêlé à tant d'autres dépits,
à un si grand nombre de sentiments refoulés; il avait passé
dans la cohue! D'autre part, lorsque j'avais entendu à Paris de
vrais artistes, j'avais compris combien mes succès de province
étaient dérisoires, et, quel que fût mon chagrin de dire adieu
à la musique, j'avais fini par donner raison à mon mari de ne
pas croire à cette «vocation» que mes amis Vaufrenard et mon
cher vieux maître Topfer m'attribuaient à Chinon. Retournée près
d'eux, à l'époque des vacances, je n'avais pas seulement ouvert
un instrument, et il ne s'était pas trouvé une personne pour ne
point me féliciter, aussi vivement qu'on le faisait jadis de mon
prétendu talent, de n'avoir plus désormais qu'une vocation, celle
d'être une mère de famille et rien d'autre.
Il y avait dans la bibliothèque de Fontaine-l'Abbé d'anciennes
partitions de Beethoven et de Bach que je me mis à déchiffrer,
une après-midi de grande chaleur, dans l'ombre du salon aux
volets clos, le nez penché sur le papier vergé à tranches jaune
serin, qui sentait la poussière, le rat et je ne sais quel parfum
d'amandes séchées. Le bourdonnement d'une mouche et toujours
aussi de quelque abeille en détresse, accompagnait le bavardage de
mes doigts; j'étais seule; il faisait bon dans cette pièce, et je
m'y plaisais à renouveler mon émotion d'autrefois, avant même que
j'eusse recouvré ma facilité. Le plaisir aidant, j'eus la surprise
de me voir en possession de tous mes moyens, et me voilà de
nouveau transportée, comme au temps où la vie, pour moi, n'était
qu'illusion et qu'espérance. Ce n'était pas, je le crois bien,
le seul agrément musical qui m'animait; c'était, en même temps
que lui et par lui, la nostalgie de l'époque de ma vie où j'avais
connu une immense allégresse... Ah! mon Dieu! pourquoi avez-vous
mis en nous tant de dispositions au bonheur?... Plus que mes
rêveries à ma fenêtre, plus que mes promenades dans la campagne,
voilà que ce piano maintenant m'enivrait!
Pendant que je jouais ainsi, l'après-midi, dans une tranquillité
bienheureuse que madame Du Toit tenait à faire respecter, j'avais
remarqué plusieurs fois que la porte s'entr'ouvrait derrière moi,
comme si le pène, mal introduit, eût fait ressort tout à coup. Je
m'étais levée à plusieurs reprises pour refermer la porte. Un jour
le bouton tourna, et la porte demeura entr'ouverte. Ah! à la fin,
par exemple!... J'y courus et ouvris brusquement la porte toute
grande, pour regarder dans la galerie. Qu'est-ce que je vis là! On
avait disposé, dans la longue galerie qui donnait sur la cour du
Nord, une dizaine de sièges, et presque tous les hôtes du château
y étaient installés, immobiles, et m'écoutant dans un religieux
silence. Ce furent des exclamations, des excuses, des compliments,
une confusion: on était pris, car on était là en fraude, en dépit
des traités, et moi, j'étais bien attrapée, qui ne prétendais qu'à
m'adonner, pour moi seule, à d'ingrats exercices. Mais l'incident
tourna court parce qu'il y avait là, parmi les personnes qui
m'avaient entendue, M. Juillet, arrivé depuis une demi-heure,
inopinément, à bicyclette, et qui devait promptement repartir.
Je ne voulus pour rien au monde recommencer de jouer. Je savais M.
Juillet musicien, et je ne voulais pas qu'il se moquât de moi; de
plus, je me disais: «Pour un peu de temps qu'il est là, profitons
de la causerie avec lui.»
M. Juillet, que rebutait parfois le rigorisme intransigeant de
M. Du Toit, était beaucoup plus agréable en la seule présence
de sa tante et d'un petit nombre de personnes. Il parla presque
de la même façon qu'il le faisait avec moi lorsque j'avais la
chance de le rencontrer dans un coin. Ce que son esprit avait de
libre et d'un peu effarouchant était compensé par la sagesse de
ses conclusions. Sa conversation, c'était un voyage, avec son
imprévu, ses péripéties, le charme de son air vif et de ses grands
espaces, mais aussi avec ses dangers, ses minutes d'angoisse, ses
frissons, et enfin son retour calme et sûr au port d'attache.
On lui reprochait dans la famille le vagabondage de son esprit,
ses audaces de pensée périlleuses. Moi, c'était cela que j'aimais
dans ses discours; il retombait toujours sur ses deux pieds, et si
juste! Quelques-uns, je le savais, à propos de lui, murmuraient:
«Acrobate!» Enfin, comme nous étions enfermées presque entre
femmes, à Fontaine-l'Abbé, depuis une quinzaine de jours, la
présence de M. Juillet nous fit sentir à toutes quelles ressources
commençaient à nous manquer, et on lui fit si bien fête qu'il
ne partit pas le soir même, et qu'après le dîner je pus avoir
avec lui une grande dispute à propos de l'influence morale de la
campagne et des beautés de la nature. Mais là, ce fut moi qui, à
la grande surprise, me trouvai tenir le rôle dangereux! Ce fut
moi l'avocat de la nature! Mon éloquence ne valait pas celle de
M. Juillet, assurément, et mes idées, jointes à ma conviction, ne
purent lutter contre sa dialectique savante et ses conclusions
si exactement orthodoxes, si bien que j'allais tout simplement
faire la figure d'une hérétique, moi, tout en invoquant à hauts
cris le grand saint François d'Assise à mon secours!... M. Juillet
prédisait qu'avec notre penchant de plus en plus marqué pour la
nature et pour les beautés physiques, nous aboutirions rapidement
à un «paganisme d'Opéra», disait-il, séduisant au premier abord,
accueilli avec faveur par les érudits, les sensibles, les artistes
et le troupeau qui suit, mais destiné à choir infailliblement
dans la sensualité déréglée, dans le matérialisme bestial, dans la
plus basse animalité. Cette opinion me paraissait un peu outrée,
artificielle, «livresque», elle me mécontentait et me blessait
même. Il me fâcha sérieusement, ce soir-là, M. Juillet! et
d'autant plus qu'il eut pour lui une imposante majorité, mon parti
à moi étant réduit à la voix de deux jeunes filles et à celle de
M. Froulette: «le parti de la jeunesse!» dit celui-ci, mais il
n'y avait pas de quoi être fière. Je lui déclarai tout net, à M.
Juillet, que je ne voulais plus discuter avec lui. Et je lui dis
en particulier qu'il avait des opinions de vieille dame et qu'il
parlait comme un prédicateur de carême!...
