J'appris ainsi à connaître le milieu ou j'étais appelée à vivre,
et à ne pas trouver trop mauvais que mon mari boxât sur la petite
scène des Voulasne avec un kanguroo. Comparée à ce que j'avais
vu durant six semaines, cette séance chez les Voulasne me parut
innocente. Ma cousine Henriette s'y montra bien en élève docile
et béatement admirative de la grosse Dédé; mon cousin Gustave et
M. Chauffin y incarnèrent bien les types de quelques-uns des plus
«pâles voyous» que nous eussions applaudis dans les «boîtes» les
plus hardies de la Butte; mais M. Chauffin avait rimé des couplets
totalement dépouillés de ce qui faisait ailleurs leur piquant,
et édulcorés au goût d'un salon où il se trouvait des jeunes
filles. C'était la transcription de l'ineptie énorme et de la
révoltante trivialité en petits bouts-rimés inoffensifs et de bon
ton: sinistre farce dont il fallait être, comme moi, une étrangère
encore, pour saisir le burlesque et la misère, car, à mon tour, je
ne vis personne «broncher».
On surélevait, en ces occasions, chez les Voulasne, le sol
du petit salon qui formait ainsi la scène. C'était une scène
minuscule et d'accès peu commode, mais qui rappelait d'autant
mieux la plupart des théâtres à côté qu'il s'agissait précisément
de singer. On se pressait, se tassait dans le salon, dans la salle
à manger, et jusque dans la salle de billard, d'où l'on ne voyait
rien.
Je me trouvai assise à côté d'un monsieur d'un certain âge,
fort distingué, à qui un voisin d'arrière souffla mon nom; le
monsieur se présenta alors à moi, puis me présenta sa famille
groupée devant nous. C'étaient tous les Du Toit. Trois visages se
retournèrent en même temps, celui de madame Du Toit, celui de son
fils, Albéric, récemment inscrit au barreau, aimé d'Isabelle, et
celui d'un autre jeune homme, nommé M. Juillet, un neveu. Ces deux
jeunes gens se levèrent, comme mus par un ressort, et me firent
un salut, en laissant tomber leur tête en avant, avec un parfait
ensemble. Madame Du Toit fut d'une amabilité très marquée. C'était
une femme de cinquante-cinq ans environ, à cheveux blancs. Je
fus charmée de voir une femme à cheveux blancs: ne m'étais-je
pas figuré qu'à Paris toutes les vieilles dames avaient, comme
ma belle-mère, la prétention d'être éternellement jeunes! A ses
façons, à ses paroles, à son empressement, je devinai que ce qu'on
appelait «ma réputation» lui était connu et que son intime vœu
eût été de voir son fils épouser quelqu'une de mes pareilles. Ses
aménités ne laissaient pas d'être même un peu gênantes pour moi,
car en faisant allusion à différents épisodes de ma biographie
qu'elle connaissait par cœur, n'avait-elle pas l'air de reprocher
au jeune Albéric de n'avoir pas su s'éprendre d'une jeune fille
née dans le Jardin de la France, à Chinon, exactement, élevée au
Sacré-Cœur de Marmoutier, nulle part ailleurs? Je pensais que ce
garçon qui aimait Isabelle Voulasne, allait devenir pour moi un
mortel ennemi. Mais non! Albéric était bien élevé lui aussi, il
semblait acquiescer en tous points aux idées de sa maman; il me
regardait, de confiance, avec une considération excessive.
Isabelle distribuait des programmes; et, chaque fois qu'elle
passait devant notre rangée de chaises, ses beaux yeux ennuyés
rencontraient ceux d'Albéric. Il était clair qu'elle s'acquittait
de son rôle avec une nonchalance calculée, et que si tant de fois
on lui signalait des personnes oubliées par elle, elle les avait
oubliées pour se ménager l'occasion de repasser près d'Albéric.
