XXIII

Le même jour une voiture s'arrêtait à la porte de l'étude de maître

Vilbertin. Le cheval était essoufflé, chaud, enveloppé d'une buée de

vapeur tiède. Il avait dévoré le chemin. C'est que Rodolphe et la Longue

chevelure avaient hâte d'arriver. Le notaire ouvrait la porte pour

mettre dehors son ex-ami D'Aucheron.

--Va-t-en au diable! criait-il, et crève comme un chien!

D'Aucheron était ruiné. Il partit pour ne jamais revenir. On dit qu'il

est aujourd'hui dans un ermitage, en pays étranger. Il aurait cherché

auprès de Dieu des consolations que le monde ne sait point donner. Il ne

fut pas mis en accusation pour le meurtre de M. Le Pêcheur. L'erreur

était évidente....

Disons tout de suite, puisque nous arrivons au terme de notre récit, que

madame D'Aucheron est entrée, après le départ de son mari, chez les

pénitentes du Bon Pasteur. Elle est un modèle de douceur et de

soumission. Rien ne pourrait l'arracher au refuge béni où la tempête l'a

poussée.

Pourquoi ces naufragés de la vertu trouvent-ils un port où s'abriter,

pendant que tant d'autres sont engloutis tout à coup, dans les

abîmes?... Secret de Dieu. Pourtant la miséricorde du Ciel est infinie

et sa justice est éternelle.... Mais on ne sait pas le secret des

coeurs, les rayonnements de la Foi dans l'ombre, la puissance de la

prière. Il se fait, en faveur de certaines âmes, un travail mystérieux

et puissant qui échappe à notre attention, mais non pas à l'oeil de

Dieu....

Sougraine, effrayé des coups qui frappaient ses enfants, effrayé de la

solitude qui se faisait autour de lui, pleurant ses fautes inutiles ou

ses espérances effondrées, prit sa carabine fidèle et s'enfonça dans les

forêts.

Rodolphe et son compagnon entrèrent chez le notaire Vilbertin. Le

notaire ne leur offrit pas de sièges. Il leur demanda rudement ce qu'ils

désiraient.

--Mon enfant! répondit brusquement le siou.

--Je ne vous comprends pas, répliqua le notaire, un peu décontenancé.

--Vous êtes M. Louis Sougraine dit Vilbertin? reprit l'indien.

--Oui. Et vous, vous êtes la Longue chevelure dit Leroyer?...

--Et le père d'une petite fille dont vous détenez la dot injustement et

contre la volonté sacrée d'un mourant.

Ce fut un coup de foudre. Le notaire ne s'attendait pas à cela. Pourtant

il ramassa ses forces et voulut lutter.

--J'ai des preuves, reprit la Longue chevelure et je vais vous faire

rendre gorge. Si vous avez oublié les recommandations de votre

beau-père, je vous en ferai souvenir....

--Connaissez-vous le misérable qui a écrit ce papier? demanda à son tour

Rodolphe, en dépliant le billet que l'on connaît déjà.

--Non, répondit le notaire, je ne le connais pas.

--Vous faites mieux d'avouer, continua Rodolphe, on ne vous laissera pas

en paix, et l'on retracera bien le chemin que vous avez fait pour

dépister les recherches.

--Votre beau-père vous connaissait sans doute, car il a bien pris ses

précautions.... repartit le siou. Il a chargé quelqu'un de vous

surveiller et de vous forcer à faire la restitution qu'il ne pouvait

plus faire, lui; mais ce que je veux, c'est mon enfant, ajouta-t-il avec

douceur; je n'ai nul besoin de l'argent que vous avez reçu, je ne veux

pas qu'il en soit question, je suis riche, très-riche.

Le notaire essaya de nier encore, mais devant les promesses formelles de

la Longue chevelure et de Rodolphe, qu'il ne serait nullement inquiété

au sujet de l'argent s'il aidait à retrouver l'enfant; devant

l'espérance d'arracher encore quelque chose à la reconnaissance du

généreux indien, il consentit à parler.

--J'ai passé quelques mois aux Etats-Unis, avoua-t-il, et je suis

ensuite venu demeurer à Québec. Je ne me suis jamais occupé de

l'enfant... je ne dis pas où elle est... je ne l'ai jamais vue...

--O mon enfant! mon enfant! soupirait la Longue chevelure... si je la

trouve, je vous récompenserai bien.

La notaire était presque ému. Il pensait.

--Comme cela tourne bien! Après tout, l'argent console de l'amour

quelquefois... Si je pouvais l'oublier, elle, je serais encore

heureux... L'oublier! l'oublier!...

Rodolphe dit:

--Si nous allions voir le père Duplessis, c'est un homme de bons

conseils....

--Je le veux bien, répondit Leroyer. Venez avec nous, monsieur

Vilbertin.

Le père Duplessis était en tête à tête avec Horace, un gai compagnon des

âges passés qui ne vieillit pas. Il fut enchanté de la visite, enchanté,

mais presque stupéfait. Ce qui l'étonnait, c'était de voir ensemble

Rodolphe et le notaire. Après tout, se dit-il, _sage ennemi vaut mieux

que fol ami_.

Le jeune docteur prit la parole et annonça la guérison de sa tante, puis

il exposa ce qu'elle avait raconté au sujet de la petite fille de la

Longue chevelure. Il fut assez délicat pour ne pas faire allusion à

l'argent. Le notaire était tout surpris d'une si haute indulgence; il

n'en suait pas moins à grosses gouttes, tant il avait peur.

