Le printemps arrivait avec ses brises tièdes, ses volées harmonieuses
d'oiseaux voyageurs, le murmure des eaux qui reprenaient leurs courses
vagabondes, les épanouissements des boutons sur les branches, les
effluves d'amour dans les airs ensoleillés. La Longue chevelure songeait
maintenant à retourner dans les lointaines contrées d'où il venait. Il
irait revoir encore l'humble tombeau de sa femme dans les solitudes des
Montagnes Rocheuses. Il voulut avant son départ, se rendre à St. Raymond
pour dire adieu à la maison hospitalière de Rodolphe. Le jeune médecin
se livrait à l'étude avec une ardeur de plus en plus grande. L'amour de
la science, le désir de savoir, la noble ambition de protéger la vie de
ses semblables le consolaient un peu de l'amour perdu et du bonheur
envolé. Il cherchait l'oubli de sa peine dans le travail et le bien,
comme d'autres le cherchent dans le mal et l'oisiveté.
Madame Villor sentait ses forces revenir. Le printemps la ramenait comme
il ramène tout. Un soir, tout à coup, elle recouvra complètement l'usage
de la parole. Ce furent des cris de joie dans la famille. On remercia le
Seigneur à genoux. La Longue chevelure entra un instant après. Il leva
les mains au ciel et poussa une exclamation de surprise en voyant la
malade s'approcher et lui souhaiter le bon jour.
--Dieu s'est montré miséricordieux envers moi, dit-elle; il est juste,
et c'est vous, sans doute, que sa bonté veut atteindre. Asseyez-vous là,
je vais vous parler de votre enfant.
Leroyer se prit à trembler comme s'il eût été saisi de frayeur. C'était
la joie et l'espérance.
--Vous le savez, continua Madame Villor, je suis la soeur de Léon Houde,
l'un des voyageurs que vous avez autrefois arrachés à la mort. Il fut
blessé en défendant votre femme. Les sauvages jetèrent votre petite
fille dans un torrent et lui, malgré leurs clameurs et leurs flèches, il
se précipita et réussit à la sauver. Il l'apporta à son foyer. Il y
avait une somme considérable dans les langes de l'enfant; il confia
cette somme à un notaire de ses amis, pour qu'il la fît fructifier. Elle
fut perdue. Mon frère mourut peu de temps après et sa femme le suivit
aussitôt dans la tombe. La petite fille fut envoyée dans un hospice. Ce
fut le docteur Grenier, un ami de mon défunt mari, qui se chargea de la
conduire à Québec et de la mettre entre les mains des soeurs de la
Charité. C'est-à-dire non, ce n'est pas lui-même qui la porta chez les
Soeurs, mais un de ses parents, un homme de la plus haute
respectabilité, m'a-t-il assuré, alors, en toute franchise. Sachant la
petite dans un couvent, sous l'oeil des bonnes soeurs et de Dieu, je
n'ai plus eu d'inquiétudes à son sujet et,... je dois l'avouer, je ne
m'en suis pas occupée davantage. Si j'avais su!... Si j'avais pu
prévoir!...
Elle s'arrêta suffoquée par les émotions.
--Mon enfant! ma petite Estellina, disait la Longue chevelure, dans son
transport, vais-je enfin la retrouver?... j'ai peur! j'ai peur qu'elle
fuie encore, qu'elle fuie toujours, comme l'oiseau dont le nid a été
détruit par la foudre!... Et moi qui m'en allais désespéré!... Ah! mon
âme a manqué de confiance en Dieu....
Madame Villor alla prendre, dans une petite boîte en fer blanc verni, un
papier qu'elle remit au siou.
--Un jour j'ai reçu ce billet, dit-elle, voulez-vous le voir?
Leroyer prit le papier d'une main tremblante et se mit à lire:
Madame,
Vous êtes la soeur d'un homme qui fut mon ami, c'est à vous que je
demanderai pardon, puisque cet homme et sa digne femme ne sont plus. Je
serai bref, car mes forces s'en vont. Je vais mourir... je me meurs....
Les 5,000 dollars de la petite indienne n'ont pas été perdus, comme je
l'ai faussement attesté; je les ai gardés... j'ai chargé mon gendre de
tout remettre à l'enfant, si on la trouvait, capital et intérêts. A
l'enfant, ou aux siens, ou aux hospices de la charité.... Voyez à ce que
mes volontés dernières soient exécutées. Mon gendre se nomme Louis
Sougrain... que Dieu me fasse miséricorde!...
Il n'y avait pas de signature. Un oubli du mourant.
--Sougrain! Sougrain! disaient toutes les personnes.... Il faut que ce
soit Sougraine, le notaire Sougraine.... Si c'était lui? Vilbertin?...
La Longue chevelure regarda madame Villor d'une singulière façon.
--Vous êtes désireux de savoir, devina-t-elle, si les volontés du
mourant ont été accomplies. L'héritier du notaire infidèle est parti
pour les Etats-Unis peu de temps après la mort de son beau-père. Il a
méprisé les prières du mourant. Il a gardé l'argent sans doute....
--Le notaire Vilbertin est riche, très riche, observa Rodolphe....
Madame Villor reprit:
--Au moment où je me proposais de vous révéler ce que vous venez
d'entendre, j'ai reçu cet autre billet. J'ai eu peur, car la première
lettre n'étant pas signée, ne pouvait me servir de preuve. La peur m'a
causé le mal que vous savez, et dont le Seigneur m'a enfin délivrée.
Ce nouveau billet, c'était la lettre menaçante que l'on a vue déjà. Elle
venait de Vilbertin. Il savait, le rusé notaire, que son beau-père avait
écrit à la soeur de Léon Houde pour lui déclarer ses dernières volontés
et lui demander pardon. C'est cet écrit que le mourant lui avait montré.
Il croyait bien faire, il donna l'éveil au coquin qui laissa le pays
immédiatement.
--Il est certain, dit Rodolphe, que Sougrain, Sougraine et Vilbertin ne
sont qu'une seule et même personne. Allons le voir. Le misérable, il
faudra bien qu'il parle.
--C'est vrai, soupira la Longue chevelure, mais tout cela n'a rapport
qu'à l'argent et m'intéresse peu. C'est mon enfant que je veux
retrouver.... ma pauvre Estellina!