Il ne comprit pas, personne d'ailleurs ne comprit que j'étais
fâchée, bien que l'on s'étonnât de me voir si animée. Mais, ne
voilà-t-il pas qu'une fois dans ma chambre, moi, je me mis à
pleurer, mais à pleurer comme si j'avais d'un coup perdu toute
ma famille! Moi qui, depuis quinze jours, ici, me sentais si
dilatée, si heureuse, il me semblait que tout craquait sous mes
pas, que le sol s'effondrait, que quelque chose, je ne savais
quoi,--je n'ai jamais su ce que je rêvais quand j'ai rêvé d'un
bonheur possible,--que quelque chose d'infiniment bon, appelé de
tout mon désir, était détourné de moi, rejeté violemment et perdu
à jamais. Cette impression, atroce, mais vague, se confondit
graduellement avec le cauchemar et je me réveillai plusieurs fois
en sursaut, durant la nuit, le pied au bord d'une déchirure de
l'écorce terrestre, un gouffre dont la seule pensée me tord encore
aujourd'hui les entrailles.
Et le lendemain, dès le matin, apprenant que M. Juillet était
parti sans que j'eusse pu lui exprimer le regret de mon désaccord
avec lui, je fus désolée davantage, et je dus m'appliquer toute
la journée à dissimuler ma nervosité, mon véritable chagrin, afin
qu'on n'allât pas s'imaginer que je fusse attristée par le départ
de M. Juillet!
L'idée qu'on allait me croire attristée par le départ de M.
Juillet m'aborda tout à coup, ne me fut inspirée par aucun fait,
par aucun mot prononcé, par aucune réticence, aucune allusion,
aucun signe de qui que ce fût. Et cette crainte n'avait pas été
précédée chez moi par une idée qui s'en pût rapprocher. Je n'en
savais pas alors l'importance; mais cette crainte m'envahit et
me gêna. Elle me gêna d'autant plus qu'elle me parut en complète
disproportion avec le mince événement d'où provenait ma tristesse:
mon regret de savoir M. Juillet parti sans que je me fusse
réconciliée avec lui. En effet, je vis bien que l'on conservait à
peine souvenance de la discussion, que le lourd sommeil d'une nuit
à la campagne avait réduit la soirée de la veille à l'importance
d'une soirée ordinaire, ou que, peut-être donc, cette soirée
et cette discussion n'avaient eu de réalité qu'en moi-même...
Étais-je une visionnaire, une folle, moi que, de toutes parts, on
tenait pour la plus raisonnable des femmes? L'inquiétude de ne
plus voir les choses au point vint s'ajouter à ma tristesse. Elle
était de nature à dissiper et à remplacer ma tristesse; en effet,
si je me lamentais c'était pour n'avoir pas fait la paix avec M.
Juillet, et tout concourait à me prouver que lui-même n'avait pas
dû s'apercevoir que j'étais fâchée avec lui. Subtilités! écheveau
embrouillé d'idées fiévreuses, très surprenantes à la suite d'une
période si équilibrée, si saine, et où tout, en moi, paraissait si
tranquille...
J'avais redouté la venue à Fontaine-l'Abbé d'une compagnie plus
nombreuse; je n'étais pas pressée de voir M. Du Toit et ses amis,
qui allaient évidemment secouer notre torpeur champêtre; eh bien!
je me souviens que je fus heureuse de les voir arriver, car, sans
m'expliquer pourquoi, j'avais peur de moi-même. Un ennui m'avait
envahie, que j'attribuais à la mélancolie du soir trop beau, trop
silencieux, au murmure incessant de l'eau filtrant à travers le
barrage, à cette effrayante immobilité des champs sous la clarté
de la lune... Il n'y avait qu'à fermer ma fenêtre et à ne point
contempler cela, me dira-t-on! Mais j'étais attirée par cela comme
on l'est si souvent par ce qui peut vous faire le plus de mal;
j'aimais mieux ces belles nuits attristantes que les journées
ensoleillées et épanouies; l'immensité du ciel me causait
une espèce de vertige; le nombre des étoiles, ces millions de
milliards de mondes m'inspiraient une terreur sacrée et, quand je
me mettais à genoux au pied de mon lit, troublaient ma prière...
Et je me sentais partagée entre un grand désir de m'abandonner à
ces rêveries sans fin que les beautés naturelles nous inspirent,
et un autre qui consistait à reconnaître que M. Juillet avait
raison de juger cet attrait mauvais. «Il a raison, il a raison!»
me disais-je. J'éprouvais bien un plaisir secret à trouver que M.
Juillet avait raison...
Comme je l'avais prévu, la vie fut changée par l'arrivée de M. Du
Toit et de ses amis. M. Du Toit n'était pas un homme à bayer aux
corneilles, à rêver à la lune; son activité était extraordinaire,
et il fallait que tout s'agitât bon gré mal gré autour de lui.
Emprisonné dix mois de l'année au Palais, il tenait, durant les
vacances, à prendre sa revanche, et il secouait ces pauvres
messieurs, ses amis, conseillers, avocats, maîtres des requêtes,
dont plusieurs étaient obèses ou apoplectiques, de la façon la
plus désinvolte. Avec cela, il voulait que les dames fussent de la
partie. Il professait sur les gens en vacances les théories de mes
anciennes maîtresses de pension: empêcher à tout prix l'oisiveté,
troubler par la distraction forcée les colloques particuliers
entre femmes, généralement contraires à la charité, disait-il,
et néfastes au bon ordre. Ce n'était rien que nos promenades
ordinaires; il les doubla d'excursions en voitures; deux grands
breaks sortirent des remises, un troisième fut réquisitionné dans
le pays; on loua deux chevaux supplémentaires et il n'y eut pas
une curiosité des environs qui échappât à notre visite. Il faut
rendre cette justice à M. Du Toit qu'il était un archéologue
remarquable et qu'il savait être intéressant jusque dans les
dissertations les plus savantes et les plus arides, mais il
n'était tout de même pas compris par tout le monde, et il ennuyait
maintes gens, y compris sa femme.
A peine de retour au château, il faisait l'impossible pour
organiser les jeux: grâces, croquet, boules, si le temps ou
l'heure le permettaient, et, si le ciel était pluvieux, échecs,
jacquet, jeu de dames, etc. Pour le soir, il aimait beaucoup
la lecture en commun; il lisait d'ailleurs lui-même fort bien,
et comme personne ne sait plus lire, et je crois qu'il y
mettait une certaine coquetterie; ou bien il passait le volume
à maître Vaudois, un avocat très connu alors, qui avait aussi
des prétentions à l'art de lire, mais non justifiées, et qui
faisait valoir d'autant plus le talent du maître de la maison. La
plupart des romans contemporains étant proscrits, on lisait des
traductions de Dickens que tout le monde connaissait déjà, ou du
Jules Verne, pour que les enfants apprissent à écouter; on lut
même _Robinson Crusoë_.
