--Mais, dis-je un jour, en souriant, à mon mari, je m'aperçois que
vous n'avez que de mauvaises fréquentations!...
Je ne voulais pas dire qu'il ne voyait qu'un monde inavouable,
mais que, étant célibataire, il n'avait pas songé à se ménager les
gens qu'on aime, une fois marié, à réunir à sa table. Et c'est un
choix qu'il n'est pas si aisé d'improviser.
Voyait-il l'entourage de sa mère et de sa sœur? Et quel était,
d'ailleurs, cet entourage? Impossible de le faire parler
là-dessus; ce voile tendu sur son passé ne me fut découvert
que par lambeaux qui tombèrent d'année en année. Les amis des
Voulasne, voilà quels étaient ses amis. Eh bien! les allait-il
renier, ou se disposait-il à me les faire adopter? Le loisir nous
manquait déjà pour méditer ou discuter ensemble cette question,
car, sans plus tarder, les amis des Voulasne nous priaient à dîner.
La plupart de ces messieurs étaient des industriels, des
fabricants; il y avait un parfumeur, un chemisier, quelques gens
de bourse, un commissaire-priseur, et parmi les intimes des
Voulasne, des oisifs tout simplement. Leur éducation, en général,
avait été rudimentaire; ils étaient à peu près illettrés, informés
tout au plus des livres qui faisaient scandale, et n'ayant lu,
d'un bout à l'autre, que les gauloiseries d'Armand Silvestre.
Mais, comme tout Paris, ils connaissaient le théâtre. Ils me
faisaient, à moi, l'effet d'êtres mal équarris, mais ils étaient
pleins d'une grosse vie, d'un fort appétit, et leur audace était
sans bornes. Leurs femmes étaient ou élégantes, et alors tout
toilettes, ou franchement sacrifiées, réduites à néant, telle la
pauvre madame Grajat, pour qui j'éprouvais une pitié profonde
à cause de la vie désordonnée de son mari et de la misérable
mine qu'elle faisait au milieu des papotages sur les couturiers,
les courses, les coulisses, et toutes les sortes d'histoires
amoureuses.
Grajat avait été un des témoins de mon mari lors du mariage; il
était un de ses plus vieux amis, son «grand confrère». Grajat
était un homme d'une cinquantaine d'années, mais d'aspect encore
jeune, très robuste, grand, bel homme, avec des cheveux gris
épais et drus comme un poil de brosse, des yeux d'un bleu céleste,
angéliques, inquiétants, l'encolure d'un taureau, des mains de
terrassier. Officier de la Légion d'honneur, inspecteur des
travaux de la Ville, une fortune faite, il avait de l'argent dans
cinq ou six théâtres, et une liaison affichée avec une artiste du
Palais-Royal. Il était un adjudicataire important des travaux de
l'Exposition universelle qui se préparait, et il avait procuré
à mon mari quelques reconstitutions historiques, qui devaient,
affirmait Grajat, surtout en ma présence, lui rapporter sinon de
gros bénéfices,--car je ne sais quelle combinaison lui barrait le
Pactole,--du moins beaucoup d'honneur, et la croix.
Il venait dîner à la maison une fois par semaine. Mon mari
invitait avec Grajat quelques-uns de ses anciens camarades.
Nous ne pouvions guère être plus de quatre ou cinq à table, car
notre salle à manger était celle d'un ménage de poupée, et je
n'avais, pour servir, qu'une petite femme de chambre, à la grande
humiliation du maître de maison qui, plus que la croix, peut-être,
ambitionnait les moyens d'avoir un domestique en livrée.
Entre ces messieurs, il n'était question, dans ce temps-là,
quand ce n'était pas du général Boulanger, que de l'Exposition
universelle. Il était question de l'Exposition universelle, non
pas à un point de vue général, au point de vue du pays, par
exemple, ou des sciences, ou des arts, ni même de l'architecture,
mais au point de vue des affaires personnelles de tel et tel
d'entre eux, en concurrence ou en conflit avec tel ou tel autre,
et cela tout le temps du moins que la réunion était dominée par la
personne considérable de Grajat. Il est vrai que si la personne
considérable de Grajat n'était plus là, elle laissait une trace
indélébile sur laquelle tous marchaient à la queue-leu-leu,
suivant comme une piste la direction de l'aîné qui avait, en
toutes ses entreprises, réussi.