Il était non moins évident que, ni d'une part ni de l'autre, les
parents n'étaient favorables au mariage des deux amoureux. Moi,
qui me souvenais d'amours contrariées, je suivais avec sympathie
le manège compliqué, dissimulé, passionné des tendres regards, et
je ne pouvais m'empêcher de faire des vœux pour que ce mariage se
conclût en dépit des obstacles.
Isabelle avait obtenu que sa sœur ne s'exhibât pas, ce soir, sur
le tréteau de music-hall, en travesti. Pipette ne cachait ni son
dépit, ni sa fureur au jeune avocat et à sa famille, le zèle
austère de son aînée n'étant pour tous qu'un hommage aux mœurs
«antiques», disait-on, des Du Toit. Antiques ou non, ma conviction
était que les mœurs des Du Toit épargnaient, cette fois du moins,
à la jeune Voulasne un divertissement qui lui eût été très
défavorable.
Je fus humiliée d'être au milieu des Du Toit lorsqu'on applaudit
l'assaut entre le kanguroo et M. Trois Astérisques. Il me semblait
que ces Du Toit participaient à ma répugnance pour de telles
plaisanteries, et tout mon orgueil de famille se hérissait... Je
me souvenais d'avoir entendu, quand j'étais petite, une grande
salle comble applaudir mon père; c'était lorsqu'il venait de
faire un discours sur les sombres devoirs qui incombaient à la
jeunesse, après la guerre, et deux hommes le soulevaient pour le
mettre debout, parce que sa jambe fracassée par une balle était
encore dans un appareil... Mon Dieu! on ne peut pas exiger que
l'on n'applaudisse que les invalides glorieux ou les orateurs;
mais ce rapprochement, entre les deux hommes qui me tenaient de
plus près, mon mari et mon père, s'imposait par hasard à moi,
malencontreusement...
On m'accabla de compliments sous le prétexte que mon mari avait
eu «le plus joli succès». Personne n'était moins fier que moi
du succès remporté par mon mari, et rien ne pouvait m'être plus
désagréable, pour une première fois que je me trouvais à Paris
dans une réunion assez nombreuse, que d'être remarquée à un pareil
titre. J'aurais voulu me cacher sous terre, je me sentais pâlir
et verdir de dépit. Pour comble de disgrâce, d'autres personnes
m'entendant complimenter s'écrièrent alentour: «Comment! cette
charmante jeune femme est madame Achille Serpe!...» et demandèrent
à m'être présentées et me félicitèrent de plus belle. J'étais
cousine des Voulasne, on ne me le laissait point oublier; de plus,
mon mari avait un pied sur leur scène, et l'on me faisait sentir
toute la responsabilité que j'endossais du présent spectacle.
--Et vous, madame, comment se fait-il que vous n'ayez pas
accepté un rôle?... Ah! je parie que c'est la timidité qui vous
retient!... Cela vous passera au bout de quelques mois de Paris...
D'ailleurs, vous êtes excellente musicienne, m'a-t-on dit: par là,
on peut toujours se rendre utile...
--Mais, objecta M. Juillet, le neveu des Du Toit, qui n'avait
point parlé jusqu'ici, on peut avoir le talent de Rubinstein
et manquer de ce qu'il faut pour accompagner: «Moi j'cass' des
noisettes!...»
Ah! ah! il avait la dent un peu dure, ce M. Juillet; mais si son
observation était d'une malignité sournoise envers la maison,
elle témoignait une fine intuition de mes sentiments, et j'en fus
frappée.
J'aurais bien voulu répondre quelque chose qui montrât à ce jeune
homme que j'avais compris, que je lui savais gré de me deviner
un peu; mais ce que je cherchais, je le trouvai un quart d'heure
après. En attendant, je me contentai de rougir comme une sotte.