Il va sans dire que l'on me réclama à cor et à cris de la
musique. M. Du Toit admettait et prisait la musique classique;
il avait ignoré jusqu'alors que je fusse musicienne. Il commença
de m'écouter avec un sourire narquois qui me fit trembler. Je
savais qu'il fréquentait les concerts et je l'avais entendu juger
avec goût les dieux de la musique; il avait seulement horreur de
tout ce qui était nouveau. Il me dit presque aussitôt: «Tiens!
tiens! mais c'est que vous avez de la méthode!...» Et, du moment
qu'il eut constaté que j'avais de la méthode, il eut pour mon jeu
beaucoup d'indulgence et parut m'entendre avec satisfaction. Il
approuva la récréation que j'offrais à ses hôtes, fit venir des
partitions, et je me sentis haussée dans son estime d'une façon
tout à fait sensible. Il me connaissait jusque-là assez peu, parce
que je ne dînais pas chez lui à Paris, et, bien qu'il eût foi
complète en l'opinion de sa femme, il gardait une méfiance contre
toute femme jeune et pas trop laide, en qui il voyait un élément
possible de «grabuge». Mais dès qu'il eut découvert en moi une
qualité éminente, et surtout éminemment utile à la vie commune,
il m'accorda sans plus ample information toutes les autres.
J'assistai avec surprise à cette évolution rapide de son jugement
sur moi, qu'il manifesta avec la franchise et la décision qu'il
apportait en tout. Il parlait beaucoup, il parlait net et haut.
Et je me disais: «Est-ce curieux! un homme de cette gravité et de
cette importance, un homme accoutumé à juger, comme un seul point
de vue a vite fait, pour lui, de déterminer tous les autres!...
Mais, c'est presque de la légèreté!...» Et je m'épouvantais
moi-même de ma hardiesse à juger un homme si haut placé.
Toujours est-il qu'il se trouva pleinement d'accord avec sa
femme pour m'accorder toutes les vertus. Je ne disais, je ne
faisais plus rien sans que l'un comme l'autre, à qui mieux
mieux, s'entraînassent à m'applaudir, et si je soutenais encore
l'excellence des charmes de la nature, tout en rappelant les
objections de M. Juillet, M. Du Toit prononçait avec un sérieux
qui impressionnait la compagnie: «Allez, allez! ma jeune amie,
vous avez cent fois plus de bon sens que tous ces savantasses!...»
Cette opinion me flattait personnellement, mais je l'estimais
absurde: M. Du Toit ne me semblait jamais être tout à fait juste
envers son neveu.
La secousse que nous avait imposée l'activité du maître de la
maison dura peu de temps. Madame Du Toit m'en avait doucement
prévenue; son mari ne mettait ainsi toute la maison en branle que
lorsqu'il était lui-même inoccupé, mais du jour de l'ouverture,
il rendait la liberté à chacun, ses seuls compagnons de chasse
exceptés. Dès qu'il chassa, nous fûmes à nous-mêmes, la lecture du
soir et même la musique étant toutefois abrégées par la somnolence
plus rapidement venue de ces messieurs.
Un jour, en déjeunant, madame Du Toit annonça que son neveu
Juillet avait abandonné le voyage projeté par lui, et qu'il venait
passer une semaine ou deux à Fontaine-l'Abbé. Toutes les dames,
qu'il avait charmées dernièrement, crièrent: «Bravo!» Moi, je
rougis, stupidement, en me demandant pourquoi, en maudissant mon
imbécillité; mais je rougis. Et pour mettre ma rougeur à l'abri
de l'animation générale, je m'animai moi aussi, et je criai comme
tout le monde: «Bravo! bravo!» Mais j'étais furieuse contre moi
parce que je faisais l'hypocrite, ce qui n'était pas du tout ma
coutume. On dit des choses flatteuses sur M. Juillet. Moi je
dis: «Je ne suis guère d'accord avec lui, mais c'est un homme
très charmant...» On ne pouvait être ni plus banal ni plus faux.
Comment cette phrase, que j'entends encore, était-elle sortie de
moi? Je ne prétends pas que je fusse préservée de jamais dire des
banalités, mais du moins j'étais réfléchie, je me surveillais et
j'étais assez maîtresse de mes paroles; enfin, surtout, je n'étais
pas fausse. Pourquoi éprouvais-je le besoin de dire que je ne
m'entendais pas avec M. Juillet? Avais-je peur d'être soupçonnée
de m'entendre trop bien avec lui, comme j'avais eu peur, une
dizaine de jours auparavant, que l'on me crût chagrinée de son
départ? Mais jamais pareille idée ne fût venue dans mes environs,
à personne! J'étais, dans l'entourage de madame Du Toit, et par
la réputation que son autorité m'avait faite, insoupçonnable.
J'avais non seulement tous les mérites, toutes les vertus, mais
j'étais «une sainte»! Elle le disait, je le savais, et d'une
façon qui n'admettait et ne laissait aucun doute. Outre cela, M.
Juillet, tout agréable qu'il fût, dans la conversation, n'avait
certes rien du beau séducteur; il n'était pas du tout de ces
hommes dont toute femme se dit, dès le premier abord: «Ah! à qui
va-t-il faire la cour?» Il n'était ni bien ni mal, on pouvait
presque dire que son physique ne comptait pas. Moi, je lui voyais
dans les yeux des dessous profonds où l'intelligence flambait, et
je trouvais que sa bouche, même sur des dents irrégulières, avait
un mouvement et je ne sais quelle grâce qui pouvaient plaire: mais
je ne voyais point que personne, hormis moi, s'avisât de cela.
Alors, pourquoi avais-je peur qu'on me soupçonnât? Est-ce que
j'avais peur de me soupçonner moi-même? Non, je le jure, non! je
ne me soupçonnais pas. Oh! oh! j'étais joliment furieuse contre
moi. Il me semblait que, pour la première fois de ma vie, je ne me
gouvernais plus. C'était un peu fort!
Heureusement que je retrouvai mon assiette aussitôt que M. Juillet
fut là. Quand il fut là, à demeure, pour quelque temps, je me
trouvai avec lui comme j'avais été toujours, sauf à son brusque
dernier passage, très à l'aise, et infiniment contente d'avoir à
qui parler, plus exactement, d'avoir qui écouter parler.
C'est lui, plutôt, qui parut changé. Il y avait en lui du mystère,
c'était visible, et une certaine nervosité qui le rendait à la
fois plus passionné dans ses discours et plus détaché que de
coutume. Et pourquoi avait-il abandonné soudain un voyage dont
le plan était si méticuleusement préparé? Les motifs qu'il donna
furent embarrassés. Madame Du Toit le taquina tendrement, moi
de même, autant du moins qu'il était possible de le taquiner,
car sans en être offensé, il s'attristait, ce qui est pire. Sa
tante me dit: «Pourvu, mon Dieu, qu'il s'agisse d'une inclination
sérieuse!... Un bon mariage lui ferait tant de bien; il a besoin
d'être retenu, adouci, humanisé; il est trop cérébral. Et si c'est
autre chose, tout est à redouter d'un pareil garçon!...»
