VIII

Je me vois encore entrant avec mon mari et les Voulasne, pour

la première fois, à l'Exposition, avant l'ouverture officielle.

C'était par la porte du quai d'Orsay; rien n'était terminé;

il y avait des Aïssaouas, des Sénégalais, et toutes sortes de

créatures, noirâtres, luisantes et grelottantes, qui pataugeaient

dans la boue, empaquetées dans des châles démodés et des

couvertures, et dont les yeux d'exilés faisaient peine à voir,

comme ceux des pauvres bœufs qu'on aperçoit dans les fourgons sur

les voies de garage. Et à partir du moment où nous eûmes franchi

cette porte, il me semble que toute l'année ne fut plus qu'une

foire, immense et partout répandue, qu'un mouvement de tous les

objets posés sur le sol de Paris, qu'un bruit étourdissant, qu'un

tintamarre où la tête se perdait...

Au monde que nous fréquentions, rien ne pouvait plus parfaitement

convenir que cette cohue, que cette trépidation, que ce bariolage

de couleurs, destinés à ne recevoir, durant une moitié d'année,

aucun apaisement, aucun répit. Une occasion extraordinaire de

se mouvoir sur place sans se quitter de vue les uns les autres,

et d'avoir à parler de choses nouvelles, concrètes, faciles à

juger sans se casser le front; un moyen de voir l'Étranger sans

voyage et de satisfaire, en masse, ce goût de l'exotisme et

cette curiosité de «l'homme le plus près possible de la bête»

qui m'avait frappée et étonnée dès mon arrivée à Paris. Je

n'éprouve pas, moi, ce goût-là; mes parents, en vieux chrétiens,

conservaient pour l'animal un certain dédain et suspectaient les

peuplades primitives à cause de leurs mœurs, ignorées d'eux, il

est vrai, mais qui ne sauraient être bonnes, n'étant pas policées.

Les Parisiens que je voyais avaient l'esprit tout à rebours; un

même coup de vent les inclinait presque sans exception vers ce

qu'ils nomment les êtres «conformes à la nature»; ils adoraient

les bêtes et tout ce qui leur ressemble, et leur disposition

était de voir en «l'homme sauvage» un modèle, parce que,--et

bien à tort, à ce qu'il me semble,--ils se le figuraient vivant

sans lois, et abandonné aux seules impulsions de l'instinct. Et

puis, chacun avait l'idée qu'il allait contempler quelque chose

de merveilleux; entre la Tour Eiffel et la Galerie des Machines,

ces colosses tout à fait inédits, les fontaines lumineuses

rejaillissaient sur les imaginations; on regardait, regardait tout

le jour en piétinant des kilomètres de galeries, on regardait avec

des yeux ahuris, dans l'attente de je ne sais quelle trouvaille,

un peu plus fiévreux à mesure que venait la fatigue; et, parmi

tant de produits et de si divers, des désirs insensés vous

prenaient de posséder les objets les plus saugrenus, les plus

inutilisables, ou d'obéir à l'appel de musiques inouïes, les plus

barbares et même les plus désagréables, jusqu'à ce qu'on en vînt

à tomber d'inanition dans quelque czarda à l'atmosphère poivrée,

dans quelque kiosque de cacao hollandais, ou aux pieds d'un groupe

de Lautars, dont l'orchestre vous tirait tous les nerfs du corps,

un à un.

C'est là que j'ai vu, plus que jamais encore, hommes et femmes

sembler tout attendre du secours matériel des choses, et en

attendre principalement une certaine volupté qui ne saurait en

être l'effet normal, mais que l'attraction multiple de la Grande

Foire, exaltée, exaspérée par la foule humaine, aboutit presque à

vous procurer, suivant la méthode qui vaut l'extase aux derviches

tourneurs ou l'insensibilité au corps transpercé des sorciers

d'Afrique.

Il semblait, autour de nous, que personne n'eût plus rien à faire

qu'à passer ses jours à l'Exposition. Chacun avait fourni un

grand effort; parmi nos connaissances, presque aucune qui n'eût

quelques gros intérêts dans ce qu'on nommait «l'affaire», et l'on

n'avait plus désormais qu'à se rendre sur place, voir «l'affaire»

en effervescence. Mon mari ne me parlant de ses travaux que dans

la mesure exacte où il me croyait apte à les comprendre, ne

m'avait point du tout éclairée sur la part qui pouvait être la

sienne dans les entreprises de Grajat. Nous déjeunions ou nous

dînions dans des établissements où notre privilège était de ne

pas faire queue avec le commun des mortels, de pénétrer par une

porte de derrière, de ne payer que le juste prix, et de jouir,

par-dessus le marché, des plus accueillants sourires du gérant.

Je reconnaissais bien dans ces salles la décoration familière

aux ateliers Serpe, un goût prédominant pour la Renaissance

française, et de ces motifs de Blois, de Chambord ou d'Azay qui

illustraient si fréquemment chez nous tous les bouts de papier et

les marges des journaux; mais les questions d'argent me hantaient

si peu l'esprit, que jamais l'idée ne me fût venue d'un intérêt

possible pour nous dans l'affluence de ces dîneurs. Cependant,

mon mari s'échauffait beaucoup, et, à mesure que le «succès» de

l'Exposition devenait plus certain, il s'abandonnait davantage à

ses projets favoris d'avenir: il se voyait déjà servi par un valet

de chambre, ce qui le poussait à molester ma malheureuse bonne, un

peu rustaude; et il se livrait à une certaine facétie, la seule

d'ailleurs que je lui eusse jamais vu commettre, et à laquelle

je me laissais prendre chaque fois. Penché au balcon de notre

appartement, il me disait tout à coup:

--Je la vois venir... la voici!...

