XIV

Pendant le trajet du retour à Paris, mon mari me confia un ennui

dont il n'avait pas voulu m'entretenir sous le toit de mes

parents, «parce que les murs, dit-il, surtout en province, ont

des oreilles.» Et sa confidence me fut une explication de la

lettre alambiquée qu'Albéric Du Toit avait écrite à sa mère et

que la bonne madame Du Toit m'avait lue et relue dans le potager

de Fontaine-l'Abbé: la lettre annonçant, à mots couverts, qu'il

se passait à Dinard quelque chose «de triste ou de gai, c'est

comme on l'entend», et dont on reparlerait sans doute plus tard,

la lettre qui avait fait croire à madame Du Toit qu'il s'agissait

enfin d'une grossesse d'Isabelle. Ah! non, il ne s'agissait pas

d'une grossesse d'Isabelle; il s'agissait hélas! de la malheureuse

Emma, ma belle-sœur, qui avait traîné la maman Serpe, avec ses

chiens, jusqu'à Saint-Lunaire, tout proche de Dinard, et qui

«s'exhibait,» m'apprit mon mari, chaque jour, sur la plage ou

aux Petits Chevaux, en compagnie «d'une bande de gamins». Les

gamins, c'étaient des petits jeunes gens de dix-sept à vingt

ans, la plupart «d'excellente famille», selon l'expression

consacrée, et de si bonne famille que le père de l'un d'eux, un

monsieur fort connu, était venu en personne arracher son fils à

la compagnie, lui tirer les oreilles en public et non sans avoir

laissé entendre quelques paroles peu flatteuses pour la belle

qui le retenait, parmi lesquelles le mot «quadragénaire» était

le moindre. C'est cette aventure qui avait fait tapage à Dinard

où la famille du jeune homme était en villégiature; et c'est ce

potin de plage qu'Isabelle qualifiait de «triste ou gai, c'est

comme on l'entend.» Les Voulasne, il est vrai,--mon mari l'avait

exigé d'eux,--depuis beau temps ne voyaient plus Emma. Mais,

incapables, à force de mollesse, de soutenir une attitude adoptée,

si Emma se fût présentée chez eux, ils ne lui eussent opposé ni

un mot, ni un geste pour l'inviter à rebrousser chemin. Emma, qui

les connaissait bien, poussée d'ailleurs probablement par quelque

ami imberbe, mais ravie de faire une bonne niche à son frère,

aborda, sur la plage de Dinard, le feu du scandale fumant encore,

les Voulasne qui s'y promenaient avec leurs deux filles et leur

gendre. Et les Voulasne, une heure durant, leurs deux filles et

leur gendre se promenèrent avec Emma sous l'œil de la galerie,

s'assirent à côté d'Emma, prirent le thé avec elle. Mon mari, qui

trouvait bon tout ce qui venait des Voulasne, était outré, cette

fois. Il reniait ses cousins; il traitait Albéric de tous les

noms. Déshonoré par sa sœur quant à lui, il se disait achevé par

sa famille et jusque par «cette poule mouillée de jeune Du Toit».

Le plus remarquable de l'affaire se trouvait être que les amis des

Voulasne à Dinard: Lestaffet, Baillé-Calixte, et jusqu'à Kulm, le

divorcé récent qui venait de lâcher sa femme avec deux grandes

jeunes filles, après vingt ans de mariage, enfin tous ceux que

j'avais vus, chez les Voulasne et ailleurs, défendre la liberté

des mœurs et proclamer la sainte loi de l'amour, se montraient

les plus indignés de l'invraisemblable indulgence des Voulasne.

Rétrospectivement, mon mari s'échauffait à la pensée qu'une

semaine plus tôt il se fût trouvé à Dinard, lui, au milieu de ces

événements.

--Mais, disais-je, vous les auriez prévenus ou atténués!...

--J'aurais tué Emma! faisait-il tout bas, en étranglant entre ses

doigts ses deux genoux accolés.

Il était consterné par ce triste épisode de la vie désordonnée de

sa sœur. Les Voulasne s'en trouvaient atteints; ils avaient encore

une fille à marier.

--Ne l'oublions pas! disait-il.

J'essayais d'apaiser les idées de mon mari qui se soulevaient à

ce propos, outre mesure, et je me rappelle que, ne sachant quel

sujet de conversation opposer à celui-ci, je hasardai quelques

réflexions sur les dames de Chinon qui formaient, en effet, assez

violente antithèse avec celles que nous inspirait ma belle-sœur.

--Ces femmes-là ont leurs travers, leurs ridicules, dit-il, il en

faut convenir; mais tout, voyez-vous, tout, plutôt qu'une femme

sans pudeur!...

Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet

de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui

parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant

vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques,

pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de

ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de

pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à

être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit

qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les

bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis

l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa

demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des

appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui

rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce

qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère,

c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si

mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime,

Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais,

ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort,

avec des mains de manœuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché;

il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à

bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais

pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort.

--Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est

bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire

que peu d'honneur.

--Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de

relâché.

Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes

les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il

y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des

mœurs. Si Emma n'eût pas été sa sœur, ni les Voulasne ses cousins,

il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon

frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de

mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était

des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une

génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à

une génération appelée à porter son activité non sur des idées

creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur

les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront

des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus

dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais

différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur

et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne

commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement?

Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais

Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger

que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien

fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en

définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en

conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul,

c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même

qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse

et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme».

* * * * *

J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à

Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me

donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas

rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce,

après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait

ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la

fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant

de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement

mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle

venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites

sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur

extraordinaire apathie.

Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire

déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr.

M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que,

dans son entourage, le bruit serait étouffé.

Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et

moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des

chagrins qu'Emma causait à mon mari.

--Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne

de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à

Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que

pense de cela votre mari, ma chère enfant?

--Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa

sœur...

--Où est-il? où est-il? s'écria madame Du Toit, en se levant de

son siège, je veux le voir, je veux le féliciter... Il y a donc

encore des hommes capables de faire respecter avec énergie les

convenances!... Mais, dites-moi, et ses cousins Voulasne pour qui

il a tant de complaisance?...

--C'est la première fois que je le vois d'une juste sévérité

contre les Voulasne.

Madame Du Toit fut très satisfaite de l'entretien qu'elle eut avec

mon mari. Ils échangèrent leurs vues sur la famille en général et

sur le cas présent. Elle connaissait peu mon mari; elle ne lui

croyait point des opinions aussi saines. Ses cousins, sa sœur,

et le fameux Grajat, je m'en doutais depuis longtemps, avaient

beaucoup nui à mon mari chez les Du Toit, et dans la proportion

même où ils m'avaient servie, moi, en me faisant, par contraste,

si intéressante et un peu victime.

--Il est très bien, tout à fait bien, votre mari! me dit-elle,

quand il nous eut quittées.

Et elle ajouta:

--Mon enfant, les oreilles ont dû vous tinter...

--... Me tinter?... pourquoi?...

