III

Notre appartement était situé rue de Courcelles, presque au coin

de l'avenue Hoche, et on l'eût pu croire riche comme la maison

elle-même, comme le quartier; mais en réalité, il était fort

exigu, très bas de plafond, et même mansardé, sauf le salon et la

salle à manger. En fait, et de l'aveu de mon mari, ce logement

extrêmement modeste avait été escamoté par l'architecte, sous les

combles d'un immeuble opulent, un peu au détriment de la quantité

d'air respirable dans les chambres de domestiques.

D'une fenêtre de mon salon «en rotonde», on surprenait, comme par

une porte entre-bâillée, une mince parcelle du parc Monceau, entre

deux hôtels. Cela rappelait une de ces images, aux proportions

excentriques, qui montent le long du texte d'un roman illustré,

et où tous les objets représentés sont taillés, impitoyablement, à

la façon des charmilles, mais s'épanouissent, en haut, sur toute

la largeur de la page. Dans le haut de la page, je voyais la cime,

à cette époque encore feuillue et dorée, des platanes et des ormes.

En m'installant dans mon appartement, je venais souvent à cette

fenêtre, et, lorsque je refeuillette aujourd'hui ma vie de femme,

qui commence là, cette vue m'apparaît bien en effet comme la

vignette-frontispice d'un livre devenu très familier, mais dont on

a longtemps regardé les images avant de se décider à le lire...

Dans ma fluette bande de parc Monceau, on voyait passer des

coupés, des victorias, des fiacres: jamais tout entiers; du moins,

on voyait une fraction de cheval, puis le cheval, et quand la

voiture apparaissait, le cheval déjà était éclipsé. On voyait

des passants, d'assez beau monde qu'il fallait regarder vite,

vite, des nourrices, le marmot au poing, des petits jeunes gens

en uniforme des Pères, qui me rappelaient mon frère Paul quand il

était au collège, et des fillettes en quantité, fouettant à tour

de bras leur «sabot», mais tout cela mouvant et éphémère, emporté

et remplacé aussitôt que posé. C'était un peu agaçant, et pourtant

attrayant pour moi, car, si étranglé que fût ce spectacle, c'était

une réduction infinitésimale de la vie de Paris qui s'offrait là,

de cette vie de Paris si prestigieuse pour tous ceux qui lui sont

étrangers.

Elle était pour moi si prestigieuse, cette vie de Paris, que

j'en avais peur. Loin d'être attirée vers elle par la curiosité,

j'éprouvais une appréhension à mettre le pied dans la rue.

Pendant des jours, mon mari ne réussit pas à m'entraîner avec

lui seulement jusqu'à l'Étoile. Mais il tenait ma claustration

volontaire pour une des premières manifestations de mon goût pour

la vie d'intérieur, et j'ai su qu'il s'en félicitait. Le dimanche,

il fallut bien aller à la messe; mon mari m'y accompagna, et je

traversai ainsi pour la première fois le parc Monceau.

Nos concierges, monsieur et madame Bailloche, l'un sur le pas de

la porte et fumant sa pipe, l'autre ayant ouvert pour me mieux

voir le carreau de sa loge, me firent à mon insu passer un examen

détaillé et qui fut, paraît-il, favorable; tous les deux depuis

lors se montrèrent pleins de prévenances.

Il s'agissait de ne plus hésiter à présenter nos civilités à la

famille de mon mari. Nous avions un peu tardé. Pour un homme

formaliste comme l'était mon mari, cela prenait des airs de

négligence. Mais, quant à ses devoirs familiaux, précisément,

l'homme correct était combattu en lui par l'homme correct

lui-même: le père et la mère de mon mari vivaient séparés de corps

et de biens depuis plus de vingt ans, ce qui plaçait leur fils,

surtout vis-à-vis de moi, jeune provinciale, dans une situation

très incommodante; de plus, la sœur de mon mari, qui habitait

avec la maman Serpe, était divorcée, et je sentais bien qu'il ne

souhaitait pas que j'eusse des relations très assidues avec elle.

Cependant, telle qu'elle était, la famille était la famille, et

mon mari professait sur les devoirs de famille des principes

intransigeants, fondés surtout, par réaction, je le crois, sur

l'exemple de sa famille.

Le plus facile à voir, pour moi, était le vieux papa Serpe avec

lequel je m'étais assez bien entendue lorsqu'il était venu à

Chinon demander ma main pour son fils. Ne me plaisait-il pas même

mieux que son fils, ce pauvre bonhomme que nous avions d'abord

chargé de tous les torts en son ménage malheureux? Et ce n'était

qu'après avoir passé trois jours entiers avec sa femme, au

moment de mon mariage, que nos présomptions s'étaient retournées

en sa faveur. Au fond, je ne savais rien de mes beaux-parents,

tant la correction de mon mari le rendait discret. Mais ce que

je redoutais, c'était la visite à ma nouvelle belle-sœur, la

divorcée, qui n'avait point assisté à mon mariage. Je ne lui en

voulais point, mais la discrétion, alors vraiment excessive de mon

mari à l'égard de tout ce qui concernait cette sœur, plus jeune

que lui, qu'il avouait «fort jolie», qui vivait avec sa mère et

de qui il ne voulait point, c'était évident, que je me fisse une

amie, me rendait un peu timorée à l'idée de l'approcher.