--Qui ça?... quoi donc?

--Votre voiture, Madeleine!

La voiture qu'il m'avait promise bien avant notre mariage! Ma foi,

je n'y pensais jamais. Lui, il vivait dans l'attente du moment

où un domestique mâle,--une femme de chambre ne l'eût point du

tout satisfait dans cet office,--viendrait annoncer la voiture

de madame. Oh! que c'est curieux, ce goût du confortable et des

objets reconnus «de luxe»! Lorsqu'il s'est emparé de vous, il vous

a capté tout entier. Mon mari ne doutait pas, ne douta jamais un

instant que mes déboires intimes, mes ravalements silencieux,--du

moins ceux qu'il pouvait soupçonner,--ne dussent être compensés et

au delà par cette voiture qu'il voulait voir sortir du succès de

l'Exposition.

Je me souviens qu'écrivant à cette époque-là à ma grand'mère et

lui peignant les merveilles de l'Exposition, vues à travers les

esprits de mon entourage, je ne pouvais m'empêcher de penser

que, de Chinon, elle allait trouver tout cela bien exagéré. Les

termes de ma lettre s'efforçaient d'atténuer, de mettre au point.

Mais, en amoindrissant ainsi les choses, j'avais le sentiment

de manquer de confiance, d'abandon et d'élan, ainsi qu'on me

le reprochait à mots couverts dans nos environs. C'était mon

provincialisme, mon héritage d'esprit conservateur pessimiste,

«étroit», disait-on, qui me bridait, me mettait des œillères,

m'interdisait l'éblouissement. J'avais aussi tant de fois entendu

dire à mon grand-père que le courrier de Paris est toujours de

quelques degrés au-dessus ou au-dessous de la vraisemblance, et de

cela quel exemple avions-nous eu pendant les deux années que mon

frère était étudiant au quartier Latin! Les leçons de prudence ne

me manquaient pas.

Nous suivions Grajat comme un triomphateur. Bien qu'il fût

accaparé par ses comités, par la visite de quelque illustre

étranger, par le Shah de Perse, par le banquet des maires, par

mille et une réunions ou cérémonies dont il rapportait quelques

rayons de plus à son auréole, il ne se passait presque pas de

jour que nous ne le rencontrions pour nous laisser étourdir

davantage. Et moi, la prudente honteuse, comme je me sentais plus

à l'aise, abandonnée à la fascination qu'exerçait cet homme, que

recroquevillée dans mon doute! Ne commençais-je pas à le juger

moins antipathique, à trouver des excuses à son matérialisme,

des compensations à ses manières de malappris? Il participait

du prestige de l'Exposition que nous confondions un peu avec

lui-même; il bénéficiait de l'entraînement général vers tout

ce qui s'agite, bruit, étonne ou simplement réussit. Nous le

trouvions généralement aux environs des Javanaises qu'il aimait

beaucoup, ou bien dans la rue du Caire où se rencontrait aussi

tous les jours ma belle-sœur Emma.

Emma, que je n'avais jamais tant vue depuis les débuts de mon

mariage, était dans un état d'exaltation touchant au délire. Son

affairement avait de la drôlerie; pour cette femme qui ne voulait

admettre aucune idée d'obligation, l'Exposition constituait

une tâche sainte qu'il lui fallait accomplir sans merci; une

implacable volonté la contraignait à épuiser les sections pièce

à pièce. En trois semaines, elle avait complètement brisé sa

bonne femme de mère qui désormais se refusait à sortir, de

sorte qu'Emma vagabondait seule, s'instruisant, disait-elle,

s'initiant à la mécanique, aux arts industriels, à la marine, à la

guerre, traversant entre temps nombre de quasi-aventures qu'elle

rassemblait et nous racontait lorsqu'elle descendait enfin,

fourbue, d'une course de trois quarts d'heure sur les petits

ânes égyptiens. Était-ce la promenade à âne qu'elle aimait? Elle

perdait complètement la tête lorsqu'elle se mettait à parler des

âniers.

C'étaient, pour la plupart, d'assez beaux adolescents à peau brune

qui lançaient à toutes les femmes, à peu près indifféremment, des

regards de complicité polissonne. Je crus d'abord qu'Emma les

admirait, devant moi, pour taquiner ou son frère, correct, ou

moi-même, de qui la «bonne tenue» était proverbiale. Mais son

enthousiasme devint bientôt de la frénésie; elle écornait «ses

devoirs» d'Exposition pour arriver plus tôt rue du Caire; de ses

âniers elle nous rebattait les oreilles, jusqu'à devenir pour nous

franchement insupportable. Un jour, Grajat se fâcha tout cru, lui

disant son fait.

Les Kulm, qui se trouvaient là, comme les Voulasne, comme M.