Elle l'aimait beaucoup, un peu comme un orphelin qu'on imagine
volontiers capable de désordres, faute de l'éducation familiale.
Elle l'eût aimé davantage s'il eût été moins compliqué, moins
énigmatique, moins tourmenté de contradictions et toujours garanti
du tendre abandon par une raillerie elle-même incertaine; car
maudissait-il ce sourire paralysant et fin, ou bien le tenait-il
au contraire comme l'expression d'un dédain supérieur? On ne
savait.
Je le trouvai un peu gêné et contraint avec moi, et cela m'ennuya
parce que j'en revins à l'imaginer fâché de cette dispute d'un
soir; mais, quand je lui fis part de mon scrupule, il parut tomber
des nues. La dispute? il était bien loin de me l'avoir reprochée,
il ne se souvenait que «d'une soirée délicieuse».
--Oh! lui dis-je, vous employez des mots convenus.
Il n'y avait pas moyen de le faire parler d'un sujet qui nous fût
tant soit peu personnel, à l'un ou à l'autre. Il semblait même
le fuir systématiquement, et il ne se retrouvait lui-même qu'en
abordant les idées générales. Tantôt il avait l'air satisfait de
me rencontrer, au hasard des allées et venues dans le château,
dans le parc, dans le potager ou sous l'allée couverte, tantôt
j'aurais très bien pu croire que ma vue lui était pénible. Mais
tant de personnes remarquaient en lui des lubies que je n'étais
pas autorisée à me croire, de sa part, l'objet d'un traitement
particulier. Tout cela était agaçant, irritant; je n'avais jamais
séparé la pensée de M. Juillet de celle d'une causerie attrayante
pour moi au delà de toute espèce d'agrément. Lorsqu'il n'était
pas là, au moins, je me remémorais avec un plaisir inépuisable
ces moments heureux; mais le savoir là, le voir, et sentir à
toute heure qu'une haie s'interposait entre lui et moi, plutôt
que cela, j'aurais aimé cent fois qu'il poursuivît sa tournée à
bicyclette! A bien des signes, pourtant, je reconnus qu'il n'était
pas mal avec moi, quoiqu'il me parlât rarement en particulier;
en s'adressant à tous il s'oubliait ou bien il oubliait une
attitude qu'il s'était sans doute imposée, et il avait l'air de
s'adresser à moi, de me dire: «Vous me comprenez bien, vous...»
Est-ce que quelqu'un par hasard l'eût accusé de galanterie à
mon endroit? Non, non, cela, encore une fois, n'était pas dans
l'esprit de sa tante Du Toit ni d'aucune des personnes présentes
à Fontaine-l'Abbé. Quelquefois aussi, en m'adressant la parole,
ses yeux se baignaient d'une façon très sensible et nouvelle, et
j'attribuais cela à la préoccupation amoureuse dont le soupçonnait
sa tante, mais au lieu de me toucher le cœur de compassion, cela
m'indisposait; je trouvais sans gêne ou déplacé qu'il ne se
maîtrisât pas, au moins en mon honneur! Que diable, il avait bien
le temps de songer à sa Dulcinée quand il filait tout seul au fond
du jardin ou dans la campagne! Et je me souviens bien que je lui
opposais un visage dur, et d'une austérité outrée, qui, en effet,
le rappelait à lui-même. Souhaitait-il faire de moi sa confidente?
Je le crus un moment. Cela eût remis de l'ordre entre lui et moi.
Mais cela ne me parut pas une chose tolérable, cela me rendait
furieuse, tout simplement...
Et puis, cet homme dont le cerveau semblait si admirablement
organisé, si supérieur à celui de la plupart, le voir ainsi
diminué ou tout au moins déséquilibré, et Dieu savait pour quelle
cause! peut-être par une passion avilissante, c'était triste...
Pourquoi lui supposais-je une «passion avilissante»?...
Ce n'était pas moi, d'abord, qui avais inventé cette expression;
elle était de madame Du Toit, et je l'avais adoptée de son
expérience, mes connaissances en ces matières étant fort réduites.
Lui-même, d'ailleurs, contribua à affermir cette supposition,
en tenant un langage tout à fait insolite chez lui, et qui me
scandalisa.
Nous nous promenions sous l'allée couverte, après une ondée qui
avait trempé la terrasse et les pelouses, mais non pas traversé la
voûte épaisse du feuillage; nous marchions de front, lui, moi et
M. Froulette à l'âme légère, et nous nous entretenions d'un crime
dit «passionnel» qui avait fait assez de bruit durant la dernière
session du jury de la Seine. Je ne me rappelle plus bien l'affaire
qui ne m'intéressait que médiocrement, étant donné mon peu de goût
pour ces faits divers. M. Froulette, parlant de cela avec son
âme de moineau, me faisait la chose plus détestable encore. Tout
à coup, M. Juillet nous déclare que les furieux déportements de
l'amour, où les sens seuls interviennent, sont moins désastreux
pour un homme que les transports sentimentaux.
Une goutte d'eau tombant du feuillage fit devant nous un petit
trou dans le sol poussiéreux; je ne sais pas pourquoi je fis
attention à ce rien, ni pourquoi je me dis: «Si quelqu'un de nous
marche sur la trace de cette goutte d'eau dans la poussière,
quelque chose en moi va mourir...» Nous eûmes un moment de
silence; on entendait derrière nous les cris pointus des enfants.
M. Froulette marcha sur la trace de la goutte d'eau, et, en homme
du monde, crut devoir combattre la déclaration de M. Juillet;
mais ce qu'il trouva à objecter était si bête que tout l'avantage
appartenait à son adversaire. J'avais cru que j'allais bondir
contre M. Juillet, mais la fade repartie qu'on venait de lui
adresser m'en ôta l'envie. Je restai silencieuse, et blessée de ce
qu'il avait dit.
Je connaissais bien peu les hommes et je n'avais guère de finesse!
D'abord, M. Juillet pratiquait couramment le paradoxe; ensuite,
celui qui lui avait échappé ne pouvait-il provenir de la rage ou
du dépit? Qui m'affirmait que M. Juillet ne fût pas précisément
affecté par ce qu'il devait juger «le plus désastreux pour un
homme»? Peut-être encore son paradoxe n'était-il suscité que
par un mouvement de répulsion contre les écœurantes sucreries
que distillait M. Froulette? M. Juillet était nerveux, surtout
depuis quelque temps, et l'on sait à quels excès contraires à nos
sentiments les plus intimes peuvent nous porter les aphorismes
d'un homme médiocre trop bien élevé! Mais pourquoi n'avoir pas
corrigé, un peu après, la rudesse de sa pensée? pourquoi ne s'être
pas excusé d'avoir tenu devant moi un propos si contraire à ses
habituelles conclusions? M. Du Toit disait qu'en son neveu, le
cerveau, seul, était chrétien... sans préciser davantage ce que le
reste pouvait être. Et c'était à cause de cela qu'il ne donnait
pas sa confiance à M. Juillet, malgré l'estime qu'il avouait pour
son intelligence. Était-ce un des bons jugements du président?