Les deux dames Serpe habitaient boulevard Pereire, presque dans

notre voisinage, un petit rez-de-chaussée qui me rappela tout

d'abord la province, parce qu'en passant devant ses fenêtres,

nous vîmes, derrière le rideau de vitrage à demi relevé, la

maman Serpe qui observait le va-et-vient du trottoir, de la

chaussée, et peut-être aussi les panaches de vapeur produits par

le chemin de fer de ceinture. Mais, aussitôt la porte ouverte,

le fouillis d'objets hétéroclites, entassés ou pendants aux murs

de l'antichambre, l'amas de tentures orientales, de tessons, de

ferrailles, d'ombrelles japonaises, de masques grimaçants, de

heaumes, de rondaches, de hallebardes, de fez, de gandourahs, et

un parfum de vétiver, me transportèrent bien loin de nos maisons

économes de Chinon. Et, une fois dans la pièce où se tenaient

madame Serpe et sa fille, nous en fûmes à mille lieues de plus.

Mais là, je n'eus d'yeux que pour ma nouvelle belle-sœur, bien

qu'il fallût à tout instant prendre garde à mes chevilles que

mordillait en aboyant à tue-tête une meute de petits chiens,--ces

petits chiens dont l'un avait accompagné madame Serpe lors de

mon mariage, ce qui avait produit un effet si désastreux sur ma

famille...

Ces dames nous attendaient; mais elles ne se séparaient jamais

de leurs petits chiens, et pendant un quart d'heure il n'y eut

aucun moyen d'échanger deux paroles; nous poussions tous des

hurlements pour dominer le vacarme des chiens, et les mots que

nous tâchions de faire entendre n'avaient trait, naturellement,

qu'à ces intéressantes bêtes. Mon mari, non pas surpris, mais

froissé dans son goût de la correction, fronçait les sourcils; sa

sœur, au contraire, riait de voir la grimace qu'il faisait. Cette

mystérieuse belle-sœur me parut moins jolie que je ne me l'étais

imaginée, mais c'est que je n'étais point faite à ce genre de

beauté-là. Le type de la beauté, pour moi, n'était-il pas encore

celui de madame du Cange, mon ancienne maîtresse générale au

couvent du Sacré-Cœur? Une régularité parfaite de tous les traits,

la paix de l'âme sur le visage, et une sorte de transfiguration

des yeux par le bonheur le plus élevé et le plus pur?... Non,

non, ce n'était pas cela le genre de beauté propre à ma nouvelle

belle-sœur!... Sa beauté, à elle, me parut indécente. J'avoue

cette impression qui paraîtra ridicule, mais qui montre à la fois

ce que j'étais, d'où je venais, et ce contre quoi je me trouvais

heurtée tout à coup.

Elle était de taille un peu supérieure à la moyenne, et

parfaitement proportionnée; elle portait une robe d'intérieur

qui moulait la poitrine et découvrait largement le cou rond et

frais, quoiqu'elle ne fût plus toute jeune; ses dents magnifiques,

ses yeux sombres, cernés, avec une expression à la fois piquante

et chagrine, inconnue de moi, et son lourd casque de cheveux

formaient un type de femme pour moi étranger et surprenant.

Au cours de notre voyage en Italie, mon mari m'avait signalé,

à table d'hôte, une femme de ce genre en me disant qu'elle lui

rappelait sa sœur d'une façon tout à fait frappante, et il avait

été bien ennuyé, ensuite, de m'avoir dit cela, parce que dans

le hall de l'hôtel, aux sons d'une valse langoureuse, cette

femme s'abandonna, au cou de son compagnon, à des transports qui

choquèrent beaucoup les personnes présentes.

Elle me parla de Venise, bien entendu; c'était le sujet de

conversation inévitable; elle connaissait Venise, et pour y avoir

fait, elle aussi, son voyage de noces, de sorte qu'à tout propos

elle disait: «Oui, je sais ce que c'est...» d'un air de deviner

ce qui m'y avait frappée le plus; et toutes les fois qu'il y

avait une défaillance dans mes souvenirs, elle ajoutait: «Je

connais ça, vous étiez distraite!...» et elle avait un sourire

malicieux et ambigu qui me gênait et dont je ne compris pas tout

de suite le sens. Puis elle m'entraîna à part, sous prétexte de

voir ma robe au jour. Elle m'inspectait de la tête aux pieds, me

faisait force compliments que je ne sentais pas sincères, car la

robe que je portais avait été faite en province et ne devait pas

satisfaire une femme de Paris et coquette. Elle me dit: «Vous

êtes belle fille! allons, allons, je ne plains pas mon gredin

de frère...» Et elle riait, et elle semblait étonnée que je ne

rie pas comme elle. Elle sauta tout à coup à une certaine eau

qui faisait merveille pour les soins de la peau, à l'hygiène

qu'elle employait pour se faire maigrir, à un ténor qu'elle avait

vu la veille à l'Opéra et qui était «si beau garçon, si beau

garçon!...» au rouge qu'elle employait pour les lèvres, et elle

me dit: «Oh! vous, vous n'en avez pas besoin, et, d'ailleurs, il

ne tiendrait pas longtemps!...» et de rire, encore, à sa façon

un peu vulgaire. J'étais assez incommodée, non pas tant de son

genre de conversation, bien nouveau à mes oreilles, que de ne

trouver rien du tout à lui dire; et mon amour-propre était molesté

parce que j'avais sûrement l'air d'une petite sotte. Elle m'avait

appelée d'emblée: «Madeleine... chère Madeleine»; moi, comme il

m'échappait encore des «Madame», elle m'obligea à la nommer sans

plus tarder «Emma». Puis elle me glissa à l'oreille:

--Comment appelez-vous votre mari dans l'intimité?