--Parce qu'on a joliment parlé de vous, à Fontaine-l'Abbé, après

votre départ!... Oui. J'ai peut-être tort de vous dire cela; je

ne vous le dirais pas si je ne vous savais la plus sérieuse et la

plus honnête femme du monde... et si je ne vous savais la femme de

monsieur Serpe... Eh bien! dit-elle en souriant innocemment, je

crois que vous avez laissé à mon mystérieux neveu une impression

qui l'a, pour un temps, rehaussé dans mon estime... Admirer une

femme comme vous, ma petite amie, cela prouve, chez un garçon,

qu'il a encore quelque chose de sain dans le cœur...

Ma gorge se serra. Mon cœur semblait vouloir faire éclater ma

poitrine. Je me mis à rire pour faire diversion.

--Ah! bien, dis-je, ce serait la première fois, je suppose, que je

laisse une impression derrière moi!...

--Oh! oh! dit-elle, c'est que vous n'avez pas la coquetterie de

vous retourner... Mais, abandonnons cela. D'ailleurs, j'ai une

idée, ajouta-t-elle en me menaçant du doigt, comme une enfant: si

vous devenez dangereuse, je vous ferai désormais surveiller par

votre mari... Ah çà! dites-moi, monsieur Serpe viendra bien dîner

à la maison, j'espère?...

--Il en sera très flatté, très heureux...

--Vous comprenez, ma chère petite amie, ne pas vous avoir à dîner

cet hiver après l'enchantement que nous a causé votre présence à

Fontaine-l'Abbé, non, c'est impossible.

Et, confidentiellement, en s'abritant de la main un coin de la

bouche:

--Un qui est amoureux de vous, savez-vous qui?... C'est monsieur

Du Toit!... Je vous en fais la confidence. Je ne suis pas jalouse.

Je dus rire de nouveau. Alors, croyant avoir assez fait pour

donner quelque attrait pour moi à sa visite, elle se remit à me

parler de son fils, et me parla de lui pendant une heure. Elle

m'avoua qu'elle avait quitté la campagne parce qu'elle ne pouvait

y vivre sans le voir.

Cette visite me laissa étourdie, et comme enivrée.

Je me souviens qu'il faisait une splendide journée d'automne;

les persiennes étaient à demi fermées, l'air était doux; je

me laissai tomber dans un petit fauteuil bas; je couvris mes

paupières avec mes doigts, et je regrettai Fontaine-l'Abbé...

J'entendis le murmure de l'eau, je vis la trouée dans les arbres,

les pelouses inclinées, et l'allée couverte où il y avait depuis

soixante ans un rouleau de pierre... De tout ce que m'avait dit

madame Du Toit, que demeurait-il en moi? La pauvre femme m'avait

encore une fois prise à témoin de ses tristesses. Ordinairement,

j'y compatissais... Allons! allons! il faut avoir le courage de

dire qu'aujourd'hui je plaignais ma chère vieille amie, mais que

de toutes ses paroles mêlées, une seule m'intéressait, celle qui

m'avait produit l'effet d'une grande main vigoureuse pénétrant

dans ma poitrine et me pressant le cœur: «Je crois que vous avez

laissé à mon neveu une impression...»

J'écartai mes mains de mes yeux; je regardai la pièce où je me

trouvais, les objets qu'elle contenait, et le beau jour doré qui

entrait entre les lames des persiennes, et tout parut transformé

pour moi.

Pourquoi madame Du Toit m'avait-elle dit une chose pareille?

Parce que, comme elle avait pris la précaution de l'exprimer

elle-même, parce que j'étais «la plus sérieuse et la plus honnête

des femmes», parce que j'étais, moi, tellement insoupçonnable, que

l'on pouvait impunément, à moi, dire une chose pareille!...

Et elle m'avait dit aussi, sur un ton de badinage, il est vrai,

que désormais elle me ferait surveiller par mon mari. Cela

m'avait, dans l'instant, un peu remuée, parce que le nom de mon

mari prononcé à propos de M. Juillet, pour la première fois,

communiquait une sorte de consistance à une chose qui pouvait

n'avoir été jusqu'ici que rêverie en moi-même, en moi seule... Et

cette idée de «surveillance» évoquait en moi celle de culpabilité,

jusqu'alors étrangère... Quant au fait lui-même: que désormais

mon mari m'accompagnât ou non chez madame Du Toit, en quoi

m'importait-il? Je n'avais pas l'intention de mal agir.

«Les oreilles ont dû vous tinter?--Pourquoi?--Parce que... etc.»

Oh! musique des mots qui font naître en nous une pensée douce!

Quelle rumeur en moi à présent! Je n'avais rien éprouvé, rien,

jamais, jamais, de comparable à cela. J'avais eu un amour, étant

jeune fille, pour un homme qui ne s'en était pas douté et qui,

lui, ne songeait nullement à m'aimer. Et puis c'était tout. Et il

se pouvait qu'un homme eût reçu de moi une impression!... Oh!...

Et quel homme!... lui!...

Dieu! qui avez créé les malheureuses femmes avec un cœur si enclin

à aimer, pardonnez-moi!

Je ne me fais pas meilleure que je ne suis; je dis fidèlement par

où j'ai passé... Mon Dieu, pardonnez-moi!

C'est une chose trop forte pour nous, que l'amour. Vous avez mis

dans l'amour trop de douceur!... Douceur, douceur! ce mot me

revient sans cesse... Nous en avons tant besoin!... Mon Dieu,

pardonnez-moi!

Je n'essaie pas de me justifier ni de m'excuser même, mais je me

rappelle que jamais mon cœur n'avait été ému à la caresse d'une

idée comme celle-ci: «Il y a un homme qui pense à toi tendrement.»

On ne peut rien imaginer de comparable à cette idée-là. Quand

elle pénètre en nous, c'est comme un fer rouge qui nous brûle la

poitrine, et qui cependant nous fait crier de bonheur. Ou bien

c'est un fluide sans nom qui nous parcourt en modifiant la nature

de chaque parcelle de notre chair. Notre chair est toute changée.

Nous ne nous reconnaissons plus. Mais notre âme s'échauffe et

s'exalte pour les mêmes causes qu'auparavant;... ce qui nous

leurre. Il se fait en nous un mélange de tout le connu avec

l'inconnu... C'est une bien merveilleuse folie, mon Dieu! mon

Dieu!...

Ce ne fut qu'après une heure de véritable hébétude, qu'une

lueur de raison me revint. C'était en souriant que madame

Du Toit m'avait parlé de son neveu! elle n'attachait pas la

moindre importance aux quelques mots prononcés par elle; en les

prononçant, il est très probable qu'elle pensait à autre chose;

elle pensait à Albéric; elle pensait qu'elle venait chez moi,

encore et comme toujours, agir pour Albéric ou simplement parler

d'Albéric... Si son neveu eût témoigné un sentiment sérieux en ma

faveur, madame Du Toit était une femme d'un trop grand sens pour

me le rapporter... Cela n'eût pas été conforme à sa manière. Il ne

fallait tenir aucun compte de ce qu'elle m'avait dit à ce propos.

