Pour mon mari comme pour tous ceux qui l'entouraient, il
s'agissait avant toute chose, à ce moment-là, de l'Exposition
universelle qui allait s'ouvrir et sur laquelle,--c'était vraiment
curieux,--tous comptaient comme sur un événement destiné à
bouleverser le monde, pour le moins à apporter à la situation de
chacun une modification incalculable. Ce qu'ils attendaient de
cette Exposition me semblait être un peu l'issue d'un conte de
fées; mais enfin, moi, j'arrivais à Paris, je ne savais rien de ce
qui y est possible ou non, et surtout à des hommes d'affaires. On
venait d'élever la Tour Eiffel, on n'avait jamais rien construit
de si haut, et la réalisation de cette entreprise échauffait les
esprits et leur laissait croire qu'ils assistaient à l'aurore de
temps nouveaux, favorables à toutes les variétés du grandiose.
Grajat avait «mis la main, disait-il, sur l'Alimentation». Il
voyait, et il nous faisait voir, depuis des mois, les cinq parties
du monde assemblées à Paris, agglomérées au Champ-de-Mars, assises
à table, buvant et dévorant!... Pour moi, née à Chinon, et
familiarisée dès mon enfance avec les mangeailles de Gargantua,
cette vision anticipée d'une réfection de toutes les nations
n'était pas pour me paraître insensée, et me frappait même, je
l'avoue, comme quelque accomplissement de paroles prophétiques. En
outre, n'était-il pas question d'un banquet des trente-six mille
maires? Il fallait entendre le grand, gros, puissant Grajat citer
des nombres de couverts de table, de bouteilles, de tonneaux de
vin ou de bière, et énumérer des noms de communes de France qui
affluaient à sa mémoire, trois ou quatre minutes durant, sans
qu'il reprît haleine, ce qui produisait un effet énorme.
Mon mari, grâce aux concessions obtenues par son cher Grajat sur
le terrain de l'Exposition, avait assumé un travail de galérien.
Depuis six mois, quatre employés supplémentaires étaient à sa
solde dans les bureaux; il courait Paris tout le jour, en fiacre,
pour les «Pavillons Grajat»; il renvoyait ses propres affaires
à l'année suivante. Il fut si occupé dans les deux mois qui
précédèrent l'ouverture, que nous dûmes renoncer à accompagner
Grajat au théâtre. Et je m'émerveillais: «Mais comment Grajat
peut-il trouver le temps, lui, de mener sa vie ordinaire?» C'est
que Grajat se reposait sur quelques-uns de ces messieurs à lui
dévoués, comme mon mari, et qui accomplissaient sa besogne.
N'en venions-nous pas à refuser des invitations jusque chez les
Voulasne! Ce fut Grajat qui, à ce propos, vint nous rappeler nos
devoirs. Nous ne savions seulement plus où en était le mariage
d'Isabelle!... Grajat secoua mon mari, d'importance. Que de
tendresses pour Isabelle!... Mais, au cours de l'algarade, je pus
surprendre quelques mots qui rappelaient nettement à mon mari que
le mariage d'Isabelle était plus important que ses travaux.
Ah! par exemple!... Tout doucement, en lui versant une tasse de
thé, je dis à notre tyran:
--Monsieur Grajat, vous avez un tant pour cent sur cette affaire,
c'est bien sûr! Mais il faut que ce soit avec le diable que vous
ayez traité, puisque ni la famille du jeune homme, ni celle de la
jeune fille ne tiennent au mariage?
Il me regarda d'un air singulier où il y avait beaucoup
d'étonnement, et il dit:
--Mais, c'est qu'elle ne rit pas! Elle vous insulte avec tout son
sang-froid, la coquine...
--Avec tout mon sang-froid, monsieur Grajat.
Je l'avais gêné. Il modifia brusquement sa tactique: sans renoncer
à son plaidoyer, il lui donna un tour badin et ne quitta plus le
ton de la blague. Mais il était touché, il se sentait pénétré par
quelqu'un qui échappait à sa domination, et que ce quelqu'un fût
moi, il en demeurait hébété.
Mon mari nia, dès que nous fûmes en tête-à-tête, tout dessein
suspect de la part de Grajat. Nous eûmes quelques petits
différends à ce propos, mais ce qui contribua le mieux à les
apaiser, en donnant à Grajat au moins une bonne raison d'être
intervenu, c'est qu'il était grand temps pour nous de retourner
chez nos cousins; c'est que les Voulasne ne comprenaient
absolument pas que nous ayons pu avoir un motif de les négliger.