Je devins écarlate, parce qu'elle touchait brusquement un de mes

soucis: je n'avais jamais pu encore appeler mon mari par son petit

nom: «Achille», qui me déplaisait trop, et je n'avais point trouvé

d'autre nom intime à lui donner parce que cela ne se trouve que

quand on aime. J'eus peut-être l'air très malheureux, peut-être

eut-elle pitié de moi, car elle n'était pas méchante; elle

m'embrassa tendrement dans le cou en me disant:

--Dieu! que vous sentez bon!

La maman Serpe qui s'entretenait, à l'autre bout de la pièce avec

son fils, nous lança:

--Ah! bien, je vois que la connaissance est faite!

Pour la maman, j'avais pu me convaincre, durant son court séjour

à Chinon, que je n'aurais jamais à lui parler que de ses chiens,

et spécialement de celui qui avait fait le voyage avec elle. J'eus

la chance de le reconnaître parmi la «meute» et de l'appeler sans

hésitation «Zuli». Ma belle-mère me trouva «décidément charmante».

Elle le dit et le répéta, du moins, mais je sentais que pour elle

comme pour sa fille, je n'étais qu'une jeune niaise, et qu'en

dessous l'une et l'autre blâmaient mon mari d'avoir été chercher

au fond de la province une jeune fille assez quelconque et sans

fortune.

Ma belle-mère me parla de mon frère qu'elle avait trouvé, lors du

mariage, «si joli garçon!» Elle répéta cette expression, voisine

de celle que sa fille venait d'employer pour désigner le ténor,

ce qui me donna à penser qu'elle était d'usage fréquent chez

ces dames. Mon frère était-il encore à Tours, employé chez son

carrossier? Avait-il commis quelque nouvelle fredaine? Et la mère

et la fille d'éclater de rire à l'idée des premières folies de

Paul, qui nous avaient fait tant pleurer nous autres, à la maison,

qui avaient achevé de ruiner ma pauvre maman, et contribué pour

beaucoup à mon mariage...

Pour terminer cette première visite, je commis, moi, une de

ces sottises mémorables qui s'appellent «gaffes», si je ne me

trompe, et qui acheva de poser la cloison entre la famille de

mon mari et moi. En racontant l'emploi de ma matinée, je dis que

mon mari avait eu la gentillesse de m'accompagner à la messe à

Saint-François-de-Sales,--ce qui lui suscita des compliments

hyperboliques,--je dis que c'était bien commode d'avoir une église

aussi proche; et cette constatation ne trouvant pas d'écho, voilà

que, prise de timidité, je lance la première question qui se

présente à mon esprit:

--Et vous, de quelle paroisse êtes-vous?

La maman eut l'air aussi embarrassé que si on lui eût demandé la

nature du terrain sur lequel reposait l'immeuble qu'elle habitait;

Emma cita un nom de paroisse que sa mère s'empressa de nier

énergiquement; elles se disputèrent, remontèrent à des souvenirs

de mariage qui ne signifiaient rien parce qu'on avait, depuis

lors, changé plusieurs fois d'appartement, de rue, de quartier.

Par là, toutes deux prouvaient qu'elles n'allaient point à la

messe; pourquoi ni l'une ni l'autre n'osa-t-elle dire: «Nous

n'allons pas à la messe»? Je ne leur en eusse pas fait un crime:

j'avais hérité, je crois, le vieux libéralisme de mon grand-père

maternel et même de mon père, pourtant si ferme en ses idées;

mais le curieux était que ces dames semblaient avoir honte de

ne pas aller à la messe, en même temps qu'elles se moquaient

certainement de moi, parce que je n'avais pas pensé qu'elles

pussent ne point avoir de religion.

Je les quittai après des embrassements nombreux, mais qui ne

remédiaient à rien. Bien que je n'eusse pas fait grand fond sur

nos futures relations, bien que mon mari semblât plutôt les

redouter, j'étais au désespoir comme je le suis toujours lorsque

je me trouve en présence de quelqu'un avec qui il est clair que je

ne pourrai jamais m'entendre.

Je demeurais muette dans le fiacre qui nous emportait chez mon

beau-père, loin de sa famille, au quartier Latin.

Mon mari était d'une circonspection extrême; non seulement il

ne se lançait jamais qu'à contre-cœur dans une conversation sur

des sujets d'ordre moral, où il était malhabile et craignait

sans cesse de se compromettre, mais il avait décidé, dans son

for intérieur, de me laisser moi-même me débrouiller dans le

chaos d'exemples que la vie de Paris devait me fournir, se fiant

beaucoup au bon sens naturel qu'il se plaisait à reconnaître en

moi, un peu aussi à mon ingénuité. De cette façon, il évitait,

selon son expression, de me «raser» avec des sermons.