Aussitôt, mécontente de moi, voilà que je me retourne tout entière
contre moi-même, et que je me reproche de manquer de complaisance
pour les plaisirs de la maison Voulasne, et de n'être, moi,
qu'une orgueilleuse gonflée de prétention. Que je me sentais mal
à l'aise! Le spectacle auquel je venais d'assister m'attristait
malgré moi, et parce que toute l'âme que l'on m'avait faite se
révoltait contre de si piètres distractions; mais dédaigner ces
puérilités, mépriser ce qui faisait l'agrément de bonnes gens
sans malice, n'était-ce pas manquer de charité, de goût même, et
peut-être d'intelligence?
Mon mari, ayant ôté son faux nez et quitté les coulisses, vint me
rejoindre au moment où je subissais cette crise au milieu d'un
cercle d'adulateurs. Les exclamations éclatèrent de nouveau et
les félicitations recommencèrent.
Je croyais qu'il allait en rire et se moquer tout le premier du
rôle qu'il avait joué, mais il recevait les compliments avec
son sérieux ordinaire, et il se rengorgeait! Il ne douta pas
un instant que, si j'avais eu,--et de concert avec lui,--des
appréhensions touchant cette soirée, elles ne fussent évanouies,
dissipées comme les siennes, par la magie d'un seul mot prononcé,
mais du mot fatidique à Paris: le succès.
Je dus faire porter mes compliments, moi aussi, aux cousins
Voulasne qui étouffaient sous une masse humaine claquant des
mains, hurlant comme un peuple en délire. Ils partageaient le
succès, mais le gros succès, eux, avec deux jeunes femmes, madame
Kulm et madame de Lestaffet, que le coiffeur de l'Opéra,--s'il
vous plaît!--avait grimées, mais à les égaler aux originaux, l'une
en Grille-d'Égout et l'autre en La Goulue,--deux «chahuteuses»
alors célèbres sur la Butte,--et qui avaient pris part, en face
de M. Chauffin en «Valentin-le-Désossé», à un quadrille dit
excentrique, digne, en vérité, de ceux que nous n'avions pas
manqué d'aller voir, le mois précédent, à l'Élysée-Montmartre et
même au Moulin de la Galette.
Il y avait peut-être une certaine rivalité entre madame de
Lestaffet et madame Kulm, parce qu'on prétendait que La Goulue
était plus jolie que Grille-d'Égout, mais cette vétille mise
à part, je n'ai jamais vu, non, de ma vie je n'ai vu des êtres
humains aussi parfaitement heureux, des gens donnant mieux
l'apparence d'avoir accompli ce pourquoi ils étaient créés et mis
au monde, et plus satisfaits et plus fiers de leur acte, plus
dépourvus d'arrière-pensées, plus incapables de soupçonner qu'il
pût y avoir action supérieure à la leur, que mesdames Kulm et
de Lestaffet pour avoir dansé le quadrille propre aux filles de
Montmartre, et que mes cousins Voulasne et leur ami Chauffin, pour
s'être crus un instant confondus avec la grosse Dédé, le kanguroo
boxeur ou Valentin-le-Désossé...
Le monde, évidemment, était nouveau pour moi, et l'on jugera ma
stupeur bien naïve, mais rien, jusqu'à présent, ne m'avait paru
extraordinaire; or, cela me parut extraordinaire. Je n'avais
jamais assisté, en province, qu'à des réunions ayant pour but,
soit de faire entendre de la musique, soit de favoriser des
mariages: je n'avais jamais vu de grandes personnes s'amuser.