Leur langage m'étonna longtemps par le contraste qu'il offrait
avec celui des hommes que j'avais écoutés autour de ma famille.
Ni mon grand-père ni mon père n'agissaient en vue de gagner de
l'argent; ils avaient une profession dont ils s'acquittaient
presque religieusement, en sachant se contenter de ce qu'elle
rapportait; et leur esprit était tourné de telle sorte que
l'intérêt national, général, ou l'intérêt moral, occupât en toutes
circonstances le premier plan.
Grajat était «un entrepreneur»; son souci se bornait à exécuter
des opérations fructueuses. Toute considération d'un ordre plus
élevé eût entravé son élan. C'était un homme utile, indispensable
peut-être, et tous ces messieurs, ses amis, qui se trouvaient
autour de lui, à ma table, étaient aussi des hommes utiles,
indispensables peut-être, à sa suite, et des hommes dont il serait
un peu présomptueux à moi de dédaigner le rôle; mais aucun de ces
messieurs, autour de Grajat, n'a jamais dit un mot qui pût me
laisser seulement soupçonner qu'il pensait à rien hormis à ses
honoraires, à ses affaires, et, pour moi, fille et petite-fille
d'hommes voués à la vie morale, étaient et devaient demeurer, en
dépit de ces amis de mon mari, entachés d'infériorité.
Nous retrouvions le même état d'esprit chez les Kulm, chez les
Lestaffet, chez les Baillé-Calixte, d'autres amis encore des
Voulasne, mais avec cette différence que les femmes, dans ces
maisons, tenant une grande place et prétendant à l'élégance,
chacun s'y efforçait aux belles manières, s'y parait de son mieux,
on pourrait dire: s'y endimanchait tous les jours; avec cette
différence aussi que, ces maisons étant opulentes, attiraient
une clientèle nombreuse où les débris d'une société ancienne et
plus polie se mêlaient, quêtant des emplois lucratifs, chantant,
dansant, faisant mille pitreries, allant jusqu'à aimer pour
obtenir une bouchée de pain.
Madame de Lestaffet d'origine slave, avait conservé, de ce
premier chapitre, incertain, de sa biographie, un accent léger
qui charmait dans sa bouche. Elle avait une physionomie peu
expressive, mais sa grâce de bel animal était encore très
puissante sur les hommes. Madame Kulm appartenait à une honorable
famille parisienne; elle avait eu, jeune fille, une aventure
beaucoup trop retentissante. Elle montrait une figure chiffonnée,
un nez de trottin, des dents de souris, des yeux de gavroche
crevant de malice. Ces messieurs se racontaient avec stupeur ses
audaces. Elle avait le goût vulgaire et s'en flattait. «Avec elle,
disaient ces messieurs, à la bonne heure, on est à l'aise!»