Chauffin, connaissaient les vivacités coutumières de Grajat;

mais, tout de même, celle-ci dépassait les bornes. Mon mari fut

mal à l'aise, et d'autant plus qu'Emma l'accusait de permettre

qu'on la «traînât dans la boue». Apaiser Grajat parut à tous

évidemment chose impossible, le premier mouvement commun ayant

été, d'ailleurs, de lui donner raison; mais atténuer la révoltante

rudesse du traitement qu'il infligeait à Emma, personne n'y parut

songer. En riant, chacun convenait qu'en effet Emma abusait du

«leitmotiv» des âniers. Parti peu élégant, peu généreux; Emma

était assommante, mais enfin c'était une femme et Grajat un

étranger pour elle... J'étais indignée, contre mon mari surtout;

je ne me contenais plus; j'allais prononcer le premier mot

de la défense d'Emma, en regardant mon mari, lorsque je lus,

oui, positivement, je lus dans ses yeux abattus soudain et si

profondément en détresse, je lus qu'il me suppliait de me taire

parce que je ne comprenais rien à la vie qui m'environnait et que

j'étais seule, ici, à ignorer une situation qui donnait à Grajat

le droit de traiter Emma avec une certaine familiarité et le droit

d'être irrité plus que quiconque de son engouement pour les âniers!

Grajat ne s'apaisa pas, ne s'excusa point. Il se leva sous le

prétexte de parler à l'une des innombrables personnes qui en

passant le gratifiaient d'un coup de chapeau, et il nous faussa

compagnie.

La plus effondrée ne fut pas Emma, mais moi, à cause de la

situation que je venais de découvrir.

D'un coup, se décelèrent, rétrospectivement, tous les efforts

que l'on avait faits pour me la laisser ignorer. Mon mari!

que de stratagèmes n'employait-il pas, afin de m'épargner une

rencontre avec sa sœur! Elle avait eu, je crois, l'habitude, avant

mon mariage, de venir chez son frère, au moins à des époques

régulières et pour toucher une rente qu'il faisait à sa vieille

mère. Tous les mois, dans les débuts, j'avais vu Emma se présenter

ainsi après le déjeuner, échanger avec nous quelques paroles, puis

solliciter de son frère cinq minutes d'entretien. Tout à coup,

sans cause apparente, ces visites avaient cessé. Ma belle-mère,

même par deux fois, contrairement à sa coutume, était venue, après

le déjeuner, seule, et avait pareillement sollicité de son fils

cinq minutes d'entretien... Mais plus d'Emma. Pourquoi? Je me

souvins de certains dîners, d'un entre autres, chez les Voulasne,

auquel mon mari, à ma grande surprise, m'avait proposé de nous

dérober; le lendemain, j'apprenais qu'Emma était du dîner. Emma

dînait très rarement chez les Voulasne. Et j'apprenais que Grajat

en était aussi. Même aventure, exactement, chez les Kulm, au mois

de janvier, le soir du fameux vote boulangiste à Paris. Mon mari

avait dit: «Je veux être dans la rue dès huit heures... Je veux

voir afficher les résultats.» Nous avions esquivé le dîner. Emma

en était, Grajat aussi.

J'avais cru, moi, que tant de soins pour m'écarter d'Emma

n'étaient dus qu'à ce «mauvais genre» que mon mari lui

reconnaissait, qu'il lui passait moins à elle qu'à toute autre, et

dont il était froissé à un degré chez lui rarement atteint.

Mon Dieu, à la rigueur, soupçonnais-je Emma de ne pas attendre

un second mariage avec toute la patience et la dignité d'une

veuve austère; mais que ce fût avec Grajat que se trompât cette

impatience! non, une telle idée ne me fût pas venue. Et cette

idée me déplaisait si fort que, de tous mes dégoûts, je crus

ressentir alors le plus grand. Moi auparavant si indulgente pour

cette pauvre Emma, à cause de ses malheurs conjugaux, à cause

même du dédain de son frère pour elle, à cause, peut-être, de

sa sympathique beauté, voilà qu'Emma me produisait un effet de

répulsion, et, en même temps qu'elle, voilà que je réprouvais

tous les gens qui admettaient, abritaient, encourageaient d'aussi

singulières amours... Je ne pus me contraindre; en rentrant à la

maison je dis à mon mari tout mon écœurement. Il fit l'étonné;

il nia des lèvres ce qu'il m'avait involontairement confessé du

regard; il m'affirma que mon idée était sans fondement aucun.

--Eh bien! alors, lui dis-je, vous deviez défendre votre sœur

quand un homme la rudoyait!

--Vous connaissez Grajat, dit-il; interrompre Grajat, c'est

déchaîner toutes ses foudres!...

--Il ne s'agissait pas d'aboutir à interrompre Grajat, mais de

faire, vous, ce que vous deviez!

Mon mari me regarda, hébété: faire quelque chose qui ne doit pas

aboutir, c'était pour lui un langage absolument incompréhensible.

Je continuais quand même:

--Votre sœur devait être défendue, publiquement au moins... Vous

avez tous assisté à cette scène, Dieu me pardonne! comme à une

querelle conjugale... C'est une abomination.

--En admettant, me dit mon mari, que vos imaginations aient

un objet, lorsqu'on se trouve désarmé devant des choses qu'on

réprouve, mieux vaut faire le silence autour d'elles, ne pas les

signaler...