Tout l'épanouissement de ma cousine Henriette, on le put
mesurer en le voyant s'affaisser comme un ballon crevé, une
fleur ébouillantée, lorsque la famille Du Toit vint faire
ses politesses. Henriette n'aimait pas les Du Toit qui lui
représentaient des empêcheurs de danser en rond, mais aujourd'hui
elle ne leur pardonnait pas d'avoir empêché Pipette de figurer sur
le tréteau. Comment les Voulasne avaient-ils laissé se développer
chez leur fille un amour qui menaçait de les river à jamais aux Du
Toit? Mais, parce que les Voulasne, innocents comme des enfants,
dans leurs plaisirs, «ne voyaient jamais de mal nulle part». Que
de fois, depuis lors, ai-je entendu à propos des Voulasne répéter
cette expression: «Ils ne voient jamais de mal nulle part!» Ils
prenaient leurs ébats, toléraient que chacun prît les siens,
sans en venir à croire que prendre ses ébats pût entraîner des
conséquences sérieuses. Mais le sérieux naît sous les pas les plus
légers, et la fille aînée des Voulasne était touchée par un amour
avec lequel on ne badine point.
Isabelle aimait Albéric Du Toit; et depuis qu'elle avait pris
en dédain les divertissements de la maison, elle manifestait
une antipathie toute neuve pour M. Chauffin, l'organisateur des
plaisirs, qui l'avait amusée jusqu'alors; elle affectait une tenue
réservée, de graves pensers, un penchant pour «la grande musique»,
un vif mépris pour toute scène qui n'était point celle de la
Comédie-Française. Elle s'assimilait par amour tout ce qu'elle
connaissait des Du Toit, moins leur savoir-vivre, leur discrétion:
et elle les compromettait et les rendait haïssables en agitant le
drapeau de leurs opinions, qu'ils ne déployaient point eux-mêmes,
et en dessinant la caricature de ce qu'ils auraient pu être s'ils
n'avaient été, en réalité, de charmantes gens sans prétention,
sans exigences, mais d'une vie opposée bout pour bout à celle que
menaient les Voulasne.
Vu mon mariage tout récent, je ne devais point être séparée de mon
mari au souper; mais, comme on se plaçait librement, nous fûmes
environnés par les Du Toit, qui décidément s'intéressaient à moi.
Ah!... ma réputation!
M. Juillet avait offert le bras à Isabelle, mais le cher Albéric
n'était pas loin. La jolie amoureuse, de qui je n'avais vu
jusqu'ici que la moue, se montra pour moi pleine de prévenances.
Je goûtai beaucoup la conversation de M. Du Toit, où il y avait de
la solidité, de l'expérience, une disposition à s'élever au-dessus
des menus faits qu'on raconte. De toutes les personnes que j'avais
vues jusqu'ici à Paris, c'était lui qui me rappelait le plus
mon grand-père, quand il avait à qui parler. M. Juillet, plus
concentré, était un jeune agrégé qui sortait de l'École normale;
il y avait de l'amertume en lui et je ne sais quel sombre feu;
était-il rongé d'une inquiétude mortelle? relevait-il de quelque
blessure? on se le fût demandé; avec cela une certaine finesse
rieuse allant jusqu'à la folâtrerie tout à coup, pour s'enfoncer,
l'instant d'après, et plus volontiers, dans les profondeurs. On
lui prêtait de l'ironie, ce qui lui faisait beaucoup de tort. Il
avait parfois des mots cinglants, c'est certain; mais il en avait
aussi d'autres qui le rendaient agréable.
Le souper fut pour moi la meilleure partie de la soirée, et il eut
été presque un plaisir, si je n'eusse senti que mon mari était
sur les épines parce que nous étions là groupés avec les Du Toit
qui, dans la maison, se trouvaient momentanément en disgrâce.