Quant à madame Baillé-Calixte, née Calixte, elle était fille d'un
restaurateur connu. C'était une femme très instruite, la plus
intelligente et de beaucoup, dans ces réunions. Elle avait pour
son mari, et pour la situation de son mari, qu'elle confondait
avec lui, un dévouement sans limites. Toutes ses inclinations, on
le voyait,--on le voyait trop, dans ce monde-là,--étaient pour la
vie bourgeoise la plus traditionnelle et conventionnelle, mais,
une fois admis le principe qu'une femme peut servir son mari et la
situation de son mari, elle ne concevait plus aucun discernement,
aucun choix dans les moyens d'atteindre cette fin. Elle adoptait
cette société non par penchant mais par vertu; elle l'adoptait
de propos délibéré, et elle en adoptait tous les rites, ayant la
terreur d'y être suspecte, d'y paraître déplacée. Son mari venait
de donner toute l'ampleur d'une industrie à la fabrication des
bicyclettes, il avait une foi d'apôtre dans le succès prochain des
moyens mécaniques de locomotion. Madame Baillé-Calixte suivait son
mari, et «travaillait» avec son mari, dans les milieux où celui-ci
trouvait des hommes, des capitaux, et tout un public neuf, pour
seconder ses entreprises. Madame Baillé-Calixte, excellente mère
de famille, qui avait été la nourrice de ses quatre enfants,
qui élevait ses filles avec un soin et des scrupules inouïs,
adoptait le ton de madame Kulm et de madame de Lestaffet, se
laissait dire des choses «colossales», et parfaitement serrer de
près par les jeunes gens, dans l'angoisse qu'on l'accusât d'avoir
des mœurs rétrogrades, enfin professait avec une éloquence de
brevet supérieur ces théories anarchistes et cette philosophie de
courtisanes, qui commençaient à s'insinuer à cette époque parmi
nous.
Les Voulasne, eux, eux seuls, en tout cela, s'amusaient
franchement et s'amusaient en toute innocence. Pour eux, point de
soucis d'affaires, nulle ambition, pas davantage de coquetterie,
de flirts, ni de vice non plus à satisfaire. Cousins entre eux,
ils avaient joué l'un avec l'autre depuis l'enfance. C'étaient des
gens, lui comme elle, dont les parents avaient, de longue date,
amassé une fortune par le vieux procédé français du bas de laine,
sans laisser soupçonner autour d'eux qu'ils pussent être autres
que de petits rentiers vivant convenablement, rue de Turenne, dans
le vieux quartier du Marais, sur un budget annuel qui ne dépassait
pas dix mille francs. Et ils fussent demeurés là, toute leur vie,
c'est probable, sans relations que quelques vieux amis de famille,
dont étaient les Du Toit, si M. Chauffin ne leur eût démontré un
beau jour, de connivence avec Grajat, qu'ils pourraient être logés
dans un hôtel, et dans le plus riche quartier futur de Paris, tout
en faisant une magnifique opération, le prix du terrain devant
tripler en dix ans, et l'hôtel, tout construit, à demi meublé,
étant laissé par-dessus compte. Aussitôt transplantés, installés
et guidés par Chauffin ami des plaisirs, ces bonnes gens avaient
ouvert les yeux à la vie comme des enfants à leur premier voyage.
Changé le quartier, changée l'habitation, changés les témoins
ordinaires de leur petite existence, et, surtout, décédés les
derniers parents ascendants, il n'avait pas fallu plus de cinq ou
six ans pour que le ménage adoptât le train de vie qui aujourd'hui
était le sien. Tous deux, d'un naturel enjoué, heureux, un peu
puéril, avaient lâché leurs anciens jeux, comme un gamin qu'on met
dans une pension nouvelle, et ils appartenaient dorénavant à qui
saurait leur indiquer de nouvelles façons de se divertir. Plus que
personne, ils étaient disposés à se laisser éblouir par tout ce
qui prenait un air de fête; et, sans profession, sans soucis, ils
se croyaient, eux, perpétuellement à la fête, rien qu'à la fête,
tout entiers à la fête. Ah! que leur façon d'y prendre part et de
n'en voir, en bon public, que la face agréable et bonne, était
touchante! Je commençais à leur rendre justice. C'étaient vraiment
d'excellentes gens.
