XI

Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment

de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près

point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour

sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est

un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme

d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus

sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui

qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il

me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher

dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On

connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du

Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même

sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva

consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une

connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son

entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue.

Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm,

Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près

tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce

point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait,

à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me

sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment

moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits

tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.

Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis

entourée chez madame Du Toit.

J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme

nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et

plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de

diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la

prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que

nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations

m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en

étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait

une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de

mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi,

ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y

rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet

me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde.

Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa

tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il

avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle

réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,

que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle

pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours

la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement

criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de

son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,

et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée,

reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui,

pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus

de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus

reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât

qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric

aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu

avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me

manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.

Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec

elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle

qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit

s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait

rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère

«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit

était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,

produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême

de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune,

car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux

qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,

trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait

jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,

de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez

saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais,

lui, un contempteur des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas

davantage l'apologiste des mœurs opposées, mais il appréciait, au

fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie

dépourvue de tout commandement et de toute sanction.

M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au

sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une

croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand

plaisir à sa tante.

--Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait

précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris

ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se

sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes

éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs

rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever

plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par

un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on

l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne.

Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa

nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel

en lui: elle détruit en un clin d'œil l'échafaudage savant, mais

arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait

dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme

vous voyez, tout à fait bien!...

Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade

entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric

et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de

lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que

c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame

Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie

qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire

que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant

toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable

dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu

supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte

excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les

mœurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon

Dieu! que son souci était loin!

Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre

garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à

réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une

sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais

comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du

gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse

de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon!

que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations

maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie

de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes

deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,

avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon

aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment

même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me

semblait-il, tout mon cœur venaient de recevoir satisfaction et

triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse.

Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait

pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus

heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il

y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours

Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il

ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si

je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien

tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce

de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et

ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup

d'ennuis par sa sœur qu'il ne voyait plus et m'interdisait

absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui

m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il

le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait

réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant

des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un

cœur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais

beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que

l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt

après le repas; il voyait d'un bon œil mon amitié avec madame Du

Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et

la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait

respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En

tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à

ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie

aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de

Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il

avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement

la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui

avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui

un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage

assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette

sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de

moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes

que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant

de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.

Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût

acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me

procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su

ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme

Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel

luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses

constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux

ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines.

Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de

ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir

un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du

temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose.

Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air

de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout

à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis

que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de

mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer

une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche,

et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins

toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame,

c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent,

pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que,

c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais

«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce

terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom.

Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me

semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais

fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait

failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait

d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de

dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de

tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à

la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis

et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me

disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame

Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon

dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence...

Madeleine, jeune femme · 第 20 / 37 题