Le papa Serpe, lui, habitait, rue Monge, un tout petit appartement

composé de deux pièces et d'une cuisine, au quatrième. Une femme

de journée montait faire son lit, ses repas; il vivait seul, sur

sa maigre retraite d'ancien chef de bureau; «ces messieurs de la

Marine», comme il disait, venaient parfois lui faire une petite

visite; quand il était ingambe, il descendait jusqu'au square,

jusqu'aux quais, ou bien il allait, par la rue Clovis et le

Panthéon, au jardin du Luxembourg. Ce pauvre bonhomme solitaire,

et pas du tout déplaisant, m'émut d'une sincère pitié, et je

témoignai à mon mari l'intention de venir souvent voir son père.

Mais mon mari, à mon grand étonnement, et quoiqu'il fût fort

respectueux de son père, ne le plaignait point, et il tenait le

papa Serpe pour le plus heureux de la famille.

--Il vit en sage, me dit-il, et sans soucis d'aucune sorte.

A quelques paroles qui lui échappèrent par la suite, je devinai

que le pauvre papa avait surtout été très malheureux en ménage,

et que son état, par comparaison, lui semblait parfait depuis

qu'il possédait la paix. Ce fut aussi à propos du papa Serpe

qu'une particularité du caractère de mon mari se démêla: il était

impitoyable pour les gens maladroits; il se moquait constamment

de ceux qui n'avaient pas su arranger leur vie. A son avis,

évidemment, son père, ou bien avait fait un mariage mal assorti,

ou bien s'était montré incapable de gouverner son ménage.

Outre son père, sa mère et sa sœur, mon mari possédait à Paris

ses cousins Voulasne. Cela avait été un vif dépit pour lui de ne

point voir à Chinon, lors du mariage, ses cousins Voulasne. Il

nous avait tant parlé d'eux! Depuis longtemps il décrivait à ma

grand'mère éblouie leur hôtel de la rue Pergolèse, leur villa à

Dinard; il nous affolait tous en nous racontant leur existence

agitée à Paris, énumérant leurs voyages aux quatre coins du monde,

entrepris pour un oui, pour un non; c'étaient de très riches

cousins. Madame Voulasne, qu'il appelait «ma cousine Henriette»,

était une excellente femme, presque jeune encore, quoique mère

de deux grandes filles de quinze et dix-sept ans, Isabelle et

Irène,--cette dernière surnommée Pipette, sans que personne sût

pourquoi,--«assurément, deux futures amies pour moi.» Quant au

cousin Gustave, c'était «un tout à fait bon homme, ah! qui, par

exemple, n'engendrait pas la mélancolie». Et, à propos de voyages

«entrepris pour un oui, pour un non,» au moment où nous allions

annoncer aux Voulasne la date assez prochaine de la cérémonie,

les Voulasne informaient mon fiancé qu'ils partaient, mieux:

qu'ils étaient partis pour une croisière en Norvège! Il est vrai

qu'ils nous avaient envoyé de là-bas, avec des vues de fjords,

des lettres si gaies! et fait envoyer chez nous à Paris le plus

cossu de mes cadeaux: tout mon service d'argenterie. Nous avions

bien échangé, mes nouvelles cousines et moi, de ces lettres

aussi insignifiantes qu'il est possible entre femmes qui ne se

sont jamais vues, mais rien n'avait consolé mon mari de cette

croisière inopportune, soudainement entreprise quatre semaines

avant son mariage.

La première fois que nous rencontrâmes les cousins Voulasne,

rue Pergolèse, un bruit d'une nature extraordinaire et qui ne

pouvait me rappeler que celui des fléaux battant le blé, nous

frappa les oreilles dès l'entrée. Dans un large escalier où un

domestique nous précédait, le vacarme s'accrut; nous levions des

yeux effarés; le domestique faisait effort pour ne point sourire.

Tout à coup mon mari s'écria: «Ah!... c'est Pipette!...» Et nous

vîmes au-dessus de nous, sur le premier palier, la plus jeune des

demoiselles Voulasne.

Elle était chaussée d'immenses patins de bois, dont j'ignorais le

nom, rapportés de Norvège; en essayant de glisser, elle avait dû

bousculer tous les meubles, ou bien elle marchait comme avec des

bottes de sept lieues. Et elle allait bel et bien s'élancer sur

les marches. Mon mari se précipita pour l'en empêcher; mais elle,

assurée du sauvetage, raidit les jambes, étendit les bras, et

s'abandonna... Mon mari reçut la jeune Pipette contre sa poitrine,

tandis qu'un des patins démesurés s'implantait entre les rinceaux

de la rampe, si malencontreusement, qu'il fallut s'employer à

délier les courroies qui l'attachaient à la cheville.

Pendant cette opération, mon mari, soutenant Pipette comme une

gamine, me présentait à elle. Ah! bien, c'était une présentation

dénuée de cérémonie!

Elle était d'ailleurs charmante, cette jeune Irène ou Pipette. La

figure animée par le singulier exercice dont nous n'avions connu

que le finale, ses yeux bleus, allongés, retroussés aux tempes,

étincelaient comme ses cheveux de mousse blonde; elle avait le

teint d'une fleur de pêcher. Elle m'apprit sans plus tarder que

les instruments qu'elle venait de quitter se nommaient des «skis»

et elle m'en dit l'usage dans les pays de neige.