--Oui, oui, je sais, c'est moyennant ces principes que vous en

arrivez, dans votre monde, à innocenter puis à implanter les

turpitudes. On ferme les yeux, on se bouche les oreilles, on est

sourd, on est muet, on ignore; mais c'est «donnant, donnant», à la

condition qu'on vous rende la pareille; et quand vous êtes bien

assurés de l'impunité, comme vous n'écoutez aucun commandement

intérieur, il vous faudrait être des anges pour ne point vous

conduire comme des brutes...

Mon mari avait une aversion instinctive de toute discussion

morale, il me dit doucement:

--Madeleine, votre façon de parler me rappelle celle de votre

grand'mère.

--Grand'mère! grand'mère!... mais, vous l'approuviez fort, il me

semble, lorsque vous teniez tant à épouser une jeune fille bien

élevée!... Pauvre grand'mère! si elle venait ici, et si elle

voyait le monde au milieu duquel vous me faites vivre, elle en

mourrait!...

Il hocha la tête:

--Enfin, lui dis-je, vous trouvez cela très bien, chez les

personnes qui ne vous tiennent pas de près; n'empêche que vous

rougissez de votre sœur et que vous m'avez tenue éloignée d'elle

comme de la peste!

Il fronça les sourcils, sembla écarter de la main une vision

désagréable et me dit:

--Les gens sont ce qu'ils sont, vous pouvez être mieux qu'eux,

j'imagine!

Cette parole-là était assez pour me remettre.

Je remarquai une chose, en songeant à l'incident provoqué par

Emma: un si violent soulèvement moral, qui, à toute autre époque,

eût déterminé chez moi une longue crise, fut promptement apaisé.

C'est que nous étions en pleine Exposition universelle, en

pleine foire!... Le tourbillon me roula, m'emporta de nouveau,

malgré moi, dès le lendemain, et je fus presque aussitôt sans

connaissance, sans mémoire...

Nous ne fîmes jamais rien pour éviter Emma, rue du Caire; mais

nous n'y rencontrâmes plus Grajat. Depuis le jour de l'algarade

fameuse, il ne reparut pas aux endroits où Emma se pouvait

trouver. Son absence était remarquable et trop significative.

Jusque par ses abstentions ce malotru manifestait son indécence.

Mon ressentiment alla si fort contre lui, que je ne pensais

presque plus à maudire ma belle-sœur. Elle était, elle, bien

indifférente à l'absence de son amant; elle continuait à raffoler

de ses âniers; elle continuait à nous ennuyer sans ménagement,

par sa toquade amoureuse et sa manie obstinée de rechercher les

«beaux garçons». Mais cela lui était si naturel, et on la savait

là-dessous si incapable d'aucun souci qui ne fût pas celui d'aimer

les hommes, que l'on songeait plutôt à la plaindre.

L'indulgence que j'avais pour elle était un peu celle que l'on a

pour une bonne bête de chien dont certaines particularités vous

répugnent, mais que l'on reconnaît si gentil, à part ça.

Et, depuis que Grajat l'évitait, nous avions une occasion nouvelle

de voir Emma: c'était elle qui, comme par le passé, revenait

chaque premier du mois trouver son frère, après le déjeuner, et

lui demander les quelques minutes d'entretien.

Un jour,--c'était le premier juillet: je l'ai noté, car ce fut

pour moi un jour mémorable,--elle tomba ainsi sur Grajat qui

était resté à déjeuner avec nous, à la suite de pourparlers

sans fin avec mon mari. Il n'y eut de gêne que pour moi, car je

m'imaginais qu'il y en avait pour eux. Je pensais: «Dieu de Dieu!

si j'avais été la maîtresse d'un homme, me retrouver ainsi face à

face avec lui!...» Mais que de choses représentait pour moi cette

idée: avoir été la maîtresse d'un homme! Une passion éperdue,

une fusion des esprits, des cœurs et des corps; mille souvenirs

subtils, troublants; de la honte, de l'orgueil, des extases, ah!

que sais-je!... Rien de tout cela. Pas une goutte de sang sous

la joue, pas un clin d'œil supplémentaire, nulle émotion de part

ni d'autre, apparemment. Ils avaient tout oublié; à moins qu'ils

n'eussent rien qui fût digne de mémoire...

En vérité, Emma ne parut préoccupée que de la façon dont elle s'y

prendrait pour arracher son frère à Grajat, accapareur redoutable.

Et, comme son frère se souciait peu de l'aparté qu'elle

sollicitait, elle ne l'eût pas obtenu, je crois, si Grajat n'eût

prêté la main.

Grajat qui, pourtant, semblait avoir tant à dire à mon mari,

l'abandonna tout à coup à Emma, en venant à moi me raconter des

balivernes. Emma empoigna son frère par la manche et l'entraîna.

Nous entendîmes:

--Je voudrais deux minutes d'entretien...

Il y avait une petite pièce entre le salon et la chambre à

coucher, qui était réservée à notre enfant futur, et, en

attendant, servait de lingerie et se prêtait à ces colloques

mensuels de famille.

C'était la première fois que je me trouvais seule à seul avec

Grajat; ou bien le remarquai-je parce qu'il m'était redevenu

depuis quelque temps plus odieux? Il me dit à brûle-pourpoint:

--Il est extraordinaire, votre mari, avec sa voiture!... Il

s'imagine qu'il va avoir demain le moyen de s'offrir une voiture

au mois... Comme ça, sans risquer un maravédis, sans coup férir,

en traçant des épures... Allez donc!... La caille rôtie qui vous

choit dans le bec, n'est-ce pas?... Mais c'est inouï! C'est d'un

jobardisme à faire pouffer!... Ah çà! vous y tenez donc bien?