En me résignant à cette interprétation, je sentis se dissiper mes

dernières fumées; j'éprouvai un soulagement, un allégement, la

sensation de me vêtir de linge propre et frais. Mais je gardais le

souvenir d'avoir passé par un état auquel je ne trouve point de

nom. Je sortis avec mes enfants, comme à l'ordinaire.

Je me crus même guérie. J'allais mieux qu'avant la visite de

madame Du Toit. J'avais reçu une violente secousse, oui, mais,

me retrouvant après coup sur mes deux pieds, je me sentais plus

d'aplomb que jamais.

La première fois que je revis madame Du Toit, elle ne me dit pas

un mot concernant le sujet qui m'avait bouleversée. Mais, pendant

tout l'entretien que j'eus avec elle, je ne cessai de remarquer

qu'elle ne me parlait pas de ce sujet... Il est vrai qu'elle

venait de recevoir une longue lettre d'Albéric et une aussi de sa

belle-fille, «très gentille», me dit-elle. Ils étaient à Rome,

après avoir séjourné à Naples, visité Ischia, Capri, Sorrente,

Amalfi et les ruines des temples de Pœstum; ils décrivaient le

Vatican, le Colisée, la campagne unique au monde. Enfin, ils

pensaient à lui écrire.

Après trois semaines de silence, après qu'elle avait pu croire

son Albéric perdu pour elle à tout jamais, cette lettre longue,

où Albéric ne marquait même pas qu'il avait négligé d'écrire,

et où il était si apparent qu'il n'avait songé ni à écrire ni

à s'excuser, la comblait de joie. Elle oubliait tout. Je crois

qu'elle pardonnait aux Voulasne et d'avoir serré la main d'Emma

et d'avoir enlevé Albéric, pour la seule raison qu'elle recevait

aujourd'hui une longue lettre. Les choses sont ainsi faites;

elles favorisent les vauriens, trop souvent, constatons-le. Une

grosse faute commise, et puis réparée, de combien de petites ne

couvre-t-elle pas la trace?

Les Voulasne n'étaient pas des gens à calculer les suites

de leurs actions; ils agissaient d'instinct, sans motifs de

qualité bien choisie, et ils avaient une chance que l'on prétend

n'appartenir qu'aux ingénus. Bousculés, rudoyés même par leurs

amis, menacés d'une rupture complète avec les Du Toit, ils

entreprenaient assez lâchement ce voyage, puis le prolongeaient

au delà du terme habituel de leur rentrée, laissant à leurs amis

le temps de regretter la commodité de leur maison; et il n'y

avait pas jusqu'au naïf cynisme de leur conduite qui ne leur

valût l'avantage d'être ménagés, et, par exemple, dans la maison

Du Toit. Lorsqu'ils revinrent, on les désirait, les uns pour

eux, les autres pour le jeune ménage qu'ils captaient; et puis,

n'avaient-ils pas en somme procuré un beau voyage à Albéric!

M. Chauffin, qui revenait d'Italie avec eux, leur fit donner dès

les premiers jours de décembre une soirée dans le genre de celle

qui m'avait initiée à leurs goûts, aux débuts de mon mariage.

Mais, cette fois-ci, mon mari ne monta pas sur le tréteau de

ses cousins. Il n'y monta pas parce qu'il était invité à un

prochain dîner chez les Du Toit. Non, je n'eusse jamais cru que

l'invitation chez les Du Toit pût être d'un effet si prodigieux

sur mon mari! Quelle que fût sa soumission à ses cousins

Voulasne,--un peu moins aveugle toutefois depuis l'épisode de

Dinard,--quelle que fût sa vieille crédulité en un monde neuf

qui avait la prétention de se créer autour de lui, et qui par

cent côtés le retenait, rien, rien ne lui pouvait procurer plus

d'orgueil que le fait d'être introduit dans un monde d'esprit

traditionnel, rigoriste, ennuyeux même et d'une insoupçonnable

honorabilité. Il n'avait pas, aux premiers mois de son mariage,

sacrifié à sa jeune femme la petite scène avec le kanguroo

boxeur, mais il en sacrifiait une analogue aujourd'hui à l'honneur

de bientôt dîner chez le président Du Toit.

Madame Du Toit, invitée à cette soirée, y vint avec son mari.

Cette soirée, composée de pantalonnades qui n'égaieraient pas les

enfants de nos jours, consacra d'une manière officielle l'oubli

de l'acte commis sur la plage de Dinard; elle nettoya le passé.

M. Du Toit, demeuré ignorant de ces potins inscrits sur le sable,

contribua par sa présence à ce lavage. Voulasne, gros, gras,

pléthorique, doré comme un oignon par le ciel méridional, crevant

sa peau de toutes parts, l'œil d'un bébé, la bouche ouverte et

bavant d'allégresse, allait de l'un à l'autre, interrogeait:

--Avez-vous lu le programme?

--Mais certainement! Très curieux... plein de promesses...

--Ta, ta, ta!... avez-vous lu entre les lignes?

Et les femmes d'ajuster leur face-à-main, les hommes leur monocle.

Le bon Gustave se tordait de rire:

--Cherchez bien! disait-il, entre les lignes il y a le clou... Le

clou est entre les lignes!...

Henriette, boubille, étourdie, toujours jeune, souriante à tous,

émerveillée que la vie fût si facile et les gens si bons, croyait

à deux choses: elle croyait qu'il était impossible que l'on

s'amusât nulle part aussi bien que chez elle, et elle croyait que

M. Chauffin possédait du génie.

--Il y a un clou? lui demandait-on.

--Chut! chut!... Mais ce que je puis vous dire, c'est que monsieur

Chauffin a eu une idée!...

Le «clou» était planté dans le jardin d'hiver, cela semblait

probable, car les portes en étaient tenues hermétiquement closes.

--Du clou, me dit M. Juillet, je crois avoir entrevu la tête!...

--Et comment est-elle?

--Ah! vous êtes prise! me dit-il, vous aussi, comme moi. Dire

qu'il suffit de fermer une porte et de laisser soupçonner qu'elle

s'ouvrira, pour intriguer les plus rebelles!...

--Mais, la tête, la tête?...

--Oh! dit-il, c'est simplement que l'on attend le départ de mon

oncle et de ma tante Du Toit pour ouvrir ces portes...

--En ce cas, j'ai bonne envie de m'en aller en même temps qu'eux...

--Je vous verrai donc toujours partir?... me dit-il, d'un ton

qui m'invitait à achever sa pensée en y ajoutant le souvenir de

Fontaine-l'Abbé, le souvenir de la voiture dans la cour pavée, de

la voiture s'éloignant par la route en lacets...

Et il me sembla à ce moment que tout en lui confirmait ce que

m'avait rapporté sa tante. Je ne parlai plus de partir, même

quand monsieur et madame Du Toit se retirèrent.

Lorsqu'on ouvrit les portes du jardin d'hiver, une exclamation

d'enthousiasme s'échappa de toutes les poitrines.