Aussi s'efforçait-il, autant que possible, de lancer quelques
mots par-dessus la tête des Du Toit, afin de prouver qu'il ne
s'enfermait point dans leur compagnie, des mots que l'on pût même
interpréter comme une demande de secours; et on lui en envoyait
en retour qui produisaient un effet baroque par leur réalisme
concret au milieu des propos déliés, érudits, moraux ou spirituels
de M. Du Toit ou de M. Juillet. Je me souviens par exemple que la
conversation, autour de nous, roulant sur ce sujet: «Quel est le
plus précieux des biens?» et quelqu'un ayant dit: «L'espérance»,
M. Juillet nous citait le texte d'une bien belle inscription
latine, recueillie par lui sur une dalle d'église: «_Hic, in
diem resurrectionis reservantur animae_...» c'est-à-dire: «Ici
sont _réservées_, pour le jour de la résurrection, les âmes d'un
tel... etc.» et il nous faisait frissonner en nous soulignant
la grandeur de cette expression qui tue l'horreur de la mort en
nous imprégnant de la certitude d'un jour à venir, lorsqu'un mot,
qui mettait en liesse la table voisine, dévasta comme une trombe
la sereine image qui nous charmait. Il s'agissait d'un trou au
maillot de madame de Lestaffet; il y avait eu, paraît-il, un trou
au maillot de madame de Lestaffet; quelques témoins le décelaient;
madame de Lestaffet l'avouait; et M. Chauffin improvisait déjà un
couplet pour la revue prochaine, sur le trou au maillot de madame
de Lestaffet. Cela ne prouve ni qu'il fût mauvais de s'égayer du
trou au maillot de madame de Lestaffet, ni qu'il n'y ait place
légitime pour des plaisirs différents de celui qu'on éprouve à
déchiffrer de belles épitaphes! Mais ce choc demeura pour moi
inoubliable parce que, m'étant tournée vers mon mari pour lui
dire: «Est-ce beau, ces âmes qui ne sont point considérées comme
mortes, mais comme mises de côté, provisoirement, dans l'attente
d'un grand jour!... Et quel langage!...» Je vis que si mon mari
jugeait le «trou au maillot» d'un goût médiocre, il n'avait
pourtant aucunement compris la sublimité du langage chrétien...
Toute troublée encore de ce petit incident, je me tenais tapie,
silencieuse, un peu fatiguée, dans le coin du fiacre qui nous
ramenait rue de Courcelles. Mon mari me dit:
--Eh bien! c'était, ma foi, très réussi...
--Certainement.
--Vous êtes-vous amusée, au moins?
--Les Du Toit ne m'ont pas déplu...
--Ah!... les Du Toit, dit-il.
Puis il réfléchit un moment pour ajouter:
--Ils sont un peu ternes...
--Je ne trouve pas. Ce sont des gens qui savent beaucoup de
choses, qui pensent à quelque chose; ils ont des idées, des
sentiments...
--Ce sont de belles âmes! dit mon mari.
Je fus bien choquée; mon cœur palpitait; une force vive en moi se
révoltait. Je demandai avec un certain effarement:
--Il est donc ridicule d'avoir une belle âme?
Il me dit, avec hésitation, parce qu'il était toujours très
embarrassé pour exprimer des sujets d'ordre moral:
--C'est une question de milieu... Chez les Voulasne...
--Eh bien! fis-je un peu vivement, chez les Voulasne, est-ce que
vous croyez que moi-même j'aie l'âme de madame de Lestaffet,
ou de madame Kulm, ou de monsieur Chauffin?... est-ce que vous
seriez satisfait que l'on fît des couplets sur le maillot de votre
femme?... sur son maillot crevé?...
--J'en mourrais de honte! dit-il, ah! pour cela non, cela n'est
pas dans mon caractère!...
Je voyais qu'il était sincère et que cette idée le faisait bondir.
C'était une de celles auxquelles il devait toujours être le plus
sensible: il n'eût jamais supporté que la tenue de sa femme fût
prise en défaut.
--Madame Kulm, repris-je, madame de Lestaffet, voilà donc le genre
de femmes qui s'harmonise au milieu Voulasne?...
Il était très ennuyé de l'effort que je lui demandais pour
raisonner là-dessus. Il n'était pas accoutumé à cela; il n'y avait
jamais songé. Il me dit simplement:
--La plupart des hommes que vous avez vus là, ce sont des hommes
qui ont travaillé tout le jour: ils demandent à se distraire...