--Moi?... A quoi?

--A cette voiture. Parbleu! une femme n'est tout à fait jolie

qu'environnée de luxe. Qu'est-ce qui vous manque à vous, pour...

--Mais, monsieur Grajat, il ne me manque rien; je ne demande rien;

ce n'est jamais moi qui ai parlé de voiture; je n'ai pas été

accoutumée au luxe, je m'en passe parfaitement!

--Taratata!... A d'autres! «J'ai été accoutumée... Je n'ai pas été

accoutumée...» Il s'agit bien de ça! Personne n'est accoutumé à la

médiocrité; on s'accoutume tout de suite au superflu. Moi, je vais

plus loin: je dis que le luxe est dû à une jolie femme; moi, je ne

m'accoutume pas à la voir s'en passer... Le désir de votre mari,

tiens! si je le comprends! Quel est le bougre qui ne l'aurait pas

à sa place?... Mais c'est quant aux moyens de le réaliser; c'est

quant aux moyens de faire le bonheur de sa femme... de sa jolie

femme...

--Monsieur Grajat, je vous en prie!...

--Mais!... Je disais donc: c'est quant aux moyens que je le

trouve, votre mari,... comment dirais-je?... un peu... jeune...

Votre mari, il est bon que vous le sachiez, ma petite, votre mari,

en affaires, est un timoré, un couard...

--Vous pourriez ménager vos expressions en parlant à sa femme,

d'autant plus que je me doute que «couard» appliqué à lui, dans

votre bouche, veut dire qu'il est encore honnête...

--Ça y est! injuriez-moi!... Kss! kss!... Un peu de rage vous va

diablement bien! Pardieu, je le sais de longtemps que vous êtes

une femme de feu!... Quel brasier sous ces dehors candides!...

fichtre! Mais, savez-vous que votre mari est un niais...--en

affaires!... en affaires!... entendons-nous...--Vous êtes, vous,

une femme adorable... Oui, quand vous devriez m'écorcher la

figure de vos ongles roses, a-do-rable!...

Il se recula un peu de moi, parce qu'il crut, sérieusement, que

j'allais comme une chatte, l'éborgner de mes griffes. Mais je

n'étais pas si prime-sautière que les femmes auxquelles il se

frottait d'habitude. Je ne sais ce qu'exprimait mon visage, et il

est fort possible que c'est son impassibilité complète qui était

précisément insolite et inquiétante. Bien souvent j'ai bondi, mais

dans des occasions qui n'en valaient pas la peine. Ici, le choc

était tellement violent, la surprise, l'indignation, l'horreur

telles, que ma dépense intérieure ruinait toute la partie

mécanique de nous qui correspond avec le dehors. Je me sentais

paralysée, pétrifiée, et, ce qu'il y avait d'assez curieux,

étrangère à la scène présente, tant il me paraissait inconcevable

que j'y eusse part. Je voyais, en témoin, avec une parfaite

lucidité, le monstre qui me parlait, son gilet blanc tendu sur

sa corpulence, sa grosse gourmette d'or barrant son gilet blanc,

son teint d'aubergine, sa moustache poivre et sel, en poils

de blaireau, et je sentais son souffle empesté par le cigare,

alcoolisé par deux petits verres de chartreuse. Et je me voyais,

aussi, très bien, moi, médusée. Il me parlait en me regardant la

poitrine.

Je crois qu'il était un peu ému, lui aussi, car il n'avait tout

de même pas coutume de parler de la sorte à des femmes comme

moi. Je le voyais, je le sentais, je l'entendais, mais il y eut

un moment où le sens de ses paroles m'échappa, soit qu'elles

fussent réellement incohérentes, soit que tous mes efforts fussent

concentrés à ne pas perdre connaissance ou à me demander ce que

j'allais faire. Mais il se pencha un moment vers moi, et, dans

l'odeur de la chartreuse, j'entendis nettement:

--Eh bien! Mais, cette voiture, vous l'aurez quand vous voudrez!

Il ne tient qu'à vous...

Je filai, droit devant moi, en me meurtrissant une jambe contre le

coin de la table. Il était temps; sa grande main d'équarrisseur

me toucha, par derrière... Je filai. Mon mari et Emma durent le

retrouver seul dans la salle à manger. Moi, je tombai, dans ma

chambre, honteuse, mais honteuse!...

Mon principal dépit venait de n'avoir pas su me défendre autrement

que par la fuite, et les mots m'arrivaient maintenant en foule,

avec lesquels j'eusse pu tourner en dérision chacune de ses

paroles, réduire cette scène à la comédie, l'achever de la façon

la plus tranquillement bouffonne, lui soustraire ainsi toute

importance, tandis qu'avec mon sérieux, mes grands airs, et ma

trop apparente blessure, ne laissais-je pas par hasard à cet homme

un peu l'impression de m'avoir violentée?...