Au milieu de cette pièce, on avait creusé pendant les vacances

une piscine, non pas très vaste, à la vérité, mais profonde. Le

gargouillement de l'eau la signala à ceux qui, comme moi, ne

virent tout d'abord que le dos et les épaules des plus pressés.

Puis, tout à coup, un immense éclat de rire, suivi de «Oh!» de

«Ah!», de chuchotements, d'appréciations, de commentaires à

l'infini. Me faufilant, me haussant sur les pieds, je reconnus

d'abord M. Chauffin, costumé en gardien du Jardin d'Acclimatation

et qui récitait un boniment; il désignait, d'une sorte de harpon,

deux gros paquets, noirs et gluants, mobiles, apparus, disparus,

barbotant dans la piscine à grand bruit. Ces paquets simulaient

évidemment des otaries; ces otaries, c'étaient Gustave Voulasne et

sa fille Pipette!...

Voulasne et sa fille Pipette, jambes accolées, chacun, dans une

gaine terminée en queue de poisson, les bras pliés, fixés aux

flancs sous un maillot de caoutchouc, les mains gantées de même

matière, seules libres, en guise de nageoires, la tête en un

bonnet de bain, le visage étouffé sous un masque d'arlequin noir

et moustachu, plongeaient à qui mieux mieux, se redressaient d'un

fougueux élan, s'agrippaient le plus malaisément possible à la

margelle, où tous les deux venaient s'ébrouer à l'envi, soufflant,

crachant, inondant les spectateurs dont on voyait les uns défendre

avec rage leur plastron, et les autres, par galanterie, s'exposer

à recevoir bénévolement l'haleine emperlée de l'intrépide et

irresponsable Pipette, de Pipette qui livrait à tous curieux,

sous le tissu plastique à l'excès, d'une part ses reins solides

et souples, et de l'autre ses jeunes seins gracieux. Chauffin,

finalement, cela va de soi, jouait à tomber par mégarde dans

l'eau, tout vêtu qu'il était, et, avec les deux amphibies, c'était

un tumultueux et inénarrable combat marin! Le succès fut sans

précédent rue Pergolèse.

Albéric Du Toit regardait cela comme tout le monde. Je lui dis:

--Est-ce que vous devriez permettre que votre petite belle-sœur

se montre comme cela, voyons, Albéric? Vous êtes le seul proche

parent de Pipette, qui ayez conscience de ce que vous faites et

de ce qui est permis ou non à une jeune fille qui doit trouver un

mari... Croyez-vous que cela ne puisse lui être désavantageux?

Albéric me fit observer:

--Est-ce que vous croyez que ce qu'elle fait là est à la portée de

tout le monde?

Et le voilà à m'expliquer la difficulté de se mouvoir, en un si

petit volume d'eau, sans le secours des bras ni des jambes:

--C'est une affaire de reins, me dit-il avec admiration,

uniquement de reins; il faut être une fière nageuse!...

--Si l'on doit te mettre les points sur les i, lui dit un peu

durement M. Juillet, madame te prie de remarquer que l'exercice

qu'on fait accomplir à mademoiselle Voulasne est indécent.

Albéric se tourna vers M. Juillet et lui dit:

--A d'autres qu'à toi, mon vieux, de faire le Père la Pudeur!...

Pourquoi disait-il cela à M. Juillet?...

M. Juillet me parla aussitôt d'autre chose. Il sollicitait une

mission du gouvernement en Afrique, afin, disait-il, de se faire

prendre un peu au sérieux par sa famille. Il comptait bientôt

partir; il me l'annonça ce soir-là.

A la pensée qu'il allait disparaître de ma vue, il me semblait

que mon cœur cessait d'être suspendu dans ma poitrine et tombait;

à la pensée qu'il eût pu ne plus être là dès aujourd'hui, il me

semblait que j'allais être submergée, asphyxiée dans cette mer de

platitude et d'imbécillité que ce monde représentait pour moi.

Lui parti, c'était un désert, un néant, le vertige, la mort. Non

que nous eussions ensemble des conversations de nature à faire

pâmer, mon Dieu! non; il n'abordait avec moi aucun sujet qui pût

me donner à entendre que les paroles de sa tante fussent fondées,

non; mais il avait avec moi un certain ton où il n'était pas

possible que manquât un peu de tendresse, et il avait des mots, de

ces mots que je n'ai entendu jamais que de lui, qui s'enchâssaient

dans la mémoire et devenaient prétextes, comme un vers de poète, à

des songeries illimitées.

Il allait bientôt partir...

Et entre temps, la brutale réplique d'Albéric me revenait à

l'esprit.

Je retrouvai M. Juillet, à la fin de cette même soirée; il causait

avec une femme assez jolie, madame Le Gouvillon, qui se plaignait

à grands cris des absences trop fréquentes de son mari obligé

de voyager en province et à l'étranger. Lorsqu'il en revenait,

déplorait-elle, il était fourbu; et avec cela, deux maladies en

l'espace de six ans... «Eh bien! et ma vie de femme, monsieur?...

Non, je divorcerai ou je prendrai un amant.» Ma présence,

d'ailleurs, ne la gêna en aucune manière; elle me dit: «Oh! vous,

vous avez un mari qui est un gaillard; vous avez de la veine!...»

M. Juillet prit un certain air, que je lui voyais quelquefois,

celui que j'aimais le moins en lui, où le dédain se mêlait à je

ne sais quel malicieux plaisir, et qui n'était pas perceptible à

tous. Et il abonda dans le sens de cette femme, parut s'étonner

qu'elle eût pu supporter six années pareil sort et un homme qui

avait fait deux maladies, s'il vous plaît!.. Il lui cita le cas

de George Sand à Venise, au chevet du pauvre Musset fiévreux:

«Elle le trompait, madame, de l'autre côté de la cloison avec un

médecin râblé!...»

--Vous m'avez dégoûtée, lui dis-je, quand je fus un instant seule

avec lui.

Il sourit:

--C'est le langage qu'il faut leur tenir, dit-il.

Cela me faisait mal de le trouver à l'aise avec des femmes de ce

genre. Je le voyais si beau! J'aurais voulu qu'il trônât au-dessus

de ces comédies.

Mais il avait cette maudite curiosité que je ne comprenais pas. Il

fallait qu'il sût tout, qu'il comprît tout, qu'il s'assimilât tout.

--Tout! lui dis-je un jour en me plaignant de cela, tout! quelle

saleté que tout! Tout, c'est le tas d'immondices... Il faut

choisir.

--Mais, pour choisir en connaissance de cause, répliquait-il, il

faut avoir touché à tout!

--Allons donc! le choix est toujours fait d'avance.

--Ah! dit-il, vous avez peut-être raison.

Mais peut-être ne donnait-il pas tort à madame Le Gouvillon!