--Isabelle, ajouta-t-elle, n'est pas fichue de se tenir debout

là-dessus... Quant à Gustave et à Henriette, n'en parlons pas!...

--Qui ça, Gustave?... Qui ça, Henriette?...

Mon mari me souffla que c'étaient le père et la mère de Pipette.

Je souris et songeai à la figure que ferait ma grand'mère si je

lui apprenais que j'avais des cousines qui appelaient leur père

Gustave et leur mère Henriette!

Enfin, on nous introduit dans un salon qui me paraît vaste et

splendide, où j'avise tout de suite un très beau piano à queue,

une partition ouverte sur le pupitre: quelle chance!... une

maison où l'on fait de la musique!... Et mon mari qui ne m'avait

pas dit cela!... Quelle musique joue-t-on ici?... Ah! voyons!...

Chansonnette chantée au _Concert-Parisien_ par mademoiselle Dédé:

Moi, j'cass' des noisettes} _bis_

En m'asseyant d'sus. }

Et il y a sur ce magnifique Érard des piles de cahiers; pas un ne

porte le nom des maîtres avec qui j'ai passé de si belles années

d'enthousiasme... Mon mari me vantait les grandes dimensions de la

pièce, la hauteur des fenêtres; c'était lui qui avait édifié la

belle cheminée à hotte d'après un modèle du château de Blois. On

entendait des pas à l'étage supérieur, et un lustre énorme faisait

tintinnabuler ses pendeloques de cristal. Nous marchions sur des

tapis épais; des portes à double battant étaient ouvertes sur

d'autres pièces; on apercevait au loin un billard. Tout à coup un

monsieur se trouva près de moi, sans que je l'eusse entendu venir,

un homme grisonnant, de mine un peu chafouine, des moustaches de

chat, relevées au fer, et qui dit:

--Bonjour, mon cher Serpe; présentez-moi donc, je vous prie, à

votre charmante femme...

Mon mari me présenta, sans commentaire aucun:

--Monsieur Chauffin.

M. Chauffin, dont je n'avais jamais entendu parler, m'adressa un

compliment.

Là-dessus Henriette et Gustave entrèrent, épanouis, joyeux, me

donnant tout de suite l'idée d'enfants qui viennent de jouer.

Pipette leur ressemblait à l'un et à l'autre.

Henriette vint à moi les bras tendus et m'embrassa ferme sur les

deux joues; son mari, le visage souriant et rose, le crâne rond

et brillant, me prit les deux mains et me dit sans façon que

j'avais bien raison de venir habiter Paris. Ils étaient si francs,

si jeunes et si gentils que ce n'étaient pas des gens à qui

l'on pût songer à reprocher quelque chose: il ne fut aucunement

question de leur absence au mariage. La fille aînée Isabelle était

jolie, mais me parut, de toute la famille, la moins aimable. Elle

s'avança, la lèvre un peu boudeuse, derrière son père, et me

souhaita la bienvenue comme tout le monde, mais d'un air détaché

et lointain. Pipette, qui avait décidément le diable au corps,

souffla à l'oreille de mon mari:

--Les amours de mademoiselle ne vont pas!

Je l'entendis et ne pus m'empêcher de rire.

Sa mère, sans savoir de quoi il s'agissait, me dit:

--Elle vous scandalisera plus d'une fois, je vous en avertis...

--Mais, ma cousine, je vous prie de croire...

--Oh! oh! je sais, je sais! dit-elle, mon cousin a de la chance

d'avoir su dénicher l'oiseau bleu dans le Jardin de la France... A

Paris, vous verrez ce que c'est...

Moi, qui étais plutôt disposée à croire que tout était mieux à

Paris qu'à Chinon, et qu'en particulier mon éducation offrait

beaucoup de points critiquables, je commençai de protester en

faveur des usages de Paris. Mais je m'aperçus vite que ces sortes

de questions étaient totalement étrangères à la famille Voulasne:

ni Gustave ni Henriette ne s'étaient jamais préoccupés de savoir

si la méthode des religieuses ou des grand'mères provinciales

était ou non supérieure à leur méthode à eux qui consistait à

laisser pousser leurs filles au petit bonheur. Madame Voulasne

me demanda si j'avais déjà été au théâtre depuis notre arrivée

à Paris, si j'avais joué la comédie dans mon pays, et si je

chantais. Alors, et aussitôt, M. Chauffin, qui était demeuré

là, prit part à la conversation. On préparait chez les Voulasne

une soirée pour le mois de décembre, où il s'agissait de jouer

une «Revue de fin d'année». La maman y devait tenir le rôle de

commère; chacune des filles y figurerait; on me montra les dessins

des costumes qu'elles devaient revêtir; on me fit juge dans la

question de savoir si Pipette ne pouvait pas s'y montrer en

travesti: «Elle est si enfant, disait Henriette, je vous demande

un peu si cela tire à conséquence!... Il y a des gens, dit-elle,

en se tournant vers Isabelle, l'aînée, la boudeuse, qui sont

décidés à voir le mal partout...» Gustave, entre autres rôles

qui lui étaient échus, se promettait grand plaisir de jouer le

«kanguroo boxeur». Madame Voulasne m'entraîna à part pour me dire:

--Est-ce que vous ne seriez pas heureuse, ma chère cousine,

d'entendre applaudir votre mari?... Tâchez donc de le décider à

faire assaut avec le kanguroo!...