Toutes les nécessités du monde n'y faisaient rien: nous avions
manqué aux plaisirs ordinaires des Voulasne; et ils nous le
passaient beaucoup moins que si nous les eussions abandonnés
eux-mêmes dans le plus grand malheur. Nous n'avions point
été du dîner de têtes! Comment? par quelles raisons humaines
expliquer pareille abstention? Des travaux des travaux!... Ces
mots-là sonnaient creux aux oreilles des Voulasne. Qu'on ne les
imagine pas, cependant, nos cousins, fâchés, ni froissés même!
ce n'étaient point des gens susceptibles, et la rancune était
chose bien grave pour eux. Ils étaient seulement désolés, moins
peut-être pour eux que pour nous, et c'était gentil de leur part.
Ils étaient désolés pour nous que nous nous fussions privés d'une
fête à eux si agréable. Ils étaient désolés comme de bons amis qui
voient que vous vous perdez volontairement ou par sottise; ils ne
nous en voulaient pas, mais ils nous prenaient en pitié; ils nous
estimaient moins.
De sorte que mon mari eut le droit de me dire:
--Sans l'intervention de Grajat!...
Sans l'intervention de Grajat en effet, nous risquions non
seulement de nous déconsidérer aux yeux de nos cousins, mais de
ne point nous aviser que nos cousins laissaient tout simplement
dépérir Isabelle!... Ils ne le faisaient pas par cruauté, par
obstination, mais par étourderie, mais faute de loisir, oui,
vraiment, faute de loisir pour s'occuper de quoi que ce fût hors
de leurs incessants plaisirs.
Du jour où notre cousin Gustave n'avait plus été menacé de
quitter Paris et de manquer son dîner de têtes, le monde lui
était réapparu sous des couleurs si pures et si riantes, qu'il
ne concevait pas que sa fille pût le voir sombre ou troublé.
L'optimisme, lorsqu'il s'implante dans une âme, est si vigoureux,
si vivace, si envahissant! L'impétuosité pour les plaisirs, c'est
comme une horde de barbares, un torrent débordé, une coulée de
lave! Cette nature neuve et presque primitive des Voulasne était
pour moi un sujet non seulement d'étonnement, mais d'effroi. Je
la sentais capable de tout dévaster plutôt que de faire halte un
instant sur son chemin de fleurs. Depuis combien de générations
ces gens-là et leurs ancêtres n'avaient-ils pris aucun agrément
dans leur vieille maison du Marais? Depuis combien de temps
plutôt, ce manque d'expansion heureuse, uniquement dû à la
timidité puérile, à la terreur du «qu'en-dira-t-on», n'avait-il
eu comme dérivatif aucune foi ardente, ou tout au moins comme
régulateur, aucune règle tombée de haut?
C'étaient de très vieux Parisiens, et sédentaires, mais sans
la moindre mémoire de leurs origines. Ils avaient conservé des
mœurs publiques la soumission à certaines cérémonies extérieures
du culte, comme le baptême, le mariage, les obsèques; mais,
et sans qu'aucun principe adverse semblât introduit dans leur
famille, ils étaient totalement dépourvus d'idées religieuses.
Je remarquais fort ces particularités, parce que, malgré moi, je
comparais toutes choses à ce que j'avais vu dans ma famille et
dans ma province. Nous étions, nous aussi, des gens ignorants des
plaisirs; mais nous les méprisions, sachant pourquoi; et c'était
devenu pour nous une seconde nature de les tenir pour vils et pour
vains; nous avions des compensations! eux, non.
A aborder le sujet du mariage nous étions autorisés par les
confidences reçues six semaines auparavant, et par la discussion
mémorable lors du dîner Lestaffet. Eh bien! aborder un sujet
sérieux, fût-ce un sujet les intéressant de si près, avec
Gustave et Henriette Voulasne, était la chose du monde qui, dès
qu'on était en leur présence, dès qu'on les avait reconnus,
paraissait la plus absurde, la plus chimérique, la plus folle
à entreprendre. C'était, au beau milieu de sa récréation, aller
empoigner un petit garçon par le col et lui parler des vertus
théologales.
D'abord, il fallut les prendre à part, écarter Chauffin, ne pas
parler devant les jeunes filles. Déjà notre air soucieux faisait
très mal. Ils causaient de l'Exposition, des premières ascensions
à la Tour, de l'immense kermesse qui allait durer dix mois.
C'était comme une gigantesque réjouissance organisée pour eux...