A mon tour de ne savoir que dire. Mais je pensais à mon père,
autrefois, qui avait aussi travaillé tout le jour, préparé
ou prononcé de grandes plaidoiries, présidé des conseils
d'administration, ou composé tout un journal, et qui, le soir, ne
songeait à se distraire que par de si belles causeries avec son
beau-père, grand travailleur lui-même, ou avec ces messieurs de
la ville, dont la distraction, à eux, était de l'entendre parler
ou lire, et lire uniquement les plus beaux livres. Ah! il ne
s'agissait pas de gaudrioles avec lui, et pourtant il savait rire
et savait faire rire!... Enfin, je pensais à ce M. Du Toit qui
devait avoir de même beaucoup à travailler, et à ce M. Juillet,
agrégé, et qui venait de passer sa thèse de doctorat... Je les
citai à mon mari comme exemples de gens très occupés, et qui
devaient certainement exiger un choix dans leurs distractions.
--Monsieur Du Toit, passe encore!... Quant au neveu, pédanterie à
part, il est pareil à beaucoup, je suppose...
Cela me fit mal, d'entendre parler ainsi d'un homme dont la
qualité d'esprit m'avait tenue durant une heure en haleine. Je
l'avais vu cultivé et grave, ce M. Juillet, sans le trouver
pédant; et je l'avais entendu rire et presque gaminer avec
Pipette, par exemple. J'eus le très grand tort de dire:
--Enfin, vos Voulasne, ils sont très gentils, oui, mais voilà
presque deux mois que nous les fréquentons, et deux ou trois fois
par semaine, n'est-ce pas? Eh bien! je n'ai pas entendu encore, ni
d'eux ni de leur entourage, un seul mot qui les place au-dessus...
mettons: de votre homme de peine, qui fréquente lui aussi, le
dimanche, les cafés-concerts, les mêmes ou peu s'en faut, et
chantonne pour ma femme de chambre, en frottant le parquet, les
mêmes insanités dont vos cousins et leurs amis se délectent!...
Nous atteignions la maison; mon mari descendit de voiture,
m'aida à mettre pied à terre et ne m'adressa pas la parole dans
l'escalier. Une fois dans l'appartement, et le verrou tiré, il me
dit:
--Madeleine, je serais désolé que vous vous abandonniez à un
sentiment d'aigreur contre un genre de vie qui vous déconcerte, je
n'en suis pas trop étonné; mais tout doit vous déconcerter un peu,
parce que vous arrivez de Chinon, ne l'oublions pas. Patientez,
que diable!...
Ma grand'mère m'avait fait jurer solennellement de ne jamais
laisser la moindre difficulté entre mon futur mari et moi se
traduire par des paroles. Elle m'avait dit: «Des sujets de
mécontentement, mon enfant, il en naît, c'est inévitable, et dans
les ménages les plus unis; mais évite à tout prix qu'ils soient
confirmés par des paroles: tant que rien n'a été dit, tout peut
être oublié; mais les mots prononcés, ce sont des marques au fer
rouge.»
Peut-être en avais-je trop dit déjà! car les paroles que mon
mari répondait à ma plainte faisaient l'effet, sur mon épiderme,
d'un fer déjà bien chaud!... C'était une leçon adressée à mon
inexpérience, un avertissement pour l'avenir, et, sur un ton
volontairement modéré, une sommation de ne franchir sous aucun
prétexte certaine borne. La maison des Voulasne, c'était notre
fonds.
Ah! si je n'avais pas été dressée, comme je l'ai été, par ma
famille et mon couvent, ma vie conjugale était de ce jour-là
flambée! On me dira, et il n'a pas manqué de gens pour me dire:
«Mais si vous n'aviez pas subi l'éducation qui fut la vôtre,
peut-être vous fussiez-vous beaucoup plu chez les Voulasne?...»
Ah! bien, alors je ne regrette pas mon éducation et ses
conséquences.
