VI

--Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que

vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...

Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,

mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les

gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un

choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser.

Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sœur? Et quel était,

d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler

là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert

que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des

Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il

renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous

manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question,

car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner.

La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des

fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens

de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des

Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général,

avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés

tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,

d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.

Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me

faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient

pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était

sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout

toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la

pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde

à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable

mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,

les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires

amoureuses.

Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il

était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat

était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore

jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris

épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste,

angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de

terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des

travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans

cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du

Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de

l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré

à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,

affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de

gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le

Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.

Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari

invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.

Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car

notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je

n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande

humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être,

ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée.

Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là,

quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition

universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non

pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par

exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,

mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel

d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,

et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la

personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne

considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace

indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,

suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en

toutes ses entreprises, réussi.

Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait

avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille.

Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de

l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient

presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle

rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que

l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes

circonstances le premier plan.

Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter

des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus

élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable

peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient

autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles,

indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait

un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces

messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me

laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses

honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille

d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en

dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité.

Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les

Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des

Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces

maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance,

chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux,

on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette

différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient

une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et

plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,

dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour

obtenir une bouchée de pain.

Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce

premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger

qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu

expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très

puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable

famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure

beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée,

un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche

crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses

audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle,

disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!»

Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un

restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus

intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour

son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait

avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on

le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la

vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,

une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la

situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,

aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait

cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait

de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la

terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait

de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des

bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des

moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son

mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci

trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour

seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère

de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants,

qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs,

adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se

laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de

près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir

des mœurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de

brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de

courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi

nous.

Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient

franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de

soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,

de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux,

ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des

gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,

amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine,

sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres

que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans

le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait

pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie,

c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,

dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un

beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés

dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout

en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant

tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,

étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés

et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient

ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage.

Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins

ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les

derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou

six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui

était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu

puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met

dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui

saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que

personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce

qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils

se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête,

tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de

n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était

touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment

d'excellentes gens.

Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première

fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents

Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer

inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la

devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour

Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle

refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de

plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit;

elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité,

n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la

facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit

entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des

jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût

compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement

appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux

tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je

m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:

ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et

entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en

bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient

plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait

la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne

fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à

tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il

était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa

femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir

pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe

d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y

avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les

Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout

mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter

Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval.

Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas

un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais

dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder

subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois

rendue par eux, même à distance, méconnaissable...

J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non

seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait

de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux

qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des

mœurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle

était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la

réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et

puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât

celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,

lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame

Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On

s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il

en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?

Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces

messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite.

A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom

des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui

lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son

fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;

il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur

ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,

son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour.

En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler

des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon

mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en

propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les

témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une

discussion de caractère intime et provoquée par une confidence.

Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé

maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses

d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un

caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu

qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme

à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la

vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts;

eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté.

Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de

Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se

maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs.

Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence

au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces

messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources

que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un

effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient

pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et

qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit.

Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la

volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en

était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si

pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée,

presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis

qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari

comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle

et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.

Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit.

Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons

cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari,

aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il

fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon

mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux

à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en

particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire,

pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût

devenu chez nous comme un commandement de Dieu?

--Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu

m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie

pour les Du Toit...

Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries

dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,

mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait

bénignes, insignifiantes.

J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier

coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les

déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien,

ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du

tribunal civil étaient d'une autre qualité!...

En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir

Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à

me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes vœux!

Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,

que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que

mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait

davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand

je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le

surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous

en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La

voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui

déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses

loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne,

nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois

la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car

cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que

sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre,

je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à

cette époque-là, car nous étions très économes.

Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me

demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs,

tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit

d'aller, du moment qu'il était de faveur.

Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les

pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...

Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type

qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type

de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il

faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique

et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une

exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais

fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente.

Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne,

pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on

de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire

voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la

Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la

femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait

ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard

Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que

faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»

Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant

que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette

femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut

qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste

met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa

voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle

laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est

capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais

goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,

comment ne serait-il pas écœuré de ce que nous voyons en fait de

spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps

j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de

montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps

j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable,

peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant

plus charmante.

Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:

--Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle

Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est

une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur

permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des

femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe

beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la

passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de

conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un

monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et

mis au premier plan!...

Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à

analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments.

Madeleine, jeune femme · 第 16 / 37 题