Il ne m'avait pas frappée quand je l'avais entendu prononcer; il
me revenait aujourd'hui à la mémoire parce que je me creusais
la tête. Avec moi, M. Juillet, malgré son penchant à la satire
et son esprit naturels, avait le langage d'un grand moraliste.
Que de fois n'avait-il pas enflammé mon zèle trop négligent! Ses
conversations, bien plus que les meilleurs sermons, m'avaient
souvent ramenée jusque même à la pensée religieuse que ma vie
attiédissait par trop. S'il n'est pas tout à fait chrétien, me
disais-je, c'est qu'il a perdu dans les écoles l'habitude des
pratiques religieuses, mais il ferait des conversions!... Et il
vient me dire que l'instinct animal est moins mauvais pour un
homme que les plus beaux sentiments!...
Que je me tourmentais! Et encore à ce moment-là, je ne me
demandais pas pourquoi j'attachais une importance si considérable
à l'opinion de M. Juillet!
Je ne me demandai cela que lorsque je fus sur le point de
l'interroger lui-même. Alors, et à l'instant où j'allais lui poser
ma question, je sentis une émotion extraordinaire m'envahir, et
j'eus conscience, pour la première fois, que je commettais une
inconvenance, une inconvenance inouïe...
Comme il arrive ordinairement en pareil cas, je tâchai de
dissimuler ma confusion dans le rire, dans un rire stupide,
soudain, sans cause plausible, un rire de fillette, et M. Juillet
crut que je me moquais de lui, et en souffrit.
Dès que je sentis, moi, que je lui avais fait de la peine,
j'oubliai le motif même qui m'avait amenée jusqu'au bord d'une
interrogation si sotte, je lui pardonnai de bon cœur les motifs,
fussent-ils les plus odieux, qu'il avait pu avoir de lancer son
paradoxe, et je n'avais plus qu'une envie, c'était de le consoler
en lui disant: «Oh! non, oh! non, ne croyez pas surtout que je me
sois moquée de vous!» Mais, comment lui dire cela? Il me boudait
un peu, il m'évitait presque. Aux yeux du monde, nous n'avions
pas l'air du tout d'être bien ensemble; je fournissais à tous
la confirmation de ce que j'avais dit un jour si étourdiment:
«Monsieur Juillet? je ne m'entends pas avec lui...»
Il eût très bien pu se produire, à ce moment-là, entre lui et moi,
une rupture. Quand je songe à la raison qui fit que cette rupture
ne se produisit pas, c'est alors que je suis tentée de croire à la
malignité qui gouverne certaines destinées.
Le séjour que faisait M. Juillet à Fontaine-l'Abbé ne lui
réussissait pas, c'était évident. Ce séjour avait été improvisé
par lui, avait été le résultat d'un caprice inexpliqué, et
tournait mal. M. Juillet ne se sentait pas en sympathie profonde
avec son oncle, il ne recevait de sa tante qu'une grande
indulgence affectueuse; il avait une personnalité trop peu
commune et trop peu sociable pour s'accommoder de l'esprit
systématique, ou de l'absence totale d'esprit, ou même des idées
très saines, très fermes, mais pour lui trop béatement assises, de
la plupart des magistrats, avocats, et momentanément surtout...
chasseurs, qui étaient là; les femmes présentes n'avaient ni
jeunesse ni grand charme, et un démon voulait qu'entre lui et
moi, il y eût cette année une espèce de persécution secrète. Je
pressentais qu'il allait repartir.
Là-dessus, madame Du Toit reçut une lettre de Dinard auprès de
laquelle toutes celles qui l'avaient tant alarmée précédemment
n'étaient que plaisanterie; le voyage d'Italie était décidé; les
Voulasne emmenaient Albéric et Isabelle, et cela non pas demain,
mais tout de suite: ils partaient, ils étaient partis à l'heure
où la nouvelle nous en parvenait. Ils étaient partis sans avoir
paru à Fontaine-l'Abbé; cela dépassait les prévisions les plus
sombres pour madame Du Toit; la pauvre femme, au désespoir, en
demeura un jour entier alitée; le médecin fut appelé; on eut une
sérieuse inquiétude, et, quoique debout par un effort de volonté,
et rétablie grâce à beaucoup de courage, elle nous émut tous et
nous inspira la plus sérieuse compassion.
J'osai dire à M. Juillet:
--Ne nous abandonnez pas!
Il me répondit assez gentiment:
--Ah! puisque c'est vous qui m'en priez!...
Et, peu après:
--Mais, comment saviez-vous que j'allais partir?
--Par vous-même!
--Vous en ai-je parlé?
--Il n'y a pas de danger!
Il sourit, il fronça les sourcils, il semblait partagé entre des
sentiments divers. Mais j'étais contente que, sur mon mot, il eût
consenti à rester. Et d'autant plus que le service que je lui
demandais n'était pas drôle. Dieu de Dieu! qu'allions-nous lui
dire, à la tante Du Toit?
Ce que j'eus à lui dire, moi, fut très simple, et je n'eus guère
de peine à le chercher: c'est que je me trouvais, vis-à-vis de
ma famille, dans la même situation, à bien peu près, que ses
enfants vis-à-vis d'elle, c'est que je recevais des lettres de ma
grand'mère, pleines de réticences, d'allusions, de paraboles, et
d'autres de maman, explicites celles-ci et toutes franches, me
faisant souvenir que mon entêtement à séjourner loin d'elles était
inqualifiable. Et je dus dire à madame Du Toit:
--Vous voyez! vous voyez bien! Je ne suis pourtant pas méchante,
je ne suis pas une fille irrespectueuse, j'aime mes parents de
tout mon cœur, et cependant je les mécontente en prenant mes
vacances chez vous et non chez eux!
Mais la mère d'Albéric ne voulait point admettre l'analogie. A
son avis, j'étais et je demeurais à Fontaine-l'Abbé pour la santé
de mes enfants, ce qui prime tout; si mes parents ne voulaient pas
l'admettre, c'est qu'ils étaient des parents aveugles. Tout autre
était la situation d'Albéric et d'Isabelle chez qui le mépris des
convenances les plus élémentaires était sans excuse, sans aucune
circonstance atténuante. M. Du Toit, d'ailleurs, malgré la chasse
qui lui épargnait de penser, était de l'avis de sa femme; et il
dissimulait, affirmait-elle, une colère froide beaucoup plus
dangereuse que son désespoir à elle, impossible à contenir.