V
Le dimanche, mon mari, pour m'être agréable, m'accompagnait à la
messe de la petite église Saint-François-de-Sales, à quatre pas
de chez nous: on n'avait pour ainsi dire qu'à traverser le Parc
Monceau. J'avais gardé du couvent un goût particulier pour la
messe matinale: elle ne ressemble pas aux autres; elle est plus
intime et plus simple; beaucoup de femmes y communient; enfin,
j'ai toujours eu l'impression qu'on s'y retrouve plus sûrement
entre vrais chrétiens. Mais mon mari avait eu, lui, de tout temps,
l'habitude de faire la grasse matinée le dimanche. Je m'aperçus
promptement qu'il lui en coûtait beaucoup de ne pouvoir demeurer
au lit, à sa guise, au moins un jour par semaine, et je n'eus pas
le courage de lui imposer ce sacrifice plus longtemps. Ce n'était
que prévenir un retour à ses vieilles coutumes, qui se serait
effectué sans que j'y misse la main, mais en proposant moi-même
à mon mari de nous contenter de la messe de midi, je m'épargnai
la disgrâce d'être abandonnée, toute seule, un prochain dimanche,
à celle du matin. Nous prîmes donc l'habitude de n'aller qu'à
la messe de midi, c'est-à-dire à une réunion de gens distraits,
pressés de déjeuner, ou de courir aux matinées, et qui semblent
faire au bon Dieu une suprême concession: on sent que de tous
leurs devoirs religieux, ce bout de messe-là est le dernier. Je me
moquais de ces catholiques négligents, dans les débuts; peu à peu,
comme les autres, je m'accommodai très bien de cette formalité
réduite pendant laquelle ma pensée n'avait ni le loisir ni même
le désir de descendre jusqu'à cet arrière-fonds de nous-mêmes où
le sens religieux se retrouve. Ma piété, naturellement, diminua.
Quelquefois, pendant cette messe de midi, mes souvenirs d'enfance,
de pension, de jeune fille affluaient, et liés tout à coup au
présent, me donnaient de la vie une image si incohérente que j'en
étais étourdie: une si grande part faite à Dieu au commencement
de la vie, une si misérable portion dès que la vie semble avoir
adopté son sens définitif!...
Il m'arriva, avec ce régime de la messe de midi, où le prêtre ne
nous dit pas un mot, d'oublier les Quatre-Temps, les Vigiles; de
grandes fêtes se présentaient, nous surprenaient, sans qu'on leur
fît plus d'honneur qu'à un dimanche. Un jour, en m'apercevant d'un
pareil oubli, je dis à mon mari:
--Eh bien! vous qui vous félicitiez d'avoir épousé une femme
dévote!...
Ah! mais, c'est qu'il ne trouva pas du tout cela drôle! Oui,
certes, il avait entendu épouser une femme dévote! Sans doute,
il ne fallait pas que cette dévotion l'incommodât ni se fît
remarquer; mais bien plus encore il redoutait qu'elle diminuât
jusqu'à menacer de s'éteindre. Ce qu'il fallait, c'était que ma
religion me permît de figurer au dehors comme les femmes qui n'ont
point de religion, mais qu'au dedans elle conservât toute sa
chaleur avec ses avantages. Pour Noël, il me fit cadeau de quatre
jolis volumes admirablement reliés en maroquin; c'étaient les
_Sermons choisis_ de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon, et
les petits traités de morale de Nicole.
Il fut le premier à m'engager à revoir une ancienne compagne de
couvent que j'avais rencontrée dès mon arrivée à Paris, chez une
couturière de la rue Tronchet. Elle s'appelait autrefois Charlotte
Le Rouleau, et elle avait épousé un M. de Clamarion. Elle habitait
rue Monsieur, sur la rive gauche, comme les Du Toit.