Je dus promettre mon intervention, moyennant quoi je remarquai que

je pénétrais dans les bonnes grâces des cousins Voulasne. Gustave

lui-même, qui, au début, et malgré ses gentillesses, semblait

un peu méfiant vis-à-vis d'une ex-jeune fille aussi bien élevée

que moi, me fit mille grâces, me promit maints agréments dans sa

maison, et, enfin, croyant m'être tout à fait agréable, me dit:

--Et puis, vous savez, ce n'est pas ici qu'on vous demandera

jamais de jouer du Wagner!...

Et il riait, mon bon cousin Voulasne, et il était si satisfait de

m'avoir dit cela, que c'en était touchant!

Les choses allaient si bien que l'on nous fit, séance tenante, les

honneurs d'une répétition partielle.

D'un portefeuille de ministre, M. Chauffin, sans se départir de

son flegme, tira des partitions corrigées à la main et des pages

manuscrites, s'assit au beau piano et chantonna d'une voix grise

et sale, où il mettait, disait-il, «toute la canaillerie voulue».

Dans la revue, c'était lui qui composait les couplets.

Mon mari était radieux en quittant la rue Pergolèse; il me dit:

--Vous avez gagné les cousins, j'en suis bien aise!

--Qui est-ce donc, demandai-je, que ce monsieur Chauffin?

--Un ami qui leur a fait acheter l'hôtel où vous les avez vus, et

qui les distrait.

--Mais à qui votre cousine faisait-elle allusion en disant: «Il y

a des gens qui sont décidés à voir le mal partout?»

--C'est aux Du Toit. Les Du Toit ont un fils, nommé Albéric, qui

aime Isabelle et qu'Isabelle aime davantage. Monsieur Du Toit est

président du tribunal civil. Ce sont des gens d'une correction un

peu rococo, qui ne se plaisent pas beaucoup chez les Voulasne,

surtout depuis que les cousins sont lancés, mais qui y viennent

cependant, parce que leur fidélité envers leurs anciennes

relations est à toute épreuve. Ils blâment le travesti pour une

jeune fille. Ma cousine ne peut pas les souffrir.

--Alors, la pauvre Isabelle qui aime son Albéric?

--Oh! le mariage se fera quand même, tôt ou tard; parce que les

parents d'aujourd'hui ne s'opposent plus guère à un mariage qui

plaît à leurs enfants...

Mais je dus exposer à mon mari la raison qui m'avait valu de

«gagner» ses cousins. Lorsque je lui eus confessé la mission

acceptée par moi, il fut tout chagrin. Il n'aimait pas à se

costumer, à moins que ce ne fût, disait-il, «en personnage noble»,

à cause de sa situation. Déjà, à plusieurs reprises, il avait dû

recourir à des stratagèmes pour échapper aux instances de ses

cousins Voulasne qui refusaient obstinément d'admettre qu'on ne

s'amusât pas là où ils prenaient, eux, leur plaisir.

--Ils m'en gardent une dent, disait-il; je suis sûr que c'est à

cause de cela qu'ils ne sont pas venus au mariage...

Pendant des jours, il ne sut à quel parti se résoudre. Il me

demandait mon avis, et j'étais bien embarrassée de le lui donner.

Pour moi, l'idée de se déguiser en kanguroo me paraissait puérile

ou ridicule, mais je ne jugeais pas selon l'opinion de Paris; je

jugeais avec le dédain que mes parents, qui, sur les spectacles,

n'étaient pas loin de penser comme Bossuet, professaient pour tout

ce qui était susceptible de ravaler «la dignité de l'homme». Mais

je sentais que de si grands motifs ne seraient pas de mise. Depuis

mon mariage, je remarquais que les raisons de juger les choses et

les gens diminuaient progressivement de gravité, et, accoutumée

que j'étais à mesurer tous les actes par rapport à une certaine

altitude, j'avais de plus en plus de peine à savoir que penser et

que dire. Dès que ce n'est plus Dieu qui est le point de départ et

l'aboutissement de tout, comme tout change!...

Jusqu'à présent, aux heures où je me trouvais seule avec mon mari,

surtout aux repas et dans la soirée, le sujet de la conversation

entre nous avait été presque uniquement notre installation,

ce qu'elle avait d'incomplet, ce par quoi nous pourrions

l'améliorer; le transport d'un meuble d'une place à une autre,

le tamponnement d'une patère, le vide de telle encoignure où une

console était indispensable, faisaient le principal objet des

pensées d'un architecte ami du confortable; et j'avoue humblement

que j'y prenais intérêt, en attendant mieux. L'affaire du kanguroo

vint donner un peu d'ampleur à nos propos. Jamais les bons cousins

Voulasne ne se doutèrent de l'angoisse où leur proposition nous

plongea. Et cette angoisse était accrue chez mon mari par la

crainte qu'il ne m'en demeurât une impression défavorable aux

Voulasne. A tout prix, je le sentais bien, il tenait à ce que les

Voulasne m'eussent conquise, comme j'avais conquis, affirmait-il,

les Voulasne; aussi n'agitait-il la question du kanguroo qu'en y

mêlant d'hyperboliques louanges de ses cousins, mais il ne pouvait

se retenir d'agiter la question du kanguroo. J'en souriais, bien

qu'elle m'ennuyât autant que lui, et par la difficulté présente

et par ce qu'elle me faisait augurer de difficultés à venir. Nous

devions revoir les Voulasne avant la fin de la semaine, et il

fallait qu'à cette date une détermination fût prise.