J'avais à peine dix mois de mariage... Moins d'un an auparavant,

j'étais une jeune fille de Chinon, tout de frais sortie du

Sacré-Cœur, la plus mal informée des réalités de la vie, la

plus profondément imprégnée d'idéalisme, la plus passionnément

vouée aux idées de perfection et de pureté!... J'avais quitté ma

petite ville pour Paris, ville incomparable, ville unique, ville

de toutes les lumières; et moins de dix mois avaient suffi à m'y

enliser assez avant, au milieu des seuls intérêts matériels, pour

que le principal ami de mon mari me touchât de ses doigts obscènes

et m'offrît de m'entretenir comme une fille!... Cet homme, quoique

manquant de finesse, était remarquablement intelligent, adroit,

prudent jusqu'en ses audaces; mon mari lui rendait d'importants

services, enfin cet homme me connaissait!... Et il avait cru la

chose possible!... A un homme d'une telle expérience, doué d'une

telle connaissance des hommes, il n'avait pas paru extraordinaire

que je pusse devenir, après dix mois de mariage, sa maîtresse,

pour avoir une voiture!... O souvenir immaculé de mon père! O

vertu antique de ma grand'mère Coëffeteau! O candeurs de mon

cher couvent! Grandeur et dignité chrétiennes!... De si furieux

contrastes me heurtaient, me frappaient à me laisser endolorie et

toute rompue de courbatures.

Pareille secousse pour l'entreprise galante d'un goujat?

dira-t-on, que d'embarras! que d'affaires! et que de prétention!

Oui, mon émoi peut sembler ridicule, peut sembler excessif

à plus d'une femme d'aujourd'hui, moins compliquée que nous

n'étions. Mais nous étions compliquées. Notre esprit, notre cœur

et j'oserai dire notre chair même étaient imprégnés d'idées,

et de cette idée entre autres, que nous étions respectables;

respectables, non tant à cause de notre chétive personne et par

une vanité sotte, mais à cause de la famille dont nous détenions

l'honneur, à cause des mœurs dont nous représentions la fleur,

et, par-dessus tout, à cause de la grâce divine qui nous avait

touchées. En nous manquant, on offensait quelque chose ou

quelqu'un de bien plus grand, de bien plus précieux que nous; et

si notre sensibilité était tant émue, c'était par le ricochet

d'une sorte de sacrilège. Que voulez-vous? Nous étions ainsi

faites, ou l'on nous avait faites ainsi.

La blessure morale, comme toujours chez moi, fut la première et la

plus vive. Après, en ramassant mes lambeaux, je me souvins que les

quatre minutes d'entretien avec Grajat m'avaient appris en outre

que les «affaires» de l'Exposition n'allaient point être pour

mon mari aussi brillantes que le pauvre homme l'attendait; et,

ce qui était pire, que Grajat, homme d'affaires par excellence,

tenait mon mari pour peu capable, contrairement à tout ce qu'il

avait jusqu'ici laissé croire. Dès que les affaires ne sont point

aussi bonnes qu'on les croit, quelles chances ne court-on pas

qu'elles soient beaucoup plus mauvaises! Cela m'inquiétait pour

mon mari qu'une déconvenue de ce genre devait certainement abîmer,

plus que pour moi. Mon mari, je le savais, quoiqu'il ne m'en

dît rien, faisait vivre son père, sa mère, et fournissait un peu

débonnairement de l'argent à sa sœur, gaspilleuse; et son rêve à

lui était la fortune!...

En pensant à tout cela, j'étais demeurée dans ma chambre et

essayais de me remettre la figure en état. Mon mari entra, faisant

la mine de quelqu'un qui vient d'essuyer une visite importune. Il

me dit seulement:

--Je l'ai reconduite. Elle m'a chargé de vous faire ses amitiés...

--Eh bien! et votre ami? Je l'ai laissé tout seul, je vous avoue...

--Grajat? Il est parti.

--Le tête-à-tête avec le personnage, ma foi, n'est pas prudent,

vous savez...

L'étrange chose: j'avais pris le parti de ne pas dire à mon mari

ce qui s'était passé entre Grajat et moi dans la salle à manger,

et ma première parole, éclairée par l'expression de tout mon

visage que je voyais dans la glace, lui donnait à entendre ce qui

s'était passé. Je voyais pareillement dans la glace le visage

de mon mari. A n'en pas douter, il comprenait... Son visage

s'immobilisa, un instant court, mais appréciable; il réfléchit le

temps voulu, pour adopter une attitude, et il me dit:

--C'est un mufle.

Il n'ajouta à cela pas un mot. Il avait coutume, lorsqu'il venait

ainsi dans ma chambre avant de me quitter pour l'après-midi, de

me donner un baiser, ordinairement dans le cou; il ne me le donna

pas, ce qui me prouva qu'il était très préoccupé, soit par son

entrevue avec sa sœur, soit par ce que je venais de lui révéler.

Il dit seulement: «C'est un mufle.» Mais ce fut tout. Il n'était

pas surpris outre mesure; il n'éprouvait pas d'indignation qui

valût un mot de plus. Grajat était un «mufle». C'était une vérité

désormais constatée: nous aurions désormais pour intime ami un

«mufle» avéré. J'entendis mon mari choisir sa canne au milieu

des cannes et des parapluies, ouvrir et refermer la porte sur le

palier.

Cela me fut plus pénible que l'audace de Grajat.