--Attendez donc! fit Duplessis, attendez donc!... est-ce que...? Ah! par

exemple, ce serait bien drôle....

Et sa figure honnête s'illuminait des rayons de l'espoir.

La Longue chevelure éprouvait des tressaillements indicibles et

s'enivrait de ses paroles comme d'une liqueur généreuse.

--Le docteur Grenier, de Lotbinière, reprit le vieillard, en regardant

profondément dans le passé, c'est à moi qu'il a confié une petite

fille... oui c'est à moi....

--A vous? s'écrièrent les visiteurs au comble de l'étonnement.

--A moi-même, oui, il y a bien vingt et un ou vingt-deux ans de cela....

Grenier, c'était mon cousin. J'ai porté la petite, le même jour, chez

les Soeurs de la Charité.... Je n'ai seulement pas demandé d'où elle

venait.... Grenier l'apportait c'était suffisant.... Il est bon d'être

un peu curieux parfois.... La curiosité n'est pas toujours un défaut.

De terribles émotions bouleversaient l'âme de la Longue chevelure

pendant ces paroles du vieux professeur.

--Allons vite à l'hospice de la charité, s'écria-t-il, allons vite....

--Sans doute qu'on y va courir, répliqua le père Duplessis. Il faut la

retrouver, la petite... il le faut.... Imaginez un peu!... Je prends mon

carnet.... Tout y est, l'arrivée, le mois, le jour.... On a fait les

choses régulièrement.... Si j'avais su.... Mais: "_avant de juger de

tout il faudrait tout connaître. Soyons tranquilles pourtant, quand Dieu

donne le mal il donne aussi le remède_."

Ils partirent tous quatre en voiture, le siou, Rodolphe, le notaire et

le père Duplessis. En allant ils étaient d'une gaieté folle. Arrivés

dans le parloir du couvent, Duplessis, qui était bien connu, demanda à

voir la Supérieure. Elle s'empressa d'accourir.

--Il y a vingt et un ans, commença-t-il, on a confié à la charité de

votre maison, une petite fille de quelques mois, pensez-vous qu'il soit

possible de la retrouver?

--Je n'étais pas supérieure alors, répondit la religieuse, en souriant,

et je n'étais pas ici, même; mais on peut retrouver cette enfant, je

crois, si elle n'est pas morte. Avez-vous quelqu'indication qui nous

aiderait à la reconnaître?

--Non, rien, dit le vieux professeur, si ce n'est la date précise de son

entrée.

--C'est quelque chose mais c'est peu, répliqua la religieuse. On la

retrouvera cependant si elle peut être retrouvée, continua-t-elle; je

vais ordonner les recherches.

Elle sortit.

La Longue chevelure ne pouvait, la première émotion passée, se défendre

d'une vague et pénible crainte. Si elle était morte, son enfant.... Si

l'on ne pouvait la retrouver?...

La supérieure ne fut pas longtemps absente. On entendit, dans les grands

couloirs vides, ses pas empressés. C'était comme des coups de marteau

dans le coeur du père infortuné. Elle revenait. La porte s'ouvrit.

--Mon Dieu! soupira Leroyer, que va-t-elle m'apprendre?...

La bonne religieuse souriait.

--Elle sourit, pensèrent les quatre hommes, la nouvelle est bonne; on va

revoir la petite... qui doit être grande.

--Eh bien? fit la Longue chevelure, d'une voix à peine intelligible à

cause de l'émotion.

--Elle est retrouvée, répondit la supérieure.

--Retrouvée!

Ce fut le cri qui s'échappa des quatre poitrines.

La Longue chevelure leva les mains au ciel:

--Mon Dieu, soyez béni! dit-il... soyez béni!... béni!...

Rodolphe avait des larmes plein les yeux; le notaire comptait ce que

l'heureuse trouvaille pouvait lui rapporter; Duplessis pensait, lui:

_quand Dieu envoie le jour, c'est pour tout le monde_.

--Où est-elle? demanda la Longue chevelure, où est-elle?....

--Ici même, répondit la religieuse; elle nous a laissées pendant

longtemps, mais elle est revenue au bercail.

--Ici! répétèrent à la fois Leroyer, Duplessis, Rodolphe et le notaire.

--La voici! fit la supérieure en ouvrant la porte.

Léontine apparut.

--Ma fille?... elle?... s'écria la Longue chevelure en se précipitant

les bras ouverts au devant de la jeune postulante.

Il la pressa longtemps sur son coeur débordant d'ivresse.

--Léontine! Léontine! disait Rodolphe, et il était fou de surprise et de

bonheur.

--Elle! Elle! rugit le notaire.... Ah! si j'avais su!... si j'avais

su!...

Le père Duplessis pensait: "_Ce ne sont pas les grandes choses qui sont

belles, ce sont les belles choses qui sont grandes_."

--Ma fille! mon Estellina! disait le siou, ah! comme je t'aime!... Il

n'était pas vain cet instinct qui me poussait à te protéger.... Ah!

comme je t'aime!...

La jeune postulante, tenant ses bras enlacés autour du cou de son père,

pleurait, pleurait.

--Je ne vous quitterai plus, dit-elle enfin.

--O mon enfant, répondit la Longue chevelure, voici l'homme que tu ne

quitteras plus, car il sera ton époux.

Il montrait Rodolphe.

--Malédiction! hurla le notaire.

Et il tomba sur le parquet comme une machine qui se brise. L'apoplexie

l'avait foudroyé.

L'affaire Sougraine · 第 71 / 72 题