J'osai pencher pour un refus bien net et fondé non sur une

répugnance de mon mari ni de moi, mais sur l'esprit assez fâcheux

des ateliers, que me dépeignait mon mari, où certaines mauvaises

têtes se feraient un plaisir de tourner le «patron» en dérision

pour peu qu'on le sût affublé d'une peau de bête. C'était mon

mari lui-même qui m'avait, entre autres, fourni ce prétexte de

s'abstenir. Mais quand j'eus l'air de l'adopter, il me fit:

--Non, non, ce n'est pas possible!

--Pas possible? Mais enfin, quoi? Vos cousins ne veulent pas votre

perte?

--Ils ne pensent guère à cela!...

--Eh bien, alors?

--Mais ils ne pensent et ne penseront jamais qu'à une chose: c'est

qu'ils désirent m'avoir en kanguroo!...

Une idée lui vint:

--Peut-être, pourrais-je éviter ce que la chose a de plus

désobligeant, en figurant seulement en habit, en tenue de

soirée, en gentleman, enfin?... Quelques coups de poing échangés

avec Voulasne, lui, costumé comme il lui plaira... cela serait

inoffensif?...

Il avait eu d'abord plus peur de me déplaire à moi que de

s'exposer à la risée de ses ateliers, mais plus encore qu'à ne pas

me déplaire il tenait à ne pas manquer aux Voulasne.

Et dès la première entrevue, il leur proposa l'habit, la «tenue de

gentleman». Henriette m'embrassa quatre fois; le cousin Gustave

me pressa les mains comme des citrons. Il fut admis que c'était

à mon intervention qu'on devait ce succès. L'habit? Mais c'était

au contraire la solution la plus élégante. M. Chauffin, qui était

là encore, le déclara; et voici comment il voyait la scène: «le

kanguroo appuie par mégarde sa queue, qui, comme on sait, lui

sert de pivot pour s'asseoir, sur le pied d'un monsieur. Bon.

Celui-ci se retourne vivement et se dispose à lui jeter son gant

à la figure... hein?... lorsqu'il s'aperçoit qu'il a affaire à

un animal ignorant les lois du duel et qui lui propose de boxer

sur-le-champ... Quoi?... Qu'en dites-vous?...»

La joie des Voulasne était si bonne à contempler que j'en oubliai

un instant l'inquiétante faiblesse de mon mari à leur égard et le

servage qu'elle nous promettait. Ce n'étaient, en tout cas, pas de

méchantes gens; c'étaient des gens pour qui la vie se réduisait

à des jeux, à de continuelles parties de plaisir; et ils avaient

peut-être toute l'inconscience et toute la bonhomie égoïste et

cruelle des enfants dont ils pratiquaient les passe-temps.

Les Voulasne ne savaient plus, cette fois, comment me manifester

leur gratitude. Ce n'était pas assez, aujourd'hui, de me

promettre, comme la dernière fois, qu'on ne me demanderait jamais

chez eux de jouer du Wagner; ils se concertèrent un moment avec

leur ami Chauffin, puis ils parlèrent à mon mari avec des mines

de confidence. Je vis mon mari froncer les sourcils, esquisser

une grimace curieuse qui voulait ne pas être une grimace et qui,

assurément, en était une; il dit à mi-voix:

--... C'est peut-être un peu tôt encore...

Mais Henriette, n'attendant pas la réponse, s'était déjà

précipitée vers moi, disant:

--Cette chère petite, il faut bien lui faire connaître les

agréments de Paris! N'est-ce pas, Madeleine, que vous voulez bien

nous accompagner ce soir au Concert-Parisien... Ah! écoutez, mon

cher cousin, dit-elle, comment voulez-vous que votre femme goûte

notre revue, si elle n'a pas vu la grosse Dédé que j'imite dans

«Moi, j'casse des noisettes?...»

L'argument n'admettait pas de réplique. Moi d'ailleurs, j'ignorais

totalement ce que c'était que le Concert-Parisien. Pourquoi mon

mari avait-il fait la grimace?... En tout cas, et à cause même de

la réputation que j'avais, je voulais ne pas passer pour bégueule.

Je me contentai de répondre:

--Mais cela dépend de mon mari; s'il y consent, moi je suis toute

disposée...

--Cette petite femme est un ange! s'écria Henriette, tenant la

chose pour convenue sans consulter de nouveau mon mari.

Mon mari n'était pas plus content de me mener au Concert-Parisien

que de figurer au programme de la revue des Voulasne, fût-ce sous

le nom de Trois Astérisques; il n'était pas content de lui-même;

il avait ce genre de tristesse morne, que j'ai tant connu depuis

lors, pour mon propre compte, et qui provient d'avoir cédé à

des gens qui n'eussent jamais compris pourquoi on ne leur a pas

cédé. Tous les quatre, et M. Chauffin, les jeunes filles étant

abandonnées, au grand désespoir de Pipette, nous occupâmes ce

soir-là une loge au Concert-Parisien.