Il était clair que nous ne pouvions rien, ni M. Juillet ni moi,
par nos arguments, pour la consoler, et il l'était non moins,
que l'alliance cimentée par elle entre nous dans l'intention
d'agir par la persuasion et l'exemple sur le ménage Albéric
était vaine; mais l'habitude se trouvait prise chez elle, de
s'appuyer sur nous en poursuivant ce but toujours fuyant; et, si
inutile que fût notre secours, il valait du moins à entretenir
en elle une illusion très chère. Elle se reposa sur nous comme
une convalescente; elle faisait tête à sa douleur quand elle
était devant son monde, et réservait pour nous ses épanchements.
M. Juillet s'en impatientait, je le voyais; mais je me plaisais
à obtenir de lui une docilité d'écolier, en lui imposant la
corvée d'écouter sa tante et de la réconforter par des paroles
mensongères comme celles qu'on adresse aux malades incurables.
«Pour vos péchés...» lui disais-je, à part, en pensant à la
malhonnête passion que nous soupçonnions en lui. Mais il semblait
embarrassé de mon mot, il ne savait comment le prendre. Je lui
trouvais aussi, depuis quelque temps, un certain air gauche.
N'était-ce que de la nonchalance, de l'ennui? Mais non, c'était
de la gêne allant jusqu'à la maladresse. Il m'étonnait. Depuis
qu'il était avec moi ce qu'il appelait «de service» près de sa
tante, il avait, tout en gagnant de la timidité, perdu son goût
de sauvagerie, son humeur âpre, sa mystérieuse irritation; il
était redevenu beaucoup plus simple et plus gentil; il était comme
ces gens insupportables tant qu'ils ne savent pas ce qu'ils ont
à faire, qui deviennent charmants dès qu'ils ont une occupation.
Madame Du Toit me rapporta qu'il lui avait dit: «Je me faisais
scrupule de rester à Fontaine-l'Abbé...»
--Quel étrange garçon! me disait-elle.
Et je ne pouvais m'empêcher de me demander: «Est-ce qu'il a si
grand'peur d'être rendu à sa liberté?... que craint-il donc d'en
faire?... Ou bien alors, est-ce qu'il se plairait ici?...»
Il m'intriguait de plus en plus. Je l'épiais à tous les moments
du jour, car il ne chassait pas. Il nous accompagnait dans nos
promenades où je dois reconnaître qu'il n'avait pas près des dames
le succès de M. Froulette, complimenteur et vieux conducteur de
cotillon; mais avec quelques-unes d'entre elles, et avec moi,
depuis qu'il m'avait entendue jouer, il causait musique; et le
soir, au piano, il me tournait les pages.
Il me tournait les pages...
Pourquoi, la première fois que je m'aperçus que c'était sa main
qui touchait la corne de la page et s'appliquait, vivement, les
doigts écartés, sur le verso, pourquoi eus-je une surprise, une
secousse qui me fit manquer ma mesure? Ce n'était pas qu'il me
troublât, lui, personnellement: j'étais très calme en sa présence;
ce n'était pas la surprise de voir que c'était lui qui me tournait
la page: il n'y avait à cela rien que de naturel; avant qu'il fût
là, c'était un de ces messieurs, plus âgé, ou une femme qui me
rendait ce service. Il s'était trouvé là, musicien, et le plus
jeune de la compagnie; il était venu tout simplement se placer
près de moi au piano; et j'étais si préoccupée, si émue, moi,
avant de commencer à jouer, que je n'avais même pas remarqué
sa présence. Mais en reconnaissant sa main, je me souviens que
je songeai tout à coup, qu'étant jeune fille, j'étais devenue
bêtement amoureuse d'un jeune homme qui me tournait les pages. Ce
souvenir fut sans durée; mais il se représenta à moi une heure
plus tard, pendant que je montais à ma chambre; et, à mon balcon,
devant la nuit toujours trop belle, je me plus à revivre, en
songerie, des heures d'été sur les terrasses de Chinon, pendant
lesquelles, avec toute l'innocence et l'embrasement aussi d'un
cœur de dix-huit ans, j'avais aimé ce jeune homme presque inconnu
et avec qui je n'avais pas échangé trois paroles.
En vérité, je n'avais plus jamais pensé à lui depuis mon mariage;
cette aventure purement imaginaire, malgré toute son intensité,
m'avait paru bien pâle aussitôt qu'avait commencé mon corps
à corps avec la réalité! Toute la grâce, toute la séduction
étaient du côté de mon rêve, mais le goût du réel ne laisse guère
subsister au palais le parfum des douces sucreries. Et ce souvenir
me revenait. Il me revenait comme un peu nigaud, un peu charmant,
sans grande importance en somme, tout juste assez gracieux et
assez méprisable pour qu'une honnête femme l'accueillît sans
scrupule et en usât comme d'une intrigue falote et suave à situer
dans un décor nocturne. De ces petites comédies, n'est-ce pas? où
l'on est tout près de pleurer, mais dont, aussitôt, on est tout
près de rire... Ah! que cela est joli, au clair de lune...
J'entendais toujours, au-dessous de moi, ce murmure d'eau que
produisait le barrage; en face de moi les beaux arbres touffus
semblaient se refouler les uns les autres jusque dans les
profondeurs du parc, arrêtés tout à coup par la chute de terrain
du potager, et laissant à découvert la vallée large de l'Ouzonne,
imprécise et sans fin. Par la trouée dans les feuillages,
mon joli cadre rustique, la paix lourde des champs, où un cri
d'oiseau, aigu, solitaire, révélait la vie endormie. Il faisait
trop bon, j'aimais la fraîcheur de la nuit, je m'y exposais en
peignoir, les pieds nus, avec toute l'inconscience du corps jeune,
ignorant de la maladie. La chauve-souris, seule, m'ennuyait,
mais elle était cause que je demeurais là plus longtemps, parce
que, de peur qu'elle n'entrât, j'éteignais ma bougie, et parce
que la paresse de rallumer me maintenait à la fenêtre. Et la
chauve-souris, je l'avais connue à Chinon, sur la pelouse du clos
Vaufrenard, par les soirées torrides du mois d'août, petit bout
de chiffon oscillant et tremblant suspendu à un fil invisible que
tient, je l'ai toujours cru, quelque diable qui nous taquine.
Le temps où j'avais aimé!... Comme c'était triste, et comme
c'était bon!... J'avais dix-sept ans environ; j'aimais avec
les espérances les plus chimériques, et, tout à coup, avec des
illuminations de raison qui me montraient le néant de mes espoirs;
c'étaient des ascensions exaltantes et des chutes vertigineuses;
quelle torture, mais quelle ivresse!... Il n'y avait pas beaucoup
d'années de cela... Mais cela était si éloigné de moi, et d'un
retour si impossible, que je pouvais bien à présent me permettre
de songer à ce roman de ma vie de jeune fille...
