XXII

Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses volées harmonieuses

d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses

vagabondes, les épanouissements des boutons sur les branches, les

effluves d'amour dans les airs ensoleillés. La Longue chevelure songeait

maintenant à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. Il

irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des

Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond

pour dire adieu à la maison hospitalière de Rodolphe. Le jeune médecin

se livrait à l'étude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de

la science, le désir de savoir, la noble ambition de protéger la vie de

ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur

envolé. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien,

comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisiveté.

Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme

il ramène tout. Un soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage

de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le

Seigneur à genoux. La Longue chevelure entra un instant après. Il leva

les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la

malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour.

--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste,

et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là,

je vais vous parler de votre enfant.

Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était

la joie et l'espérance.

--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde,

l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut

blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite

fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il

se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y

avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia

cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle

fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit

aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce

fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la

conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la

Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les

Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute

respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la

petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je

n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne

m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu

prévoir!...

Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.

--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son

transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle

fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été

détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon

âme a manqué de confiance en Dieu....

Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un

papier qu'elle remit au siou.

--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir?

Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire:

Madame,

Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je

demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je

serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs....

Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je

l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de

tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A

l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que

mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis

Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!...

Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant.

--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce

soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?...

La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulière façon.

--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, si les volontés du

mourant ont été accomplies. L'héritier du notaire infidèle est parti

pour les Etats-Unis peu de temps après la mort de son beau-père. Il a

méprisé les prières du mourant. Il a gardé l'argent sans doute....

--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, observa Rodolphe....

Madame Villor reprit:

--Au moment où je me proposais de vous révéler ce que vous venez

d'entendre, j'ai reçu cet autre billet. J'ai eu peur, car la première

lettre n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a

causé le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin délivrée.

Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante que l'on a vue déjà. Elle

venait de Vilbertin. Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait

écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer ses dernières volontés

et lui demander pardon. C'est cet écrit que le mourant lui avait montré.

Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin qui laissa le pays

immédiatement.

--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne

sont qu'une seule et même personne. Allons le voir. Le misérable, il

faudra bien qu'il parle.

--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport

qu'à l'argent et m'intéresse peu. C'est mon enfant que je veux

retrouver.... ma pauvre Estellina!

L'affaire Sougraine · 第 70 / 72 题