Mon mari, osa dire:
--Je trouve Isabelle bien pâlotte...
Et moi, aussitôt après:
--Eh bien! et ce mariage?...
Le premier mouvement de nos cousins fut de chercher à fuir; de
l'œil, l'un comme l'autre, ils appelaient au secours: l'ami
Chauffin, leurs deux filles elles-mêmes avec qui, tout à l'heure,
on était là si tranquille! Mais plus de Chauffin, plus de jeunes
filles! Nos pauvres cousins, nous les tenions. Mon mari m'étonnait
par sa décision; il fallait qu'il obéît aux injonctions de Grajat
pour forcer ainsi ses chers Voulasne.
Une fois prise, Henriette ne fit pas du tout la mauvaise tête.
Elle me dit:
--Oui, oui... les Du Toit ont fait leur demande...
--Eh bien?... eh bien?...
--Eh bien! demandez à Gustave qui ne peut pas prendre une
décision!
--Eh bien? eh bien? fîmes-nous, mon mari et moi, tournés du côté
de Gustave.
Gustave se taisait, baissait l'oreille.
--Allons! voyons, mes chers cousins, nous étions tombés d'accord,
l'autre soir, que ce mariage était excellent sous tous les
rapports... Et les jeunes gens s'aiment. Isabelle en souffre,
c'est évident...
Ici les deux parents protestèrent. Ni l'un ni l'autre ne
consentaient à admettre que leur fille pût souffrir.
Gustave se trouva ragaillardi par cet accord inopiné avec sa
femme et il formula la pensée qu'il ruminait, depuis que nous lui
parlions du mariage de sa fille:
--Je voudrais bien, dit-il, que l'on m'indiquât sur le cadran les
cinq minutes, oui, les cinq, où, depuis trois semaines, j'aurais
pu réfléchir à une affaire de cette importance!
Sa candeur et sa sincérité étaient pures. Comme tous les gens qui
n'ont absolument rien à faire, il n'avait pas une minute à lui.
--Eh bien! voyons, mon cousin, lui dis-je, ces cinq minutes, nous
les avons devant nous, j'espère, car vous n'allez pas nous mettre
à la porte!... Si nous les employions à réfléchir ensemble... Ah!
vous allez nous trouver indiscrets?...
Du tout, du tout! il ne nous trouvait pas indiscrets, et ma
proposition même lui rendait un réel service. Nous reprîmes
la conversation que nous avions eue chez les Lestaffet. Nous
aboutîmes aux mêmes conclusions: contre ce mariage, aucune
objection sérieuse. Mais Gustave disait:
--Isabelle est folle, folle à lier! Chez les Du Toit, mais c'est
aller s'enterrer vive!
--Elle a déjà adopté l'esprit de la famille!
Gustave ouvrait de gros yeux hagards comme si je lui eusse parlé
d'une chose de l'autre monde. Et il conclut:
--Il n'y a pas d'esprit qui consiste à s'embêter du matin au soir!
J'avais cru, tout d'abord, que l'instinctive défense contre les
Du Toit était chez les Voulasne simplement égoïste, mais non! les
Voulasne étaient convaincus que c'était sacrifier leur fille que
la confier à une famille où l'on ne savait pas s'amuser. Il y
avait une certaine bonté dans leur négligence à s'occuper de ce
mariage, une bonté ingénue, puérile, leur genre de bonté à eux.
Impossible, lors de cette séance, de leur arracher le «oui» qui
eût fait tant de bien à Isabelle.
Huit jours après, le mariage était décidé.
Comment! Que s'était-il passé?
Une simple entrevue entre le président et nos cousins, une
entrevue au cours de laquelle ceux-ci, sans dire positivement non,
sans dire positivement oui, opposaient des raisons dilatoires
tellement peu fondées, que M. Du Toit, qui connaissait son monde,
s'avisa de dire aux Voulasne: «Mais enfin, ce mariage ne serait
pas, bien entendu, pour demain!... Prenons notre temps!... Qui
nous empêcherait d'en fixer la date... voyons... par exemple... à
la clôture de l'Exposition?... Je dis: _après_ la clôture...» Ces
quelques mots produisaient l'effet d'un talisman. Le visage des
Voulasne se rassérénait. Aussitôt, les Voulasne consentaient à
tout. M. Du Toit avait deviné que ce qu'ils redoutaient, c'était,
pour les pourparlers, pour les préparatifs, pour les emplettes,
pour les formalités du mariage, d'être privés, ne fût-ce que
vingt-quatre heures, des plaisirs de l'Exposition!