Lors d'un certain dîner chez les Kulm, on vit pour la première
fois, je m'en souviens, une ombre ternir le front des excellents
Voulasne. Et la chose était si insolite qu'elle ne put passer
inaperçue de personne. Nous en savions la cause; d'autres la
devinèrent. Leur fille, Isabelle, contrariée dans son amour pour
Albéric Du Toit, menaçait de faire une maladie, sinon pis. Elle
refusait de boire et de manger; refusait réunions, parties de
plaisir; refusait de s'habiller; refusait même de quitter le lit;
elle faisait grève. Les parents, dénués totalement d'autorité,
n'ayant jamais accompli un acte de répression, et gâtés par la
facilité des relations de parents à enfants tant qu'il ne s'agit
entre eux que de plaisirs et tant que les plaisirs sont des
jeux, se montraient plus décontenancés que si leur fille se fût
compromise. Les bons Voulasne, qui ne croyaient certainement
appliquer aucun principe à la vie, étaient en proie à un courroux
tout pareil à celui de ma grand'mère Coëffeteau, lorsque je
m'étais avisée, moi, d'aimer un jeune homme sans son assentiment:
ils obéissaient, comme tout le monde, à de vieilles idées, et
entre autres à celle qui veut que l'autorité s'exerce de haut en
bas. Cet ordre étant détruit, si près d'eux, ils ne comprenaient
plus rien à rien, donnaient leur langue au chat. Henriette hochait
la tête, à tout propos, comme si, des jours à venir, pas un ne
fût plus fait pour elle; Gustave, morne et boudeur, en voulait à
tous de son désagrément domestique, comme un grand gamin qu'il
était; et ce qui l'affectait, je crois, davantage, c'était que sa
femme avait décidé, pour éloigner Isabelle des Du Toit, de partir
pour le Midi, précipitamment, devançant la saison et le groupe
d'amis qui servaient à y tuer le temps en leur compagnie. Il y
avait, en outre, en perspective, un «dîner de têtes» chez les
Baillé-Calixte, pour le Mardi Gras. Gustave eût consenti à tout
mariage d'Isabelle qui lui eût permis, à lui, de ne pas quitter
Paris demain et de préparer sa «tête» pour le prochain carnaval.
Mais Henriette essayait de lui faire entendre que ce n'était pas
un gai dîner qu'il manquerait, une fois uni aux Du Toit, mais
dix, mais vingt dîners, car ils étaient gens à vous accommoder
subrepticement à l'eau bénite, témoin Isabelle, en quelques mois
rendue par eux, même à distance, méconnaissable...
J'étais, quant à moi, fort embarrassée, parce qu'Henriette non
seulement m'autorisait à lui parler de son ennui, mais me comblait
de ses confidences. Ce mariage n'était pas, évidemment, de ceux
qu'on juge tout indiqués, étant donnée la dissemblance des
mœurs dans l'une et dans l'autre famille; mais enfin, Isabelle
était amoureuse... Je ne pouvais me défendre d'en souhaiter la
réalisation, personnellement, puisque les Du Toit me plaisaient et
puisque j'eusse donné beaucoup pour que leur influence balançât
celle des Kulm, des Lestaffet, et des Grajat et Cie. Mon mari,
lui, flattait sans vergogne les désirs de ses cousins. Madame
Baillé-Calixte trouva moyen d'être initiée aux chuchoteries. On
s'aperçut que les Kulm et les Lestaffet savaient tout. Puisqu'il
en était ainsi, pourquoi ne pas tenir franchement conciliabule?
Henriette Voulasne espérait précisément que l'opinion de ces
messieurs déciderait son mari à boucler ses malles au plus vite.
A notre grand étonnement, Grajat, le dernier informé, au seul nom
des Du Toit, entama, d'emblée, avec la décision foudroyante qui
lui était coutumière, la louange du président, de sa femme, de son
fils, de toute sa famille. Il ne prenait l'avis de personne, lui;
il se moquait de se jeter à la traverse des intentions de monsieur
ou de madame Voulasne; il avait, en cela comme en toutes choses,
son idée à lui; quelle était-elle? Nous devions le savoir un jour.
En tout cas, chacun pouvait remarquer qu'il mettait, à parler
des Du Toit, le feu qu'il employait à traiter une affaire. Mon
mari le tira par la manche, le pinça, l'attira à part, lui dit en
propres termes qu'il contristait gravement ses cousins. Tous les
témoins étaient incommodés de cette indécente ingérence dans une
discussion de caractère intime et provoquée par une confidence.
