Madame Du Toit eut pour moi des soins vraiment maternels au moment
de la naissance de mon petit garçon. Elle ne venait à peu près
point chez moi auparavant; elle ne laissa presque pas un jour
sans prendre de mes nouvelles, et elle me fut très utile. C'est
un avantage que d'avoir près de soi, en ces moments-là, une femme
d'autant d'ordre et d'expérience. Elle me procura un médecin plus
sérieux, plus consciencieux et quatre fois moins coûteux que celui
qui m'avait soignée lors de mes premières couches, et, comme il
me fut interdit de nourrir, cette fois, elle sut me dénicher
dans un certain village de Bretagne une nourrice magnifique. On
connaissait l'élevage des enfants dans le monde de madame Du
Toit! Enfin elle me tint compagnie, sans me peser jamais et même
sans m'ennuyer de ses chagrins personnels. Notre amitié se trouva
consolidée à la suite de ces quelques semaines, et après une
connaissance ainsi plus intime, madame Du Toit me fit dans son
entourage une réputation qui me flatta, je l'avoue.
Je m'étais accoutumée jusque-là, dans le monde des Voulasne, Kulm,
Lestaffet et Cie, à me contenter de l'état d'étrangère à peu près
tolérable; et, mon Dieu, mes années de jeunesse m'avaient à ce
point rompue à ne pas vivre pour mon agrément, que cela pouvait,
à la rigueur, continuer. Mais j'éprouvai une grande douceur à me
sentir estimée, et estimée pour ce qui, en moi, était vraiment
moi-même, et non pour les complaisances, concessions ou petits
tours de force destinés, ailleurs, à me faire seulement agréer.
Mon amour-propre fut très sensible aux hommages dont je me vis
entourée chez madame Du Toit.
J'y retournai dès que ma santé me le permit, entre mon énorme
nounou et ma petite Suzanne, et y pris une part plus franche et
plus active qu'auparavant aux questions de coupage de lait, de
diarrhée infantile et au choix d'une plage pour les marmots à la
prochaine saison. Pendant toute une année, mon dernier né, que
nous avions nommé Jean, étant assez délicat, ces conversations
m'intéressèrent même plus que celles de M. Juillet. Je ne m'en
étonnais pas; je n'y prenais seulement pas garde; il y avait
une chose qui m'absorbait tout entière, c'était la santé de
mes enfants; aucune préoccupation du même ordre, autour de moi,
ne me paraissait excessive ni importune, et tout ce qui ne s'y
rapportait pas directement me semblait un peu oiseux. M. Juillet
me taquinait à ce propos, sans me piquer le moins du monde.
Il m'annonçait qu'il s'abstiendrait de revenir au jour de sa
tante parce qu'il se trouvait dépaysé dans une «nursery», et il
avait même confié à sa tante elle-même, qui me le répéta, qu'elle
réussissait à faire de moi une «popote» comme toutes ses amies,
que les femmes intelligentes étaient rares et que ce qu'elle
pratiquait là était «un étouffement criminel». Je revois toujours
la bonne madame Du Toit redisant l'expression: «un étouffement
criminel»! Elle en riait, car elle était faite aux paradoxes de
son inquiétant neveu; elle voyait bien que moi aussi j'en riais,
et elle était flattée que M. Juillet, sous cette forme dépitée,
reconnût lui-même en moi, outre les qualités qu'il prisait, lui,
pour son agrément personnel, celles que sa tante plaçait au-dessus
de tout. M. Juillet ne mit pas à exécution ses projets de ne plus
reparaître au jour de madame Du Toit; et, bien qu'il me jurât
qu'il ne contribuerait certes pas à rendre la femme d'Albéric
aussi «bourgeoise» que moi, il y travaillait tout de même un peu
avec moi, tout en causant vaccine et dents de lait. Et il me
manifestait, malgré lui, une sorte de vénération.
Aucune parole n'avait prise sur Isabelle; il fallait jouer avec
elle pour retenir son attention, et encore ne se prêtait-elle
qu'au plaisir de la facétie, et puis, aussitôt, son esprit
s'évaporait sans retenir la moindre conclusion. Elle ne jugeait
rien, ni gens, ni choses, si ce n'est par rapport à leur caractère
«rasoir» ou «rigolo». A la notion de la valeur morale son esprit
était impénétrable. Cette lacune, pour moi si stupéfiante,
produisait chez elle, et autour d'elle, une simplification extrême
de la vie. Elle était sans antipathie et n'en inspirait aucune,
car nul défaut ne l'indignait et sa bonhomie désarmait ceux
qui s'indignent. Son mari, dont l'esprit avait peu d'exigence,
trouvait près d'elle une paix, au moins provisoire, qu'il n'avait
jamais goûtée dans le milieu assez rigoriste, un peu tatillon,
de sa famille, et il s'abandonnait à la tiédeur d'une vie assez
saugrenue, mais si aisée! Il n'était pas, il ne serait jamais,
lui, un contempteur des mœurs traditionnelles; il ne se ferait pas
davantage l'apologiste des mœurs opposées, mais il appréciait, au
fond de soi, la séduisante mollesse et le laisser aller d'une vie
dépourvue de tout commandement et de toute sanction.