Cette porte refermée entre mon mari et moi! Cette porte derrière

laquelle il descendait, allant à ses affaires, sans avoir ajouté

un mot, elle me fit l'effet, tout à coup, d'une cloison solide,

bien établie, depuis longtemps en construction, achevée à

l'instant même, et dont l'achèvement me consternait cependant.

Oh! ce bruit de porte fermant hermétiquement! le cliquetis de la

chaîne de sûreté remuée... J'ai voulu un moment la rouvrir, cette

porte; j'ai eu la démangeaison de rappeler mon mari, de lui crier:

«Non, non! ne vous en allez pas sans ajouter un mot! ne partez pas

pour vos affaires sans m'avoir dit que cela vous bouleverse de

savoir que votre ami, «mufle» tant qu'on voudra, se soit conduit

en «mufle» avec votre femme... avec votre femme, entendez-vous?

avec votre femme que vous tenez tant à conserver impeccable!...

Voyons! si vous tenez tant à cela, c'est qu'il y a en vous un être

moral... A la différence de votre ami, de presque tous vos amis,

hélas! il y a en vous un être moral... Oh! j'en suis sûre; je veux

en être assurée; c'est parce que je vous crois un être moral, que

je suis fermement attachée à vous... Ne me laissez pas supposer

le contraire! Oh! revenez, revenez, mon mari, mon ami, afin de ne

pas me laisser supposer le contraire!...» Mais il était parti.

J'allai au balcon, dans l'espoir de le voir se retourner vers moi

et me faire un petit signe encore... Oh! comme j'aurais interprété

favorablement le moindre petit signe. Mais il était parti.

Je restai quelque temps accoudée à ce balcon où j'avais, à mon

arrivée, pour la première fois, humé l'air de Paris, d'où j'avais

interrogé,--avec quelles transes! avec quels frissons!--ce

monde inconnu, fiévreux, attrayant et effrayant aussi pour une

nouvelle venue. Il était, à présent, trois fois plus nombreux qu'à

l'automne, ce monde, et ses allées et venues, ses arrêts, ses

remous, étaient plus mystérieux que ceux d'une fourmilière. Mais,

tel qu'il était, à l'automne dernier, il m'impressionnait par un

certain air de supériorité, que je lui prêtais, sur tout ce que

j'avais vu jusque-là. Aujourd'hui... mais aujourd'hui, n'étais-je

pas portée à tout interpréter dans un sens défavorable, parce

que j'étais très ennuyée, très accablée, sinon malade, car à mon

balcon, positivement, j'avais l'impression du vertige?... Et le

cœur me tourna...

Je dus rentrer précipitamment, parce que le cœur me tournait.

Non, ce n'était pas pour moi le moment de me mettre à juger le

monde, et Paris! Je demeurai, je m'en souviens, une grande heure,

prostrée, presque sans connaissance et rêvant que je faisais

la traversée de Calais à Douvres dont ces messieurs parlaient

souvent. Quoi d'étonnant, à la suite de la double secousse

soufferte après le déjeuner?... Et l'odeur répugnante de la

chartreuse et du cigare me poursuivait sur le paquebot roulant

bord sur bord...

Tout à coup, je me sentis soulagée, comme si j'avais mis pied à

terre, et, en même temps, je ne sais quel vieux courage à moi,

depuis longtemps éteint, semblait-il, se ranima et prit possession

de moi. En me redressant sur ma chaise longue, je décidai

brusquement de secouer mes ennuis, de mépriser mes misères et de

tirer de moi, avec l'aide de Dieu, de quoi dominer ma situation,

quelle qu'elle fût. Je m'étonnais de moi-même; sans doute il avait

fallu une épreuve tout à fait vive pour me remettre d'aplomb.

Je me trouvais très suffisamment en train, quoique bien fatiguée

et la mine un peu meurtrie, pour aller vers cinq heures et

demie à notre rendez-vous accoutumé, rue du Caire. J'y

retrouverais mon mari; il y avait chance que sa sœur n'y fût pas

aujourd'hui,--l'entretien avec son frère n'ayant pas paru bien

tourner;--et Grajat n'y venait plus.

Mon étonnement fut grand lorsque j'approchai du concert des

Lautars, de reconnaître, avant tout autre, Grajat assis et

causant, à une petite table, avec quelqu'un qu'il cachait de son

buste géant. J'allais retourner sur mes pas quand j'aperçus qui?

aux tables voisines: madame Du Toit, son fils Albéric et leur

parent, M. Juillet, de qui j'avais gardé si excellent souvenir.

Mon mari était avec eux ainsi que les Voulasne, Isabelle assise

à côté de son fiancé, et c'était M. le président Du Toit qui

causait, à une petite table, à part, avec l'entrepreneur Grajat!...

Nous n'avions jamais rencontré les Du Toit à l'Exposition. Ils

ne l'ignoraient pas assurément, mais ce n'étaient pas des gens

à modifier en rien leur vie réglée, sous prétexte qu'il y avait

des baraques au Champ-de-Mars et aux Invalides. Ma surprise, que

je n'avais aucune raison de contenir, parut elle-même surprendre

les uns et les autres; il y eut pour moi tout de suite apparence

que cette réunion était concertée, et la présence de Grajat, qui

n'avait pas paru ici depuis des semaines, confirmait l'impression.

Je pressentais depuis si longtemps que Grajat voulait conquérir

le président Du Toit!... Grajat parlait à M. Du Toit sur un ton

bien éloigné de sa façon ordinaire; le président écoutait Grajat

avec une bien sérieuse attention; mais, Dieu! qu'il fronçait les

sourcils!...