Il se produisit dans les esprits un phénomène que j'ai observé
maintes fois depuis, chez ce monde qui faisait fi des délicatesses
d'épiderme: c'est qu'une opinion violente les pénétrait comme un
caillou lancé dans la glaise. La force la plus hostile, pourvu
qu'elle fût un peu rude, et bien assénée, s'imposait à eux comme
à des êtres stupides. Tous ces gens avaient de la santé, de la
vigueur, un élan de vie merveilleux; ils semblaient très forts;
eh bien! leur organisme excellent était d'une insigne lâcheté.
Ils capitulaient, faute d'arguments moraux. La balourdise de
Grajat, qui avait paru incongrue, par le fait seul qu'elle se
maintenait, et sur le ton péremptoire, se gagna des approbateurs.
Ah! les grandes capacités de M. Du Toit, son crédit, son influence
au Palais, nous furent révélés ce soir-là! Pour certains de ces
messieurs, sans cesse à l'affût des puissances, les ressources
que pouvait offrir la parenté du président Du Toit étaient d'un
effet sûr; mais de cela les Voulasne, seuls, justement, auraient
pu se moquer, insouciants, sans besoins, sans affaires, et
qui, d'ailleurs, depuis toujours avaient eu à eux les Du Toit.
Eh bien! les Voulasne subirent le mouvement que suscitait la
volonté brutale de Grajat. Henriette, l'innocente Henriette en
était abasourdie tout d'abord; puis, en très peu de temps, si
pauvre était sa résistance, qu'on la vit rougissante, humiliée,
presque honteuse... Alors, vraiment! tout le monde était d'avis
qu'Isabelle fût unie aux Du Toit?... Elle semblait, et son mari
comme elle, nous regarder d'en bas, comme font les enfants. Elle
et son mari regardèrent de même leur ami Chauffin.
Tout le monde était d'avis qu'Isabelle fût unie aux Du Toit.
Il y avait une pointe de comique dans l'attitude de nos bons
cousins. Je ne pus m'empêcher de le faire remarquer à mon mari,
aussitôt dans la voiture qui nous ramenait à la maison. Il
fut très étonné. Rire des Voulasne, fût-ce sans malice, mon
mari y était d'autant moins disposé qu'il obéissait comme eux
à la direction de Grajat. Grajat lui avait beaucoup parlé, en
particulier, vers la fin de la soirée. Que lui avait-il pu dire,
pour que le mariage d'Isabelle Voulasne et d'Albéric Du Toit fût
devenu chez nous comme un commandement de Dieu?
--Grajat?... dis-je à mon mari, Grajat a tout simplement voulu
m'être agréable, à moi personnellement, car il savait ma sympathie
pour les Du Toit...
Mon mari ne prisa pas non plus cette allusion aux galanteries
dont Grajat, en effet, me comblait depuis le jour de mon mariage,
mais me comblait avec une liberté, une outrance, qui les rendait
bénignes, insignifiantes.
J'aurais voulu qu'on m'accordât que j'avais bien jugé, du premier
coup, les Du Toit, puisque, après moi, un homme comme Grajat les
déclarait si précieux à posséder parmi ses proches. Ah! bien,
ouiche! les raisons qu'avait Grajat de prôner le président du
tribunal civil étaient d'une autre qualité!...
En attendant, me voilà d'accord avec Grajat, obligée à tenir
Grajat pour un sauveteur, à lui manifester ma reconnaissance, à
me montrer son alliée dans une entreprise conforme à mes vœux!