J'y songeais presque tous les jours, et tous les soirs,
invariablement. Pourtant, cet amour de pensionnaire en vacances
me semblait un peu puéril, et ce jeune homme aimé de moi autrefois
ne m'apparaissait plus sous des traits séduisants... Je souriais
de tout... sauf des battements de mon cœur.
Mais un jour, mon sourire m'effraya. Ce n'était pas à l'heure de
ma songerie nocturne propice aux illusions, ce n'était pas en face
de ce paysage d'ombres feuillues, de champs lointains, d'eaux
murmurantes dont chaque détail est comme un personnage travesti
qui nous intrigue et nous leurre; c'était dans le plein soleil de
midi; nous revenions d'une promenade sous l'allée couverte; un
domestique se tenait à la porte du vestibule donnant sur le parc;
je revois son jabot blanc et ses yeux qui clignaient à cause de la
lumière aveuglante; ce domestique signifiait: «Madame est servie»;
l'on était même en retard; nous nous dépêchions de rentrer. Je
posais le pied sur la première marche du perron; M. Juillet, qui
m'avait précédée de deux pas, se retourna vers moi sans me parler;
je n'avais rien dans l'esprit, sinon la pensée que nous étions en
retard, lui, moi et deux autres personnes. J'eus tout à coup un
sourire que M. Juillet, sensible et susceptible, interpréta contre
lui, parce qu'il contenait une malice secrète. La malice n'était
pas dirigée contre M. Juillet, et elle n'était même pas de moi;
elle était de je ne sais qui ou quoi, en moi, qui se moquait de
moi-même: dans le temps d'un éclair, je venais de m'apercevoir
qu'en rêvant au jeune homme qui m'avait tourné les pages, à
Chinon, je ne faisais que commettre une hypocrisie envers moi, je
me mentais, je me jouais indignement: je pensais au jeune homme de
Chinon pour ne pas m'avouer que je pensais à M. Juillet.
Il faut donc, parfois, de tels détours, pour que nous voyions
clair en nous-mêmes?
Eh bien! à cette révélation,--j'en demeure encore stupéfaite,
après vingt ans écoulés,--je n'ai éprouvé ni épouvante, ni
indignation. Tout ce que je croyais savoir de moi-même me donnait
à penser que j'allais bondir ou me trouver mal. Ou bien je n'étais
plus moi-même, ou bien je devais repousser avec horreur le
sentiment que je venais de découvrir! C'est donc que je n'étais
plus moi-même. Je n'éprouvai ni horreur, ni révolte. Comme on
constate qu'un bassin s'emplit d'eau, je m'aperçus simplement que
j'étais envahie. De toutes les choses qui m'ont frappée dans le
cours de ma vie, l'étrange douceur de la pénétration en moi d'une
puissance si redoutable demeure la plus étonnante.
Oh! il est bien certain que cela ne m'apparut pas sitôt sous
son aspect «coupable». Je n'imaginais en aucune façon qu'il pût
jamais s'établir entre M. Juillet et moi des relations dont pût
être atteinte la dignité de ma vie conjugale. La vérité est que
je n'imaginais rien, que je ne pensais pas à la dignité de ma
vie conjugale, que l'idée d'une faute ne se présentait pas à
mon esprit, mais que je venais de découvrir qu'en songeant à mon
ancien amour avec délices, c'était à M. Juillet que je songeais.
Il semble impossible que je ne me sois pas aperçue plus tôt que
c'était à M. Juillet que je songeais? Sans doute! et son image
s'approchait bien de celle du jeune homme d'autrefois, mais je
me disais: «C'est qu'il me tourne aujourd'hui les pages, comme
faisait l'autre»; et j'étais sûre d'avoir aimé l'autre, ce qui lui
donnait le pas sur M. Juillet.
O mon Dieu! après un long temps écoulé, après une si grande
révolution accomplie en tout moi-même, et malgré toute la
confusion que j'éprouve aujourd'hui à revivre la période
d'aveuglement que je traversais alors, pardonnez-moi d'avoir
évoqué cette saison de Fontaine-l'Abbé!...
Lorsque je me la remémore, mon impression dominante est qu'une
espèce de sorcellerie m'environna constamment. Je ne dis pas
cela pour m'innocenter; je ne suis pas du tout de celles qui
n'acceptent aucune responsabilité; je sais trop bien ce que nous
pouvons sur nous-mêmes et quelle veulerie se cache sous l'opinion
que nous sommes le simple jouet des choses. Non, mille fois non!
nous ne sommes pas le seul jouet des choses! Mais nous sommes
sollicités par elles d'une façon étrange et sournoise; et que
leurs appels sont puissants, pour peu que nous ne soyons pas sur
nos gardes! Ils sont si forts, oh! je l'avoue, que c'est une bien
sotte présomption de s'imaginer que nous puissions trouver en
nous-mêmes la force de seulement lutter contre eux. Les charmes
qui m'environnèrent à partir du moment où j'eus mis le pied dans
ce domaine, ils dansèrent autour de moi, sans relâche, comme une
ronde de génies aux formes attirantes, et qui ne me cachaient que
leurs visages...
Si j'étais demeurée plus longtemps à Fontaine-l'Abbé, après le
moment où la lumière se fit en moi, pendant que je mettais le
pied sur la marche du perron, je crois pourtant que je me serais
ressaisie, que la trop grande facilité de contact avec M. Juillet
m'eût effrayée et eût suscité la résistance de toute ma volonté.
Favorisée que j'étais par ma réputation de femme inattaquable, ma
liberté était trop grande. Je crois que j'aurais eu honte d'en
profiter outre mesure. Les femmes qui, comme moi, ont de tout
temps été prévenues contre le bonheur, se réveillent devant une
perspective trop séduisante, et l'approche même d'un plaisir un
peu vif les fait cabrer. A présent que je me regarde de loin, sans
complaisance et sans parti pris, je crois sincèrement que je me
serais abandonnée à un sentiment pourvu à mes yeux de toutes les
apparences les plus pures, et puis qu'à un moment donné, l'extrême
intensité de ce sentiment ou son changement de nature m'aurait
épouvantée et rendue tout à coup très malheureuse; je serais
partie alors, mais partie de moi-même, volontairement, avec la
satisfaction, du moins, d'agir comme je le devais, et sans dépit
contre personne. Je n'affirme pas que ma guérison était certaine,
après, mais j'aurais fait le premier acte parmi ceux qu'il faut
exécuter si l'on essaie de guérir de cela.
Mais voici ce qui arriva.
Depuis des semaines, comme je l'ai dit, je recevais de Chinon des
lettres de ma grand'mère et de maman qui, en tout autre temps,
m'eussent fait quitter madame Du Toit sans hésiter une seconde.
Je reçus, coup sur coup, une lettre de maman qui me disait que
j'étais décidément tout à fait inhumaine, pour laisser mes pauvres
vieux dans l'état de mécontentement où les mettaient mon absence
obstinée et mon séjour dans une maison étrangère. Mon grand-père
n'était pas très bien d'ailleurs, et l'on me laissait entendre que
ma conduite ne contribuait pas peu à l'aggravation de son état.