La mobilité d'expression de sa physionomie me déconcertait

souvent. Je faisais des efforts pour discerner parmi ces images

successives celle que je nommais «la vraie». Car je croyais

fermement qu'il n'y en avait qu'une qui fût vraie, et qu'il jouait

quand il laissait se dessiner les autres. La vraie, c'était

celle qui m'avait plu toujours en lui; et quand je cherche ce

qui la caractérisait, je trouve que c'était avant tout la joie

qu'il manifestait en me voyant. Ç'avait été la même depuis le

premier jour, mais, à moins que je ne m'abuse,--et je n'ai jamais

été portée à m'abuser en ce sens-là,--le plaisir qu'il prenait

à me voir augmentait depuis la saison à Fontaine-l'Abbé. Il

ne le trahissait nullement par ses paroles. Il paraissait les

mesurer plutôt. Cependant, à l'accent, une femme mise en éveil,

comme je l'étais, ne se trompait pas. Dans une réunion où il

pouvait être, je le cherchais, moi, je ne m'en cache pas, je

le cherchais; eh bien! quand je l'avais trouvé, il me semblait

qu'il venait au-devant de moi, mais plus lentement que moi, avec

des hésitations, des arrêts, des retours sur ses pas, que moi je

n'avais certes point.

Jamais il ne se permit avec moi le plus léger écart de langage.

Il était hardi jusqu'au cynisme avec un grand nombre de femmes.

Il s'offrait un régal malin et cruel de scandaliser quelquefois

celles, chez sa tante, qu'il appelait des «mijaurées». Avec

moi, son respect était absolu, sa conversation, à part quelques

innocents badinages, toujours grave et remplie de ces imprévus

que le plaisir seul inspire, et surtout le plaisir de posséder

l'interlocuteur désiré entre tous. Et je me disais: «Si je suis,

pour lui, momentanément, l'interlocuteur rêvé, ce n'est pas par ma

qualité d'interlocuteur, car je l'écoute plus que je ne lui tiens

tête, et il ne peut me croire assez intelligente pour mériter de

pareils frais de pensée; c'est qu'il se leurre à mon sujet, c'est

qu'il est un peu aveuglé sur ma qualité réelle, c'est qu'il a le

bandeau, c'est qu'il...» Je n'osais conclure, mais je pensais

malgré tout: «c'est que, peut-être, il m'aime!...»

Du mois de décembre à Pâques nous dînâmes trois ou quatre fois

chez madame Du Toit avec mon mari. La présence de mon mari

légitimait, à mes yeux, les entretiens que je pouvais avoir

seule à seul avec M. Juillet. Ces entretiens recherchés par moi,

recherchés par M. Juillet, eussent, avec toute autre femme, été

qualifiés de _flirt_. Jamais personne ne prononça ce mot à propos

de mon amitié de prédilection. A Chinon, tout le monde concevait

sur moi des soupçons; chez les Du Toit, ma réputation, établie une

fois pour toutes, par une autorité constituée, était intangible.

Ceux qui se permettaient quelque plaisanterie disaient que j'étais

attachée à convertir M. Juillet, qui passait pour grand pécheur.

Parfois je pensais: «Est-ce que je regrette qu'il ne me parle

pas d'amour?» Mais je chassais vite la réponse. Je ne voulais

rien examiner de trop près, rien prévoir, presque rien savoir.

Cette ignorance systématique était tout à fait contraire à mes

habitudes. Et qu'une chose en moi se trouvât à ce point contraire

à mes habitudes, je voulais encore l'ignorer. Cependant, parfois,

la question se présentait à moi: «Mais enfin, s'il me parlait

d'amour, que ferais-je?» C'était lorsque, silencieux, un peu

préoccupé, il se tournait soudainement vers moi et que son regard

parlait avant ses lèvres... Les lèvres parlaient ensuite et ne

continuaient pas le langage des yeux...

Le ton de sa voix s'accordait quelquefois avec le regard. Le sens

seul des paroles demeurait étranger. Mais moi, dont le cœur,

le corps et toute la volonté fondaient à proximité de quelque

chose de si doux, voilà que je n'entendais plus alors le sens

des paroles... Et il vit bien, je crois, que ce n'était pas chez

moi inattention, mais au contraire attention trop vive portée

au seul point qui, dans sa causerie avec moi, comptait, avait

de la valeur. La vérité m'oblige à dire qu'il en fut surpris

désagréablement. Avait-il résolu de ne point me laisser apercevoir

le sentiment qu'il pouvait avoir pour moi? Il me bouda un peu. Et

je ne savais comment interpréter sa bouderie. N'était-elle qu'une

méditation sur lui-même et sur son cas vis-à-vis de moi, qui,

bon gré mal gré,--allons! il devait bien le remarquer!--devenait

brûlant?

Ce fut une station pendant laquelle j'aurais pu, et j'aurais dû

méditer, moi aussi, sur mon cas, qui en valait la peine. Mais, je

ne voulais pas méditer, je ne voulais pas penser. Il n'y a pas

une période de ma vie ou je me sois fuie plus résolument. Je ne

cherchais qu'à m'étourdir, à me donner le change. J'ai compris, à

cette époque-là, nombre de pauvres femmes que j'avais auparavant

accusées sans pitié. C'était le moment pour moi de m'ouvrir à

quelqu'un de confiance, à mon confesseur, en tout cas... Oui! mais

outre que ma dévotion attiédie m'avait fait perdre l'habitude de

m'ouvrir à un confesseur, je me suggestionnais avec acharnement

afin de demeurer dans la quiétude la plus parfaite et dans la

conviction qu'il n'y avait rien, qu'il ne saurait rien y avoir,

enfin qu'_une femme comme moi_ ne saurait courir aucun danger

de cet ordre. Mon orgueil héréditaire, et tout le contentement

de moi qui me venait d'une conscience jusqu'ici irréprochable,

contribuaient à m'illusionner. Quand nous sommes vis-à-vis de

l'amour, nous devons nous méfier jusque même de ce qu'il y a de

meilleur en nous. Tout lui sert.

Est-ce que je n'allais pas jusqu'à me dire: «Il doit partir... Ne

part-il pas bientôt? Ce départ arrangera tout...»

Peut-être pensait-il, lui aussi, à ce départ, pour tout arranger?

peut-être même était-ce pour tout arranger qu'il avait prémédité

son départ, voulu et organisé cette mission, conforme à ses

goûts, je le veux bien, répondant assez bien au prétexte qu'il

lui donnait, oui, encore! et qui pourtant m'étonnait... Toujours

est-il que lorsqu'il me parla pour la première fois, après sa

bouderie, en rompant sa bouderie, et en m'expliquant sa bouderie,

il annonçait son départ prochain, moi étant visiblement à bout de

nerfs, et lui... lui, amené, par quels secrets détours? à faire ce

qu'il fit...