D'instinct, je cherchai à m'asseoir près de madame Du Toit et de

M. Juillet que j'étais franchement heureuse de retrouver. Tous

les deux me plaisaient. Madame Du Toit, qui m'avait séduite dès

notre première entrevue, était de plus, à mes yeux, aujourd'hui,

auréolée de l'histoire de sa vie que mon mari m'avait contée.

Madame Du Toit, dans sa jeunesse, s'était éprise éperdument

d'un homme qui, sur le point de se fiancer à elle, avait obéi

brusquement à une irrésistible vocation religieuse; à trente ans,

il abandonnait une carrière brillamment commencée, une grande

fortune et l'amour, pour aller, pendant trois années de noviciat

à la Compagnie de Jésus, laver la vaisselle, balayer les ordures

et briguer, comme d'autres les rubans et les places, la faveur des

missions les plus redoutables. Il avait atteint assez promptement

le comble de ses vœux et avait été martyrisé au Thibet. La

fiancée, trahie pour une si grande cause, n'avait pas épousé M.

Du Toit par amour; elle n'en avait pas moins eu la vie la plus

droite, la plus pure et, semblait-il, la plus sereine, malgré

la perte de trois enfants; et même elle dissimulait à peine,

sous un visage naturellement grave, la flamme, discrète comme

une veilleuse d'église, mais aussi perpétuellement entretenue,

d'un culte intime, fidèle, profond et fier, d'où elle tirait

certainement des joies peu communes.

Je fus flattée que M. Juillet manifestât du plaisir à me voir.

Cinq minutes de causerie avec lui me firent oublier la présence

de Grajat. M. Juillet avait quelque chose de charmant dans

l'imagination; c'était le premier homme spirituel que je voyais;

mais son esprit, il semblait n'en user que pour faire agréer les

choses sérieuses, si justes, si élevées, qu'il avait constamment

à dire; son esprit était une excuse; il disait de lui-même:

«Dieu! que je dois être ennuyeux!»... Et moi, naïve, je lui

répondais: «Oh! non, oh! non», avec un accent de conviction qui

le faisait sourire. Ennuyeux! Ah! certes, non, je ne le trouvais

pas ennuyeux. Un homme qui ne parlait ni affaires, ni argent, ni

mécanique, ni moyen de transports, ni goinfreries, ni buveries,

ni bestialités, ou qui, à l'occasion même de ces sujets traités

autour de lui, savait d'un tour preste vous ramener de ce qu'il

y a en eux de trompeur et d'éphémère à ce qu'il y a en nous de

fondamental et même d'éternel: non, non, il n'était pas pour

moi ennuyeux! Il répondait à mes plus lointains, à mes plus

secrets désirs: entendre un homme parler bien, me ravir l'âme en

l'embellissant. Je soupçonnais en lui un philosophe, un moraliste,

un poète peut-être, quoiqu'il parlât peu de lui et jamais de ce

qu'il faisait. Et, en effet, sa famille se plaignait de ce qu'il

ne fît rien. Il disait de lui: «Moi? je ne serai jamais qu'un

ancien élève de l'École.» Il avait renoncé à l'enseignement,

sous le prétexte qu'il était incompatible avec l'indépendance de

caractère. Cependant, dans sa conversation, il niait énergiquement

l'indépendance et il blâmait avec sévérité sa recherche. Il y

avait, en lui, comme on le voit, des contradictions. Mais il

disait lui-même que ni le monde ni l'homme ne peuvent s'expliquer

que si l'on admet des vérités contradictoires. Il piquait votre

curiosité sans vous satisfaire, mais il vous avait menés par deux

ou trois chemins si curieux ou si beaux, que l'on ne demandait

qu'à prolonger le voyage. Il y avait en lui quelque chose

d'énigmatique qui ne vous laissait plus en repos. C'était un homme

singulier.

Enfin, je lui dus de bien terminer une journée si mal commencée

et de ne même pas m'inquiéter de ce colloque confidentiel,

interminable, entre Grajat et le président Du Toit, qui faisait,

à distance, je le voyais bien, trépigner et blêmir mon mari. En

toute autre occasion, Dieu sait si je me fusse mis martel en tête!

M. Juillet m'avait dit: «Vous devriez lire.»--«Quoi donc?»--«Quels

livres avez-vous sous la main?» Je lui dis, en riant et croyant

qu'il allait se moquer, que j'avais en tout et pour tout les trois

livres de Sermons et les petits traités de morale que mon mari

m'avait donnés. Il s'écria: «Mais il n'y a presque rien de mieux!

Les avez-vous lus?»--«Non.»

Que nous sommes drôles! Nous pouvons avoir entre les mains des

trésors, si quelqu'un en qui nous ayons toute confiance ne nous

avertit que ce sont des trésors, nous les regarderons à peine.

Mon mari m'avait donné quelques petits livres, «comme ouvrages de

dévotion»; je ne les avais pas ouverts. M. Juillet, qui venait de

causer une demi-heure avec moi, me conseillait de les lire, et

j'avais hâte d'être rentrée à la maison pour en entreprendre la

lecture, et je me promettais de passer une bonne soirée...

Madeleine, jeune femme · 第 18 / 37 题