Grajat, malgré ses galanteries, se souciait assez peu, je crois,
que je lui fisse bonne ou mauvaise figure; on eût même dit que
mon hostilité secrète le piquait favorablement; il me taquinait
davantage ou me prodiguait plus de grâces, à sa façon, quand
je lui opposais cette froideur glaciale qui me valut de lui le
surnom de «Banquise». Lorsqu'il nous emmenait au théâtre, ou nous
en ramenait, dans sa voiture, il ne manquait pas de dire: «La
voiture de madame la Banquise est avancée», et c'était un mot qui
déridait mon mari. Toutefois, comme je me défendais moins de ses
loges ou de ses fauteuils depuis que nous menions même campagne,
nous allions, grâce à lui, souvent avec lui, au moins deux fois
la semaine au théâtre. Je serais mal venue à le regretter, car
cela ne m'était ni désagréable, ni inutile, et s'il est vrai que
sans son intervention nous serions allés tout de même au théâtre,
je n'aurais cependant pas vu le quart des pièces que je connus à
cette époque-là, car nous étions très économes.
Il va sans dire qu'un Grajat, même galant, n'allait pas me
demander quels spectacles je préférais. Pour mon mari, d'ailleurs,
tout coupon était le bienvenu, où qu'il vous donnât le droit
d'aller, du moment qu'il était de faveur.
Va donc pour les théâtres auxquels Grajat s'intéresse! Va pour les
pitreries qui font le bonheur des Voulasne!...
Et avec cela, mon mari tenait à ne point me laisser perdre le type
qu'il aimait en moi, le type de la femme irréprochable, le type
de ce qu'on nommait encore, dans ce temps-là, «la femme comme il
faut». Ce n'était pas, chez lui, une exigence de forme tyrannique
et qui se traduisît par des paroles précises, mais c'était une
exigence plus tenace que celles qui s'expriment; je la sentais
fondamentale, instinctive, peut-être même inconsciente.
Avec sa complaisance pour le goût de bouis-bouis des Voulasne,
pour les spectacles pimentés de son ami Grajat, se douterait-on
de la préférence de mon mari? C'était de voir et de me faire
voir, en quelque pièce qu'elle jouât, mademoiselle Bartet, de la
Comédie-Française, qui incarnait à ses yeux l'idéale figure de la
femme distinguée. Pour aller voir mademoiselle Bartet, il payait
ses fauteuils; il l'allait voir sans hésitation, si par hasard
Grajat, les Voulasne ou son monde ordinaire lui manquaient. «Que
faisons-nous ce soir?... Si nous allions voir jouer Bartet?...»
Alors par exemple, je partageais son plaisir. J'aimais autant
que lui mademoiselle Bartet; j'aimais à le voir admirer cette
femme exquise, et je me disais: «Pour qu'il l'admire, il faut
qu'il comprenne ou sente et apprécie tout ce que cette artiste
met de profond, de délicat et même de subtil dans le ton de sa
voix, dans la réserve de ses attitudes et dans tout ce qu'elle
laisse à deviner de son âme pudique et ardente. Celui qui est
capable de s'enthousiasmer pour une si totale absence de mauvais
goût, quel goût ne doit-il pas avoir? Et celui qui a ce goût-là,
comment ne serait-il pas écœuré de ce que nous voyons en fait de
spectacles ou en fait de gens, tous les jours? Pendant longtemps
j'ai voulu croire que mon mari avait, lui aussi, une pudeur de
montrer quelque chose de délicieux en lui-même. Pendant longtemps
j'ai imaginé que sous son enveloppe si mate et si impénétrable,
peut-être cachait-il une sensibilité effarouchable et d'autant
plus charmante.
Je me souviens de lui avoir fait remarquer, un jour:
--Mais des femmes comme les héroïnes qu'incarne mademoiselle
Bartet, c'est une puissante vie intérieure qui les fait, c'est
une vie morale très élevée qui leur donne tant d'attraits en leur
permettant de si bien parler de ce qui se passe en elles; des
femmes si intéressantes, ce sont des femmes chez qui il se passe
beaucoup de choses; il leur faut de la retenue, mais aussi de la
passion, des émotions, noblement refrénées, mais qui résultent de
conflits terribles, et il faut, par-dessus tout cela, l'usage d'un
monde où l'esprit soit délié et cultivé, soit honoré par tous et
mis au premier plan!...
Il ne disait pas non, il ne disait pas oui; il avait trop de mal à
analyser les caractères et jusqu'à ses propres sentiments.