Lorsque, entre autres confidences de jeunes femmes, je racontai
à madame de Clamarion la vie que j'avais menée depuis mon
mariage, en compagnie de mes cousins Voulasne, elle en fut
épouvantée; elle me tint pour tombée vivante dans l'Enfer; elle
ne connaissait, quant à elle, rien de pareil. Moi qui avais cru,
naïvement, que l'on menait toutes les jeunes mariées dans les
cabarets montmartrois!... Son mari, grâce à Dieu, disait-elle, lui
avait épargné les mauvaises connaissances; elle fréquentait un
monde «exquis», affirma-t-elle, confiné dans le vieux faubourg et
qui entretenait peu de communication avec «la population interlope
de l'autre rive». Je me sentais toute honteuse d'habiter près
du Parc Monceau. La description que Charlotte me faisait de son
monde, si calme, si hostile à l'esbrouffe américaine qui déjà
nous envahissait, si conservateur des bonnes manières françaises,
m'attendrissait. Je lui demandai ce que faisait son mari. Elle eut
presque l'air froissé: «Oh! mais, rien!» dit-elle. Il chassait une
partie de l'année; il tirait aux pigeons; il avait son cercle. La
fortune, selon toute apparence, devait être des plus ordinaires,
mais on espérait en l'héritage d'une certaine tante; et les
parents Le Rouleau, je le savais, étaient riches.
Charlotte était désolée de ne point me faire embrasser son bébé,
que l'on promenait aux Tuileries. Elle me montra des quantités de
photographies d'un marmot joufflu, à six mois, à un an, à dix-huit
mois; puis celle du papa, un blondin frisé, de figure quelconque,
en brigadier au 2e cuirassiers, puis épaulant à Monte-Carlo, puis
à cheval dans une allée du Bois.
--Je suis bien contente, ma petite Charlotte, de vous trouver
heureuse!
Tout à coup, Charlotte me passe un bras autour du cou, m'embrasse
et se met à pleurer:
--Ma pauvre Madeleine! me dit-elle, mon mari ne m'aime pas!...
--Comment! est-ce possible?... après trois ans de mariage à
peine!...
--Oh! oh! dit-elle, les années n'y font rien, allez... Il a une
maîtresse... Oh!... il l'avait déjà avant la naissance de mon
petit... Vous voyez!...
A mon tour d'être abasourdie et de m'indigner:
--Il y a à Paris de ces créatures!...
Je m'étais fait, depuis que je courais les petits théâtres, une
idée à moi des femmes qui me semblaient destinées à détourner nos
maris.
--Oh! m'interrompit Charlotte, ce n'est pas ce que vous croyez,
c'est la comtesse de P..., une femme du meilleur monde, âgée
quarante-cinq ans, maigre et laide, une amie intime de ma
belle-mère, presque de son temps, d'ailleurs, et que je suis
obligée de recevoir ici!...
--Est-il possible?
--Oui, dit-elle simplement, d'un certain ton d'aînée qui
signifiait, je crois: «Vous verrez que c'est possible!»...
Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un
mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps
vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen
de se révolter contre cette situation?»
Elle me dit:
--Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces
hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule...
et la vanité! Quand cela m'a soulevé le cœur par trop fort d'être
contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir
à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas
continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille,
ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et
d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous
rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme
moi, qu'une petite bourgeoise...
Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le
même banc, au Sacré-Cœur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle
avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins
différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres!
Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses
vœux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour
les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une
famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez
une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par
comparaison, si à plaindre.
Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup
d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit:
--Voilà des femmes admirables!
J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement
à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer
une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de
la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous
n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même,
sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière.
J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une
vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai
parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la
tête d'une quantité d'œuvres où elle payait, c'était probable,
plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet,
complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique;
elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a
oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir
trouvé la paix, même un bonheur.
Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter
quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le
souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être
près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le
souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je
ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi.
C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait
indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait
peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je
pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances
les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit,
au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne
n'aurait pas reçu de solution.