M. Juillet ne pouvait absolument pas prendre son cousin au
sérieux, et, dans notre entreprise commune, il ne voyait qu'une
croisade un peu comique, qui le divertissait, en faisant grand
plaisir à sa tante.
--Je vous affirme, madame, me confiait-il, qu'Albéric a fait
précisément le mariage qu'il mérite. Albéric n'a jamais compris
ce qu'il y avait d'auguste dans l'éducation que ses parents se
sont exténués à lui fournir. C'est une erreur de beaucoup d'hommes
éminents, comme mon oncle Du Toit, de s'imaginer que leurs
rejetons non seulement sont dignes d'eux, mais doivent s'élever
plus encore: supposez qu'Albéric eût entretenu cette illusion par
un mariage et une conduite conformes aux souhaits de son père, on
l'eût poussé à des emplois dont il n'est certainement pas digne.
Son amourette pour une petite Voulasne, c'est la revanche de sa
nature médiocre; c'est l'explosion de ce qu'il y a d'essentiel
en lui: elle détruit en un clin d'œil l'échafaudage savant, mais
arbitraire, combiné par une famille hors ligne; elle le fait
dégringoler à son niveau véritable où il se trouve, lui, comme
vous voyez, tout à fait bien!...
Il n'était pas très encourageant, M. Juillet, dans la croisade
entreprise en commun! Et l'on voyait si bien que le sort d'Albéric
et d'Isabelle l'intéressait peu! Il en revenait toutefois de
lui-même à cette question, lors de nos rencontres, parce que
c'était le pacte convenu entre nous et devant l'autorité de madame
Du Toit; mais il s'en évadait vite, en biaisant avec une rouerie
qui ne m'échappait pas et qui me faisait l'avertir d'un sourire
que nous quittions la grande route sinon la bonne. Il aimait avant
toutes choses à agiter des idées, et il avait un insurmontable
dédain pour tout ce qui ne fournissait pas matière à ce jeu
supérieur. Le cas d'Albéric et d'Isabelle était un prétexte
excellent, il est vrai, à mille réflexions, à ma portée, sur les
mœurs, les caractères, la vie; mais d'Albéric et d'Isabelle, mon
Dieu! que son souci était loin!
Ce que j'apprenais en écoutant M. Juillet, et sans y prendre
garde, ou, si l'on veut, l'invitation, sur un ton enjoué, à
réfléchir et à méditer, que je recevais de lui, me causait une
sorte de plaisir, naturel et profitable, dont je ne saurais
comparer l'effet qu'à la belle coulée de lait qui passait du
gros sein de ma nourrice bretonne dans la petite bouche heureuse
de mon enfant. Je ne songeais pas à m'écrier: «Comme c'est bon!
que cela me fait de bien!» parce que, grâce à mes préoccupations
maternelles, j'étais garantie de toute exubérance et même garantie
de croire que je pusse éprouver quelque chose d'étranger à mes
deux petits; mais je me nourrissais avidement, sans le savoir,
avec un bonheur serein, et je me nourrissais de ce qui était mon
aliment. Cette nourriture spirituelle m'était offerte au moment
même où, par la maternité, toute une portion de moi-même et, me
semblait-il, tout mon cœur venaient de recevoir satisfaction et
triomphaient. Je me croyais comblée; je me sentais heureuse.