Pour que maman se décidât à m'écrire sur ce ton, il fallait que le
cas fût alarmant. Et d'autre part, elle avait averti mon mari de
ce qui se passait à Chinon; et mon mari, de son côté, m'écrivait
pour me supplier de contenter ma famille; il revenait, lui, de la
Dordogne, où il avait tous les ans des travaux, et il arriverait
en même temps que moi à Chinon, «ce qui ferait très bon effet»,
si je voulais bien quitter la Normandie aussitôt réception de sa
lettre.
Je ne pouvais plus retarder mon départ; je montrai mes deux
lettres à madame Du Toit qui, elle-même, dut s'incliner devant la
nécessité. Je fis en hâte mes valises.
Quelle femme étais-je donc devenue? Je pleurais, en faisant mes
valises, et ce n'était pas à la pensée de mon pauvre grand-père,
vieux, et désolé de mon absence; ce n'était pas à la pensée
des tourments que j'avais dû causer à ces bonnes gens, un peu
solitaires, enfermés dans leur petite ville avec l'idée fixe, et
bien légitime, de nous voir auprès d'eux, moi, mes enfants, mon
mari. Non! non! je pleurais à l'idée de quitter Fontaine-l'Abbé.
Ces deux petites chambres, à demi mansardées, que nous occupions,
depuis six ou sept semaines, l'une tendue de sombre andrinople,
l'autre d'une perse à dessins bleus, elles m'étaient devenues le
lieu du monde définitif, celui qu'on a cherché, rêvé, désiré,
appelé toujours, celui qui fait que le reste de l'univers devient
le lointain, l'étranger...
En empaquetant, entre la nounou, si gaie, et ma petite Suzanne,
aussi heureuse de s'en aller qu'elle l'avait été de venir,
il me semblait que j'accomplissais un rite funèbre et que
j'ensevelissais dans ces boîtes, avec mes bibelots de toilette
et mon linge, ma jeunesse, ma vie, et encore je ne sais quoi de
mieux et de plus précieux que cela!... J'allais à mon balcon, de
temps en temps, au-dessus du barrage au bruit entêté et charmant;
je disais adieu à ma jolie trouée sur les champs éloignés dont
j'avais vu, en arrivant, tomber les épis de blé; puis, penchée
à la grande lucarne de façade, adieu à la terrasse, à la douve,
au perron dominant la pelouse, à l'allée couverte, et, là-bas, à
l'amorce de l'escalier qui descend au potager...
Je pleurais. La nourrice avec ses phrases innocentes qui, parfois,
me faisaient peur comme des intuitions mystérieuses, me disait:
--Oh! on le voyait dès le premier jour, que madame avait de
l'affection ici!...
Et Suzanne, qui montrait déjà l'esprit positif de son père:
--As-tu pensé, au moins, à retenir des chambres pour l'année
prochaine?
Je pleurais.
On entendait, sous l'allée couverte, les voix de ceux qui seraient
encore ici ce soir, quand nous roulerions dans le train. Les
arbres avaient jauni un peu. L'horizon ressemblait toujours à la
mer. Sur la pelouse, un grand éventail d'eau jaillissait; les
couleurs de l'arc-en-ciel jouaient au travers de ses fines perles
retombantes, et son léger bruit frais, que j'aimais tant, ne
parvenait pas jusqu'à moi. A cause de cela, peut-être, ce paysage
me semblait déjà séparé de moi, réapparu déjà dans un songe à
venir.
On frappa doucement à la porte; c'était madame Du Toit. Elle
me surprit m'épongeant les yeux, et fut touchée des larmes que
je versais en quittant sa maison, à un point qui m'incommoda.
Elle m'apportait un petit panier garni des plus belles poires de
son potager, fourré de reines-Claude et de mirabelles, dans les
intervalles, et qui embauma l'atmosphère autour de nous. Elle
me lut une carte postale datée de Florence, portant quatre mots
seulement, dont les deux signatures d'Albéric et d'Isabelle! Et
elle se mit à pleurer avec moi. Elle me dit que, moi partie,
c'était l'âme de la maison qui s'envolait; elle m'affirma qu'elle
m'avait voué une tendresse que son fils aurait le droit de
jalouser, s'il se souciait seulement des sentiments de sa vieille
mère; enfin, l'heure s'avançant, elle m'annonça qu'elle avait fait
servir une petite collation où tout le monde était réuni pour
me dire adieu. «Comment! tout le monde?...» Oui, oui, tout le
monde, et ces messieurs eux-mêmes étaient en bas, M. Du Toit ayant
renoncé à la chasse, cet après-midi, pour me rendre ses devoirs,
jusqu'au dernier moment. J'étais confuse! et de plus j'avais les
yeux rougis...
C'était une véritable petite manifestation que l'on organisait
en mon honneur. J'avais vu déjà plusieurs hôtes partir, et de
plus gros personnages que moi, par le train que j'allais prendre,
sans que M. Du Toit désorganisât sa journée et celle de ses amis;
il se contentait ordinairement de faire toutes ses politesses
après le déjeuner. Mais il avait adopté complètement la très
ancienne opinion de sa femme à mon égard, et il me juchait sur un
piédestal; il y avait de l'affection, de l'admiration et jusqu'à
de la vénération dans toute son attitude envers moi; et il fallait
que j'acceptasse cela d'une façon vraiment bon enfant pour que
toute la compagnie ne me prît pas en grippe.
Pendant les vingt minutes que dura cette collation, je fus
ballottée de l'un à l'autre, j'appartins à tous ceux, ou qui
avaient une sincère amitié pour moi, ou qui voulaient faire la
cour aux maîtres de la maison, et il n'y eut guère que M. Juillet
à qui je ne dis à peu près rien; je le quittai, en lui serrant la
main comme à tout autre, et il fut certainement autorisé à croire
que je ne lui laissais, à lui, rien de plus qu'à n'importe qui.
Il y avait une grande guimbarde attelée, dans la cour pavée, où
personne ne put monter pour nous accompagner jusqu'à la gare,
tant nous l'emplissions, la grosse nourrice, mes deux bébés et
nos bagages. Nous nous retrouvions sur la façade nord du château,
celle qui m'était apparue la première, du haut de l'allée en
lacets, le jour de mon arrivée. En remontant cette allée sinueuse,
je regardai du côté du château; je revis le dessin des douves,
des toitures, la lanterne, la cloche où avaient sonné des heures
que je n'oublierais plus, et, par delà, ces beaux lointains
vaporeux que j'avais tant caressés des yeux par ma lucarne; et,
l'impression de mon arrivée ici se juxtaposant à celle de mon
départ, je me sentis tout à coup étranglée et me remis à pleurer,
bien contente que personne n'eût pu nous accompagner dans la
voiture.