Je n'avais de ma vie pénétré dans une salle de spectacle.

Malgré le préjugé de ma famille, et peut-être même à cause de

leurs préventions austères, j'imaginais tout spectacle, et

particulièrement de Paris, comme un miraculeux enchantement propre

à ravir l'esprit, l'imagination et les sens. Le Concert-Parisien

ne me donna absolument rien qui pût correspondre à mes illusions.

Mon mari, d'une façon trop apparente, s'inquiétait de ce que

je pusse être choquée outre mesure par les termes orduriers ou

obscènes dont les chansons étaient, comme on dit, «émaillées».

Ce n'était pas cela qui me faisait mal, mais c'était un mélange

de doucereux et d'ignoble, de chuchotements sournois, d'airs

de valses suaves, de dégoûtants hoquets; la lune, l'amour, la

douleur, la mort,.... la crapule brochant sur le tout... Toutes

les choses reconnues belles étaient, pour le ragoût du contraste,

traînées dans le bourbier. Je crois sincèrement n'avoir jamais eu

en moi rien de prude, malgré mon éducation qui le fut beaucoup;

j'étais pleine de complaisance pour toutes les nouveautés,

préparée aux plus déconcertantes; mais l'avilissement soutenu et

de parti pris me paraissait la plus pénible entreprise qui se

pût voir. L'abject était ce qui faisait infailliblement sourire;

ce qui me semblait être le plus platement niais était ce qui

déchaînait les applaudissements.

Je ne disais rien; je me tenais très bien; je sentais malgré moi

les coins de ma bouche descendre, mais personne ne s'apercevait

de cela; mon mari était derrière moi; Henriette, Gustave et M.

Chauffin n'étaient là que pour s'imprégner des gestes, du ton, de

l'attitude, enfin de toutes les finesses de leurs modèles, car si

madame Voulasne devait chanter comme la grosse Dédé, Voulasne qui

affectionnait décidément les travestissements, devait paraître non

seulement en kanguroo, mais en femme, et sous les apparences d'une

grande bringue véritablement endiablée, alors en vogue et dont le

nom est à présent perdu. M. Chauffin ne trouvait pas ici son type,

lui, et l'on nous promettait une autre soirée destinée à l'étudier

dans un établissement de Montmartre. M. Chauffin traitait de l'art

de ces infortunés diseurs d'ordures avec un sérieux doctoral. Je

n'ai, depuis cette soirée, entendu personne, chez les Voulasne,

prendre une question à cœur comme le faisait M. Chauffin pour

les couplets de music-hall. Et les Voulasne, l'un comme l'autre,

buvaient ses paroles; et mon mari ne sourcillait pas. Enfin il

n'y avait pas jusqu'à cette atmosphère luxueuse des fauteuils

et des loges, jusqu'à certaines chansons à allure justicière

ou vengeresse, et jusqu'à des sortes d'hymnes patriotiques

vociférés sur un mode auguste, singeant la cantate officielle et

touchant les plus hauts gradins des sentiments sacrés, qui ne

contribuassent à donner une apparence de cérémonial à tout ce qui

s'accomplissait dans cette réunion, qui ne confirmât l'attitude de

M. Chauffin, la foi des deux Voulasne, et qui ne signalât à mes

yeux naïfs le caractère de divertissement national qu'accordait

tout ce monde-là aux moindres pitreries exécutées dans un cadre à

la mode.

C'était peut-être très bien, ce qu'on nous donnait à ce concert!

C'était très probablement dit et chanté par des artistes

excellents et dont le mérite n'échappait qu'à moi, nouvelle venue,

imbue de préjugés; je ne voudrais pas insinuer le contraire; mais

je déclare ce qui m'a frappée, moi qui tombais de la lune, et ce

dont je ne pouvais absolument pas m'empêcher d'être incommodée,

ou tout au moins étrangement stupéfaite, à savoir l'état d'esprit

où devaient s'enliser tant de gens et de si divers, pour prendre

plaisir à mêler, fût-ce avec tout l'art possible, quelques-uns

des sentiments les plus élevés à une sélection de motifs pris

exclusivement parmi ceux qui nous ravalent au plus bas degré de

l'échelle des êtres. Tant pis si j'emploie de grands mots! mais

vingt ans après cette singulière expérience, je me soulage de mon

dégoût inexprimé sur l'heure.

Dans la bousculade de la sortie, j'entendis qu'Henriette disait à

mon mari:

--Mes compliments! elle n'a pas bronché.

Et, en effet, je ne bronchai jamais. Et l'on me tint pour

quelqu'un le jour où j'eus accompli, sans broncher, la «tournée»

des cafés-concerts, cabarets, tavernes et «bouis-bouis», etc.,

dont la connaissance me mettait en état, selon l'expression de

ma cousine Voulasne, «de pouvoir causer avec n'importe qui».

J'acceptai cette épreuve un peu comme une brimade, mais autour de

moi on la traitait comme une initiation, faute de quoi il semblait

que je n'eusse pas été tout à fait femme.

Madeleine, jeune femme · 第 14 / 37 题