Ah! la charmante époque de ma vie! Est-ce que tout ne me souriait
pas à la fois? Il me semblait que mon ménage était beaucoup plus
heureux. Pourquoi? Je n'aurais pas su le dire. Qu'est-ce qu'il
y avait donc de changé? Mon mari, incorrigible, avait toujours
Grajat pour ami, et travaillait pour Grajat en pure perte. Il
ne faisait pas de brillantes affaires, cela était évident, si
je considérais le budget qui était le nôtre. Nous étions bien
tassés dans notre petit appartement depuis que notre seule pièce
de réserve était abandonnée à la nourrice et au petit Jean, et
ma fille couchait dans notre chambre. Mon mari avait beaucoup
d'ennuis par sa sœur qu'il ne voyait plus et m'interdisait
absolument de fréquenter, et il avait été affecté, d'une façon qui
m'étonna, par la mort de son vieux père. Du vivant du bonhomme, il
le voyait peu, en effet, ne parlait presque pas de lui et semblait
réserver toute son indulgence pour sa mère: il le pleura pendant
des semaines avec un véritable chagrin. Est-ce qu'il avait un
cœur caché?... Depuis que nous avions deux enfants, je le voyais
beaucoup moins. Sous le prétexte, d'ailleurs vraisemblable, que
l'appartement était encombré, il allait à ses ateliers aussitôt
après le repas; il voyait d'un bon œil mon amitié avec madame Du
Toit, mes relations nouvelles avec le monde de madame Du Toit, et
la renommée dont on m'y gratifiait et qui me suivait et me faisait
respecter jusque dans son monde à lui; car c'était ainsi!... En
tout ce qui dépendait de moi, mon mari semblait être parvenu à
ses fins; malgré mon origine provinciale, je m'étais assouplie
aux exigences de Paris; malgré l'éblouissement et les périls de
Paris, j'avais gardé de mon éducation première ce sur quoi il
avait fondé précisément le plus d'espoir; j'étais assez exactement
la femme qu'il s'était proposé d'avoir; et maintenant que je lui
avais donné, en outre, une petite famille, loin d'être pour lui
un motif d'inquiétude, je lui représentais la paix du ménage
assurée; il se reposait entièrement sur moi, et, à cause de cette
sécurité même, je sentais que toute son activité s'écartait de
moi, de son ménage ordonné, pour se reporter, selon les habitudes
que l'on n'a pas menées en vain jusqu'à trente-sept ans, avant
de se marier, vers ses amis, vers ses affaires, vers le dehors.
Je crois qu'il eût été retenu davantage à l'intérieur s'il eût
acquis le moyen d'avoir un domestique mâle, en livrée, et de me
procurer une voiture!... Oui, il se reprochait de n'avoir pas su
ajouter ce colifichet à son ménage, et il croyait aussi,--comme
Grajat!...--que je lui reprochais secrètement le défaut d'un tel
luxe. D'ailleurs, il voyageait assez fréquemment, à cause de ses
constructions ou restaurations de vieux manoirs. Il restait deux
ou trois jours absent, quelquefois une et même deux semaines.
Et c'est en le voyant partir ainsi, que je prenais conscience de
ce qui manquait à mon bonheur: ce qui me manquait, c'était d'avoir
un grand chagrin lorsque je voyais partir mon mari. Le reste du
temps, je ne pensais plus qu'il pût me manquer quelque chose.
Mais, devant cette valise que je faisais pour lui, et dans cet air
de départ, j'aurais dû pleurer, n'est-ce pas? si j'avais été tout
à fait heureuse chez moi... Non, je ne pleurais pas. Même, depuis
que j'avais des enfants, je ne m'inquiétais pas après le départ de
mon mari. Je lui recommandais bien de ne pas oublier de m'envoyer
une dépêche, mais il m'arrivait de ne pas attendre la dépêche,
et un jour, je le confesse, la dépêche me surprit... J'en devins
toute rouge devant ma femme de chambre qui me dit: «Mais, madame,
c'est la dépêche de monsieur!» Ma petite fille aussi, à présent,
pensait tellement à son père et parlait de lui si souvent que,
c'était évident, je pensais à lui moins qu'elle... Je l'appelais
«papa» comme les enfants; j'étais heureuse d'avoir enfin trouvé ce
terme familier qui m'épargnait de le nommer par son prénom.
Cependant, quand je me reporte à l'époque dont je parle, il me
semble que j'étais heureuse. J'étais contente de moi, je croyais
fermement ne m'être pas trop mal tirée d'une situation qui avait
failli être si difficile. Et un je ne sais quoi me remplissait
d'aise. Pour la première fois de ma vie, je sentais une espèce de
dilatation en tout moi-même. Et cela était visible aux yeux de
tous, il faut le croire; je m'en apercevais bien dans la rue, à
la façon dont on me regardait; chez les Voulasne, chez leurs amis
et ceux de mon mari, quand par hasard j'y allais, les femmes me
disaient que j'étais jolie; les hommes, c'était plutôt chez madame
Du Toit qu'ils m'eussent fait un peu la cour, mais de cette façon
dont on la fait lorsqu'on sait que ce sera sans conséquence...