J'étais dans un état de trop grande surexcitation pour que je

puisse me souvenir avec exactitude de ce qui se passa, entre le

moment où il m'annonça qu'il partait «dans dix jours» et le moment

où il fit la chose. Il me faut essayer de rétablir aujourd'hui ce

qui dut se passer le plus probablement. Je crois qu'il n'avait

pas l'intention de faire plus que de m'annoncer son prochain

départ, en ajoutant quelques mots gracieux de regret. Il avait

résolu cela, du moins, à la suite des réflexions faites durant la

bouderie. Mais je crois aussi que je maîtrisai mal, moi, l'émotion

que la date précise de son départ me causait. Il la vit. Et

soudain il crut s'apercevoir que notre marche l'un vers l'autre,

dans la pénombre et dans le secret, depuis des mois, nous avait

rapprochés à ce point qu'un choc valait mieux qu'un recul avec

toutes les civilités, bref, que son départ sans une parole eût été

un peu tenu par moi comme une désertion. Alors, un déclanchement

inopiné se produisit dans ses plans: il joua son va-tout! Il me

fit une déclaration!

Mais une déclaration en règles, ce qui s'appelle une déclaration:

la plus bourgeoise, la plus empesée, la plus lourde, la plus

commune, la plus cinglante déclaration; une déclaration conforme

à la formule, soumise aux exigences du cliché, dépourvue du ton

émouvant et jusque même du regard qui donnaient tant de prix à

la moindre de ses paroles ordinaires. Pourquoi faisait-il cela?

Était-ce parce que précisément il était trop ému? était-ce parce

qu'il n'avait jamais parlé d'amour à une femme comme moi? Était-ce

parce qu'il s'imaginait qu'à une femme comme moi, il fallait,

jusque pour le dérèglement, une proposition régulière?... Je ne

me demandai rien de tout cela sur le moment. Juger quoi que ce

fût, et fût-ce l'acte le plus extravagant, venant de lui, m'était

chose impossible. J'eus simplement la sensation, presque physique,

de recevoir une volée de coups; et je frissonnai dans toute ma

moelle. Et, instantanément, simultanément, je me dis: «Voilà

l'amour... Il est nouveau pour moi, déconcertant, terrible!» Et

je ne fus pas du tout offensée du caractère banal et maladroit

qu'avait revêtu une déclaration adressée à moi par M. Juillet.

J'acceptais la formule, comme une jeune fille accepte celle par

quoi un monsieur qui va la demander en mariage, se déclare...

Le regret qu'elle n'eût pas été autre ne me vint pas. Je fus,

je le confesse, toute heureuse et toute fière de l'avoir reçue.

C'était quelque chose d'extraordinaire et d'inouï, qui, enfin,

venait!... C'était cela... Que béni fût cela!...

Mais, en même temps, et d'une source étrangère à ma conscience,

mais non pas pourtant étrangère à moi, monta tout le long de

mon corps, m'environna, s'appliqua sur tous mes membres et sur

mon visage, avec l'exactitude d'un linge mouillé, quelque chose

comme une réplique de moi, quelque chose d'aussi moi que moi, et

que, cependant, je repoussais comme mon propre fantôme aperçu,

hostile, armé contre moi. Oh! cela n'avait rien de fantastique

ni de surnaturel; c'était une attitude qu'adoptait mon corps

tout entier, une attitude que je sentais saisie avidement par

chacun de mes membres, par chacun de mes traits, et une attitude

en contradiction flagrante avec mes sentiments véritables, une

attitude de catastrophe, de malheur public, une attitude d'appel

désespéré à toutes les énergies sociales et privées!... Je dus

inspirer plus d'effroi que je n'éprouvais moi-même de stupeur. Je

me sentais comparable à la chatte qui, de vivante caresse, se mue

par un coup d'échine en le plus horrifique des monstres.

M. Juillet, qui me regardait, prit, lui, la figure d'un homme qui

vient de commettre la plus irréparable bévue. L'impression fut

courte et définitive. Je vis tous ses traits se déchirer, ses

yeux, si expressifs et si beaux pour moi, se ternir, et la chair

de ses joues, entre le nez et la lisière de la barbe, comme un

sable humide, miné par la main d'un enfant, s'affaisser.

Mon attitude avait dû être pire que je ne me l'imagine, et, sans

aucun doute, elle était à la déclaration une réponse catégorique

et sans appel.

Il me dit,--oh! je me souviendrai toujours de ses pauvres lèvres

subitement desséchées, d'où tant de paroles enchanteresses étaient

auparavant tombées pour moi!--il me dit:

--Pardon! pardon! Je suis un sot, une brute immonde,

pardonnez-moi! Ma vie est à vos pieds pour implorer de vous

l'oubli de ce que j'ai fait!...

Cela se passait dans le salon de sa tante. Deux mètres ne nous

séparaient pas de personnes qui, si elles nous eussent entendus,

fussent demeurées sur place, et pétrifiées.

Cette dernière idée,--l'étendue du scandale que la moindre de nos

paroles causerait si elle était surprise, idée qui s'alliait si

bien à l'entreprise de défense de ma «seconde nature»,--m'empêcha

d'ajouter un mot à ceux que M. Juillet m'avait dits. Je l'avoue

devant Dieu et devant les hommes: le mot que j'aurais ajouté

eût crevé la digue à un torrent de tendresses refoulé, qui eût

inondé le salon de madame Du Toit, et nous eût tous submergés,

comme un déluge. Mon cœur débordait; peut-être n'aurais-je pas pu

prononcer le mot; des larmes ou un geste amoureux de mes bras,

voilà le langage qui eût répondu à M. Juillet. Peut-être fut-ce

le caractère excessif de la démonstration, que je sentais le seul

capable de traduire la vérité de mes sentiments, qui m'empêcha

de répondre un seul mot!... Je hasarde des hypothèses. Je ne sais

pas. Je devrais constater uniquement le fait. Le fait est que

j'éprouvais cette intensité d'émotion et de désir, et que quelque

chose me paralysa; le fait est que je ne répondis rien. Nous

fûmes mêlés, M. Juillet et moi, presque aussitôt, à des groupes

différents.

Je crois bien, par exemple, que je n'aurais pas eu le courage de

demander à mon mari de m'emmener, car, à la fois et presque avec

égale force, je souhaitais et je redoutais que quelque chose de

nouveau vînt s'ajouter à ma situation vis-à-vis de M. Juillet;

mais mon mari me vit si pâle et si défaite qu'il me proposa

lui-même de partir, et je n'opposai aucune résistance. Dans le

fiacre, je fus parcourue de frissons, puis un grand tremblement

m'agita tous les membres; mes dents claquaient; mon mari en

entendit le bruit; il quitta sa pelisse pour me couvrir; il me

passait un bras dans le dos, qui me faisait l'effet d'une armature

de fer, glaciale; et il disait: «Nous voilà bien! Vous allez nous

faire une maladie!...» Il me porta, en s'arrêtant pour souffler

à chaque palier, jusqu'à notre cinquième, car il n'y avait pas

d'ascenseur dans la maison que nous habitions; et il me mit au

lit. Je ne pouvais ni me tenir debout, ni faire quoi que ce fût

avec mes doigts. Il réveilla la nourrice pour me garder, au cas

où il deviendrait nécessaire d'aller chercher un médecin. Mais

au bout de vingt minutes, mon tremblement s'apaisa. Je me sentais

anéantie et je m'endormis. Le lendemain, je n'étais pas malade;

mais alors ce furent des larmes, sans répit. En pleurant, je

demandais pardon à mon mari de tout le mal que je lui avais donné;

je le remerciais en pleurant d'avoir quitté sa pelisse, de m'avoir

montée dans ses bras; il était touché de mes excuses et de mes

remerciements, et moi, de le voir touché, je pleurais de plus

belle.

L'impression qui domina en moi, ce jour-là, fut que j'avais eu de

la chance d'avoir été empêchée de répondre à la déclaration de M.

Juillet; car, pensais-je, quelle honte je souffrirais aujourd'hui

en face de mon mari! Antérieurement à tout cela, j'avais bien

essayé de m'imaginer ce qui se passerait, après, si un jour M.

Juillet me parlait; mais je n'avais pas imaginé que mon mari me

couvrirait, après, de sa pelisse et me porterait dans ses bras

jusqu'au cinquième étage. Impression rudimentaire, un peu puérile,

d'ailleurs, et qui en amena toute une série d'un meilleur ordre.

C'était la première fois, depuis qu'un grand trouble m'était venu

de M. Juillet, que je pensais aux qualités de mon mari, à ses

réelles et grandes bontés pour moi, à ce que je lui devais, somme

toute, à mes devoirs envers lui. Je n'y avais jamais pensé parce

que j'avais toujours assez lâchement reculé la possibilité même

de commettre quelque acte positif contre lui. Des rêveries, des

sentiments, des désirs, sous le prétexte que cela est vague, cela

nous semble sans valeur; mais qu'un acte est donc vite accompli!

Si j'avais répondu un mot, un seul mot, à M. Juillet, au lieu de

le méduser avec ma figure de matrone offensée, ça y était! Oh!

oui, car ce mot, chez une femme comme moi, inaccoutumée au langage

galant, ignorante des demi-sentiments, ce mot eût été franc,

entier, et tout mon cœur y eût passé.

Il fallut cette alerte pour me tirer de l'engourdissement moral

où je gisais paresseusement depuis des mois, comme par l'effet

d'un philtre. Ce n'était plus l'heure de faire la petite fille,

l'innocente. Je voyais très bien désormais où cela pouvait me

conduire. Il y a un moment, où, là comme à l'autel, il faut

prononcer le «oui». Étais-je une femme, moi, à prononcer deux

«oui» contradictoires? Je passai une matinée dans l'épouvante de

ce que cette matinée aurait pu être si un souffle était sorti de

ma bouche, la veille au soir...

Je pris les plus sincères résolutions. J'avais une telle peur

de moi, que j'allai me jeter aux pieds d'un prêtre, dans un

confessionnal de l'église Saint-François-de-Sales, le premier

venu. Il m'exhorta, mais d'une façon trop anonyme,--c'était de ma

faute: que ne recourais-je à lui plus souvent!--et surtout trop

indulgente: il avait l'air de trouver que je n'étais pas une

grande pécheresse, puisque j'accourais à lui aussitôt après la

première alerte. Il devait en entendre d'autres qui n'y mettaient

pas tant de façons! J'aurais voulu, moi, qu'il me terrorisât.

Son indulgence me laissa plus sévère pour moi-même. Je me jurai,

durant tout le jour, de déraciner de moi l'idée de M. Juillet et

d'arracher de la mémoire de mon cœur le regret où j'étais de ne

lui avoir pas répondu lorsqu'il m'avait déclaré qu'il m'aimait.

Le lendemain, je vis madame Du Toit qui, entre autres choses, et

sans attacher à celle-ci plus d'importance, me dit que son neveu

était parti pour Marseille le matin même.

--Ah! dis-je, mais il reviendra avant son départ définitif?

--Non, non, il est parti.

Et elle me parla d'autre chose.

Je sentis toutes mes forces m'abandonner comme si mon sang se fût

échappé sous mes pieds par deux rigoles; ma tête se vida, tout

mon buste, et mes jambes. Comment ai-je pu continuer de parler à

madame Du Toit? Je me souviens de lui avoir dit que je craignais

continuellement des syncopes, que je n'allais pas bien depuis

quelque temps, et qu'elle me demanda:

--Seriez-vous enceinte?...

--Je ne le crois pas, lui dis-je.

Madame Du Toit n'avait pas le plus léger soupçon de mon état.

M. Juillet parti, le danger éloigné, je ne pensai plus qu'à M.

Juillet, à sa déclaration, à mon attitude extraordinaire envers

lui, qui en eût découragé maint autre! Je ne pensai plus qu'à lui,

je ne pensai plus qu'à la cruauté que je lui avais témoignée.

Ce ne fut plus le remords de mon sentiment qui me tortura, ce

fut le dépit de mon attitude en face de la déclaration; mon

attitude m'apparut grotesque; je la maudis jusque dans ses plus

lointaines origines. L'idée de la première chose que j'avais

à faire fut, naturellement, extrême: je résolus d'écrire à M.

Juillet. Et je commençai une lettre. Mais la rédaction m'en fut

d'une insurmontable difficulté. Prononcer le «oui» en face de la

bouche qui vous dit: «Je vous aime»,--ce qui me semblait, le matin

même, comme la veille, infaisable,--je l'aurais fait, à présent,

peut-être; mais l'écrire!... «Mais! me disais-je, si je me décide

à ce «oui», c'est parce que mon ami est parti; s'il était resté

là, je serais demeurée, moi, dans mes dispositions de ce matin ou

dans ma paralysie d'hier soir. Ce «oui» n'est possible qu'écrit.»

Je ne terminai pas ma lettre; à la vérité, je n'en écrivis

que deux ou trois lignes; je l'enfermai à clef dans mon petit

bureau. Et ces trois lignes enfermées là, ce corps que j'avais

donné à mon secret et qui pouvait, à la rigueur, le révéler,

le trahir, c'était comme la faute accomplie, extériorisée,

visible et tangible. Je sentais le feu dans ce tiroir. Mais pour

m'affirmer que je n'étais pas tout à fait une sotte pusillanime,

je le gardai là tout le jour, je le laissai là quand je sortis

avec les enfants: si mon mari se méfiait de moi, par hasard, il

pouvait forcer ce meuble, il lirait les trois lignes!... Une

domestique indiscrète en pouvait faire autant. Je jugeais cela un

commencement d'audace.

Quand je rentrai, personne, apparemment, n'avait forcé le petit

meuble; mon mari nous avait rejoints dans l'escalier; je n'allais

tout de même pas pousser l'audace jusqu'à écrire ma lettre sous

ses yeux! Elle demeura réduite à ses trois lignes, dans mon tiroir.

Le lendemain ou le surlendemain tout au plus, mon mari eut la

fantaisie d'aller au Théâtre-Français. Au vestiaire, nous nous

trouvâmes côte à côte, dans la mêlée, avec un couple que j'avais

vu chez les Voulasne et dont je ne me rappelais seulement pas le

nom. Saluts, aménités conventionnelles; comme je ne savais que

leur dire, c'est de la façon la plus désintéressée que je hasardai

cette phrase quelconque:

--Mais où étiez-vous donc? nous ne vous avons pas aperçus...

--Dans la loge des Le Gouvillon qui viennent de partir pour

l'Algérie.

Je ne savais ni si les Le Gouvillon avaient une loge, ni où était

la loge des Le Gouvillon; je fis: «Ah!... ah!...» à plusieurs

reprises, en mettant mon manteau.

Alors, quelque chose comme une fléchette me pénétra entre les deux

yeux et s'y ficha. J'appelai cela une coïncidence curieuse.

Curieuse la coïncidence, et rien de plus.

Peu après, un bon et un mauvais côté de la coïncidence se

présentèrent à moi. Le mauvais: _il_ voyageait peut-être avec

les Le Gouvillon... Le bon: mais s'il avait avancé son voyage

de huit jours, qu'est-ce qui l'avait poussé à cette résolution?

La confusion de la maladresse qu'il croyait avoir commise en me

faisant une déclaration. Partir si précipitamment, c'était me

montrer son chagrin, son repentir, son émotion fébrile.

Une entente entre lui et une madame Le Gouvillon?... Chose

impossible!... Lui! lui! et une femme qui traitait la question

de l'amour comme une courtisane!... Du bon côté, je rangeais

encore l'hypothèse qu'il eût voulu, mais bien grossièrement, il

faut l'avouer, se venger de mon apparent dédain et me piquer au

vif,--mais par quelle étrange aberration!--en ayant l'air de se

consoler de ma perte par la compagnie d'une madame Le Gouvillon...

Dans l'instant même où j'admettais la pire hypothèse, mon

sentiment pour M. Juillet ne subissait aucune atténuation. Le

déchirement produit en moi par la seule annonce de son départ

précipité, avec ou sans compagnons, avait rouvert ma plaie dans

toute sa profondeur. En outre, il s'était passé, désormais, entre

lui et moi, quelque chose, quelque chose de positif qui avait

à présent sa sanction dans un départ précipité, dans une autre

intrigue même, si l'on veut! mais quelque chose s'était passé

entre lui et moi, qui ne me permettait pas de ne plus penser à

lui, qui rendait pour ainsi dire légitime la songerie constante à

ce qui s'était passé, à ce qui eût pu se passer entre lui et moi,

à ce qui se passait ou ne se passait pas, ailleurs, avec d'autres.

Et j'avais tellement besoin d'une interprétation favorable, que

j'ai refoulé quelque temps le souvenir, qui s'imposait pourtant,

de la toute récente réplique d'Albéric, si singulière, au bord

de la vasque où Voulasne et sa fille faisaient les otaries, et

le souvenir de certains mots de M. Juillet, qui m'avaient tant

ahurie à Fontaine-l'Abbé, sous l'allée couverte... Je ne voulais

pas, je ne voulais pas! Cela était en opposition trop violente

avec le caractère que M. Juillet m'avait constamment découvert...

Et puis, enfin, enfin! la déclaration était là, adressée à moi, à

moi, à nulle autre!... Qui donc l'obligeait à me l'adresser?...

Et je refoulais la réponse: «Moi! mais moi-même, et sans que je

m'en fusse aperçue!... Moi! en ayant l'air de l'attendre, cette

déclaration, et presque de l'implorer!...» Et je refoulais ce

souvenir tendant à une interprétation si défavorable: «Aussi,

quelle singulière déclaration! quel ton! quel bégaiement! quel

emploi d'expressions insolites en sa bouche! et combien peu il

semblait avoir envie de me la faire, sa déclaration!...» Je

refoulais cela. Mais cela s'amassa et fit obstacle devant moi peu

de temps après... pour m'obliger à ne penser qu'à M. Juillet,

pour justifier ma tournure d'esprit obstinée et exclusive: ah çà!

voyons, ne fallait-il pas débrouiller tout cela?

Et à mesure que je débrouillais tout cela, à mesure que mon

interprétation se tournait du «mauvais côté», mon sentiment

pour M. Juillet, en se compliquant, devenait plus intense. Il

se pouvait faire que le pauvre garçon eût des penchants opposés

à sa belle intelligence et aux nobles sentiments qu'il voulait

avoir!... A de tels contrastes chez un homme, n'avait-il pas fait

allusion maintes fois? et précisément, sous l'allée couverte de

Fontaine-l'Abbé, n'était-ce pas cela qu'il entendait exprimer,

avec ce soupir rageur et désolé? Je le jugeais à plaindre d'être

ainsi fait; «il est malheureux», me disais-je, et là, encore, je

trouvais le moyen d'innocenter mon obsession en lui fournissant

un motif charitable!... Son jugement était haut, serein et pur;

il eût aimé sans doute être l'homme qu'il se montrait avec

moi; il n'était pas tout entier cet homme-là; il l'était, et

il était aussi un autre; l'un s'élevait au-dessus de l'autre;

peut-être m'aimait-il réellement quand il était l'homme d'en

haut; lorsqu'il s'abaissait, d'autres attraits s'emparaient de

lui, c'était possible! Que je le plaignais! Que j'eusse voulu

lui dire: «Je sais... mon malheureux ami!...» Une pensée,

présomptueuse peut-être, fondée sur le peu de connaissance

que j'avais des hommes, me venait aussi: n'était-ce pas faute

d'une femme comme moi qu'il était attiré par des femmes comme

madame Le Gouvillon?... Est-ce qu'une tendresse délicate et sans

bornes, jointe à ce commerce spirituel qu'il aimait, ne l'eût pas

satisfait, comblé, retenu à jamais?... Madame Du Toit, sa tante,

ne m'avait-elle pas dit en me parlant de lui, et en se frappant le

front: «Il aurait tant besoin d'une femme digne de sa «caboche»!

Elle pensait certainement, à ce moment-là,--sans penser à

mal,--qu'il aurait eu besoin d'une femme comme moi. Et j'en venais

à faire la chose pour moi la plus insolite: des comparaisons...

et de physiques!... entre une madame Le Gouvillon et moi!... Et

ceci, s'il vous plaît, avec une grande ignorance des choses de

l'amour... L'amour, chez l'homme, me paraissait bien exiger de la

femme une certaine beauté, qu'un tendre dévouement devait achever

de rendre agréable; et c'était tout... Malheureuse! Il n'y avait

qu'une idée, une seule, qui ne me vînt pas, c'était que je portais

sur mon visage le masque de la femme honnête, de la femme dont on

fait une épouse, une mère, non pas une maîtresse! Mais, dans mon

ignorance, je ne songeais pas, non plus, qu'au moment même de mes

plus vives ardeurs pour M. Juillet, ce n'était pas l'amant que

j'appelais en lui: je tressaillais seulement, jusqu'au fond de

moi, pour avoir trouvé en lui l'image du mari qui m'eût convenu!

Il est possible, il est probable même qu'il m'eût volontiers

acceptée comme femme; il est certain, je le sais aujourd'hui,

qu'il ne me souhaitait pas comme maîtresse. Pour le comprendre et

pour m'en convaincre, il a fallu que j'en vinsse à l'humiliation

de me l'entendre dire.

Madeleine, jeune femme · 第 23 / 37 题